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Les sectes d'immigrés

Les immigrés urbains ont joué un rôle qui est loin d'être négligeable dans le développement de la civilisation allemande, parce qu'ils n'étaient pas formés uniquement d'ouvriers — comme les manœuvres slaves et italiens qui se déversent actuellement dans les campagnes et dans les villes, — mais comprenaient des personnes de tout rang et de tout âge.

Les juifs et les calvinistes français sont les deux types principaux des immigrés de ce genre. Si, socialement parlant, ils ont fini par être assimilés, cela provient de ce qu'ils ont surtout formé des colonies urbaines. Ils n'en ont pas moins joué le rôle du levain vis-à-vis de la masse germanique très lourde qui les entourait.

J'ai dit que ces deux éléments étaient aujourd'hui assimilés. Toutefois, en ce qui concerne les juifs, l'im-

migration n'étant pas close, le problème se renouvelle constamment, et il n'est pas certain qu'elle ne puisse devenir un jour un élément dissolvant. Nombre d'esprits avertis le croient et justifient, par ces craintes, l'ostracisme dont les juifs sont l'objet. En effet, tandis que vis-à-vis des éléments germaniques locaux la hiérarchie prussienne a essayé de s'imposer, vis-à-vis des juifs elle a agi par répulsion, et ce sont ces derniers qui on* cherché à s'insinuer dans les cadres dont on a toujours vouki leur refuser Tentrée.

Pour les calvinistes, la question est close, mais nous en parlerons, parce que, par opposition, elle fera mieux comprendre le problème juif.

Les calvinistes français ont fondé quelques villages: isolés les uns des autres, ils ont fini par se germaniser, ne conservant plus que l'ancien culte, comme marque distinctive. Nous ne parlerons que des colonies urbaines qui ont eu une action plus grande.

Les calvinistes français. — En plein centre de Berlin, près du Gendarmenmarkt, s'élève l'Église française, édifice remontant à deux siècles environ, et que je visitais à l'heure des offices dans l'espoir d'entrer en rapport avec quelque personne bienveillante pouvant m'être utile dans mes enquêtes. Après avoir entendu un long sermon exprimé en un français très pur et écouté sans impatience par les fidèles, je ne doutais pas un seul instant que je pusse converser en cette langue avec n'importe lequel de ceux-ci; mais, après plusieurs essais infructueux, je dus bien admettre que j'avais affaire à de purs Allemands incapables de comprendre la phrase la plus simple de la langue dans laquelle ils priaient. Je fus plus heureux avec l'orateur lui-même, le pasteur A. Nicole, Suisse français; il m'accueillit favorablement

et voulut bien me donner quelques renseignements sur la congrégation dont il était le pasteur.

Il m'expliqua, tout d'abord, l'énigme linguistique qui m'intriguait. Il me dit qu'à plusieurs reprises, il avait été question d'adopter l'allemand comme langue cultuelle, mais cette mesure avait toujours été repoussée par les fidèles eux-mêmes, dans la crainte qu'on en arrivât à les confondre avec les calvinistes allemands. C'est pour la même raison qu'ils ont conservé les rites de l'église calviniste primitive sans changement. Pour être membre de la congrégation, il faut être descendant des huguenots qui vinrent s'établir à Berlin au moment de la révocation de l'édit de Nantes, ou bien être admis par le Consistoire et le pasteur. Encore, la loi prussienne n'admet-elle pas la conversion d'un membre de l'église protestante officielle qui voudrait devenir calviniste français. Cela s'explique par le fait que ceux-ci sont dispensés de payer tout impôt religieux perçu par l'intermédiaire de l'État, et celui-ci a voulu empêcher les conversions factices qui n'auraient d'autre but que d'acquérir ce privilège.

En général, les calvinistes français ne se marient qu'entre eux, de sorte que, sous tous les rapports, ils forment un groupement fermé.

