CHAPITRE II
Les Expressions de la Dynamique.
L'Expérience.
Etant la moins abstraite des manières dont on peut envisager les phénomènes naturels, la Dynamique ne doit laisser en dehors de ses investigations aucun objet susceptible d'être étudié.
Même, il n'y a plus lieu de distinguer d'une façon utile entre les diverses disciplines comme la Physiologie, l'Histologie ou la Morphologie. Car les différentes actions du milieu ambiant sur l'être et les diverses actions de l'être sur le milieu ambiant peuvent bien, si l'on veut, être dénommées études physiologiques; mais, comme ces actions ont pour résultat immédiat des modifications de structure, elles donnent en même temps prise à des études histologiques, et comme aussi les modifications de structure sont en étroit rapport avec la forme, la recherche complète est en outre morphologique.
Toute qualité, pourvu qu'elle soit mesurable en grandeur ou en nombre, doit être retenue par la Dynamique. Pour ce qui est des moyens mêmes de mesurer, il est inutile de préciser ici toutes les techniques de laboratoire et tous les instruments empruntés aux chimistes et aux physiciens. Il n'y a à cet égard aucune règle générale autre que celle qui consiste à ramener toujours la qualité à la quantité, afin de faire porter les comparaisons sur des nombres seulement.
L'expression véritablement caractéristique d'une méthode réside dans la façon dont elle emploie la comparaison. C'est ainsi qu'en Statique on emploie la comparaison simple au sens usuel du mot, que la Cinématique se distingue par l'usage de la comparaison sérielle et que la Dynamique doit sa méthode propre, comme nous allons le montrer enfin, à l'emploi de la comparaison expérimentale qui s'exerce entre des éléments bisériés, à l'effet de découvrir entre eux des rapports de causalité ou relatifs à la causalité.
La méthode expérimentale n'est pas toujours comprise de la même façon par les savants qui en usent d'ordinaire. L'absence d'une définition consentie, précise et nette, a été le point de départ de discussions, d'ailleurs assez confuses, dont la plus célèbre eut
lieu y aux environs de 1871, entre Claude Bernard et de Lacaze- DuTHiËRS. Les physiologistes sont volontiers tentés de réclamer pour leur discipline, seule dans les sciences biologiques, le monopole de la méthode expérimentale, et de déclarer que, toutes les fois où il y a expérience, il y a Physiologie.
C'est alTaire incontestablement de définition de termes, et il est assez indifférent après tout de savoir s'il faut faire rentrer dans la Physiologie toute la Morphologie, quand on essaie d'expliquer celle-ci par le fonctionnement des organes. Il est à notre sens bien plus important de préciser exactement ce qu'il faut entendre par méthode expérimentale que de chercher à tracer entre diverses disciplines une délimitation qui sera, quoi qu'on fasse, arbitraire et conventionnelle.
En premier lieu, c'est un tort grave d'opposer l'expérience, qui doit être une méthode, à l'observation, qui est un acte pur et simple. Les deux choses ne s'opposent pas, ne peuvent pas même être comparées, étant de nature différente, et puisque au surplus, au point de vue de l'acte qui consiste à appréhender sensoriellement les phénomènes, l'expérience n'est qu'une somme d'observations. Loin de s'opposer à l'observation, l'expérience est une méthode pour régler l'observation et pour en combiner les résultats.
D'abord, pour ce qui est de régler les observations, la méthode expérimentale a-t-elle quelque chose qui lui soit propre? Nous pensons que non, quoi qu'en disent les expérimentateurs euxmêmes. Ils sont, en effet, assez enclins à penser que la véritable caractéristique de l'expérience est le fait, pour celui qui l'exécute, d'intervenir à volonté dans la marche des phénomènes, de les déranger à son gré, afin de tirer de ce trouble et de ce dérangement telle conclusion convenable, tandis que l'observation simple ou contemplation ne peut qu'enregistrer les phénomènes sans y intervenir jamais. Là n'est point le caractère propre à l'expérience; l'introduction de l'artificiel dans le naturel n'est ni nécessaire, ni suffisante pour la définir.
