Xa formation sociale de l'Anglais moderne, p
tre pièces, tandis qu'à Barmen on n'a qu'un appartement de trois j)ièces. Aucune comparaison n'est donc possible : d'un côté, on échappe à la promiscuité; de l'autre, on y est encore.
A vrai dire, dans les trois pièces dont dispose la famille Schneider il y en a une assez vaste, c'est la Wohnzimmer ; la chambre où Ton vit, la living-room des Anglais, mais beaucoup plus grande que celle-ci. Les ouvriers du nord-ouest de l'Allemagne tiennent essentiellement à avoir une Wohnzimmer spacieuse, et les architectes sont obligés de tenir compte de ce vœu. Encore une fois, ce n'est pas là un signe de plus grand confortable : Vartizan anglais se contente d'une petite living-room, mais il veut à côté une sitting-room qui manque à l'ouvrier allemand. Le niveau social de ce dernier se rapproche donc plus de celui du labourer anglais que de Vartizan,
Mais revenons à notre famille. La Wohnzimmer dans laquelle je pénètre d'abord est éclairée par deux fenêtres prenant le jour sur la rue ; elle est carrée, et se prête aux ébats d'une nombreuse famille, car le mobilier est restreint : dans un coin, se trouve une cuisinière, et, sur l'un des murs, une armoire ; dans le voisinage des fenêtres, une longue table permet de placer tous les convives à l'heure des repas ; il y a en outre une petite table sur laquelle la ménagère peut exécuter différents travaux, puis quelques chaises, et c'est tout: le miheu de la pièce reste complètement libre. Je parle pour mémoire des objets accrochés au mur : un coucou, quelques tableaux, et l'inévitable devise de la maison inscrite en lettres gothiques. J'ajoute que le tout est méthodiquement rangé et soigneusement entretenu.
L'encombrement est au contraire très grand dans les deux chambres à coucher, qui donnent sur la cour, et
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dont chacune n'est éclairée que par une seule fenêtre. L'une d'elles, occupée par les parents, deux jeunes filles et deux tout petits, contient deux lits * (soit deux personnes et un bébé dans chaque), un lavabo et une armoire : il n'est pas aisé de s'y mouvoir à l'aise. Même spectacle dans l'autre, qui est occupée par trois garçons de sept à quatorze ans. Je dois dire que, malgré ces conditions défectueuses, il n'y a aucun désordre, et Ton sent partout la main d'une ménagère soigneuse, qui ne néglise aucun détail.
A vrai dire, la propreté générale est facilitée par la coutume des planchers peints qui règne ici comme en Flandre ; en outre, les soins de la cuisine sont moins absorbants que dans cette dernière région.
La nourriture. — Le déjeuner du matin comprend surtout du pain beurré et du café au lait, et le soir, on se contente d'un souper sommaire, pain, fromage, etc. Il n'y a qu'un seul repas important, le dîner (Mittagesseiï), qui se prend vers le milieu de la journée, et se compose surtout de viande et de pommes de terre.
Voilà, semble-t-il, un peu d'occupation pour la mère. Entre temps, je m'informe du prix des subsistances, par exemple du pain. Schneider m'interrompt en haussant les épaules : « Brott! Brott! » Le pain 2, ça n'a aucune importance ! Ce qui est important, c'est le prix de la Warsl ! Sous ce nom, on entend toutes les variétés de la saucisse et du saucisson.
C'est sous cette forme en effet que la viande est ordinairement consommée dans les classes inférieures de la
1, Notons en passant un détail particulier à l'Allemagne: le remplacement du drap de lit par une couverture-édredon.
2. Aussi les Allemands ont-ils moins souffert de la pénurie de pain pendant la guerre que nous nous l'imaginons.
population. J'ajouterai que, dans la bourgeoisie, on en fait encore un usage important. Du coup, je voyais le travail de la ménagère diminuer notablement. Cela explique que celle-ci puisse reporter une grande partie de son activité sur l'entretien des vêtements et les raccommodages. J'avais affaire à des gens plus méticuleux que raffinés.
