Le simple soldat touche 2 marks 20 tous les dix jours
J'ajouterai que, pour être sous-officier, il faut, en outre, être accepté par les autres sous-offîciers, car, en Prusse, on tient beaucoup à assurer un étroit esprit de corps. C'est du reste une forme de l'idée corporative, si puissante encore en Allemagne, et dont nous avons parlé plus haut.
Les volontaires d'un an*. — Toutes les classes sociales qui sont au dessus du peuple jouissent du privilège du volontariat d'un an, ce qui permet d'échapper à la promiscuité de la caserne. Sans doute, le système du volontariat a des ramifications avec celui du fonctionnarisme, mais il déborde celui-ci, car beaucoup de volontaires ne postulent pas une situation publique. C'est avant tout une manifestation de l'esprit déclasse, une façon de prouver que l'on ne veut plus être confondu avec les catégories inférieures de la population. Ainsi une jeune fille de la bourgeoisie épousera peutêtre un exempté, mais ne consentira pas à s'unir à un jeune homme qui a vécu la vie commune de la caserne.
La démarcation sociale est très nette, car le volontariat n'est pas un mince fossé à franchir; s'il constitue un privilège, il faut le payer assez chèrement^^ C'est surtout une question d'argent; les jeunes gens appartenant aux familles qui consentent à faire un sacrifice pécuniaire assez fort en leur faveur ont seuls la possibilité de l'obtenir.
En effet, il faut d'abord avoir été dans certaines catégories d'écoles, au moins jusqu'à 15 ou 16 ans, et passer un examen institué spécialement à cet efi*et.
11 faut ensuite s'équiper soi-même, se loger et se
i. EinjàhrigfreiwiUige.
nourrir, donner une allocation au sergent instructeur, par exemple une vingtaine de marks par mois, sans compter les cadeaux.
Il est essentiel de comprendre que les régiments sont plus ou moins aristocratiques, et que l'on doit dépenser une somme d'autant plus forte que le régiment est plus haut coté. La cavalerie est pliis considérée que l'infanterie, parce que l'équipement coûte plus cher; la garde est le corps suprême, car on n'y admet que les membres de l'aristojîratie. Il existe des régiments où il faut justifier de la possession d'un argent de poche de 8000 à 10000 marksà dépenser pendant l'année de volontariat.
Bien entendu, la petite bourgeoisie se contente d'un régiment démocratique; mais la dépense n'est jamais inférieure à plusieurs milliers de marks pour la pension, l'équipement, les pourboires, etc. Si l'on ajoute à cela les frais d'études pour pouvoir passer l'examen, on comprendra le fossé qui existe entre la famille qui consent à faire ces sacrifices, et celle qui se contente de l'école populaire et de la caserne.
Les volontaires forment les cadres des réserves, c'est-à-dire de la réserve proprement dite, puis de la landwehr, enfin du landsturm. Suivant la note qu'ils obtiennent, ils sont désignés pour être officier ou sousofficier. En réalité, c'est une question de classe qui décide, car si tous les volontaires sont aptes à faire des sous-officiers, seuls les jeunes gens de la haute bourgeoisie ou de l'aristocratie peuvent devenir officiers. Pour cette dernière fonction il y a un nouveau fossé à franchir. C'est ce que nous allons voir.
Les officiers de réserve. — Pour être officier de réserve, il faut, outre le volontariat d'un an, deux autres conditions à rempHr :
i° On doit avoir des moyens d'existence assurés; il faut avoir non seulement un certain revenu, mais une profession stable, par exemple être propriétaire, exercer une profession libérale, être à la tête d'une industrie prospère et ancienne. « Supposez, me dit-on, un officier qui tombe dans la gêne ; il perdra tout prestige sur ses subordonnés, etlui-mêmeji'aura plus l'assurance nécessaire pour commander. »
2° // faut être accepté par le Corps des officiers du district. — Le recrutement de la réserve est en effet régional, aussi bien pour les officiers que pour les soldats. Cette règle a donc pour but d'assurer l'esprit de corps jugé indispensable. Elle a aussi pour effet d'éliminer la petite bourgeoisie, car, dans un district, les membres des classes élevées se connaissent plus ou moins ; au surplus, on fait une enquête sérieuse sur la situation personnelle, non seulement de l'intéressé luimême, mais aussi de ses parents. « Avant tout, m'explique-t-on, c'est une question de relations; il faut être d'un certain monde et avoir soin de ne pas fréquenter les classes inférieures ; il faut savoir tenir son rang. Le fils d'un boutiquier par exemple, ne serait pas admis. » En fait, il faut être un Mann von Bildung, un homme cultivé.
Reste à savoir ce qui attire les jeunes gens des classes élevées vers la fonction d'officier de réserve.
Sans doute, il y a d'abord une question de vanité, car on sait qu'en Allemagne, les titres sont très recherchés; il y a aussi le fait qu'une jeune fille appartenant à ce milieu social épousera un officier de réserve et refusera un sous-officier; enfin, d'une façon générale, c'est une marque apparente du fait que Ton appartient à un certain monde.
