CHAPITRE V
L'Individu. — Mortalité et Immortalité.
II n'est pas nécessaire de revenir longuement sur le concept de forme animale, parfaitement indépendant de celui de fonction et plus encore peut-être de celui de structure^ attendu que le premier fut complètement dégagé avant que ce dernier n'ait pu prendre naissance. La forme, comme nous l'avons dit, est complètement définie par des rapports de grandeur et de position et par cela seulement.
La notion d'individualité est dans l'état actuel de nos connaissances extrêmement confuse et a perdu la précision qu'elle avait autrefois. Nous croyons au reste que, n'étant point fondée sur des qualités mesurables, elle ne peut être que faiblement utilisée par la Science. Si l'on se dégage en effet de toutes les extensions illégitimes et de toutes les analogies approximatives, le concept d'individualité^ qui n'a pas été défini scientifiquement et qui, par suite, est le concept usuel, est adéquat à celui de conscience; il n'est pas dès lors un objet de mesures ou d'études scientifiques.
II faut en premier lieu très expressément distinguer la forme et l'individualité. La confusion devrait être impossible à faire et il semble difficile de comprendre comment elle a pu s'introduire quelquefois. Au siècle dernier, la forme et l'individualité sont nettement séparées, d'autant mieux même qu'en l'état des études on ne considère pour chaque être qu'une individualité et qu'une forme : celle de l'adulte.
L'individualité, notion tout anthropomorphique, exprime dès le début la part de principe vital que chaque être détient; elle se confond implicitement, quoique distinguée verbalement, avec la conscience et l'âme, et est par suite considérée comme un tout indivisible et insécable. C'est cette idée préconçue qui, même inexprimée, cause la stupéfaction des auteurs anciens en face d'un animal inférieur, d'un Lombric par exemple, que l'on peut couper en deux ou trois tronçons. Ceux-ci guérissent leurs plaies, cela n'est rien, mais de plus ils se mettent à vivre chacun comme l'individu précédent, ce qui en définitive substitue trois consciences à une seule.
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On sait, d'autre part, que si Ton sectionne de la même façon en deux parties égales un animal supérieur, les deux moitiés meurent et la conscience disparait, et que si Ton arrive parfois a le diviser en deux parties très inégales, la petite partie meurt et la plus importante se cicatrise et se reconstitue.
De là ressort l'idée que si la forme peut après section se restaurer, la conscience peut se multiplier; et que si la forme ne peut se restaurer, la conscience disparait ou tout au moins ne se multiplie pas. C'est cette propriété intéressant à la fois la forme et l'individualité qui a préparé des confusions dont il reste encore à l'heure actuelle plus d'une trace.
Cependant rien n'est plus évident que l'indépendance effective de la forme et de l'individualité. Au cours de l'ontogénie d'un être quelconque, celui-ci, gardant toujours la même individualité, revêt une série de formes variées. Même dans les cas où le changement de forme est accompagné des plus graves révolutions organiques, comme celui de la transformation d'une Chenille en Papillon, on ne peut pas dire qu'il y a deux individualités successives; et si quelques auteurs l'ont cependant tenté, ils n'ont pas été suivis dans cette voie.
Etant prévenus que les concepts d'individualité et de forme sont indépendants, il nous faudra, avant d'appliquer le terme d'individu, bien prendre garde à n'y être pas induits par des qualités formelles. C'est faute d'avoir pris cette précaution critique que l'on a dans ce sujet introduit tant de difficultés qui semblent inextricables.
Résumons-nous. Pour apprécier l'individualité, la notion de forme doit être écartée soigneusement, la notion banale d'individu adéquate à celle de conscience ne peut être utilisée scientifiquement, l'équivalence avec la continuité matérielle ou la discontinuité n'est pas à invoquer davantage, puisque spontanément ou artificiellement les êtres continus sont très souvent sécables. Que nous reste-t-il? Rien. Et cependant il faut absolument trouver une définition rigoureuse et précise pour Vindwidu, dans la mesure au moins où il nous intéresse, c'est-à-dire en tant qu'il est unité matérielle dans V espèce : unité dans le temps pour couper en tranches discontinues la série continue des formes qui se succèdent, unité dans l'espace pour séparer aussi en amas exactement définis les unités qui composent une [espèce et que nous reconnaissons seulement à la forme ou aux formes qu'elles revêtent.
Une pareille définition doit être cinématique et comprendre non seulement la façon dont une masse matérielle donnée, de forme donnée, se comporte dans le monde ambiant, mais encore la façon dont elle y a été introduite et dont elle en est retirée. En un mot, pour employer les termes de la langue usuelle, le concept d'indivi-
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dualité doit être fondé sur les notions de naissance, de vie et de mort. Encore faut-il préciser d'une façon scientifique les trois termes précédents. Dans le langage courant, pour le cas normal et d'une façon d'ailleurs approximative, ils sont a peu près équivalents au commencement, a la durée et à la fin de la conscience; mais nous ne pouvons en aucune façon utiliser ces données psychologiques et il faut chercher quels sont les éléments matériels et mesurables qui correspondent à ces trois états.
Pour ce qui est des phénomènes de vie, renvoyons h la définition que l'on en donne en Physiologie, arrêtons-nous seulement aux questions de naissance et de mort que les philosophes naturalistes ne se sont que récemment appliqués h préciser nettement.
Le moment de la naissance dans son acception banale est quelque chose de tout à fait artificiel*; aussi n'est-ce pas lui qu'il convient de prendre pour point de départ d'un organisme vivant. Le seul repère précis, constant et général est la cellule génitale: elle peut être caractérisée d'une façon étroite par ses qualités de forme et surtout par les phénomènes de maturation que nous avons signalés p. 548. Les phénomènes de maturation suffisent pour préciser le moment où un individu commence d'être. Il peut, dans certaines circonstances, continuer sa vie à partir de ce stade, par simples divisions cellulaires suivies de différenciations (cas des œufs parthénogénétiques), mais, la plupart du temps, la vie pour continuer et durer exige la fusion avec un élément différent, ce qui constitue la fécondation. Donc, pour fixer le moment où un individu commence, nous avons nécessairement et absolument les phénomènes de maturation, accessoirement et généralement les phénomènes de fécondation.
Disons tout de suite que nous ne considérons ni la division ou scission, ni le bourgeonnement comme suffisamment différents des phénomènes réguliers de croissance ou de réparation pour caractériser le début d'une individualité nouvelle. Nous reviendrons sur ces points tout à l'heure et nous les signalons seulement pour éviter que la pensée ne s'égare.
Que faut-il entendre par la mort? Dans la conception banale et anthropomorphique, la mort est adéquate à la perte de conscience, adéquate en même temps à la transformation du corps vivant en un cadavre^ c'est-à-dire en une masse qui perd toutes ses qualités de structure et toute possibilité de continuer les réactions chimiques et les manifestations physiques qui constituaient sa vie.
De ces deux phénomènes associés, l'un psychologique, l'autre matériel, nous retiendrons uniquement le second et nous l'utiliserons