Pendant longtemps, ce fut pour moi une énigme que cette consommation de Wurst * que Ton peut qualifier de colossale sans aucune exagération. Je n'arrivais pas à comprendre comment la viande de bœuf ou de mouton trouvait place dans les statistiques? Pour qui engraissait-on ces bœufs dans le Mùnsterland et ailleurs ? Eh bien ! La réponse est simple : on fait de la Wurst avec tous les morceaux; on en fait avec tout, même avec du chien, comme cela a eu lieu, paraît-il, dans les époques difficiles, chez les populations des districts pauvres de la Saxe royale et de la Silésie.
Ce n'est guère que le dimanche que Schneider consomme de la viande ordinaire. Elle est accompagnée de légumes, principalement de pommes de terre, et surtout d'une sauce copieuse, ce qui explique l'usage général de ne pas boire pendant les repas. Il est vrai que l'on se rattrape après !
Je dois dire un mot de la bizarrerie des heures de repas. Nous avons dit que Schneider travaille 9 heures et demie par jour, mais la journée est inégalement coupée par le repas important. Il y a une longue matinée qui va de 7 heures à 1 heure et demie, tandis que,
1. Un soldat allemand qui venait de piller une maison en France, écrivait chez lui qu'on n'y avait trouvé que du café, du sucre, une foule de choses peu importantes, mais pas du tout de Wurst : il en concluait que la Wurst devait être totalement incounne des Français!
Taprès-dîner, on ne travaille que de 4 heures à 7 heures.
Schneider lui-même trouve absurde cette répartition des heures de travail. Sans doute la longue pause du dîner permet à ceux qui habitent à une certaine distance d'aller manger chez eux ; mais, pour les autres, cela les incite à aller boire de la bière dans un estaminet voisin. C'est une occasion fâcheuse de dépenses. En outre, l'ouvrier dont l'estomac est chargé d'un repas très substantiel, et d'un certain volume de boisson, ne travaille plus avec la même ardeur. C'est surtout le matin que l'on donne le coup de collier; delà, l'intérêt qu'il y a à prolonger la première section de la journée au détriment de la seconde.
Pour changer le système, il faudrait commencer par modifier l'économie générale des repas. Je dois dire du reste que dans les grands ateUers on a généralement imposé une autre distribution du temps.
Nous allons maintenant dégager quelques-unes des conséquences du régime de nourriture que nous venons d'exposer.
Les répercussions que nous allons mettre en lumière sont d'ordre physiologico-social.
Le régime que nous venons d'indiquer a, en effet, une tendance à développer un tempérament lymphatique chez les individus qui y sont soumis.
La Warst, mélange de chair et de gras, constitue un aliment qui s'assin ile assez difficilement ; de même les plats arrosés d'une grande quantité de sauce, surtout si cette sauce est grasse ; de même encore la bière et le beurre !
Si, au lieu de répartir les aliments en une foule de petits repas, vous en concentrez la majeure partie dans un seul, leur assimilation sera encore moins aisée.
La tendance au développement des tissus adipeux
est en partie combattue chez l'ouvrier par la dépense de force physique inhérente à son métier; Tobésité se voit moins fréquemment chez lui qu^ dans la bourgeoisie. Pourtant, il a déjà une tendance à une certaine lourdeur physique. Cette lourdeur, à son tour, est le point de départ de répercussions psychologiques et sociales. Le côté physiologique de la question n'a été qu'un intermédiaire explicatif, qu'un chaînon, dans une répercussion compliquée qui part du Mode d'existence et qui aboutit finalement à d'autres faits sociaux.
Sans doute, le tempérament est perpétué par l'hérédité, mais il est aussi entretenu par le mode de nutrition.
Quoi qu'il en soit, il est la cause d'uae certaine lenteur que l'on constate dans l'exécution du travail et dans la conception des projets.
Ce n'est pas à dire qu'avec ses mouvements lents, l'ouvrier germanique n'atteigne pas un taux de production supérieur à celui de l'ouvrier méridional. Cela provient de ce qu'il n'est pas flâneur; son eff'ort est continu et méthodique ; de plus, il est discipliné et très apte à l'action concertée, mais cela n'a rien à voir avec la Wurst.
