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CHAPITRE I

Les Abstractions de la Dynamique.

La Cinématique a pu nous fournir des développements importants et des visions nouvelles sur l'ensemble du monde vivant, rien que par la suppression de certaines des abstractions qui sont le fondement de la Statique. De la même façon, c'est-à-dire en supprimant encore les abstractions que conservait la Cinématique, nous allons acquérir un point de vue nouveau beaucoup plus large; et, en nous y plaçant, nous arriverons à posséder la compréhension dynamique des phénomènes vitaux — dans la mesure tout au moins où les résultats d'une technique encore nouvelle et assez peu avancée nous permettront de spéculer et de conclure.

Force et Mous^ement, — La Cinématique, par la sériation en fonction du temps, permet de concevoir la variation comme susceptible d'être symbolisée de la même manière qu'un mouvement, et représentée comme lui par une courbe continue.

L'idée d'Évolution, qui s'est fait accepter de nous à titre d'hypothèse, a pour réciproque nécessaire cette autre idée que la variation est non seulement susceptible du même symbolisme que le mouvement, mais encore qu'elle est un mouvement véritable : une déforma^ tion. L'ensemble de ces déformations, si on les imagine toutes a la

fois, représente les diverses positions occupées par la forme dans Tespace, ou Tespace parcouru.

La déformation en effet est le seul phénomène de mouvement qui se manifeste dans la série totale des êtres animés si Ton ne considère en eux que la forme, c'est-à-dire l'assemblage des surfaces changeantes; mais, en outre, cette déformation est liée h des changements de structure, phénomènes que la Géométrie n'a pas pénétrés et pour lesquels elle ne peut nous fournir un terme approprié.

En Mécanique, l'idée d'un mouvement, quel qu'il soit, s'associe nécessairement à l'idée de la force qui le détermine ou qui l'a déterminé. On peut sans doute rechercher et établir la loi d'un mouvement pour lui-même en faisant abstraction des forces auxquelles il est dû. C'est une étude dépure Géométrie qui constitue la Cinématique ; et, dans la Biologie, l'abstraction que nous avons faite des forces nous a conduits à un résultat tout a fait comparable, a savoir : sérier des formes et tracer des courbes. Si l'étude de celles-ci ne peut être strictement dite géométrique, ce n'est pas pour une différence de méthode, mais seulement en raison de la technique, qui, grâce h la complexité des objets, ne permet pas de les enfermer dans des symboles brefs et précis. D'ailleurs, une précision de cette sorte n'est pas désirable, puisqu'elle ne saurait être acquise qu'aux dépens de l'exactitude. Nous pensons qu'il n'y a pas autrement lieu d'appeler l'attention sur la différence grande qu'il y a entre la précision et l'exactitude, ni sur le lapsus que commettent h cet égard nombre de métaphysiciens en appelant justement sciences exactes les sciences précises.

De même en Dynamique, tout en gardant la même méthode que les mathématiciens, nous ne pourrons pas rester aussi abstraits qu'ils le sont en appliquant leurs symboles aux diverses combinaisons qu'ils font du temps, du mouvement et des forces. Pour ces dernières spécialement, ils se bornent à considérer la direction et la grandeur sans s'inquiéter en aucune façon de la nature. Une abstraction pareille nous laisserait tout à fait en dehors de notre sujet ; et nous devrons remplacer le concept trop abstrait de force par le concept àe cause plus compréhensif, parce qu'il comporte à la fois \q pourquoi du mouvement, seul retenu dans le concept de force, et le comment qui nous intéresse à un si haut degré, puisque aussi bien c'est peut-être lui seul qui est accessible a nos investigations.

Il nous faudra donc, dans chacun des cas où une variation sériée sera pour nous l'indication d'un mouvement accompli, rechercher la cause à laquelle il est dû, en entendant bien par là l'ensemble de toutes les actions physiques ou chimiques qui ont pu amener, dans la circonstance actuelle, telles réactions définies dont l'effet composé a été la modification constatée.

Tout cela revient a dire que si dans la Statique et même dans la Cinématique nous avons pu par la pensée isoler les vivants dans le Cosmos et les tenir pour un ensemble spécial, ayant ses lois particulières et donnant lieu dans notre esprit a des combinaisons propres formant une Science définie à limites tranchées, nous ne pouvons plus maintenant accorder aucune objectivité à une délimitation qui ne repose sur aucun critère réel.

Les êtres vivants sont à considérer comme des objets matériels quelconques soumis à toutes les lois physiques et chimiques ; leurs propriétés ne sont pas des états particuliers de la matière, et les phénomènes dont ils sont le siège résultent de réactions chimiques, plus compliquées sans doute que les autres, mais de la même nature tout à fait.