Cela n'est pas nécessaire, nous le montrerons plus loin, et cela n'est pas suffisant; car l'existence d'une technique anatomique ou histologique qui transforme les objets à observer, les fixe, les durcit, les colore, les coupe, n'aboutit finalement qu'à des observations simples.
La méthode ne consiste pas davantage dans l'emploi d'une technique précise pour les mesures, car la précision des mesures histologiques ne le cède en rien à celle qui est usitée en Physiologie.
Mais, s'il est vrai que l'expérience n'a point de caractère spécial dans sa technique, c'est-à-dire dans l'acquisition des données sensorielles, il est non moins certain qu'elle a dans la manière de
combiner ces données quelque chose quî lui est propre et qu'on y retrouve toujours, quelle que soit la discipline dans laquelle elle s'exerce et qu'il s'agisse de la Physique, de la Chimie, de la Physiologie ou de la Morphologie.
Cette propriété spécifique de la méthode réside essentiellement en ceci que la comparaison s'exerce : 1° entre des objets rangés en deux séries, 2° à l'effet de dégager des rapports de causalité ou relatifs à la causalité.
Je sais que Claude Bernard, un maître incontesté de la Physiologie, repousse dans l'inconnaissable la notion de causalité, et la remplace par celle de conditionnement; nous nous expliquerons sur ce sujet.
Les deux caractères précédemment énoncés sont nécessaires à la fois et ils suffisent; quelques exemples vont nous aider à préciser ce point.
Un chimiste qui fait une analyse n'exécute pas une expérience, parce que, versant divers réactifs sur la substance dont il veut connaître la composition, il note les différents résultats obtenus à l'aide de chacun : effervescence, précipité, action nulle, etc. L'opération a bien dans ce cas pour élément essentiel l'examen et la comparaison de deux séries : la série des réactifs employés et la série des résultats obtenus sur le corps considéré ; mais elle ne cherche à établir aucun rapport de causalité entre la première et la seconde, il n'y a pas expérience.
De même un archéologue qui, reconnaissant dans un tumulus plusieurs strates superposés, s'attache à mettre ensemble et isolés des autres tous les objets découverts dans chaque strate, fait de la comparaison bisérielle relative, d'une part, à la succession des civilisations, et, d'autre part, à la succession des temps; mais il n'y a pas expérience, car on ne peut voir aucun rapport de causalité entre le simple écoulement du temps et le changement des civilisations.
Au contraire et avec des éléments semblables, un physicien qui mesure les vitesses de la chute d'un corps en fonction du temps écoulé fait une expérience. Pourquoi? Parce que les résultats de la comparaison entre les deux éléments sériés, les espaces parcourus d'une part, le temps écoulé de l'autre :
donnent un résultat relatif à la causalité : la cause pesanteur ayant des effets proportionnels aux carrés des temps est une force constante. Un physicien, voulant montrer que la pesanteur agit de la même façon sur tous les corps, et que les différences observées dans la nature pour la rapidité de leurs chutes tiennent seulement à la plus ou moins grande résistance qu'ils rencontrent dans l'air, fait une
expérience. Dans un lube vidé d'air, des barbes de plumes, des morceaux de papier et des balles de plomb tombent avec la même vitesse. Si Ton fait rentrer Tair, les diflFérences apparaissent dans la rapidité de la chute. En quoi réside la méthode? En ce que d'une part on a comparé les diverses manières dont se font les chutes, première série de phénomènes, en regard de laquelle oo met d'autre part une seconde série, celle des états dans lesquels se trouve le tube, tantôt vide d'air et tantôt plein.
Il y a donc là encore comparaison bisérielle permettant d'établir un rapport de causalité; et bien certainement c'est là ce qui constitue l'expérience et non par exemple l'action d'avoir artificiellement fait le vide, qui pourtant ne se serait pas fait tout seul.
Un naturaliste^ observe un rucher, pèse chaque jour l'accroissement de la quantité de miel, c'est une observation; mais il note en même temps les états de la floraison dans le pays environnant et compare la courbe de ses pesées avec la deuxième série, voit quelle floraison correspond à un maximum, etc. C'est une expérience, résidant dans ce que la comparaison est bisérielle et relative à la causalité.