Ce qui maintient cet état de choses, c'est d'abord un certain orgueil collectif, qui les porte à se considérer comme supérieurs à la masse environnante, et particulièrement aux autres calvinistes. Lorsqu'en 1685, ils s'établirent sur les bords de la Sprée, ils furent considérés comme un élément civilisateur, du fait qu'ils introduisirent des industries nouvelles ou des méthodes de travail perfectionnées*. La plupart étaient des arti-

1. Il se fixa naturellement des calvinistes ailleurs qu'à Berlin.

sans venus de Lyon, des montagnes du Sud- Est ou de Tours. Ils fabriquaient des soieries, du drap, de la bonneterie, du papier, du verre, des horloges, etc. Ce fut le point de départ d'une ère nouvelle. On peut juger de l'importance du phénomène lorsque Ton saura que Berlin ne comptait alors que 16000 habitants et que le nombre des immigrés s'élevait à 3000.

Une cause plus matérielle que la précédente contribua à maintenir l'orgueil des calvinistes; elle résida dans les privilèges dont ils jouirent. Frédéric-Guillaume, le Grand Électeur, était lui-même calviniste ; non seulement il accueillit favorablement les réfugiés français, mais il facilita leur immigration, en leur accordant la gratuité du voyage, des concessions de terre et de maisons, des exceptions d'impôts, enfin le droit de bourgeoisie.

Aujourd'hui, la congrégation berlinoise possède toujours des terres et des maisons dans la ville. Situés au centre de la capitale, ses immeubles ont acquis une plusvalue extraordinaire, de sorte que, loin de demander de l'argent aux fidèles, la congrégation possède un surplus de ressources dont nous verrons bientôt l'emploi.

La richesse des immigrés était telle que leur quartier fut pendant longtemps le plus aristocratique de la capitale : la Franzôsische Strasse* et le Gendarmen Markt sont à deux pas de l'Avenue des Tilleuls, qui fut du reste commencée à cette époque et achevée en 1737. Bien entendu, il y avait aussi des calvinistes pauvres ; ils

Nous avons parlé du rôle qu'ils jouèrent dans le développement de l'industrie à Elberfeld. On sait aussi que Denis Papin, l'un des inventeurs de la machine à vapeur, devint professeur à l'Université de Marbourg. Je citerai encore Daniel de Superville, fondateur de l'Université d'Ërlangen, et enfin Savigny, jurisconsulte célèbre.

1. Il parait que cette rue vient d'être débaptisée pendant la guerre, mais j'ignore le nom nouveau qu'elle porte.

fondèrent, au nord de la ville, le quartier de Moabit^ qu'ils appelèrent ainsi parce qu'ils se comparaient au peuple d'Israël perdu dans le pays de Moab.

C'est l'excès même de la richesse corporative qui a amené la décadence des calvinistes et qui leur a fait abandonner les métiers usuels. Pour pouvoir dépenser les fonds accumulés, et dans un but philanthropique louable en principe, les membres de la congrégation peu fortunés furent assistés, et l'on en vint à décréter le droit à l'assistance. Le résultat fut, qu'à l'heure actuelle, environ la moitié des 6 000 membres que compte la congrégation sont assistés ! Tout vieillard a droit à l'hospice à l'âge de soixante ans.

Les orphelins et les enfants dont les parents sont absents ont le droit d'être recueillis et élevés à l'École maternelle ; à seize ans, on les place comme employés, artisans, institutrices, demoiselles de magasins. Pendant deux ans encore, leur conduite est surveillée, et si elle est irréprochable, ils ont droit à une dot pouvant atteindre 500 marks et qui leur est versée au moment du mariage ou de l'établissement d'une entreprise quelconque.

A côté de cela, il reste un noyau de familles riches et travailleuses. Je parcours la liste des professions et je vois des artisans, des horlogers, et aussi des banquiers et nombre d'officiers, car, hélas! les calvinistes français sont devenus de vrais Prussiens. Une figure bien connue est celle de M. Castan, qui exploite le Panoptikum, exposition genre Musée Grévin.

En contact avec le milieu prussien depuis plus de deux siècles, ils ont conservé des noms français, mais ont pris les habitudes allemandes, et l'abus du Wùrst et de la bière a peu à peu fait disparaître chez eux l'entrain français. C'est dans le courant du siècle

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dernier qu'ils ont perdu définitivement l'usage de notre langue.

