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La partie inférieure du Mittelstand

Les caractéristiques de cette classe sont les suivantes :

Fréquentation des écoles moyennes ou des classes inférieures des écoles secondaires;

Volontariat d'un an pour les fils, et petite dot correspondante en nature pour les filles ;

Émancipation après le service militaire ;

Ménage en petit atelier* ;

Différenciation de la cuisine et de la Wohnzimmer.

Les gros Bauern. — Contrairement aux autres catégories de cette classe sociale, ils fréquentent les écoles populaires, mais, après Fécole d'hiver, ils vont dans les écoles d'agriculture qui mènent au volontariat.

Ce sont des paysans propriétaires d'une centaine d'hectares et au-dessous, gagnant de 4t à 5000 marks par an et pouvant donner une dot de 10 à 15000 marks à chaque enfant. On peut distraire 2000 marks de la dot pour le volontariat sans nuire au domaine.

1. C'est-à-dire que la mère, ne se fait aider qu'accessoirement par des servantes (Voir notre Cours de méthode, dans la Science sociale, 2« période. 122« fasc, p. 4S).

Ces paysans notables sont plus nombreux dans l'Ouest que dans TEst, parce que les populations rurales de l'Ouest sont beaucoup plus entendues aux affaires.

Les employés. — Dans l'industrie et le commerce^ les employés de bureau travaillent de 8 à 9 heures par jour. On commence à 8 ou 9 heures du matin et on finit à 6 ou 7 heures du soir, et même à 8 heures lorsque la besogne ne manque pas. On arrête au moins deux heures^ vers le milieu de la journée pour le grand repas.

En laissant de côté les débutants et les petits grattepapier, on peut dire que l'employé gagne de 200 à 250 marks par mois, au moins dans les régions très industrielles de l'Ouest, soit de 3 000 à 3 750 francs par an.

Dans certains bureaux, on ferme le samedi après-midi, et dans les grandes maisons le personnel a régulièrement droit à un certain temps de vacances, par exemple 15 jours par an, plus 3 jours à la Noël.

Les employés célibataires prennent pension dans des familles d'un niveau naturellement plus élevé que celles où vont les ouvriers. Ils paient environ 100 francs par mois pour la nourriture et le logement, mais non compris le chauffage, l'éclairage et le blanchissage ; ce dernier chapitre est assez chargé, ainsi que nous l'avons dit. Le reste du budget passe à la brasserie et dans l'achat de petits pains et de Wurst que l'on grignote constamment.

Dans cette catégorie sociale, la femme s'occupe très activement du ménage et se fait aider d'une servante ou d'une femme de journée pour le nettoyage et les gros travaux. Dans la région rhénane-westphalienne, la mère

i. Entre 1 et 3 heures dans les maisons d'EIberfeld et d'Essen que j'ai vues. Par contre, dans un bureau de Dûsseldorf, j'ai noté l'arrêt de midi à 2 heures.

de famille fait elle-même la cuisine, et tient à honneur d'avoir au moins un plat chaud tous les jours au dîner: viande accompagnée de pommes de terre, de choux, de légumes divers, et d'une sauce copieuse; il y a, en plus, ordinairement de la soupe. Le soir, on ne mange que de la viande froide et du fromage. Quant au déjeuner du matin, il comprend de la Warst accompagnée de pain beurré et de café au lait.

Dans l'Est, la femme a une certaine répugnance pour la cuisine, et a recours à la Wurst le plus qu'elle peut: elle préfère coudre et soigner les enfants. Aussi, lorsque le mari veut inviter un ami à dîner, c'est à la brasserie qu'il le conduit. Du reste, à Berlin particulièrement, vu la distance habituelle entre le bureau et l'habitation, beaucoup d'employés dînent dehors.

Pour l'habitation, il y a lieu de noter que la cuisine se différencie de la Wohnzimmer. Il y a quelquefois en plus une salle à manger, surtout dans l'Ouest; dans l'Est, elle n'apparaît guère que si l'on a des pensionnaires.

