‹ La forme et la vieChapitre 164 sur 243 · Voir Cinématique Technique. Ln Forme, ch. III · texte numérisé non relu

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seul. La mort ou la fin de rindividualité est donc fixée pour nous par rapparîtîon d'un cadavre; et tant que nous n'aurons pas ce critère matériel, nous ne dirons pas qu'il y a mort ou fin d'individualité. Exemple : un Protozoaire vit, se déplace, se nourrit, traduit par là une certaine conscience élémentaire ; à un moment donné, il se coupe en deux autres. La conscience première a disparu. Y a-t-il eu mort? Pas du tout, puisqu'il n'y a pas de cadavre.

Cette notion est extrêmement importante, parce qu'elle nous permet de fixer exactement dans quelle mesure les êtres vivants sont mortels et dans quelle mesure ils sont immortels, car ils ne sont rigoureusement et absolument ni l'un ni l'autre.

La chose est facile à préciser pour les Métazoaires, ainsi que l'a bien fait Weismann. Il distingue en eux les cellules ordinaires du corps ou somatiques : elles constituent le soma par leurs multiplications répétées, vivent quelque temps et finalement se désagrègent. Le soma est mortel. Les cellules génitales au contraire, une fois différenciées, représentent un ensemble que l'on peut appeler le germen et qui est immortel. Il est destiné à donner de nouveaux êtres, à subir ultérieurement des divisions sans fin par la continuité des germen qui se perpétuent, abandonnant au long de leur durée les cadavres des soma successivement fabriqués et éliminés.

La mort n'est donc pas un phénomène total ; elle n'est que partielle. On ne meurt pas tout entier même au sens strictement matériel du mot. Il est à peine utile de remarquer que nous parlons ici abstraction faite des accidents, et que nous considérons seulement les phénomènes tels qu'ils se passeraient par le simple jeu des réactions naturelles dans un être qui ne serait pas tué par traumatisme ou par maladie.

Chez les Protozoaires, la question a d'abord paru toute différente, et Weismann, faisant attention seulement à leur multiplication et à leur division en 2 (bipartition) ou en un grand nombre de fragments* (sporulation), disait qu'il n'y avait jamais de mort puisqu'il n'y avait jamais de cadavre : qu'en un mot, les Protozoaires étaient absolument immortels — sauf accidents bien entendu.

Cela n'est pas vrai. Il y a un cadavre; mais il faut savoir le trouver, et les faits tels qu'ils se passent vont justement nous permettre d'accéder à la compréhension rigoureuse de l'individualité.

D'après les recherches de Maupas, que nous avons exposées p. 555, un Protozoaire ne peut pas indéfiniment subir des bipartitions répétées ni fournir par ce seul processus une masse infinie et immortelle. Au bout d'un certain temps, les derniers plastides produits sont

1. Si la sporulation est bien toujours, comme cela semble le cas, précédée d'une conjugaison de deux Protozoaires, elle marquerait aussi le début d'une individualité nouvelle et équivaudrait à une ovulation.

incapables d'assimiler; ils se désagrègent et meurent s'ils n'arrivent à subir les phénomènes de karyogamie et de fécondation que nous avons retracés. Or examinons ce qui se passe dans le temps où la bipartition est possible et active. Puisqu'il n'y a point fin d'individualité tant qu'il n'y a pas cadavre, on peut concevoir qu'il se forme un individu épars composé de cellules d'abord toutes somatiques. Pour mieux dire, il n'y a point de différences actuelles entre les cellules que l'on peut appeler somatiques ou mortelles et les cellules qui seront génitales ou immortelles. Les unes et les autres se distingueront dans le futur par le fait de circonstances extrinsèques et fortuites : celles qui n'arriveront point à en rencontrer d'autres avant le terme de leur activité fonctionnelle périront et leur ensemble épars constituera le cadavre, le temps de son apparition normale correspond à celui qui fixe les épidémies de coiijugaison dans les expériences de Maupas en petits réservoirs ; les autres qui arrivent à se rencontrer survivront et leur ensemble constituera le germen.

Sans doute Weismann* déclare que l'accident de la rencontre ne peut suffire à distinguer des cellules somatiques et des cellules germinales. Cependant c'est un fait ; et, s'il existe une contradiction entre ce fait et les idées toutes métaphysiques de Weismann voulant que les plasmas somatique et germinatif soient prédéterminés et indéfiniment séparés, il vaut mieux pour éviter la contradiction écarter la théorie métaphysique elle-même.

L'exemple que nous venons de citer montre mieux qu'aucun autre que dans notre manière de voir la continuité de substance ou la discontinuité n'ont point à intervenir dans la notion de l'indi{>idualité spécifique^ la seule qu'il importe déconsidérer scientifiquement. Nous aurons simplement à signaler, suivant les cas, qu'il y a des individualités continues, ce sont les plus fréquentes et par suite ce sont celles qu'il suffirait de retenir pour un concept statique^ et des individualités discontinues ou fragmentées qui sont plus rares, mais dont il convient absolument de tenir compte pour un concept cinématique.

