‹ La formation sociale du Prussien moderneChapitre 76 sur 96 · IV. — Les rapports avec l'étranger · texte numérisé non relu

IV. — Les rapports avec l'étranger

L^émigration. — L'émigration allemande est un fait du passé. Le développement de l'industrie l'a réduit à peu de chose. De 200000 en 1880, le nombre des émigrants est aujourd'hui tombé à 25 000 environ.

L'émigration était imposée par la pauvreté du sol, mais les pionniers et les conducteurs d'hommes manquaient. C'est pourquoi les Allemands n'ont guère émigré qu'en territoire déjà occupé, et beaucoup d'entre eux se fixaient dans les villes. Il faut faire une exception pour les Allemands de la plaine du Nord (les Low Germans comme on dit en Amérique) dont beaucoup s'établissaient comme colons dans le Far West\ mais la plupart étaient fils de paysans, et les classes supérieures, contrairement à ce qui se passe en Grande- Bretagne, sont toujours restées à l'écart du mouvement.

Les pionniers du commerce ont été fournis par les Juifs. Quant à l'industrie moderne, elle a trouvé ses pionniers dans quelques individualités du Nord- Ouest, ou, plus souvent, elle a trouvé des pionniers collectifs, osant beaucoup parce qu'ils se touchaient les coudes, formant une association colossale.

L'Allemand préfère l'action en masse à l'action individuelle. C'est la tactique adoptée par l'armée impériale. C'est pourquoi il préfère s'absorber dans l'équipe d'un Zeppelin plutôt que de cueillir des lauriers personnels sur un avion.

Employé d'une Gesellschaft, d'une société anonyme au capital puissant, il n'hésite pas à travailler à la conquête du marché mondial, soutenu du reste par le prestige d'un empire qui sait se faire craindre, et par la force d'une organisation bancaire qui étend partout son action.

L'Allemand que l'on rencontre ainsi à l'étranger possède la pratique des langues du pays. Bien préparé à sa

1. Cf. Paul de Rousiers, La vie américaine : rancheSj fermes et usines, p. 19 et 20,

mission, très souple du reste, il sait discerner les goûts de la clientèle et cherche à les satisfaire.

Il apparaît du reste aussi peu patriote que possible, et on le croirait issu de l'ancienne Allemagne avec son esprit purement local et corporatif. Mais rentré chez lui le tableau change.

L'immigration. — L'Allemagne doit beaucoup aux immigrés ; les calvinistes français et les Flamands ont importé jadis maintes nouvelles industries ; les Juifs ont organisé le commerce mondial. L'Allemagne avec ses restrictions corporatives a toujours été peu propice aux étrangers, mais elle accordait un régime privilégié aux artisans qui lui manquaient et qui formaient ainsi des îlots spéciaux dans le milieu germanique.

Aujourd'hui que l'Allemagne a des ouvriers qualifiés en surabondance, il ne vient plus guère que des manœuvres de Pologne et d'Italie ou des travailleurs à domicile. Beaucoup ne sont que des émigrants temporaires ou périodiques, et les autres finissent par se fondre dans le milieu ambiant.

De même, s'il vient beaucoup de touristes sur les bords du Rhin ; si beaucoup d'étudiants et d'intellectuels étrangers tiennent à venir s'asseoir quelques mois sur les bancs des universités ; si même un certain nombre de jeunes gens vont au pair dans une famille pour apprendre la langue, bien peu d'étrangers des classes supérieurs se fixent en Allemagne. Il fautpourtant reconnaître qu'ils ne rencontreraient aucun obstacle particulier du fait de leur nationalité, tout au moins dans le bassin rhénan-westphalien et dans les villes hanséatiques. J'ai reçu à cet égard les confidences d'un industriel français qui a réussi à se faire une belle situation en Allemagne.

Au début, m'a-t-il dit, les lettres arrivent avec un certain retard, probablement parce qu'elles passent dans quelque cabinet noir où on les examine.

Lorsque la police a la preuve que l'on se maintient sur le terrain des affaires et que Tonne fait de l'espionnage d'aucune manière, la correspondance parvient normalement. Quant à la clientèle, elle va là où elle trouve son intérêt. L'industriel dont je parle me dit même n'avoir pas adopté les coutumes généralement en usage dans le pays, d'offrir du Champagne ou une consommation quelconque aux clients de marque. La sobriété française ne lui a pas porté autrement préjudice.

C'est sur un terrain tout autre que se manifeste Tesprit d'hostilité.

Il y a d'abord le malentendu des races que l'on retrouve partout. En ce qui concerne le Français, celui-ci a un préjugé à dissiper provenant de la réputation qu'il a d'être indiscipliné, moqueur et dépravé. 11 est malheusementvrai que certains fils de famille venus en Allemagne — et aussi ailleurs malheureusement — sous prétexte d'apprendre la langue, ont ri ostensiblement de tout ce qu'ils voyaient, passant leur temps à parler l'argot pour « épater » les indigènes du pays, ayant souvent l'affectation du vice. J'avoue que ce type m'est antipathique et la France gagnerait beaucoup à. le faire disparaître. Mais le Français qui arrive est l'objet d'une suspicion; on suppose à priori que c'est ainsi qu'il va se comporter, et il est nécessaire, pour échapper à ce préjugé, de prouver dans les plus petites choses que l'on appartient à un type différent.

De même pour l'employé ou le stagiaire. Il devra s'efforcer d'être plus exact encore que ses confrères allemands, de remplir très régulièrement sa tâche et d'obéir

sans murmurer. C'est pour ce motif que les employés belges ou suisses sont préférés aux Française

Dans un autre ordre d'idées, il faut savoir que la civilisation française a joui dans le passé d'un prestige qu'il importe de soutenir. Or, dans l'esprit de l'Allemand, le mot civilisation ne va pas sans avoir en partie un sens matériel. Le Français, plus que tout autre, doit éviter d'être mesquin et peu soigné. Si sa mise n'est pas tout à fait propre et correcte, son hôte se gaussera du chic français, ou bien comme il a souvent un petit esprit, il croira à une intention de mépris de sa part.

Au surplus, la politesse allemande est très formaliste et il faut en suivre à la lettre les prescriptions, ne pas omettre les titres, saluer en entrant dans une brasserie ou dans un wagon de chemin de fer. Comme toute chose la politesse est minutieusement réglementée, et l'on est très susceptible à cet égard. A l'inverse de l'Anglo- Saxon, le Germain est plus poli qu'obligeant.

Un commis allemand m'a conté ses débuts à Londres, où règne l'habitude d'entrer dans les bureaux sans frapper et sans se découvrir, et où l'on expose rapidement son affaire. Imbu de ses préjugés nationaux, notre employé saluait jusqu'à terre, s'éternisant en formules de politesse qui amenaient autour de lui, de l'ahurissement d'abord, un fou rire ensuite. Heureusement, un compatriote l'ayant mis au courant, avec sa souplesse germanique, il avait changé peu à peu son attitude et avait fini par s'assimiler

Par contre, l'Anglo-Saxon est toujours étonné de trouver si peu d'idées nobles derrière tant de formules et de cérémonies. La petitesse d'esprit est très répandue outre-Rhin, et petitesse d'esprit veut dire susceptibilité

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