Au contraire, la patience allemand^'- est en partie une répercussion du tempérament, et, en cela, elle est bien différente de la patience anglaise, qui résulte surtout du 5e//'' con^ro/ développé par une éducation appropriée.
Les répercussions physiologico-S( ciales dont nous venons de parler se font surtout sentir dans la bourgeoisie urbaine, d'abord parce que r<)n n'est plus contraint de se priver, comme dans beaucoup de familles ouvrières ; ensuite, parce que les exei cices physiques ne viennent pas contre-balancer leur action, le travail manuel n'y étant pas remplacé par une pratique judicieuse des sports. J'ajouterai que beaucoup d'Allemands
de cette classe sociale ont Thabifude de faire un somme après le dîner, ce qui vient encore renforcer les tendances à l'obésité.
Certains employés ont l'habitude de grignoter tout le temps. Le matin, après avoir déjeuné, ils emportent à leur bureau une certaine quantité de Wurstet de petits pains beurrés, et, de temps en temps, ils font une large emprise dans leurs provisions : lorsque le travail est pressé, on en voit écrire d'une main et manger de l'autre !
La bière est donc loin d'être seule responsable du tempérament germanique. Au surplus, dans la région considérée, les bières locales sont du type à fermentation haute, dans le genre des bières françaises, anglaises et belges. Mais le bourgeois qui fréquente la brasserie plutôt que l'estaminet, trouve à côté de la bière de Dortmund, des bières de Nuremberg ou de Munich, à fermentation basse, beaucoup plus lourdes et d'une digestion plus lente.
Le prix de la vie. — Examinons maintenant les répercussions budgétaires de l'alimentation, et voyons si elles ont le même caractère fâcheux que celles que nous avons vu peser sur le loyer.
On sait que l'Allemagne rentre dans la catégorie des pays protectionnistes, et qu'il y a notamment des droits d'entrée sur le bétail, le beurre le café, etc. Par contre, l'octroi n'existe nulle part. La situation de l'ouvrier urbain y est donc plus ou moins intermédiaire entre celle de l'Anglais ou du Belge, qui n'a que peu de droits à payer et celle du Français, chargé non seulement des droits de douanes, mais encore des droits d'octroi.
Voici du reste les prix de quelques-ims des articles achetés couramment par Schneider à l'époque de ma visite.
D'abord la Wurst. Les prix sont très variables, selon la qualité, bien entendu. Au marché, on peut en avoir à 20 ou 30 pfennigs le quart, ce qui revient à 1 franc ou 1 fr. 50 la livre.
Pour la viande ordinaire, on paie, selon les morceaux, de 40 pfennigs à 1 mark la demi-livre, soit de 2 à 5 francs le kilogramme. Bien entendu, Schneider se contente généralement de morceaux médiocres, qui lui reviennent à 2 ou 3 francs le kilogramme. L'augmentation des prix, depuis quelques années, est très sensible.
Les pommes de terre, autre article de grande consommation, avaient vu également leur prix s'accroître, mais je n'en tiendrai pas compte, car il s'agissait d'une année exceptionnelle. En temps normal, Schneider les paie 15 pfennigs le kilogramme.
Dans ce même espace de temps, il y avait eu une hausse sur le café qui, au lieu de 1 mark se vendait 2 marks, ou 2 fr. 50 la livre. Schneider estime que ce prix est inabordable pour l'ouvrier. Il se contente d'une qualité médiocre, qu'il paie 11/2 mark la livre, environ 1 fr. 90.
Cette situation a fait apparaître sur le marché des succédanés du café, et le Malzkaffee, ou orge grillée, jouit d'une faveur de plus en plus grande dans la classe ouvrière. Il ne coûte que 25 pfennigs la livre, à peine plus de 30 centimes.
Au contraire, les œufs étaient restés relativement bon marché : 90 pfennigs la dizaine pour les œufs frais (environ 10 centimes la pièce), 60 à 80 pour les autres.
Enfin, le lait se paie 20 ou 25 pfennigs le litre.
