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III. — La hiérarchie prussienne

Deux malentendvis à éviter. — Avant de résumer les principaux traits de la hiérarchie des classes établie par l'État prussien, nous devons mettre le lecteur en garde contre deux malentendus qui pourraient s'élever dans son esprit. Le premier a trait à la confusion qu'il importe de ne pas laisser s'établir entre une hiérarchie de grades et une hiérarchie de classes, car des personnes appartenant au même milieu social peuvent avoir entre elles des rapports de subordination.

Le type le plus facile à saisir d'une hiérarchie de grades est celui de la hiérarchie militaire. On y voit clairement que si le colonel est subordonné au général, cela ne veut nullement dire qu'il soit issu d'une couche sociale inférieure, puisque le général d'aujourd'hui était colonel hier.

Une hiérarchie de ce type existe dans le corps des fonctionnaires, et l'on comprend facilement que le souspréfet soit subordonné au préfet sans qu'il y ait entre eux une différence d'origine ou de classe, socialement parlant.

Il n'en est pas moins vrai que certains groupes de grades peuvent être réservés à certains groupes sociaux; ils représentent alors un élément de classement social. Ainsi nous savons qu'en Allemagne le sous-of(icier rengagé n'est jamais de la même classe que l'officier; nous savons aussi que, dans la réserve, le sous-officier n'est pas de la même classe que l'officier.

De même, dans l'administration civile, les grades supérieurs sont réservés aux individus appartenant aux classes élevées de la société.

A côté de cela, il y a une hiérarchie protocolaire qui assigne le rang de chacun dans les cérémonies officielles. Elle a établi une correspondance entre la hiérarchie militaire ef les différentes hiérarchies administratives et judiciaires, mais, à égalité de grade, c'est le militaire qui a la prééminence. Ainsi un colonel a le pas sur un recteur d'Université, et un commandant sur un député ; un professeur de l'enseignement secondaire est assimilé à un conseiller provincial supérieur de 5^ classe, et certains d'entre eux peuvent passer dans la 3® classe.

Il importe peu de connaître les détails de cette hiérarchie protocolaire et de retenir la correspondance des grades dans les différents services. Ce que nous devons noter, c'e^tV importance que Von attache en Allemagne aux titres officiels dans la vie privée. C'est à cause de cela qu'il peut y avoir une certaine correspondance entre les classes sociales et les principales séries de titres. C'est en exploitant ce sentiment que le gouvernement prussien a réussi à prussianiser plus ou moins l'Allemagne, c'est-à-dire à implanter sa conception de la hiérarchie sociale.

Il est vrai que, pour y arriver, il a exploité en outre un autre sentiment : il a octroyé des privilèges. Aux personnes peu soucieuses d'un titre, il a offert l'avantage du service militaire d'un an; ou encore, il a tenu compte des titres dans les revendications qui lui étaient présentées.

Le second malentendu qu'il est nécessaire d'éviter concerne l'origine même du système des classes. Il ne faudrait pas croire que c'est la hiérarchie publique qui

a créé la hiérarchie privée. Les rois de Prusse ont calqué les séries de la hiérarchie officielle sur les classes sociales pré-existantes. Ce qui est vrai, c'est qu'en prussianisant les provinces de l'Ouest, ils ont essayé d'y implanter les cadres de la société de l'Est. Il y a donc eu après la conquête une répercussion de la Vie publique de l'Est sur la Vie privée de l'Ouest; en d'autres termes, la hiérarchie sociale de l'Ouest, alors en voie de formation sous la poussée du .machinisme, a essayé -de s'adapter aux cadres proposés par la Prusse ; elle a subi la déformation prussienne, de sorte qu'elle présente des caractères différents de ceux qu'elle aurait eus naturellement.

Pour comprendre cette déformation, il faut savoir que, dans l'Est, la société se réduit à peu près à deux classes: l'aristocratie et le peuple. Dans l'Ouest, au contraire, c'est depuis longtemps, la classe moyenne, le MiUelsiand, qui prédomine. La prussianisation de cette dernière région a eu pour effet de désagréger le Mittelstand, de le scinder en deux parties, et cela malgré les déclamations officielles relatives à la nécessité, pour l'Allemagne, d'avoir une classe moyenne aussi solide et aussi nombreuse que les pays de l'Europe occidentale. Je crois à la sincérité de ces déclamations, mais le gouvernement prussien a été entraîné par les faits.