Types divers. — Dans la petite bourgeoisie rentrent aussi les petits patrons de l'industrie et du commerce. C'est parmi eux que l'on rencontre les partisans attardés des corporations du modèle ancien régime, et les adhérents des caisses de crédit Schulze Delitsch. Ils forment la majeure partie de la population des petites villes. Dans l'Est, ils ont conservé de grandes sympathies pour les États du sud et sont les soutiens du parti démocratique ou parti progressiste populaire (Fortschrittliche Volkspartei) qui compte une quarantaine de députés tant à la Chambre prussienne qu'au Reichstag. Il soutient un programme anti-impérialiste, mais sollicite l'intervention de l'État dans le domaine des choses éco-

3i0 LA HIÉRARCHIE DES CLASSES

nomiques. Il a été formé en 19H, par la fusion entre l'ancien parti radical {Forlschriltspartei) et le parti libéral populaire ou Freisinnige Volkspartei. Il a obtenu 1550000 voix aux dernières élections du Reichstag.

Nous rappelons pour mémoire que la petite bourgeoisie comprend encore les moyens fonctionnaires sur lesquels nous avons donné précédemment quelques renseignements, les petits techniciens, etc.

Les jeunes gens font partie de petites sociétés d'amusement (musique, etc.) ou d'étude (conversation française, etc.), dans lesquelles se font les fiançailles. Beaucoup de jeunes filles travaillent (dactylographes, institutrices, etc.) en attendant le mariage; leur dot ne consiste guère qu'en objets utiles, mais le trousseau est bien garni et le mobiUer assez complet. Les garçons ne commencent à se suffire qu'après le service militaire. Vu les sacrifices que font les parents, il est d'usage que les jeunes gens remettent à peu près complètement leur salaire à leurs parents. Les visites sont assez rares, les hommes ayant l'habitude de se rencontrer à la brasserie, et les femmes, très occupées, ne se voient que d'une façon irrégulière.

il. — La partie supérieure du Mittelstand,

Les caractéristiques de cette classe sociale sont les suivantes :

Pous les fils : fréquentation des écoles secondaires et des universités ou des hautes écoles techniques; volontariat dans un régiment choisi;

Pour les filles : fréquentation des hôhere Màdchenschulen, et quelquefois des universités; dot en argent;

Émancipation vers 25 ou 26 ans ;

Titre officiel (officier de réserve, conseiller, etc.);

Ménage en atelier moyen * ;

Différenciation du salon et de la Wohnzimmer.

Dans cette classe, nous trouvons, — outre les hauts fonctionnaires et les professeurs dont il a été déjà question, — les paysans fortunés, les grands patrons du commerce et de l'industrie, les professions libérales, les ingénieurs des grandes firmes.

Les paysans fortunés. — On rencontre à l'état sporadique dans les campagnes de gros Bauern dont la fortune dépasse notablement le capital nécessaire à leur exploitation culturale. Il leur est possible d'envoyer leurs fils dans les grandes écoles d'agriculture et de convoiter la situation d'officier de réserve. Certains d'entre eux exploitent un domaine de plusieurs centaines d'hectares et sont millionnaires ; en outre des frais d'éducation, ils donnent à leurs enfants des dots assez élevées : 40 ou 50000 marks et davantage.

Beaucoup d'entre eux sont en même temps fabricants, soit qu'ils possèdent une distillerie de pommes de terre, soit qu'ils aient un intérêt dans une sucrerie.

Leur situation matérielle est meilleure que celle de certains propriétaires nobles, mais ils n'en restent pas moins de véritables paysans par leur conception générale de la vie. Toutefois, ceux de leurs fils qui ne peuvent trouver un domaine convenable en Allemagne n'émigrent pas, mais recherchent les professions libérales. L'importance des dots, d'une part, le système d'instruction, d'autre part, ne poussent guère à affronter les aléas du métier de pionnier.