En dehors de l'alimentation, signalons, parmi les dépenses courantes importantes, le charbon. Vu la proximité des mines de la Ruhr, il n'est pas trop cher :
l mark à 1,20 les 50 kilogrammes, soit environ 1 fr. 25 à 1 fr. 50 '.
Le prix du gaz est relativement élevé: 12 pfennigs ou 15 centimes le mètre cube.
En résumé, dans l'ensemble, la situation est un peu moins favorable que dans les villes anglaises, un peu plus favorable que dans beaucoup de villes françaises.
Nous aurons tout à l'heure à envisager la question budgétaire sous un autre angle, celui de la participation plus ou moins grande des jeunes gens aux dépenses communes. C'est là un fait intimement lié à celui de la constitution familiale, et nous devons auparavant épuiser le chapitre du Mode d'existence.
Le travail du ménage. — Dans la catégorie ouvrière supérieure à laquelle appartient Schneider, la femme mariée travaille rarement au dehors. Avec la cuisine simplifiée que nous avons vue, on peut se demander dans quelle direction se porte son activité ?
Sans doute, il y a le nettoyage de l'appartement. Encore ce travail est-il plus simple que celui que doit effectuer la ménagère flamande ou anglaise qui doit entretenir une petite maison, et dont la propreté n'est pas moindre que celle de la ménagère allemande.
Le chapitre le plus chargé me semble être celui de l'entretien des vêtements. La pratique du raccommodage est une industrie domestique beaucoup plus répandue qu'en Angleterre. J'ajouterai que les vêtements des enfants sont beaucoup mieux soignés que dans ce dernier pays, et que tout le travail retombe sur la mère, ce qui n'est pas une sinécure lorsque la famille est nombreuse.
Sans doute, dans la classe ouvrière des régions indus-
i, A Reims: 1 fr. 50 à 4 fr. 60.
trielles, la tenue des enfants est plus ou moins négligée ; par exemple, ils courent pieds nus pour ne pas user de chaussures ou de bas, mais on constate rarement rindifférence de certaines mères de VEast-End de Londres ou des faubourgs de Manchester pour la tenue extérieure de leurs enfants.
En améliorant sa situation, l'ouvrier allemand devient de plus en plus exigeant sous ce rapport, et il paraît même que, chez les petits employés, les dépenses de blanchissage passent avant celles de la nourriture, qui pourtant sont déjà tenues en haute considération, comme nous l'avons dit.
J'ajouterai que la ménagère allemande est beaucoup plus méticuleuse que l'anglaise sous le rapport de l'ordre. Sans doute, on peut rencontrer outre-Manche, la femme qui tient essentiellement à l'immuabiHté de la situation des meubles, et qui ressent une souffrance réelle à trouver une chaise dans une position différente de celle qu'elle occupe de coutume. C'est un type exceptionnel, non pas que l'Anglo-Saxonne aime le désordre, mais elle portera ses efforts à organiser sa vie plutôt qu'à ordonner les objets, à distribuer son temps plutôt qu'à ranger les choses.
En Allemagne, c'est l'inverse. Il existe naturellement des ménages mal tenus, surtout dans la basse classe, mais, dans tous les intérieurs ouvriers que j'ai visités, aussi bien à Berlin qu'à Barmen, j'ai constaté un grand souci de l'ordre dans le sens que je viens d'indiquer.
Supposons maintenant une mère ayant peu d'enfants à soigner; va-t-elle devenir à demi oisive? Non, car elle prendra un pensionnaire, voire plusieurs, et sa tâche ne diminuera pas. C'est sous cette forme que la femme allemande contribuera à l'augmentation des ressources du ménage.
Je sais bien qu'en Angleterre, l'usage de prendre un pensionnaire est également assez répandu, mais on s'occupe moins de lui, de même que l'on s'occupe moins des enfants.
En revanche, le pensionnaire est considéré en Angleterre tout à fait comme faisant partie de la famille: admis au foyer, il prend part à la vie générale, tandis qu'en Allemagne, il reste toujours plus ou moins un étranger.