LA HIÉRARCHIE PROPOSÉE PAR LA PRUSSE Mi
L'ofËlcier de l'armée active. — L'officier de l'active se recrute dans les mêmes mijieux sociaux que celui de la réserve. A l'origine, l'un et l'autre devaient appartenir à la noblesse, mais, par suite de l'augmentation continue de l'armée, il a fallu peu à peu admettre la bourgeoisie.
Il y a deux moyens différehts pour arriver au poste d'officier. Nous allons les exposer sommairement.
1° On va à une École de cadets. Ce sont des espèces d'écoles réaies, pour les jeunes gens de 10 à 15 ans, mais elles sont réservées aux fils d'officiers, à moins qu'il n'y ait quelques places disponibles. On va ensuite, pendant deux ans, à VÉcole de Lichterfeld, qui correspond à une école réale supérieure avec latin, mais qui comme les précédentes est un pensionnats Puis, on fait son volontariat d'un an et on va pendant un an dans une école militaire j internat d'où l'on sort avec le titre de lieutenant.
2° Toute personne ayant fait son volontariat d'un an peut devenir officier, à condition d'aller ensuite dans une école militaire pendant un an.
Il est inutile de dire que, dans l'un ou l'autre cas, il est indispensable de passer les examens avec succès, mais il est utile de dire que cela ne suffit pas. Pour avoir le droit de porter le titre d'officier, il faut être admis dans un régiment, c'est-à-dire adopté par le Corps des officiers d'un régiment quelconque. C'est de cette façon que l'on élimine les éléments douteux qui auraient pu se glisser jusque-là.
Dans la garde, il faut être noble; dans certains régiments il faut être riche; partout, il faut appartenir au
1. Le prix est de 1000 francs par an, mais les fils d'officiers jouissent d'une réduction considérable,
moins à la haute bourgeoisie. Le fils d'un petit commerçant ne serait reçu nulle part : « Voyez-vous, me dit-on, quel effet désastreux cela ferait de voir un officier entrer^ dans une modeste boutique pour aller saluer sa mère! Le corps des officiers perdrait tout prestige aux yeux du peuple. » Pour la même raison, le fils d'un sous-officier ne serait pas admis. Dans la guerre actuelle, ce qui a le plus frappé les Français en contact avec les prisonniers allemands, c'est la distance morale que les officiers savaient garder avec les hommes, la hauteur avec laquelle ils les regardaient.
Beaucoup d'officiers de l'active ayant été tués, il fallut organiser un avancement rapide, mais, chose tout à fait typique, on ne se basa pas sur les prouesses de guerre ou les actions d'éclat, tout au moins exigeat-on en plus une condition essentielle : avoir une instruction secondaire suffisante. Le soldat allemand n'aurait qu'un respect médiocre pour un chef sorti du peuple.
Dans l'active, la proportion des officiers nobles est plus grande que dans la réserve, par suite de l'institution des officiers à la disposition et des officiers à la suite. Dans la noblesse, l'engouement pour la situation d'officier est très grand; dans les régiments sélects, il y a un excès de postulants, et le gouvernement ne veut pas mécontenter cette classe sociale importante. C'est pourquoi on admet un nombre beaucoup trop élevé de lieutenants, quitte à les faire partir au bout de quelques années pour la moindre faute; cela permet de faire une sélection rigoureuse. D'autres arrivent à faire accepter leur démission bénévole pour pouvoir rentrer sur leurs
1. Il faut savoir qu'en Allemagne, les officiers ne peuvent jamais s'habiller en civil.
biens ou succéder à un père dans les affaires ^ Ils n'en restent pas moins à la disposition de Tarmée active ou de la réserve, selon les besoins. Ils continuent d'être invités à la Cour et ont le droit de porter leurs costumes dans certaines cérémonies officielles.
Il y a plus encore : Vofficier jouit de privilèges légaux. En effet, en Prusse, quoi qu'en dise la Constitution, tous les citoyens ne sont pas égaux devant la loi.
Si un officier de l'active en fonction ou en disponibilité est accusé de crime, il est jugé, non pas par le tribunal ordinaire, mais par le tribunal militaire, donc par ses pairs ^. Traduit devant la Cour d'assises, il pourra toujours aller en appel devant le Conseil de guerre. Par ce procédé détourné, une grande partie de la noblesse a donc pu garder ses anciens privilèges en matières criminelles.
Il est vrai qu'il n'en est pas de même pour les causes correctionnelles et les procès civils, mais là ce n'est plus le jury qui décide, c'est la magistrature, et nous verrons que celle-ci se recrute dans les classes élevées.
Un autre privilège encore consiste dans l'exemption d'impôts jusqu'à concurrence d'un revenu de 3 000 marks. Enfin dans certains théâtres, les officiers ont de droit les premières places, les premiers rangs des fauteuils d'orchestre, ou même des loges spéciales.
En résumé, la question militaire nous révèle l'existence de quatre classes sociales, à savoir :
1° Le peuple, qui ne jouit d'aucuns privilèges, mais dont l'élite peut atteindre le poste de sous-officier de l'active ;
1. Ou encore pour obtenir une situation chez l'un des grands fournisseurs de l'État.
2, Voir A. Gavet, L'officier allemand (Berger-Levrault, 1906), p. 29. — Voir aussi Lévy, Justice, magistrats et prisons d' outre- Rhin (A. Michel, édit. 1903), p. 309.
