TROISIÈME PARTIE LA HIÉRARCHIE DES CLASSES
Lorsque je commençai mes enquêtes sur la Prusse, j'avoue que, malgré le précédent de l'Angleterre, je ne pensais pas devoir traiter in extenso la question de la hiérarchie des classes. Je savais pourtant que le gouvernement de ce pays était aristocratique, mais je croyais que cette hiérarchie affectait beaucoup moins la vie privée que la vie publique, et que, par conséquent, il me suffirait d'en esquisser les traits dans l'étude que j'entreprenais.
Je fus vite détrompé.
La première fois que j'entrai en contact avec les faits relatifs au rôle social de la hiérarchie des classes, ce fut à propos des écoles : « Les Gymnasien, me dit un professeur, sont surtout fréquentés par les fils des fonctionnaires et des officiers, tandis que les Realschalen le sont surtout par ceux d'une classe un peu inférieure vouée à des professions plus mercantiles. »
Puis, c'est un membre du parti démocratique qui vante les mœurs de l'Allemagne du Sud : « En Bavière, me dit-il, tout le monde fréquente les mêmes écoles primaires, tandis qu'en Prusse chaque classe sociale a ses écoles. »
Il n'en fallut pas davantage pour me déterminer à
étudier le rôle de Técole à ce sujet, mais je ne trouvai pas la concordance aussi simple qu'en Angleterre. J'étais toujours à la recherche de la solution, lorsque, incidemment, on attira mon attention sur l'institution des officiers de réserve, puis sur celle du volontariat d'un an. Je n'écoutai d'abord tout cela que d'une oreille bien distraite, mais, peu à peu, la répétition des mêmes choses finit par attirer mon attention.
J'appris ensuite que des boutiquiers se saignent les côtes pour que leurs fils ne fassent qu'un an de service militaire ; que, dans la haute bourgeoisie, on fait de même pour que les garçons soient officiers de réserve. Cela a une importance pour les relations, pour les mariages, pour les emplois publics.
Un professeur de l'École des Roches qui a séjourné deux ans en Allemagne, M. Barotte, me fait remarquer que les volontaires d'un an logent en ville et qu'ils apprécient beaucoup le privilège qu'ils ont d'éviter la promiscuité de la caserne : « Les Allemands, ajoute-t-il, ne veulent pas croire qu'en France les enfants des classes moyennes consentent à se mélanger avec ceux du peuple. On perd son temps à leur affirmer le contraire, car ils croient qu'il existe des moyens détournés que l'on ne veut pas dire et qui permettent de s'isoler des jeunes ouvriers et des jeunes paysans. » . J'ai été ainsi amené à me demander comment on acquérait le privilège du volontariat ou de la situation d'officier de réserve, et c'est alors que j'ai compris le rôle social de l'école en Prusse.
Un jour, je me promenais avec un ancien élève de l'École des Roches, M. Eudoxe Grigorovitza, dans la vallée de l'Elbe, région où il avait séjourné quelque temps. Chemin faisant, je m'informai des différents domaines que nous apercevions, et je reçus d'abord
cette réponse : « Ici habite un lieutenant ». J'avoue que je fus un peu désorienté; comment un lieutenant pouvait-il vivre en pleine campagne loin de toute ville de garnison? — « C'est un lieutenant en disponibilité, me dit mon jeune ami ; il y en a beaucoup en Allemagne. Beaucoup de nobles tiennent à exercer le métier militaire pendant quelques années, après quoi ils se retirent dans leurs terres*. »
Un domaine voisin est habité par un Landrat ; c'est un sous-préfet doublé d'un propriétaire terrien. Plus loin, c'est un député, un conseiller, que sais-je encore. Tous sont des propriétaires résidents, ils administrent eux-mêmes leurs biens et sont très avertis des choses agricoles, mais leur orgueil est de posséder un titre dans la hiérarchie publique, et c'est par ce titre qu'il faut les désigner.
La question militaire, si importante qu'elle soit, n'est donc pas la seule ; il faut y joindre celle du fonctionnarisme, si l'on veut comprendre dans son entier la classification des écoles. C'est pourquoi nous les exposerons l'une et l'autre avant d'aller plus loin.
Nous tenons la clef du système, ou plutôt l'une des clefs, celle de l'organisation des cadres proposée par la Prusse. Il est vrai que ce pays est arrivé à donner le ton à toute l'Allemagne. Néanmoins, on le sait, l'unité n'a pas été réalisée avec la même ampleur qu'en France; les anciennes hiérarchies locales n'ont pas complètement disparu ; elles diffèrent les unes des autres et ne se sont fondues que partiellement dans la grande hiérarchie nouvelle.
La question est donc complexe, et parfois un peu
1. Ces officiers ne sont pas versés dans la réserve, mais ils restent à la disposition de l'armée active en cas de guerre (Voir infra, p. 242).
confuse, et cela d'autant plus que la Prusse, en s'agrandissant, s'est vu influencer de son côté par des répercussions en retour des provinces annexées.
Il y avait bien, sur certains points, une unité morale dans Tancienne Allemagne, et celle-ci avait élaboré une hiérarchie privée, mais c'était une hiérarchie de corporations bien plus qu'une hiérarchie d'individus. Les cadres n'en ont pas été complètement détruits, tant s'en faut. Un professeur me dit : « Toute la vie ici est concentrée dans des cercles qui s'ignorent ; la magistrature est un monde, le professorat en est un autre ; le commerce un troisième, et ainsi de suite. Les intérêts professionnels priment tout ».
En somme, l'esprit de l'ancienne Allemagne était local et corporatif. Au moment où elle a eu besoin de s'appuyer sur des cadres plus vastes, la Prusse lui a proposé un système basé sur la vie publique. C'est de ce mélange qu'est sortie l'Allemagne moderne.
Nous étudierons surtout la hiérarchie des classes dans le royaume de Prusse, mais on y retrouve le mélange dont nous venons de parler : la conception prussienne vient des provinces de l'Est, tandis que l'idée corporative a gardé plus de force dans l'Ouest. Même ainsi restreint, notre sujet est encore complexe. C'est pourquoi, contrairement à ce que nous avons fait pour l'Angleterre, le chapitre explicatif sera très long, ce qui nous permettra de restreindre considérablement l'esquisse des différentes classes.