Un trait curieux de cette transformation linguistique se trouve dans l'histoire du franzôsische Gymnasiurrij ou lycée français. Érigé en 1689, il jouit des revenus d'une fondation électorale d'abord, royale ensuite, administrée par le Consistoire calviniste. Au commencement du siècle dernier, l'État commença à intervenir, imposant ses programmes, inspectant les études et surveillant l'administration de l'école. On peut dire aujourd'hui que l'intrusion de l'État est devenue complète, le Consistoire n'ayant gardé que le droit de proposer le directeur et les professeurs.

Le programme est le même que celui des autres Gymnasien, mais tous les cours se font en français. L'élite des calvinistes a donc toujours eu à sa disposition le moyen de maintenir une certaine culture française, mais elle n'en fit guère usage. Les hommes d'affaires préféraient acquérir avant tout l'usage de la langue allemande qui leur était plus utile ; de même tous ceux qui se destinaient aux carrières libérales et administratives.

Au contraire, le franzôsische Gymnasium est surtout fréquenté par des Allemands désirant s'assimiler l'usage du français d'une façon spéciale, sans doute parce qu'ils ont l'intention de faire des affaires avec la France, ou même de venir s'y installer. En réalité, ce sont les juifs qui fournissent la majorité des élèves, et ceci déjà est une indication sur le rôle qu'ils jouent dans le commerce extérieur.

Les artisans calvinistes ont été peu à peu absorbés par le milieu prussien. Nous allons voir que la colonie juive s'est comportée de tout autre façon, parce qu'elle était beaucoup plus apte à organiser l'expansion mondiale de l'Allemagne moderne.

Les juifs. — En 1670, les juifs étaient chassés de Vienne ; l'année suivante, ils étaient admis dans la Marche de Brandebourg où ils ne pouvaient plus mettre les pieds depuis 1573. Le déplacement d'une grande route commerciale en résulta vraisemblablement, et c'est ce qui fît la prospérité de Berlin, où ils rentraient à peu près à l'époque où arrivaient les calvinistes français. Loin de recevoir des privilèges comme ceux-ci, ils ne furent, au contraire, admis qu'à titre d'étrangers, payant un impôt spécial, n'ayant pas le droit d'établir des corporations, ni de faire l'usure.

Maintenus dans les métiers usuels, leur communauté s'enrichit, et, par la force de l'argent, ils obtinrent peu à peu des privilèges, de sorte que leur situation se rapprocha de plus en plus de celle des citoyens ordinaires.

C'est ainsi qu'en 1808 ils acquirent les droits d'électorat et d'éligibilité dans les villes; en 1812, celui d'être considérés comme sujets prussiens ; en 1847, toutes les professions leur furent ouvertes, à l'exception des fonctions judiciaires.

Aujourd'hui, ils ont renversé toutes les barrières légales qui restreignaient leur champ d'action, mais il reste celles qu'opposent les mœurs et les préjugés. Ils peuvent être officiers, mais aucun régiment ne veut les admettre ; ils peuvent être professeurs, mais aucun Corps universitaire ne veut leur accorder une chaire, de sorte qu'ils doivent végéter en qualité de Privât- Dozent ou tout au plus de professeur extraordinaire ; dans l'administration, leur avancement est d'une lenteur telle qu'ils n'arrivent pas jusqu'aux postes supérieurs.

Si riches qu'ils soient, ils ne sont jamais considérés comme faisant partie de l'aristocratie et ne sont pas reçus dans le monde. Une jeune fille juive n'arrive à épouser un

officier ou un membre de la noblesse qu'en se convertissant, et en apportant une grosse dot.

La guerre actuelle aura vraisemblablement pour effet de diminuer encore Tostracisme dont ils sont l'objet, et il sera curieux de voir quelles conséquences s'ensuivront. Dans les pays anglo-saxons, en Hollande et en Belgique, les Israélites ne sont pas considérés comme dangereux et Tantisémitisme n'existe sous aucune forme. En Allemagne, il n'en est pas ainsi et je pense que le milieu social n'y est pas assez solidement organisé pour résister à un élément dont les tendances et les traditions lui sont aussi opposées.

Les pouvoirs publics en Prusse ont un rôle trop important pour qu'une orientation nouvelle ne résulte pas de l'accaparement par les juifs des hautes fonctions. Une anarchie démocratique succéderait vraisemblablement au règne de l'organisation mécanique, et une hiérarchie privée basée sur la richesse remplacerait la hiérarchie actuelle. Enfin, le pangermanisme agressif ferait sans doute place a un agréable cosmopolitisme.

