CHAPITRE III
Interdépendance et Indépendance cellulaires. La Phagocytose.
Nous avons jusqu'ici en Statique décrit les organismes animaux comme formés par l'assemblage de diverses espèces d'unités cellulaires ; en Cinématique aussi nous avons considéré qu'un pareil assemblage est coordonné par suite de la différenciation qui rend les cellules dépendantes les unes des autres et coopérantes, en raison de l'incapacité où elles se trouvent d'accomplir chacune avec une intensité moyenne toutes les fonctions de la vie.
A côté de cette conception de l'organisme, qui doit être conservée parce qu'elle correspond à une face de la réalité, il ne faut pas oublier, pour avoir la vérité complète, de garder une place à des phénomènes très accentués d'indépendance cellulaire. Ils jouent dans la vie totale de l'organisme un rôle continuel, rôle qui dans certaines circonstances particulières et à certaines époques devient capital pour la vie totale de l'organisme.
Il est bon de remarquer, au reste, qu'aussi bien dans l'ontogénie que dans la phylogénie la différenciation cellulaire et par suite l'interdépendance se substituent progressivement à l'uniformité originelle et à l'indépendance. Cette dernière, quand on la retrouve dans l'organisme métazoaire accompli, peut donc être considérée comme la persistance d'un état primitif qui seulement se localise sur certains éléments particuliers.
Dès 1862, Hàeckel avait remarqué, en injectant une Tethys avec de l'indigo, que les éléments figurés de l'hémolymphe englobaient dans leur substance des corpuscules colorés. Mais c'est Metschnikoff* qui, en 1883, comprit toute l'importance du phénomène et en retira une théorie complète et féconde, dont les résultats sont loin d'être épuisés. Il était d'ailleurs, par ses idées embryologiques antérieures, tout préparé à reconnaître un rôle important à l'indépendance cellulaire. L'idée de regarder comme primitive la larve Parenchymula dite plus tard Phagocytella (voir p. 362) n'est
1. Metschnikopf. Untersuchungen ûber die intracellulare Verdauung bei mrbellosen Thieren (Arb. aus d. zool. Institute zu Wien, 1883).
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déjà qu'une manière d'attribuer à l'indépendance cellulaire un rôle plus considérable qu'à l'interdépendance.
Sans nier l'importance du premier phénomène, que nous nous sommes au contraire appliqués à mettre en lumière toutes les fois que nous l'avons pu, nous avons considéré le second comme plus morphogénique ou plus constructeur, c'est-à-dire comme ayant plus contribué que l'autre à édifier des formes.
Nous allons montrer maintenant comment l'indépendance cellulaire persiste dans les formes édifiées malgré elle, contre elle pourrait-on dire, et comment son rôle, toujours essentiellement destructeur, arrive toutefois à l'occasion, et en appliquant sa capacité destructive sur des objets étrangers à l'organisme, à préserver celui-ci comme par contre-coup et par un moyen détourné.
Des travaux sans nombre ont été publiés sur la question et sur ses rapports avec l'infection : cette partie du sujet, capitale pour les applications médicales, ne peut nous intéresser dans tous ses développements. Au reste, pour retenir ce qui importe à l'histologie générale, il suffira de nous laisser guider par Metschnikoff luimême qui a résumé le sujet dans une œuvre magistrale ^
Une cellule isolée, tout à fait libre comme un Protozoaire, ou relativement libre comme un leucocyte de l'hémolymphe et du sang, englobe tout corps étranger qu'elle rencontre, pourvu qu'il soit de dimension convenable et qu'elle n'en soit pas éloignée par des actions chimiques spéciales dont nous ferons ultérieurement l'analyse*. L'objet ingéré est dès le début inclus dans une çacuolcy gouttelette infiniment petite du milieu extérieur entrée avec lui dans le protoplasme. Mais bientôt dans cette vacuole le protoplasme environnant secrète soit un acide (Le Dantec), soit des produits alcalins ou neutres (Metschnikoff)^ et en même temps des diastases, sans doute analogues à la pepsine dans le premier cas et à la trypsine dans le second. Si l'objet ingéré est susceptible d'être attaqué et dissous par les substances diffusées autour de lui, une digestion complète a lieu; dans le cas contraire, le corps est rejeté au dehors après un certain temps.
Telle est la digestion intracellulaire réduite à ses traits caractéristiques; chez les Protozoaires il n'y en a point d'autre.
Chez les Métazoaires, quand s'est formée une cavité gastrulaire, dite archentéron, les cellules endodermiques qui la tapissent, sécrètent au dehors d'elles leurs produits acides ou basiques ainsi que leurs diastases, et les corps étrangers soumis à ces actions, non plus dans les vacuoles cellulaires mais en dehors des cellules, sont attaqués et dissous, ce qui constitue une digestion extracellulaire.
1 . Metschnikoff. Leçons sur la Pathologie comparée de l'Inflammation. PariSi 1892.