1. C'est-à-dire que la mère, tout en se faisant aider par des servantes, travaille encore de ses mains (Voir notre Cours de méthode, dans la science sociale, 2« période, 122« fasc, p. 4S).

Les grands patrons. — Le machinisme a fait apparaître, surtout dans l'Ouest, une classe nombreuse de grands patrons industriels et commerçants. D'origine quasi-particulariste, on peut dire qu'ils considèrent leur atelier comme un domaine qu'il faut soigner et pour lequel il est nécessaire de faire des sacrifices en argent.

Un industriel du Rhin, qui a bien voulu me communiquer les grandes lignes de son budget, m'a déclaré que sur un revenu moyen de 40000 marks, il en dépense 25000, en épargne 5000 et remet les 10000 restant dans les affaires. Il m'a certifié que la plupart de ses collègues agissent de même, et le fait m'a été confirmé à deux reprises. Comment s'étonner après cela de l'activité prodigieuse qui règne dans le bassin rhénan-westphalien ?

L'un des buts de l'épargne est d'arriver à faire constituer des dots aux filles et à faire faire des études supérieures aux garçons. Ainsi, pour fixer les idées, nous dirons que l'industriel dont nous avons reproduit le budget se propose de donner une dot de 10 à 15000 marks (il n'a pas précisé davantage) à chacune de ses deux filles; son fils fera un volontariat coûteux dans un régiment choisi, et ira dans une école polytechnique avant qu'il en fasse un associé.

La coutume est de partager également le capital, mais un seul enfant succède à la direction de l'atelier (à moins que l'affaire n'ait pris une grande extension) ; les autres font un autre métier, tout en restant intéressés pour leur quote-part de l'héritage. Au bout de plusieurs générations, on transforme en société anonyme, ou bien l'héritier a racheté les parts de ses frères.

Ces industriels de l'Ouest ont toutefois été séduits par l'organisation prussienne. Ils tiennent à se faire

accepter comme officier de réserve, à avoir un fils qui embrasse la carrière militaire ou une fille qui épouse un officier.

A part quelques cléricaux, les grands patrons de Fin- , dustrie se rattachent au parti national libéral qui, fondé en 1866, soutient la politique d'expansion impérialiste, et depuis 1879, s'est rallié au protectionnisme. Ce parti est actuellement représenté à la Chambre prussienne par 73 députés, et au Reichstag par 45 seulement. Lors des élections de 1912 pour cette dernière assemblée, il a réuni environ 1671000 voix.

Mode d'existence. — Les garçons font des études supérieures, ce qui, avec le volontariat, les conduit jusque vers 23 ans. En tenant compte de l'apprentissage pratique, on voit qu'ils ne se suffisent guère avant 26 ou 27 ans.

Les jeunes filles vont dans les hôhere Tôchterschulen jusqu'à 18 ans environ, et il n'est pas rare qu'on les envoie ensuite faire un séjour à l'étranger pour perfectionner leur éducation.

Les jeunes gens des deux sexes font partie de clubs sélects où l'on est assez sévère sur l'admission, comme nous l'avons déjà dit. On y joue au hockey ou au tennis, on y danse, on y fait de la musique et on s'y fiance.

Au point de vue de l'habitation, il y a lieu de noter que, outre les chambres et la cuisine, elle doit comprendre trois pièces essentielles: la Wohnzimmer, le salon et la salle à manger. Nous sommes, en effet, dans la sphère sociale où les visites sont méthodiquement organisées. C'est le dimanche entre 11 heures et 1 heure que Madame, gnàdigste Frau, ne l'oublions pas, reçoit dans son salon. Le dîner, qui a lieu vers 1 ou 2 heures, est suivi d'une promenade en ville. Vers 4 heures,

les dames d'une même société s'invitent tour à tour à goûter*, soit à la maison, soit dans un Kondillorei (pâtisserie-confiserie), soit encore dans un jardin -restaurant. C'est ce que l'on appelle le Kaffee- Klalsch ou café cancan, car si l'on y cause de toilette et de musique, on y potine aussi, comme bien on pense.