Pour nous résumer, nous ne disposons comme repères objectifs que de l'œuf pour fixer le commencement de l'individualité, et de l'apparition du cadavre pour préciser son terme.

Dans ces conditions, si l'ensemble des cellules somatiques vient à disparaître exactement dans le temps où les cellules génitales sont émises, la notion d'individualité est excessivement simple, et l'on en voit une qui s'achève au moment même où celles qui doivent la continuer apparaissent. Les choses se passent avec cette simplicité quelquefois, et Ton sait par exemple que chez les Lépidoptères les

1. AmphimixiB oder die Vermisehung der Indipiduen. Jena, 1891.

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mâles meurent presque aussitôt après raccouplement et les femelles tout de suite après la ponte.

Dans le cas ordinaire il y a une légère complication. Notons de 0 à r la durée qui sépare la formation de Tœuf de la destruction du soma qui s'est édifiée par ses divisions répétées. Pendant une durée échelonnée de 6 a 6', inférieure à T naturellement, des cellules génitales sont émises à diverses reprises. La durée 06 est la jeunesse, 66' est Tâge muret tfT'la vieillesse ou la décrépitude. Nous avons déjà dit que pour nous l'émission des produits génitaux ne constitue pas

Fig. 525. — Schéma figurant rempiétement, dans la durée, des générations l'une sur l'autre.

une fonction, et nous pouvons ajouter qu'elle n'est pas plus une fonction que la mort elle-même.

Si, pour réduire à l'essentiel, nous représentons par un seul point tous les éléments génitaux que peut produire un être donné et par un trait la durée d'une vie individuelle : dans le premier cas, que nous avons donné comme le plus simple, la succession des individus peut se schématiser par une série de traits mis bout à bout formant une ligne droite (il, fig. 525), et dans le second par une série de traits analogues qui empiètent dans la durée un peu l'un sur l'autre {B, fig. 525).

Avec les restrictions qui résultent de cet empiétement dans la durée de deux individualités l'une sur l'autre, on peut dans les deux cas donner comme définition de l'individu : « Toute masse matérielle qui ça d'un œuf à un œuf y ou plus exactement à un germen ^))

Nous appellerons génération la somme des individus issus d'un même germen pendant la durée 66' plus ou moins longue suivant les cas. Cette durée est une constante spécifique dont on peut pour une spéculation générale faire abstraction en tous les cas. Il est, on le voit, loisible de confondre sensiblement les notions d'individu et de génération, puisqu'elles ne diflFèrent l'une de l'autre que par un coefficient dont la considération est indiflFérente. On emploie encore le terme de génération pour exprimer la diflFérenciation et l'activité du germen. Tout autre phénomène qui sort de cette définition stricte doit rentrer dans la croissance indis^iduelle,

1. HuxLKT. Institut royal de Londres, yol. 1. 1852-1804, p. 188.

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En appliquant notre critère précis, nous ne serons pas embarrassés pour reconnaître Tindivldualité, même dans les cas où les manifestations du bourgeonnement paraissent devoir l'obscurcir. Considérons par exemple les Cœlentérés synhydraires et pour spécifier prenons le genre Cordylophora lacustris (fig 526). Un œuf par sa segmentation a donné une masse individuelle, d'abord en forme de Planula, ultérieurement changée en Polype gastréade. Ni Tun ni l'autre de ces

changements de forme n'a jamais été pris par aucun auteur pour une complication de l'individualité. Plus tard, le Polype initial, par localisation de sa croissance tantôt sur un point tantôt sur un autre, donne des ' bourgeons qui revêtent la forme t de Polypes ordinaires ou de

Polypes tant soit peu modifiés parce que leur cavité gastrique présente 4 plissements radiaires (gonozoïdes, G). Pour nous c'est toujours le même individu qui grandit et qui, en ce cas comme dans tous les autres, change sa forme en grandissant.

Pourquoi ce phénomène ordi- Fig. 526. — cordiiophora lacustris, nairc vicudrait-il daus cette

/>, polype; G, gonozoïde. circonstance spéciale troubler

notre notion de l'individualité.

