‹ La forme et la vieChapitre 238 sur 243 · HousiAY. Bull. Se. de la France et de la Belgique · texte numérisé non relu

HousiAY. Bull. Se. de la France et de la Belgique

plète et doit admettre des adjonctions ou plutôt une simple extension dans le temps.

Pour éviter de récriminer dans le vague précisons notre pensée par un exemple particulier. Il est bien certain que les fentes branchiales des Vertébrés, fonctionnelles dans les classes inférieures, offrent un développement et une complication en rapport manifeste avec la vie aquatique et le milieu liquide. Or, dans Tontogénie d'un Reptile, d'un Oiseau ou d'un Mammifère nous les voyons reparaître sans qu'elles puissent être considérées comme déterminées par aucune nécessité du milieu dans lequel vit actuellement Tembryon; et même à aucun moment de la vie elles ne doivent fonctionner ni servir, et subissent une régression pure et simple.

Il me semble clair que si d'une part leur disparition est liée à des causes actuelles, leur apparition d'autre part est liée a des causes qui n'existent plus aujourd'hui. Voudrait-on dire tout de même qu'au cours de l'évolution d'un Vertébré supérieur l'apparition des fentes branchiales a son déterminisme dans l'ensemble des conditions physiques et chimiques qui président à la division cellulaire, au groupement des cellules, à leur différenciation, et que, tous ces phénomènes se répétant identiques dans une génération et dans une autre, leur résultat aussi est le même; nous objecterons alors que ces rapports prochains des effets et de leurs conditions n'impliquent point cau^ salité actuelle, mais seulement concomitance entre des effets contemporains dont les causes premières, recherchées jusque dans les actions extérieures, se rangent dans une chronologie qu'il faut étudier et établir.

Et, pour revenir à notre exemple de tout à l'heure, les conditions dont s'accompagnent l'apparition des fentes branchiales aussi bien que leur disparition sont incontestablement les unes et les autres des phénomènes actuels, mais leur raison d'être première est passée pour les uns, présente pour les autres.

Dirait-on enfin que les conditions seules importent à la science et doivent seules, ou tout au moins d'abord, être étudiées. Nous y consentons, mais la théorie n'a plus alors le même sens philosophique : elle devient agnostique quant à la causalité. C'est peut-être un bon procédé technique qui limite par une abstraction les problèmes à scruter en premier lieu, mais ce n'est plus que cela.

C'estdanslestravauxd'E. Geoffroy SAiNT-HiLAiREctdesesdisciples qu'il faut trouver l'origine de ces théories si intéressantes dans leur principe et dont il convient de rejeter seulement l'exclusivisme.

L'étude des monstruosités, entreprise pour la première fois par Haller, mais d'une façon toute descriptive, fut reprise en 1820 par E. Geoffroy Saint-Hilaire, et son premier effort consista d'abord à les classer. En 1825, Serres mit en évidence quelques rapports cons-

tants qui permettaient de pénétrer un peu dans la recherche des conditions et des causes. En observant par exemple que chez les Vertébrés les monstres acéphales n'ont jamais de cœur et que les anencéphales sont privés de carotide interne, il établissait entre la céphalisation et l'apparition du cœur la liaison de nécessité que nous avons nous-mème mise en lumière par l'étude du développement direct (voir p. 716). Serres en venait à conclure que toute monstruosité est en rapport avec l'obstruction d'une artère, et dérive d'une modification au système sanguin. La vérité n'est pas aussi simple; car l'obstruction d'un vaisseau sanguin a évidemment, elle aussi, une cause dans le milieu actuel et qu'il faudrait rechercher dans chaque cas.

A partir do ces premières études la monstruosité n'apparut plus comme un désordre insaisissable; en 1832, I. Geoffroy Saint-Hilaire' pensait mt>me qu'elle était seulement «le mélange d'un ordre « ancien et d'un ordre nouveau, la présence simultanée de deux états « qui ordinairement se succèdent l'un à l'autre ».

