HoussAT. Notice sur tes travaux scientifiques. Mai
brève formule, un grand nombre de phénomènes à la fois, mais ne les explique pas; une loî cinématique ne les explique pas davantage, mais elle s'attache à les sérier; la dynamique seule est explicalive. Il convient en biologie d'accepter pour explication la réduction des phénomènes vitaux à des phénomènes physiques.
Il n'y a pas lieu de concevoir ces trois formes de la connaissance comme trois étapes de la pensée humaine marquant l'une sur l'autre un progrès, et se succédant chronologiquement. Dès l'aurore de l'histoire, nous trouvons des essais d'interprétation cinématique et dynamique pour les phénomènes naturels*; et, d'autre part, certaines théories toutes récentes, englobant les plus modernes acquisitions de la science technique contemporaine, ont un caractère manifestement statique, comme nous le montrerons.
Ce n'est pas, nous l'espérons, un des moindres avantages de la division proposée ici, que de permettre de grouper en catégories les théories. Celles-ci, en effet, si elles ne sont pas ordonnées, se heurtent, paraissent inconciliables, irréductibles, et l'on ne voit pas même la raison de leur désaccord. Nous arriverons à montrer qu'il réside dans leur plus ou moins grand degré d'objectivité, par quoi elles sont rendues incomparables ou, si Ton veut, incommensurables.
Au lieu de rejeter purement et simplement les doctrines, cette distinction nous permettra de les placer dans le cadre où elles doivent être jugées. Quand on est à la fois bien pénétré de la simplicité de l'esprit humain d'une part, et de l'autre, de la complexité propre non seulement aux phénomènes, mais même à leurs rapports, on se rend compte combien variées sont les combinaisons théoriques que l'on obtiendrait en négligeant tantôt une catégorie de rapports et tantôt une autre; en sorte que chaque théorie mérite surtout d'être critiquée pour ce qu'elle néglige, ce qu'elle contient arrive, le plus souvent, à s'engrener avec ce qu'apportent les autres.
Rien n'est plus naturel a l'esprit humain que de voir un seul côté des choses; et rien n'est plus fréquent chez les directeurs d'étude que de signaler à l'attention une voie qui leur paraît la bonne, et d'engager leurs disciples h la suivre exclusivement. Nous concevons notre rôle pour ainsi dire à l'inverse, et nous conseillerons volontiera de travailler, n'importe comment, n'importe quel sujet, à la seule condition de savoir exactement de quelle façon il est situé dans l'ensemble de la science.
Nous pensons que la division en trois livres, adoptée pour cet ouvrage, facilitera justement cette situation dans l'ensemble, per-
1. HoussAY. Lei théories de la Genèse à Mi/cènes^ et le sens zoologique de certains symboles du culte d'Aphrodite. Revue orchéologîque, 1895. — Nouvelles recherches sur la Faune et la Flore des vases peints de V époque mycénienne et sur la philosophie préionienne. Ibîd., 1897.
mettra d'envisager les idées aux points de vue différents auxquels se sont eux-mêmes placés les auteurs, sans en avoir la plupart du temps conscience, ou sans y attacher autrement d'importance, — par ce fait seul que Tesprit producteur n'est pas esprit critique, au moins dans le moment qu'il produit. Il est certains travaux qui, mis a leur place, ont un intérêt considérable, et qui paraissent privés de sens si l'on y cherche ce que l'auteur n'a nullement prétendu y mettre. Ce n'est pas une raison suffisante, on en conviendra, pour mépriser un travail que de n'y point trouver réponse à toutes les questions possibles; il est bien important déjà d'y trouver certaines catégories de réponses.
IV. Théorie de l'évolution. — Les sciences biologiques dans leur entier sont aujourd'hui dominées par une doctrine générale, connue sous le nom de théorie de l'évolution, et qui consiste essentiellement en ceci : c Les formes des vivants qui, dans notre esprit, se présentent (( à un moment donné comme un ensemble varié et même variable, « ainsi que nous l'avons déjà montré, ont été effectivement produites « par ce procédé de la variation — les plus compliquées n'étant que « le résultat, objectivement réalisé au cours des âges, de la compli- « cation des plus simples. » — Cette doctrine n'est pas essentielle à notre livre, et nous aurions pu l'écrire tel qu'il est en admettant que toutes les variations constatées, aussi bien en fonction du temps que des facteurs physiques, sont simplement des qualités actuelles propres aux êtres vivants, qui leur ont toujours été propres dès leur origine, et qui n'ont rien produit de plus que ce dont nous sommes aujourd'hui les témoins, c'est-à-dire des possibilités d'évoluer, dont la réalisation à un moment quelconque n'est pas prouvée, si ce n'est dans de très faibles limites.