Il est vrai que la haute finance juive est devenue en grande partie pangermaniste ; c'est là une exception. En général, l'Israélite est hors cadre et rejeté dans les partis d'opposition.

Les villes de la Pologne, de la Gahcie, de la Moldavie, de la Lithuanie et de la Petite-Russie sont, on le sait, remplies d'artisans et de commerçants Israélites, mais il serait exagéré de dire que tous sont riches. De cette Palestine nouvelle sortent des essaims qui se dirigent vers rOccident: Posen, Berlin, Hambourg, Londres, Leeds, Manchester et New-York sont leurs étapes successives. Hs s'y divisent en deux classes, et le fossé qui les sépare va toujours en s'élargissant.

La classe la plus nombreuse continue à s'adonner aux

fabrications à la main et à domicile sous le régime de la fabrique collective urbaine et du « sweating sjstem». La plupart sont tailleurs, couturières, lingères, ébénistes. Le tableau que nous avons vu à Leeds se reproduit partout ^ Il est inutile d'insister.

La minorité s'élève à une grande richesse, soit en spéculant sur les terres, soit en s'adonnant au commerce de commission ou à la banque. Elle a fourni dans ces branches des grands patrons qui manquaient à la Prusse, car les provinces orientales de ce pays ne fournissent que le type du grand patron rural.

Le phénomène dont nous parlons s'explique par la formation sociale de la race juive, opposée à bien des égards à celle de la race prussienne. Alors que la première est basée sur la Famille patriarcale, la seconde repose sur le Domaine ou la Corporation ; dans la première, à l'inverse de la seconde, l'État s'efface devant la Famille. Les Israélites pauvres fuient le grand atelier pour pouvoir continuer à travailler en famille, et dans le monde moderne, cela les rejette dans les métiers les moins rémunérés. Par contre, ceux qui possèdent s'enrichissent constamment grâce à l'appui que se prêtent les descendants du même ancêtre.

Sans doute, la Famille patriarcale est déformée, car il n'est plus possible de vivre au même foyer, mais combien de frères ou de sœurs habitent dans des appartements voisins, voire même dépendant du même immeuble! Et alors ce sont des visites continuelles et un patronage mutuel sans fin. Et ceux qui partent à l'étranger restent les correspondants, ou encore les associés presque solidaires de la souche primitive. Grâce à cette grande union familiale qui survit à la séparation, les

i. La formation sociale de l'Anglais moderne, p. 230 et suiv.

affaires internationales conservent un grand caractère de sécurité pour ceux qui s'y adonnent. C'est l'histoire des Rotschild ; c'est aussi celle des grands exportateurs de jouets de Nuremberg*; c'est enfin celle des grands bazars où l'on vend de tout.

Par un phénomène assez exceptionnel, on voit en Allemagne des juifs fonder de grands établissements industriels. Il s'agit le plus souvent de fabrications tombées dans la dépendance des banques ou du grand commerce. Or, nous savons que c'est le cas de nombreuses industries allemandes, sans compter les grandes tendances à l'intégration et à l'agglomération que nous avons précédemment mises en lumière 2.

L'exemple le plus typique est celui de Rathenau, fondateur de VAllgemeine Elektricitàtsgesellschafi, plus simplement de l'A. E. G., ou encore du « Grand bazar de l'Électricité », comme je l'ai souvent entendu nommer par les gens du métier. Cette expression met précisément en relief le rôle plus mercantile que technique de cette société. Elle vend tout ce qui concerne l'industrie électrique depuis les objets les plus importants jusqu'aux plus minimes, et elle ne néglige aucune affaire, si petite soit-elle.

L'A. E. G. possède à Berlin de vastes ateliers de construction, plus grands encore que ceux de la maison Siemens et Halske dont nous avons parlé plus haut.

Comme celle-ci, elle est liée à des sociétés financières ayant pour objet les exploitations d'éclairage où de tramways : V Elektrische Lieferungsgesellschaft et la Bank fur elektrische Unternehmung. Mais, bien plus

1. L. Arqué, Les faiseurs de jouets en Franconie (Science sociale, 2« pér., 43« fasc, p. 199 et suiv.).

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