Nous n'en voyons aucune raison plausible. Sans doute, les bourgeons en se diflFérenciant acquièrent une forme sous laquelle des individus rigoureusement définis peuvent exister. Y a-t-il lieu de nommer individus ces bourgeons parce qu'ils sont en forme d'individus. En aucune façon, à moins qu'on ne veuille délibérément confondre la forme et l'individualité : ce qui est une faute de logique. Huxley dont l'esprit était remarquablement précis ne s'y est pas trompé, et, pour traduire ce phénomène particulier distinct de l'individualisation, il a créé le vocable nouveau de zoïte. La forme simple, premier relaidans la différenciation de l'œuf, est Toûzoïte et les bourgeons qui, l'un après l'autre, viennent la compliquer sont les blastozoïtes . D'autres auteurs : Dugès, Moquin-Tandon, et plus récemment Ed. Perrïer ont émis des idées qui reviennent à faire équivaloir le terme de zoïte à celui d'individu, qu'ils n'ont pas défini et qui, d'après cette interprétation, ne peut avoir d'autre fondement que la forme.

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Il est vraî d'ailleurs que dans d'autres genres de Synhydraires, et même dans les genres les plus nombreux, les gonozoïdes peuvent se séparer du cormus, compléter leurs qualités de Méduse et mener une vîe indépendante. Est-ce une raison nouvelle de penser qu'ils sont vraiment individus parce qu'ils vivent comme des individus? Ce serait confondre l'individualité et la conscience : cela peut à la rigueur être fait, quoique peu conforme aux critères requis par la méthode scientifique. Mais il faut s'entendre, et, dans ce cas, il y a contradiction flagrante si l'on attribue également l'individualité aux blastozoïtes des cormus, puisque ceux-ci ne sont ni libres ni isolément conscients. Ils pourraient le devenir, dira-t-on. Soit, mais une possibilité n'est pas une réalité; d'autant plus qu'alors, par une évolution nouvelle de l'idée, on en viendrait à fixer l'individualité sur tout fragment capable de continuer à vivre après avoir été séparé de l'ensemble auquel il appartenait d'abord, h donner pour mesure de l'individu la capacité de croissance et de réparation. Ce sont deux notions absolument inadéquates (voir chap. suivant).

L'imprécision qui consiste à définir implicitement l'individu, tantôt par la forme, tantôt par la conscience, ou pour mieux dire à ne pas le définir du tout, donne aux spéculations une certaine latitude et comme une certaine élasticité, qui a permis d'édifier la doctrine de l'alternance des générations, dont il ne reste rien du tout quand on la serre d'un peu près.

Pour nous, si à un certain moment nous voyons le bourgeon médusoïde ou gonozoïde se séparer du cormus et vivre isolément, nous y voyons un simple cas de fragmentation de l'individu et non la production d'une individualité nouvelle. Pour appliquer à ce cas particulier la notation de Weismann, nous dirons que le germen s'est séparé du soma : ce dernier refera peut-être un autre germen qui se séparera de nouveau, et il finira par mourir. A la vérité la masse que la fragmentation détache n'est pas un pur germen : un lot de cellules somatiques y est adjoint et partage quelque temps ses destinées.

Ce phénomène extrêmement simple est extrêmement fréquent. Dans les plantes il n'en va presque jamais autrement; et le fruit n'est pas autre chose qu'un germen entouré et protégé par des parties assez longtemps vivantes séparées du soma maternel. Personne, je crois, n'aura l'idée de prendre une pomme, une noix ou une cerise pour un individu interposé entre l'arbre et l'embryon futur.

Va-t-on nous objecter que nous introduisons une donnée nouvelle, à savoir qu'un individu peut être fragmenté, c'est-à-dire composé de morceaux épars en divers lieux, et qu'en un mot la continuité de substance et la localisation précise dans l'espace ne sont pas des éléments nécessaires dans le concept d'individu [d'individu spécifique

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et morphologique bien entendu et non d'individu moral] ? Nous ferons d'abord remarquer que si nous considérons des individus continus et des individus épars, les auteurs que nous avons précédemment cités envisagent de leur côté des individus isolés et des individus réunis en cormus, ce qui est une autre façon de ne pas tenir compte de la délimitation précise dans Tespace.

Quoique peu prévue par la connaissance banale et contradictoire avec les concepts que celle-ci a fournis, la fragmentation de Tindividu, la multiplication des consciences dans une seule masse issue du même œuf est un phénomène d'une grande généralité et qui se rencontre dans une foule de circonstances normales ou anormales. Nous en traiterons particulièrement quelques-unes*.

Signalons rapidement ici parmi les phénomènes de cet ordre le développement des Tuniciers, l'autotomie des Annélides, la formation régulière de deux embryons par un seul œuf de Lombricits trapezoïdesj la multiplicité des embryons dans un seul œuf d'En^ cijrtus fuscicollis et la production de plusieurs larves par un seul œuf d'Oursin dont on sépare les uns des autres les blastomères dans les premiers stades de la segmentation.

Qui veut voir dans ce dernier cas une ébauche expérimentale de générations alternantes : l'œuf donnant par scissiparité agame le blastomère puis la larve, et celle-ci (si elle vivait assez) reproduisant l'œuf par voie sexuée?

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