En effet, dans le courant du xix® siècle, l'augmentation continuelle du nombre des fonctionnaires et des officiers a imposé l'accession de la haute bourgeoisie à des emplois considérés comme essentiellement aristocratiques. Par le fait même, le fossé s'est élargi de plus en plus entre la haute et la petite bourgeoisie, qui sans cela n'eussent vraisemblablement formé que les deux subdivisions d'une même classe, car nous verrons que tout le monde parle du Mittelstand comme d'une réa-

lité, mais nous verrons aussi qu'il est difficile de lui trouver des caractères propres.

Résumé de la hiérarchie prussienne. — Quoi qu'il en soit, nous résumons ici les données qui précèdent sur la hiérarchie des classes telles qu'elle tend à se constituer dans l'Allemagne du Nord par suite des réactions réciproques des provinces de l'Est et de l'Ouest.

1° Le peuple. — Il fréquente les écoles gratuites et reçoit les faveurs de l'État sous forme de subventions aux caisses d'assurances obligatoires. Il tend à se subdiviser en assistés, ouvriers proprement dits et petits fonctionnaires.

2° La pelile classe moyenne. — Elle fréquente les écoles conduisant à l'examen du volontariat, soit, d'une part, les Mittelschulen et les écoles techniques, soit, d'autre part, les classes inférieures des écoles secondaires. C'est dans cette catégorie que se recrutent les moyens fonctionnaires.

B^» La haute bourgeoisie. — Les garçons vont successivement dans les écoles préparatoires et secondaires pour finir à l'université ou dans les écoles polytechniques. Les jeunes filles fréquentent les hôhere Màdchenschulen et quelques-unes essayent de se frayer un chemin vers l'université.

4° L'aristocratie. — Même formation que la classe précédente, mais, à l'université, les jeunes gens s'affilient à un Korps plutôt qu'à une Burschenschafl, et ils font leur service militaire dans des régiments sélects. D'autre part, beaucoup de jeunes filles sont instruites à la maison ou dans des pensionnats étrangers.

Dans la vie privée, ces deux dernières classes sont séparées, mais, vis-à-vis de l'État, elles paraissent ne former que les deux subdivisions d'une même classe.

Le trait commun qui les réunit consiste en ce fait que tout le monde porte un titre officiel.

Les uns sont de hauts fonctionnaires de l'État; d'autres sont officiers, professeurs ou prêtres; d'autres encore sont bourgmestres.

Ceux qui ont des moyens d'existence indépendants tiennent à avoir un titre honorifique. Ils sont officiers à la disposition, officiers de réserve, médecins de ville ou d'arrondissement, inspecteurs, etc. Tout au moins ils sont conseillers.

Beaucoup de personnes aisées portent en effet le titre de Rat ou conseiHer. Il y en a de toutes catégories, depuis les conseillers intimes de Sa Majesté jusqu'aux conseillers sanitaires municipaux. Certains titres correspondent à des emplois rémunérés, tandis que d'autres concernent des fonctions gratuites.

L'importance du titre officiel dans la vie privée se manifeste par deux traits :

1° Le titre officiel compte plus que la profession; il passe avant celle-ci dans les présentations ou lorsque l'on salue quelqu'un. Oublier un titre est considéré comme un manque de savoir-vivre.

2° La femme a le droit de porter le titre du mari, et ici son omission devient de la véritable grossièreté. On comprend que les droits de préséance soient jalousement revendiqués dans les salons par les dames beaucoup plus encore que par les hommes, et cela a pour effet de donner à cette institution traditionnelle un caractère de stabilité définitive.

La théorie du Mittelstand. — En somme, la politique de l'État prussien tend à créer trois classes :

La classe inférieure, dans laquelle se recrutent les petits fonctionnaires ;

La petite classe moyenne, qui fournit les moyens fonctionnaires ;

La classe supérieure, qui comprend tous les hauts fonctionnaires et les personnes titrées.

Si cette dernière se subdivise en deux parties, cela provient d'une distinction dérivant de la vie privée. Tout le monde paraît plus ou moins d'accord pour réunir la petite classe moyenne et la partie inférieure de la classe supérieure afin de former le Mittelstand. Il s'agit de savoir quelles sont, dans cette conception, les caractéristiques du Mittelstand.

D'après le professeur Suchsland, de Halle, le Mittelstand comprend les personnes indépendantes gagnant de 900 à 9 500 marks (1 125 à 11 875 francs) K Cette définition ne nous paraît pas satisfaisante, car si elle exclut les ouvriers, elle exclut également tous les salariés, em-

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