Incontestablement, cette proposition pourrait sembler choquante si elle tendait h rapprocher et à confondre brutalement dans un même ensemble un être très organisé et très conscient, comme THomme, et un objet très inerte comme une pierre; mais elle est singulièrement moins imprévue après la préparation des études préliminaires de la Cinématique.

D'une part en effet celles-ci nous montrent dans la Biologie une série où Ton voit insensiblement décroître la netteté des phénomènes de volonté et de conscience, la complexité de la forme, la complication de la structure jusqu'à n'avoir plus, au lieu de tout cela, que des manifestations élémentaires concomitantes à l'existence du protoplasme. Ces manifestations sont comme les propriétés de celui-ci, par lesquelles on peut le définir physiquement et chimiquement, au même titre qu'une substance matérielle quelconque dont la seule spécificité serait d'être très complexe. Mais cette complexité de la composition chimique ne suffit pas pour créer un hiatus ; car d'une autre part la Chimie nous présente une série de complications croissantes dans les états des corps matériels, depuis ceux qui sont dits simples et depuis les composés minéraux jusqu'aux diverses fonctions de la Chimie organique et finalement jusqu'aux albuminoïdes les plus complexes de tous, dont sont justement constitués les protoplasmes.

Au surplus, dans les manifestations mêmes de la vie élémentaire, il n'apparaît pas un seul phénomène qui soit vraiment spécial et nouveau, mais on y voit seulement diverses combinaisons de ceux qui peuvent s'accomplir dans la matière la plus inerte et la moins structurée sous l'influence incontestable d'actions physiques nettes et définies.

Pour nous en tenir aux réactions motrices, que l'on est d'abord tenté de prendre pour caractéristiques, elles sont loin d'être inconnues dans le monde inorganisé si même elles n'y constituent

pas l'état ordinaire. Sans parler des attractions et répulsions électriques ou magnétiques qui peut-être, d'après les belles expériences de Weyher*, ne sont que les interactions de tourbillons intérieurs, n'est-il pas vrai qu'une barre de fer soumise à l'action de la chaleur s'allonge? Qu'est cet allongement sinon un mouvement proportionnellement aussi important que celui par lequel arrive à se déplacer une Amibe ? L'eau qui court sur les pentes ou qui s'enfonce en filtrant dans le sol accomplit un mouvement qui ne nous surprend pas parce que nous savons qu'il a pour cause la pesanteur, sans quoi il nous faudrait aussi nous étonner des mouvements permanents et réguliers qui sont l'éternelle gravitation des astres dans l'espace infini. Ce sont bien là des phénomènes non vitaux; et si l'on peut dire que tous ces mouvements d'ensemble ont sans doute pour origine première l'élémentaire mouvement vibratoire ou tourbillonnant, on peut ajouter encore que l'état hygrométrique allonge ou raccourcit certains corps et par conséquent est une cause de mouvement.

La rapidité des combinaisons est également une condition de manifestations motrices : tout le monde connaît la course du fragment de potassium que l'on dépose à la surface de l'eau.

Les mouvements dus à des causes physiques produits au contact de deux liquides, les mouvements de diffusion, ressemblent de la façon la plus incontestable et la plus précise à ceux que l'on observe dans les masses vivantes élémentaires.

S'il est difficile de trouver dans les manifestations de la vie élémentaire un seul phénomène qui leur soit propre et qui ne soit pas déjà connu, peut-on du moins essayer d'établir un hiatus dans la façon dont les corps vivants ou non vivants durent et s'accroissent? Une célèbre formule, créée d'abord par Lamarck, laisse entendre que les corps inertes ne peuvent que rarement s'accroître et seulement alors i^vkv juxtaposition^ tel un cristal placé dans une eau mère, tandis que les corps vivants sont toujours susceptibles de s'accroître, c'est-à-dire de s'adjoindre de la matière ambiante et cela par intusstisception, c'est-à-dire par introduction de cette matière nouvelle au milieu même de toutes les molécules qui d'abord les constituaient.

En premier lieu tous les corps peuvent s'accroître à la condition d'être placés les uns aussi bien que les autres dans des conditions convenables, précises et définies en chaque cas. Un jeune Poulet mis dans un sac avec des cailloux ne s'accroîtra pas plus que ceux-ci.

Que dire de plus de Vintussusception et de la juxtaposition? Cette distinction peut être tenue pour valable et pour distinguant

1. G. Wether/cw tourbillons, etc., Etudes et expériences, Paris, 1887. — Expérience» reproduisant les propriétés des aimants au moyen de combinaisons tourbillonnai res. Paris, 1899.

bien effectivement la cristallisation de la vie ; elle peut servir encore à séparer la croissance d'un corps solide quelconque de la croissance d'un corps vivant. Imaginons en effet un être brut, une pincée de sulfate de baryte, introduite dans un milieu qui tient en dissolution de la baryte. Pour un motif quelconque, par la volonté d'un expérimentateur par exemple, le milieu se trouve modifié et reçoit entre autres choses de l'acide sulfurique. Que va-t-il se produire? Une nouvelle quantité de sulfate de baryte, et dans la masse résultante du précipité total on ne saura pas sans doute reconnaître la pincée primitive, mais Ton dira tout de même qu'il y a eu juxtaposition parce qu'on a vu la quantité nouvelle tomber au-dessus de l'ancienne.

