I. — La hiérarchie militaire
A tout seigneur, tout honneur! Parlons d'abord de la hiérarchie militaire, qui a servi d'ossature aux cadres proposés par la Prusse. Dès sa fondation, le royaume de Prusse apparaît s'appuyant sur l'armée, et toute son histoire, comme l'a dit Henri de TourvilleS s'explique par l'action d'un pouvoir fondé sur la caisse et la milice : des soldats et de l'argent pour les soldats !
H est vrai qu'anciennement, lorsque le Brandebourg n'était qu'un margraviat, la hiérarchie locale était d'ordre féodal, basée par conséquent sur la vie privée ; mais il ne faut pas oublier que, sous un certain aspect, la féodalité était aussi une hiérarchie publique, les domaines inférieurs étant grevés de charges judiciaires et militaires envers les domaines plus grands. Sur les Marches du Brandebourg, à la frontière des peuples slaves, le côté militaire a été nécessairement toujours très important.
Mais, dans la hiérarchie féodale, le souverain pouvait peu de choses sans l'assentiment de ses vassaux. Fré-
, i. Science sociale, t. XXXIV, p. 508.
déric- Guillaume, le Grand Electeur, qui régna de 1640 à 1688, fut le premier à posséder une armée permanente et à jouir d'impôts permanents, mais il eut soin de ne pas briser la hiérarchie existante, en réservant aux nobles les emplois d'officiers.
Il organisa même, en dehors de l'armée permanente, une milice territoriale dans laquelle les paysans étaient commandés par leurs seigneurs.
On sait comment, en 1701, au moment de la guerre de la succession d'Espagne, son successeur offrit à l'Empereur d'Allemagne son armée et sa caisse pour combattre Louis XIV, et reçut en retour le titre de roi de Prusse.
En 1733, Frédéric-Guillaume I", surnommé le roisergent, essayait d'établir le service personnel et le recrutement cantonal pour l'armée active, mais la tentative était alors prématurée, et quelques années plus tard, Frédéric II dut revenir à la méthode du racolage.
Ce n'est qu'en 1807, après le désastre d'Iéna, que le régime du service militaire obligatoire fut définitivement instauré, mais la hiérarchie militaire continua à s'appuyer sur les mêmes cadres. L'armée contribua donc à maintenir en Prusse l'ancienne conception des classes et à la propager dans l'Allemagne. Cette conception a dû s'élargir peu à peu comme nous allons le voir à l'instant ; il n'en est pas moins vrai que les données générales n'ont pas varié.
Les sous-ofi&ciers de l'armée active. — La classe inférieure ne jouit d'aucun privilège au point de vue militaire : pas de diminution dans la durée du service ; pas d'atténuation dans le régime de la caserne.
Les seuls favorisés sont les sous-officiers, mais ils ont dû, au préalable, suivre le régime commun, car
LA HIÉRARCHIE PROPOSÉE PAR LA PRUSSE 237 tous les sous-officiers de l'armée active sont des ren-
Comme on fait un choix, car on demande certaines qualités aux sous-officiers, on peut se demander comment on en trouve un nombre suffisant. Ils ne sont évidemment pas attirés par la solde qui est de 15 à 60 marks par mois selon les grades ^, avec, en plus il est vrai, une prime qui varie de 50 à 1 000 marks. Ces avantages et Tappât de nombreuses permissions peuvent peut-être attirer certains individus, mais il est douteux que ce soit justement ceux qui sont susceptibles d'encadrer les autres.
Or, l'armée se montre difficile dans son choix, et elle cherche à attirer l'élite du peuple, en donnant à ce mot le sens spécial qu'il revêt en Prusse. D'abord, il faut être bien pensant, c'est-à-dire qu'il faut être à l'abri de toute supposition d'attaches avec la Sozial-demokratie ou les partis considérés comme plus ou moins ennemis de l'Empire; il est bon de pratiquer ostensiblement l'un des cultes reconnus, pour le même motif, car les socialistes sont athées. Dans un autre ordre d'idées, il faut avoir le don du commandement, le caractère un peu dur et être à cheval sur la consigne.
Or, ce sont les mêmes qualités que l'on demande aux fonctionnaires. Aussi recrute-t-on tous les petits fonctionnaires parmi les anciens sous-officiers de l'active ; par là même on offre à ces derniers l'appât d'une situation privilégiée, car l'État leur garantit, après 12 ans de service militaire, une situation stable et immédiate de 1 000 francs par an au moins, et le droit à une pension après 18 ans de service.