Les dîners cérémonieux, assez rares du reste, ont lieu le soir. En temps ordinaire, il y a un simple souper vers 7 heures, avec de la Wurst, de la tarte, des radis, etc.

Un pi'ofesseur d'Essen a eu l'amabilité de m'inviter à un dîner intime un dimanche à 1 heure. Il possède une villa ^ dans les bois qui environijent la cité industrielle. Le hall sert de Wohnzimmer j et il y a en outre deux autres pièces au rez-de-chaussée : salon et salle à manger. Au premier étage, il y a deux chambres à coucher (dont une pour un pensionnaire), un bureau et une salle de bains. Les cuisines sont au sous-sol et les domestiques logent dans des mansardes. Le personnel est composé d'une servante à tout faire et d'une gouvernante qui est en même temps cuisinière. Cette dernière prend place à la table des maîtres et fait le service, très simple du reste, puisque les convives se passent les plats, et que les assiettes ne sont changées qu'au dessert.

La villa est très confortable, possède le chauffage central et est éclairée a l'électricité.

A Berlin, un appartement de 6 à 7 pièces se loue 4 800 à 2 000 marks ; il possède naturellement le

1. D'après E. Bourloton, il existerait même des Mittwochnachmittagskaffeegesellschaften ou sociétés du goûter du mercredi aprèsmidi (L Allemagne contemporaine. Germer Baillière, édit., 1872, p. 10, n).

2. Dans l'Ouest la villa n'est pas rare. Pour la bourgeoisie, les maisons à appartements multiples ne sont pas des casernes, mais d'anciennes maisons autonomes qui ont ensuite été subdivisées, dans le genre de l'habitation bourgeoise rémoise.

«hauffage central et est desservi par un ascenseur.

A ce niveau social, la femme s'occupe du ménage, mais ne fait pas les gros travaux ; elle surveille par «entre de très près les domestiques et se charge souvent de faire elle-même les achats, mais ce n'est pas tout bénéfice pour une maîtresse de maison de faire ellemême ses courses, car il n'est pas convenable qu'une dame en toilette achète au marché ; elle doit aller dans les magasins, et ceux-ci vendent les articles un peu plus cher.

Certaines dames affectent ostensiblement de ne pas s'occuper du ménage. C'est une réaction contre le type de la ménagère exclusive qui les fait tomber dans le défaut opposé. Elles ne forment jusqu'à présent qu'une petite minorité. En général, dès l'adolescence, les jeunes filles sont habituées à servir leur père et à aider leur mère.

IlL — L* aristocratie.

Un Rittergut. — C'est dans l'administration des grands domaines ruraux que s'est formée la noblesse prussienne. Il est donc nécessaire de visiter une grande propriété pour voir les gens dans leur cadre habituel. J'aurais voulu une exploitation féodale de l'Est. J'ai malheureusement dû me contenter d'un Rittergut, ou Bien de chevalerie, de la partie centrale du royaume, dans la vallée de l'Elbe, à mi-chemin à peu près entre Magde bourg et Hambourg. Je me rassure toutefois sur le choix de la région quand j'apprends qu'elle est dans le voisinage du domaine du Schônhausen, où naquit Bismark.

A l'ouest s'étend l'Altmark ; à l'est, le Priegnitz. D'un côté comme de l'autre, les villages sont agglomérés, et

quelquefois ils sont constitués par un seul domaine noble formant une commune à lui seul.