La juxtaposition est donc un phénomène acceptable s'il s'agit de la croissance d'un corps solide cristallisé ou non. En est-il ainsi quand il s'agit de la production d'un liquide ou d'un gaz? Une petite quantité de gaz hydrogène, placée dans une éprouvette à la cathode d'un courant électrique qui traverse une masse d'eau, se trouve dans des conditions de milieu favorables à son accroissement, et nul ne sait dire alors si cet accroissement a lieu par juxtaposition ou par intussusception. On ne peut en ce cas rien assurer et, comme justement les corps vivants, les protoplasmes, sont essentiellement composés de substances liquides ou demi-liquides, la distinction ne signifie plus rien.

Un physiologiste moderne Le Dantec, très résolu d'ailleurs à ne voir dans les phénomènes vitaux que des réactions chimiques, et dont les écrits renferment plus d'une idée intéressante, croit pouvoir caractériser les réactions chimiques qui s'accomplissent dans des corps vivants par le fait qu'elles ont pour résultat de créer, à l'aide de substances empruntées au milieu, des corps semblables à celui qui est considéré, ce qui du reste est très juste.

C'est ce qu'il nomme V assimilation fonctionnelle^ et la vie d'après lui pourrait se représenter par l'équation

a + Q=Xa + R

Qy représentant les substances empruntées au milieu, /?, les substances qui ont été rejetées et a, la substance vivante en réaction.

Pour savoir ce que cette formule exprime de spécial quand il s'agit d'un être vivant, donnons-lui le même aspect dans le cas d'un non-vivant et écrivons par exemple

(Zn S 0<) -I- Q = X (Zo S O *) + R

dans laquelle ZnSO^ représente du sulfate de zinc, c'est-à-dire un corps brut placé dans un milieu convenable à son accroissement; et

ici nous pouvons préciser qu'il s'agit d'un milieu formé d'eau, de zinc et d'acide sulfurique : Q, représente les substances empruntées au milieu c'est-à-dire le zinc, l'acide sulfurique et l'oxygène ; R, les substances rejetées c'est-à-dire l'hydrogène.

On va tout de suite objecter que la comparaison de cette réaction chimique bien connue avec la formule de Le Dantec est purement illusoire pour celte raison évidente, et d'ailleurs unique, que la petite quantité de sulfate de zinc d'abord introduite dans le milieu n'est en rien nécessaire à la réaction ultérieure et que celle-ci se serait passée quand même sans le sulfate de zinc initial, tandis que dans la formule symbolisant la vie la petite quantité initiale de protoplasme est indispensable.

J'admets sans aucune difficulté l'objçction qui nous permet donc de préciser pour le corps vivant la nécessité d'être antérieurement à tout moment auquel il nous plaît de le considérer. C'est là sa vraie caractéristique, celle d'où dérive la propriété de l'assimilation fonctionnelle qui n'en est qu'un aspect : la substance vivante ne se crée pas par réaction des éléments du milieu entre eux, mais par actions et réactions réciproques des éléments du milieu et de l'être d'abord existant que l'on y place.

Y a-t-il là une nécessité essentielle en toutes circonstances et en tous temps? ou bien n'est-ce qu'une donnée que nous sommes obligés d'accepter provisoirement, une abstraction que nous devons faire en raison de conditions ignorées et pour le moment trop complexes?

Les résultats acquis déjà engagent à admettre cette dernière manière de concevoir les choses. Il est évident que si nous savions synthétiser un protoplasme aussi simplement que nous savons le faire pour le sulfate de zinc, nous pourrions en produire dans un réservoir sans être obligés d'en mettre d'abord un peu. Quelles choses nous empêchent de faire un protoplasme? c'est d'abord la complexité de sa structure; mais les expériences de Bûtschli^ nous autorisent à ne pas croire insoluble cette partie du problème; c'est aussi et surtout la complexité de sa composition chimique. Comment le protoplasme agit-il sur le milieu pour en extraire de nouveau protoplasme? C'est par les diastases qu'il secrète. Que sont ces diastases? Des albuminoïdes, des combinaisons mal définies d'oxygène, d'hydrogène, d'azote et de carbone. Saurat-on jamais les faire? Saura-t-on jamais calculer leurs actions de manière à extraire d'un milieu d'autres albuminoïdes? Saura-t-on de la sorte produire ces albuminoïdes en structure convenable pour qu'ils vivent?

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