La possibilité d'une évolution effectivement accomplie est un fait scientifique, la réalité de cette évolution est une hypothèse.
Nous admettons cette hypothèse, en prenant soin de signaler qu'elle n'est inconciliable avec aucune croyance extra scientifique, ce dont je ne sais pourquoi on'a cru devoir longtemps douter.
Ceci posé, nous voulons remarquer que, pour généralement admise qu'elle soit, la théorie de l'évolution n'a point encore transformé la rédaction des livres d'enseignement. Elle y tient toujours la place d'une doctrine d'opposition et non de direction; elle ne s'y montre que dans la préface, dans l'introduction, ou çà et là dans des notes, laissant le gros de l'ouvrage disposé sur le modèle ancien, mis au courant d'une façon technique, de VAnatomie comparée de Cuvier ou des Suites à Buffon^ résumées en un volume.
La méthode particulière que nous avons adoptée pour exposer les phénomènes, quoique indépendante dans le fond des idées d'Évo-
lution, s'harmonise parfaitement avec elles, et nous espérons même que notre plan montrera à chaque instant la mesure dans laquelle la théorie est suggérée et enfin rendue tout a fait plausible par les diverses catégories de faits que nous ferons successivement apparaître.
C'est en admettant la doctrine de l'évolution eflFectivement accomplie que notre symbolique se trouve adéquate aux phénomènes. Dans cette hypothèse, la variation est réellement un mouvement effectué par la forme, et l'ensemble réalisé des formes effectivement un espace parcouru. Le symbolisme mécanique, en dehors de cette hypothèse, serait purement métaphorique et n'indiquerait que la diversité subjective des manières dont peuvent être étudiés les phénomènes naturels. Cela sans doute serait encore tout à fait permis, et même pour la pédagogie recommandable, mais le sens philosophique en serait tout autre.
Nous nous garderons aussi de faire surgir cette vieille théorie, bien que son succès soit récent, comme une révolutionnaire qui a forcé de tout reprendre par le pied. Nous montrerons comment tous les travaux antérieurs ont préparé son avènement, et que notre science en somme ne commence pas à Lamarck et à Darwin.
11 se trouvera ainsi que groupés sous une seule théorie, par une seule méthode, les faits, d'abord disparates, viendront concourir à une harmonie d'ensemble. S'il est vrai en sociologie que Fassociation créCy il est vrai aussi que l'association des faits crée la théorie et qu'il en résulte pour eux une véritable plus-value; ils sont autres et meilleurs, parties d'un tout qu'isolés et indépendants.
Un fait isolé, ou même une catégorie spéciale de faits sur laquelle on spécule, conduit de réflexions en réflexions à une abstraction toute spéciale qui ne peut plus se combiner avec une autre abstraction faite d'une façon aussi particulière à l'aide d'une autre catégorie de données. Il faut donc à tout instant de l'ouvrage, que l'on conserve la vision de tout le reste pour ne rien glisser d'incohérent. Or, on le sait, les difficultés de la combinaison grandissent avec le nombre des objets à combiner.
Je n'ai point ignoré cela dès le début, et je n'ai pas trouvé la tâche plus lourde que je ne me l'étais imaginée tout d'abord ; si je l'ai ([uand même entreprise, mon audace ne peut faire doute pour personne. Mes moyens d'expression ont-ils été à sa hauteur? Je n'étonnerai pas le lecteur en lui disant que ce traité, conçu sur un plan inusité, a exigé une somme considérable de travail, et peut-être bien le résultat obtenu n'est-il pas en proportion de l'effort accompli. Toutefois je suis convaincu que cet essai, pour imparfait qu'il soit, est perfectible, et c'est ce qui me décide h le publier.