Dans la vallée au contraire, les domaines, petits et grands, sont isolés. Je demande la raison de ce contraste, et l'un des intendants du Rittergat, qui est un ancien pasteur très érudit, en fait remonter la cause à une colonisation hollandaise du xii® siècle. A cette époque, Albert l'Ours fît en effet venir des colons d'Utrecht,. de la Zélande et de la Flandre, et ils peuplèrent toute la rive gauche de l'Elbe des confins du Hanovre jusqu'en Bohême, ainsi que la vallée du Hammel jusqu'à la ville de Brandebourg ^ Ce sont eux qui ont endigué ces vallées au cours marécageux, de même qu'une partie des côtes de la Baltique et du delta de la Vistule. Rien d'étonnant à cela, et rien d'étonnant non plus que, cantonnés dans les endroits humides, ils aient pu conserver leur coutume d'établissement en fermes isolées.

Les domaines paysans ont une contenance moyenne de 100 à 150 hectares; tous ont une forme plus ou moins rectangulaire et se présentent perpendiculairement au cours du fleuve, de façon à comprendre une partie des prairies et une partie des coteaux.

De temps en temps, l'une de ces propriétés est un Rittergut. Ici habite un von Jagow, parent du Ministre des affaires étrangères. S'il parvient à vivre sur un domaine d'une centaine d'hectares, du reste hypothéqué, c'est qu'il est en même temps Landrat de l'arrondissement. Beaucoup de nobles se soutiennent de cette façon, mais il est préférable de voir une exploitation plus prospère.

Je m'arrête sur un Rittergut^ de 500 hectares, dont le propriétaire est Amtsvorsieher, ou bailli du canton,

1. E. Lavisse, La Marche de Brandebourg (Hachette, 1875), p. 186.

2. Voir la description de quelques Rittergûter par M. P. de Rousiers, Hambourg et l'Allemagne contemporaine (A. Colin, 1902).

c'est-à-dire président du conseil cantonal qui contrôle les communes et fait les règlements de police, mais c'est là un poste non rémunéré. Il est aussi membre du Reichstag et du Landtag prussien. Bien entendu, il est président de toutes les sociétés du voisinage.

Son domaine forme une commune à lui seul, bien qu'il ne fasse vivre qu'une vingtaine de familles ouvrières fixes. Auprès du hameau se trouvent les bâtiments culturaux avec les habitations des deux intendants. Le château seigneurial est situé non loin de là.

Malgré ses fonctions politiques, le propriétaire est loin d'être un absentéiste. Pour tout bon Junker, Berlin est la ville impure, le foyer du socialisme, la cité au luxe tapageur des juifs parvenus. Le député agrarien vient aux séances de la Chambre ; il ne vient pas à Berlin : il n'y séjourne pas, sinon à l'époque des réceptions de la Cour. Il vient alors avec sa femme résider dans la capitale pendant une quinzaine de jours. Comme c'est en janvier, la surveillance du domaine n'en souffre pas.

A la vérité, le maître du domaine était absent lors de ma visite, mais pour une raison de patronage agricole. 11 était en Belgique, courant les foires pour acheter un lot de chevaux pour le compte d'une coopérative dont il est le président, car, en ce qui le concerne, après avoir importé des chevaux belges, il a fini par se rendre indépendant en les acclimatant et en les élevant lui-même.

Il se fait aider par deux intendants diplômés des hautes écoles d'agriculture. Le premier s'occupe du travail cultural proprement dit, car le domaine produit de l'avoine, de l'orge, des betteraves fourragères, des fèves et surtout des pommes de terre. Il est inutile de dire que l'on emploie les engins les plus perfectionnés

et que l'on a recours à la machine le plus possible : batteuses mécaniques, etc.

Le second intendant s'occupe de l'élevage. C'est la partie la plus intéressante de l'exploitation, car on y a créé une spécialité originale très lucrative dans l'élevage des porcs en plein air. Il a suffi d'enclore un petit bois et d'y installer un abri rudimentaire. Un millier de porcins vivent là dans une liberté relative, mangeant de l'herbe, de l'orge russe, du lait. Les jeunes sont vendus dans le voisinage et même exportés jusqu'au Maroc.