Pour montrer au surplus que c'est bien en cela que consiste la méthode et point du tout en l'application de telle ou telle technique spéciale, examinons les divers emplois possibles d'une même technique. Un photographe qui reproduit un paysage, un cinématographe qui fixe le passage d'une troupe font des observations, un chronophotographe qui reproduit les diverses phases de la chute d'un corps (Marey) fait une expérience. Est-ce parce qu'il a pris successivement les diverses positions d'un corps mobile? Non; le cinématographe en faisait autant. C'est d'une part parce qu'il s'est inquiété de fournir des données en deux séries différentes : 1° les états de la chute du corps, 2° la marche du temps, et d'autre part que la comparaison des deux séries fait ressortir un rapport relatif à la causalité. L'expérience dans ce cas existe d'ailleurs aussi bien si l'appareil enregistre la chute d'un corps jeté par l'observateur lui-même, que celle d'un corps tombé accidentellement; l'intervention de l'expérimentateur sinon pour observer est indifférente.
Il ne faut pas croire d'ailleurs qu'un appareil destiné à donner des observations bisérielles fasse des expériences à tout coup ; il est essentiel que la seconde condition relative à la causalité soit remplie : par exemple, si l'on photographie en exacte fonction du temps la marche ou le vol d'un animal, on ne fait que de l'observation.
Il ne suffit pas davantage de se livrer à des études sur le fonctionnement des organes, de faire de la Physiologie, pour exécuter
1. DuFOUR, sous- directeur du Laboratoire de Biologie végétale à Fontcdnebleau.
ipso facto des expériences. Que Ton enregistre avec la plus grande précision possible les battements d'un cœur en fonction du temps, on n*a pas fait une expérience mais une simple observation, susceptible peut-être d'être utilisée plus tard comme donnée dans une expérience véritable, mais ce n'est pas cela qui est en question. Cette remarque s'applique d'ailleurs à presque toutes les données de ce qu'on nomme la Physiologie des mécanismes.
Si la méthode expérimentale n'est caractérisée que par la comparaison bisérielle et la recherche des rapports de causalité, si notamment l'action que l'observateur exerce sur les phénomèqes est indifférente, ou ne constitue qu'un procédé de la technique opératoire, on peut dans la nature même faire des observations qui se rangent en deux séries, qui se combinent de façon à révéler des rapports de causalité, et qui relèvent par suite de la méthode expérimentale.
Par exemple, lorsque I. Geoffroy Saint-Hilaire* indique qu' « il « existe un rapport... constant entre la taille des Mammifères et « l'étendue des lieux où ils vivent : les grandes espèces habitant les « mers, les continents, les grandes îles; les petites, les rivières et « les petites îles » et qu' c en général même, les Mammifères des « plus vastes continents surpassent leurs analogues des continents « moins étendus », il réunit des observations qui forment un ensemble à valeur expérimentale.
Est-ce une expérience exemplaire? Non certes! Ce n'est pas du reste parce qu'elle échappe à la méthode requise, mais seulement parce que l'on en peut critiquer la technique, à savoir : l'exactitude des mesures effectuées, la complexité trop grande des données qui ne permet pas de les réunir sans confusion dans le même ensemble, ou de les séparer avec une netteté suffisante de ce qui n'est pas en question. Si, par hypothèse, l'auteur avait véritablement établi sa loi par des mesures précises sur une espèce donnée, vivant partout dans les mêmes conditions, il aurait fait une véritable expérience, faisant ressortir entre la taille des habitants et la grandeur de l'habitat une relation de causalité.
On pourrait dire peut-être de concomitance, mais ce serait une critique générale de toute la méthode expérimentale et non seulement de ce cas particulier.
Nous ne voulons pas pour notre part dire que la loi d'I. Geoffroy Saint-Hilaire soit vraie; mais, nous le répétons, nous sommes mis en défiance seulement par le manque de précision technique qui serait aussi bien regrettable dans une observation simple que dans une expérience, et non par une erreur de méthode.