2° La petite bourgeoisie, qui a la faveur du volontariat d'un an et qui peut prétendre au poste de sousofficier de réserve ;
3° La haute bourgeoisie, qui, outre le volontariat, atteint à la fonction d'officier de réserve et même de l'active ;
4° La noblesse qui ne se différencie de la classe précédente, sous ce rapport, que par les régiments plus sélects qu'elle fréquente, et par une recherche plus grande des titres militaires. Elle considère toujours comme fâcheuse la concession que l'on a été forcé de faire à cet égard envers la haute bourgeoisie, et déplore que la démarcation ne soit plus assez nette sous ce rapport, mais il n'est pas en son pouvoir de réagir contre les causes : extension de l'armée et enrichisso ment d'une partie de la bourgeoisie par la grande industrie et le grand commerce.
La responsabilité collective des corps d'officiers. — Je ne veux pas quitter le chapitre de la question militaire sans dire deux mots d'un fait auquel j'attache une grande importance depuis mes études sur l'Angleterre, celui de la responsabihté. Or, celle-ci, en ce qui concerne les officiers, apparaît sous des formes plus collectives qu'individuelles. Nous avons déjà noté l'existence d'un esprit de corps très étroit. Je n'hésite pas à dire que je pense que c'est là une bonne chose en soi, — quoi que l'avancement doive se faire sur place, sans changer de régiment — mais cet esprit de corps s'étend malheureusement beaucoup plus loin qu'il ne devrait, et déborde sur des terrains dans lesquels il n'a plus que faire, à tel point qu'il faut y voir une manifestation d'essence communautaire.
C'est en la personne du colonel ^ que s'incarne la responsabilité collective du Corps des officiers du régiment. C'est à lui que l'on demande le plus volontiers conseil dans les cas difficiles ; c'est lui qui suggère les recours à un tribunal d'honneur, les démissions forcées. Il a en quelque sorte charge d'àmes, et doit veiller, non seulement à ce que la conduite de ses officiers soit irréprochable, mais aussi à ce qu'aucun soupçon ne puisse atteindre celle de leurs femmes. Il va même jusqu'à réglementer le costume de ces dernières. De Villiers cite ^ le cas d'un général qui défendit à la femme d'un officier de porter des diamants pour ne pas offusquer les femmes moins riches de ses camarades! Si les Corps d'officiers sont aristocratiques vis-à-vis du commun, ils sont égalitaires à l'intérieur, ce qui est du reste une condition indispensable.
Non seulement il existe une grande camaraderie du fait que chacun a été accepté par les autres, mais le niveau social est le même chez tous. En outre, au point de vue pécuniaire, tout officier a des moyens suffisants pour soutenir son rang.
Prenons, par exemple, un lieutenant (Oherleutnant) d'infanterie qui gagne 3 000 francs par an ; sa famille doit lui verser une soulte annuelle de 675 francs. S'il est marié, la dot de sa femme doit lui rapporter un revenu d'au moins 3 000 francs.
On peut dire que la plupart des officiers mariés ont un revenu total rarement inférieur à 6 ou 7 000 francs. Je ne parle ici que des régiments démocratiques, car, pour les autres, il faut justifier de revenus plus ou moins élevés: allocation familiale fixe, soulte payée par
1. Mais les généraux ont naturellement un droit supérieur d'intervention.
t. En Allemagne (H. Jouve, édit. 1894), p. 100.
l'héritier, rente provenant d'un placement sûr. On ne trouverait donc pas ici le type du petit officier qui n'a que sa maigre solde pour vivre.
J'ajouterai qu'un officier qui désire se marier, doit en demander l'autorisation à son colonel ; non seulement, il faut vérifier si la future apporte la dot réglementaire, mais aussi voir si sa famille est à .l'abri de tout reproche. Enfin, un prêt d'argent à un officier n'est valable que s'il a reçu l'approbation de son chef. On le voit, la responsabilité collective du Corps s'étend aux éléments les plus personnels de la vie privée. Cette conception rentre bien dans la mentalité des Prussiens d'au delà de l'Elbe, mais l'extension du militarisme prussien à rAUemagne tout entière a eu des répercussions fâcheuses sur les classes élevées dans tout l'Empire, en renforçant chez celles-ci les habitudes de responsabilité collective.
Cela explique comment en temps de guerre, les officiers allemands rendent un village collectivement responsable des attaques des particuliers, comment ils rendent les notables responsables des fautes des autres habitants. Ce fait, combiné avec la croyance en l'efficacité du terrorisme, explique les atrocités commises dans la guerre actuelle. Au début, il faut profiter des moindres fautes de la population civile pour la terroriser ; si l'on ne trouve pas le coupable, on punit le viHage tout entier considéré comme responsable ; enfin les punitions sont hors de proportion avec les fautes, mais il en est ainsi dans la famille, à l'école et dans l'armée.