Zoologie générale y p
Ceci nous amène d'ailleurs à formuler que, pour trouver dans la nature des groupes d'observations qui puissent être arrangés de façon à faire reconnaître des rapports de causalité, et par suite à rentrer dans la méthode expérimentale, il faut d'abord les dégager de l'ensemble touffu où ils se trouvent^ et leur appliquer les pratiques à^ élimination que les expérimentateurs emploient quand ils se trouvent en face de problèmes trop complexes. Afin de savoir s'il y a vraiment rapports de causalité entre telle série de phénomènes et telle autre, ils s'arrangent de manière à ne faire varier ou à ne laisser varier que le phénomène supposé la condition du second.
Pour préciser par un exemple : veut-on connaître les rapports qui existent entre les battements du cœur et l'excitation du nerf pneumogastrique qui s'y rend? Ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de prendre sur une Tortue le cœur et le nerf pneumogastrique, en respectant les filets qui les relient l'un à l'autre, et de mettre le tout sur une assiette. Le cœur continue à battre avec son rythme ordinaire; si l'on excite fortement le bout du nerf, les battements s'arrêtent; si on l'excite par un très faible courant, les battements se ralentissent. Le pneumogastrique est donc un modérateur du cœur.
Voilà une expérience parfaite; mais, si on veut la répéter sur un Mammifère, elle est impossible. Le cœur séparé de l'organisme ne bat pas; l'expérimentateur peut moins intervenir que dans le cas précédent, en fera-t-il moins une expérience pour cela? Pas du tout.
Il s'arrangera seulement, en mettant à nu une petite partie du nerf pneumogastrique, à n'agir que sur elle seule pour la sectionner ou pour l'exciter. Tout le reste de l'équilibre organique, qui n'est pas indifférent, puisque le cœur ne bat pas sans lui, est laissé constant pendant la durée de l'expérience, et par là même est supposé pouvoir être éliminé et supprimé des deux séries de phénomènes : excitation du nerf et battements du cœur, qui seules sont mises en comparaison expérimentale. Il convient donc, dans les phénomènes complexes, d'agir de manière à dégager les deux séries dont l'existence est nécessaire, toutes choses restant égales d* ailleurs.
C'est parce que I. Geoffroy Saint-Hilaire, en comparant les tailles de l'habitant et celles de l'habitat, ne peut pas dire que toutes choses restent égales d'ailleurs, que son expérience ne vaut rien. C'est une mauvaise expérience, parce que la technique est inadéquate à la méthode; mais celle-ci est expérimentale.
Si, entre tant d'exemples, nous avons choisi la proposition de I. Geoffroy Saint-Hilaire, c'est, pour tout dire, en raison de ses défauts manifestes qui nous ont permis une critique évidente et une
mise en lumière nette des qualités requises pour une bonne expérience artificielle ou naturelle. Nous allons montrer maintenant que ces qualités de méthode et de technique peuvent être réunies par le simple examen de phénomènes spontanés. Soient deux espèces du genre Artemia (fig. 549) appartenant à Tordre des Phyllopodes, distinguées Tune de l'autre par les qualités qui séparent ordinairement les espèces dans cet ordre et dont nous donnerons les détails en Technique : l'une s'appelle A. salinay l'autre A. Mûlhauseni. Or
SCHMÀNKEWITCH trOUVC,
dans une série de petits lacs, une série de formes allant progressivement de VA, salina à VA. Mulhauseni; la seule différence perceptible entre les petits lacs considérés est que le degré de leur salure va en croissant. Il y a dans ce cas comparaison bisérielle faite en bonne technique, puisqu'elle ne porte dans chaque cas que sur une seule qualité mesurable :
les caractères spécifiques d'un côté, le degré de salure de l'autre; la comparaison d'ailleurs est de nature à établir entre les deux séries une relation de causalité. Il y a expérience et bonne expérience.
Après cela, Sghman- KBwiTCH dans son laboratoire prend des A, sa-
linuy les fait vivre dans des solutions de plus en plus salées, et les voit sous ses yeux se transformer en A. Mûlhauseni. C'est une seconde expérience qui corrobore, confirme et renforce la première, mais ne lui enlève ou ne lui donne en aucune façon le caractère expérimental qu'elle a tout d'abord. Si l'on veut toutefois prétendre que la seconde expérience est plus démonstrative, plus
Fig. 549. — Postabdomen des Artemia des lacs de
KujalDÎk (SCHMANKBWITCII).
1. Artemia salina : printemps 1871, Concentration en sel 80 Beaumë.
2. Artemia salina : printemps 1872, Concentration en sel 14* Beaumé.
3-4. Artemia salina : printemps 1872, Concentration en sel I80 Beaumé.
5. Artemia sub MUlhauseni : août 1874, Concentration en sel 23*5 Beaumé.