C'est là une vue purement cinématique du sujet dans laquelle on ne se préoccupe pas de rechercher les causes; mais, sans vouloir encore pénétrer la causalité, Et. Geoffroy avait déjà dit en substance : la monstruosité est plus fréquente qu'on ne croit; elle apparaît suivant des lois naturelles; les monstres souvent peuvent vivre et cela notamment est p(»ssible si la monstruosité n'est pas très importante; par suite, dans l'âge de la plasticité embryonnaire, les êtres s(»nt capables de subir des actions qui les changent, et c'est ainsi que l'on peut concevoir une transformation des faunes. Cela est parfaitement exact, mais ne répond pas à tout : on fait ainsi comprendre les changements, mais on laisse inexpliquées les permanences.

Pour Geoffroy lui-mome, il n'y avait matière à aucun embarras. Sa croyance à l'unité de plan de composition, nécessaire donnée des formes animales, ne le poussait à se préoccuper que des variations sur ce plan.

C'est depuis que la Tératologie a commencé d'être expérimentale que ses suggestions revêtent un caractère d'explication dynamique. Aussi est-ce après avoir rappelé les expériences de tératogénie de PoucHET et Chabry, d'HERBST, dc Driesch, et l'inversion viscérale obtenue chez le Poulet par Dareste puis par Fol et Varinsky en chauffant un côté de l'embryon que Delage arrive à dire : « De tels f faits sont éminemment suggestifs. Ils montrent... que les organes <i n'ont pas besoin d'avoir en eux des tendances à évoluer dans un « sens donné, que les moindres influences anormales du milieu am- « biant peuvent changer cette évolution et que par conséquent les

1. I. Geoffroy Saint-Hilaire. Histoire générale el particulière des Anomalies de Vorganitation chez riiomme et chez les Animaux, Paria, 1832.

« mêmes influences quand elles sont normales peuvent suffire à la « diriger », I/auteuren question précise aussi que les facteurs onlogéniques c sont tous des forces physico-chimiques aciuelles agissant « sur Tœuf pendant son développement », car a \\ fanlposer en prin- « cipe que tout phénomène d'évolution ontogénélique se ramène à « des causes spéciales actuelles, c'est-h-dire résulte du concours de « forces simples : dilatations et compressions, attractions et répul- « sions, décompositions, synthèses, etc. dues aux agents naturels « chaleur, lumière, pesanteur, humidité, tension osmotique ou su- « perficielle, forces chimiotactiques, etc.

Ces passages résument d'une façon complète et lucide IVssenre même de la théorie que propose Y. Dklace ; on pourrait presque îi son propos rééditer le vieil aphorisme d'RT. Geoffroy Saint-Hilaire et dire que l'embryogénie n'est au fond qu'une tératogénîe normale : le monstre étant l'exception, c'est-à-dire le cas peu fréquent, et l'être normal étant le cas le plus fréquent, par cela seulement que les conditions de son développement sont plus souvent réalisées.

Cette vision esta notre avis incomplète. S'il est en effet nécessaire que les influences ambiantes soient normales, c'est-à-dire constantes, ou encore semblables à elles-mêmes un grand nombre de fois pour que l'œuf trouve en elles les conditions propices à ses changements déforme, cela d'ailleurs n'est pas suffisant. Car s'il faut faire la part des conditions ambiantes actuelles, il importe aussi de tenir compte de la nature de Tœuf, puisque tous les œufs mis dans les mêmes conditions ne donnent pas les mêmes résultats.

Sans doute Y. Delage pense tenir compte de la nature de l'œuf en indiquant que sa structure et sa composition chimique sont les éléments indispensables et primordiaux des réactions qui vont s'eff(ectuer entre le monde ambiant et lui et en lui.

Mais cette structure et cette composition chimique de l'œuf, qui les a déterminées? La vie antérieure de l'organisme producteur, c'està-dire toutes les variations dans l'aliment, dans la température, dans la pression auxquelles il a été soumis, toutes les maladies qu'il a éprouvées, toutes les fatigues qu'il a subies et qui ont déversé dans son sang ou sa lymphe les toxines spéciales sécrétées par ses masses musculaires et nerveuses.

Si par l'imagination on remonte ainsi l'histoire d'une race, on peut sans doute se laisser aller à croire que pendant un temps très long tous les événements moyens qui se sont passés dans une génération se sont aussi passés dans l'autre, et que par suite chaque génération peut être dans la série des temps considérée comme une tranche complète, nous voulons dire par là une section dans laquelle tous les phénomènes seraient des eff<ets ayant leurs causes dans le môme temps.