Il y a en outre quelques vaches frisonnes dont le lait est vendu 10 pfennigs le litre à une coopérative régionale. Nous savons de plus que les chevaux de travail sont maintenant élevés sur le domaine.

L'intendant, outre un salaire fixe, a une prime de 3 pour 100 sur la vente des animaux. C'est là une allocation appréciable, puisque certaines années, le montant des ventes a atteint 300000 marks.

C'est, on le voit, une affaire considérable, mais la simplicité de l'installation permet un capital relativement réduit. Le capital cultural peut être évalué à 500000 marks, dont 200000 seulement pour l'exploitation porcine. A ce chiffre, il faut naturellement ajouter la valeur du sol, soit 750000 marks.

Notre hôte a quatre enfants : deux garçons dont l'aîné fait son droit et deviendra fonctionnaire ; le second est dans une Haute école d'agriculture et succédera au domaine ; l'une des filles a épousé un sous-préfet, et l'autre est éduquée à la maison.

En l'absence de son mari, la châtelaine a bien voulu me faire les honneurs de la maison et m'inviter à dîner. Nous sommes dans la sphère sociale où l'on a des domestiques bien stylés et où la maîtresse se borne à diriger le personnel. Outre l'institutrice, il se compose

ici d'un cocher, d'un valet, d'une cuisinière et d'une femme de chambre.

Le château a lui-même un aspect rustique. Jusqu'à présent, le propriétaire n'a voulu ni le moderniser, ni le rendre plus élégant, tout en aménageant l'intérieur le plus confortablement possible.

Il n'est pas étonnant qu'une aristocratie de ce genre ait favorablement impressionné Le Play, et qu'il ait rangé la Prusse parmi les peuples modèles, quoique à un niveau un peu moins élevé que la Grande-Bretagne. Il n'avait malheureusement pas apprécié à sa juste valeur la nature du dévouement à la chose publique qui caractérise l'aristocratie prussienne. Nous verrons qu'il a manqué à cette aristocratie l'esprit d'indépendance nécessaire pour résister à la force absorbante de l'État.

Types divers. — D'après M. F. Oppenheimer *, l'aristocratie allemande comprendrait trois subdivisions :

1** Les grands magnats, qui sont en même temps possesseurs de mines et d'entreprises industrielles ;

2° Les grands industriels et princes de la finance qui sont souvent aussi gros propriétaires fonciers et fusionnent très vite avec les premiers ; il cite comme représentants de ce type les princes Fugger et les comtes Donnersmarck ;

3° Les petits gentilshommes, qui vivent sur un Rittergut du genre de celui que nous venons de décrire.

Je ne sais jusqu'à quel point ces trois variétés répondent à des réalités sociales. Pour l'aristocratie terrienne, on se borne souvent à distinguer la haute et la basse noblesse.

La première vit sur des domaines de 5 000 hectares en moyenne, avec un revenu de 50000 à 500000 francs

i. Loc. cit., p. 196.

car le sol est souvent pauvre, ne produisant guère que du seigle et des pommes de terre dans les vastes régions sablonneuses de FEst. Elle jouit de lois d'exception, la transmission des biens se faisant, non pas d'après le droit commun, mais d'après la coutume particulière de chaque domaine, celui-ci constituant un Slammgut ou Bien souche. Toutes ces coutumes aboutissent à la transmission intégrale de ce bien, mais avec des variantes.

Il y a quatre façons de réaliser la transmission intégrale, à savoir:

1° Le majorât y ou transmission au fils aîné ;

2° Le minorai, ou transmission au cadet ;

3° Le sénioraly ou transmission au plus âgé du groupe familial ;

4" Le juniorat, ou transmission au plus jeune.

Le premier procédé est le plus employé en Prusse, et il est le seul qui soit en usage dans la haute noblesse médiatisée.

Le second, adopté dans de nombreuses familles de montagnards, ne l'est guère dans la noblesse, surtout dans la haute.

Le troisième est d'origine nettement patriarcale ; aujourd'hui on ne le rencontre plus que pour certaines parties du patrimoine, rarement pour le bien principal.

Ordinairement, les garçons qui n'héritent pas ont un apanage viager,- qui leur permet défaire bonne figure dans les régiments de la garde ou les postes administratifs supérieurs. Quant aux filles, elles jouissent d'un revenu fixe jusqu'à l'époque du mariage seulement.

Les fidéicommis ne peuvent être hypothéqués sans l'assentiment du conseil de famille*. Pourtant, beau-

1. C'est là sans doute une survivance d'une ancienne coutume patriarcale.

coup de propriétés sont hypothéquées, soit pour payer les soultes, soit pour subvenir aux frais de l'éducation des enfants. Parfois, on couvre l'hypothèque à l'aide d'une assurance sur la vie.

Dans la petite noblesse, les officiers trop pauvres reçoivent une allocation fixe sur la cassette particulière du roi.

Si, maintenant, nous jetons les regards sur les grands chefs de l'industrie, nous constaterons qu'ils ont été également absorbés par la hiérarchie prussienne. A Leverkusen, par exemple, le président du Conseil d'administration, M. von Bôttinger, est conseiller intime de Sa Majesté, et le directeur général, M. C. Duisberg, est conseiller intime de gouvernement.

Allez chez les Krupp ou les Siemens, vous trouverez le même tableau. L'indépendance vis-à-vis du pouvoir n'existe donc même pas chez ces potentats du monde industriel et c'est là le reproche le plus grand qu'on puisse leur faire. C'est ce qui explique que la politique prussienne, ne trouvant plus aucun contre-poids à l'intérieur, ait pu prendre une attitude aussi autocratique malgré les apparences d'un parlementarisme trompeur. L'Allemand aliène son indépendance pour obtenir du gouvernement le privilège d'occuper une fonction dans i/" l'État, fonction qui lui donnera un titre que sa femme aura le droit déporter. Même si cette fonction est purement honorifique, il n'en aliène pas moins sa liberté : officier de réserve ou en disponibilité, il est surveillé par les autorités militaires, et sa vie privée est contrôlée par le Corps dont il fait partie; conseiller, même à titre gratuit, d'une administration quelconque, il est soumis à la surveillance de celle-ci. C'est, en somme, pour se grandir qu'il veut un titre; c'est pour qu'une parcelle de la splendeur de l'État rejaillisse sur lui.

La considération plus ou moins grande dont il jouira dans la vie privée en dépend.

Un grand propriétaire anglais qui accepte la charge de Justice of Ihe peace obéit à un tout autre mobile, celui d'être utile à ses semblables. Ce titre ne l'élève pas pour cela dans une classe supérieure à celle de son voisin qui n'occupe pas le même poste. Dans la vie privée cela ne lui donne aucun droit de préséance. Lorsqu'un Anglais consent à assumer pour un an l'emploi de Shériir d'un comté ou de Lord Mayor de la cité de Londres, cela veut dire qu'il est disposé à dépenser sans compter pendant cette année en frais de représentation. Dans aucun cas, il n'aliène son indépendance vis-à-vis du pouvoir. Lorsque sir William Thomson est devenu Lord Kelvin, en récompense des progrès qu'il a fait faire à l'électricité, je ne vois pas en quoi il a pu devenir le serviteur des whigs ou des tories.

En Allemagne, le pouvoir n'est pas alternativement détenu par l'un des partis qui siègent au Reichstag ; il est toujours entre les mains des hauts fonctionnaires, et c'est à ceux-ci qu'il faut plaire si l'on veut s'élever dans la hiérarchie sociale.

En se prussianisant, les provinces de l'ouest ont vu s'améliorer l'administration des choses publiques, mais l'adoption des cadres sociaux prussiens n'en a pas moins été pour elles une véritable régression au point de vue social, une infusion de l'esprit communautaire dans un pays à tendances quasi-particularistes.

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