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DYNAMIQUF.

M;iis 011 analysant expressément chacun des phénomènes possibles, on arrive vile à hi conviction que cela n'est pas la vérité totale et que, dans bien des cas, il en est qui répondent à des modifications ac- (juisesdans le passé et ronse/vées,

C*estcela au surplus qui constitue l'hérédité et cela seulement. La théorie des causes actuelles a pour résultat certain de la nier. On ne peut en efl'et donner ce nom spécial à un phénomène aussi général (|ue la répétition des mc^mes ellels sous l'action des mêmes causes.

La théorie chanjçerait singulièrement d'aspect, si englobant la considération totale du temps, elle revenait à dire que tous les phénomènes vitaux ont leur raison d'être dans des actions physiques ou chimiques agissant actuellement ou ayant agi autrefoisy mais en tous cas absolument semblables aux actions que nous connaissons aujourd'hui; et ce serait en somme revenir, en la précisant à l'aide des acquisitions techniques de l'Flmbryologie et de la Morphologie à la vieille doctrine de Lamarck.

On peut la résumer dans les propositions suivantes dont les termes mettent l'idée plus en harmonie avec les données actuelles de la science, sans toutefois la modifier au l'ond.

I. La matière vivante peut s'organiser spontanément aux dépens des corps inertes*. Ceux-ci doivent seulement répondre aux conditions chimiques qui définissent les albuminoïdes et à la condition physique que les uns soient assez fluides pour couler et assez cohérents pour contenir dans des vacuoles* les autres plus fluides qu'euxmêmes.

L'action des forces extérieures et spécialement Yosmose fait par diffusion pénétrer les secondes substances dans les premières.

De la sorte se crée une matière hétérogène, et la réalité de son édification repose actuellement en fait sur les expériences de BùTscHLi relatives aux écumes, et en hypothèse sur l'extension probable de ces expériences à des substances albuminoïdes naturellement synthétisées. Les lieux de la planète et les conditions dans lesquels ces phénomènes pourraient s'accomplir nous sont entièrement inconnus.

IL Étant donnée cette matière hétérogène, qu'aujourd'hui nous appelons protoplasme ou sarcode, tous les facteurs physiques et chimiques du milieu ambiant : électricité, chaleur, lumière, pesanteur, degré de saturation des dissolutions salines..., peuvent en modifiant l'osmose qui est le phénomène essentiel de la vie agir sur les manifestations de celle-ci, accroître la masse de la matière vivante, lui imprimer une forme, etc., etc.

1. Lamarck. Philosophie Zoologique, 2«' édit., Paris, 1873, T. Il, ch. VI.

2. Lamarck attribue au terme cellule le sens que nous donnons aujourd'hui à celui de uacuole, cellule ayant depuis pris en Biologie une signification autrement définie.

LES THÉORIES CRNÉRALKS î)()7

m. La division rellulaire rapide, conséquence aussi des modifications de Tosmose, conduit à Téditication d'organismes Métazoaires dans lesquels la différenciation se produit comme un effet des actions extérieures et de la position des divers éléments par rapport au milieu.

Parmi les diverses manifestations de cette différenciation, les idées de Lamarck portent à considérer surtout celles qui sont relatives h l'apparition d'un système nerveux. A mesure que celui-ci se précise et se perfectionne, il devient comme le réceptacle général des actions du milieu et comme le centre intermédiaire duquel partent les réactions de Tanimal. Il dirige en réponse aux actions du milieu des sécrétions, des mouvements, qui répétés souvent constituent des habitudes.

IV. Une habitude, c'est-à-dire le fonctionnement fréquent de certains organes, tend h les développer de plus en plus, tandis qu'un manque d'usage ordinaire conduit à l'atrophie et à la régression.

De la sorte, par réaction immédiate ou médiate aux actions ambiantes, les formes arrivent à se diversifier et à présenter les aspects que nous voyons aujourd'hui. Nous avons dans les chapitres précédents montré les nombreuses applications de cette conception très objective de l'évolution : elle ne se préoccupe en rien de l'avantage ou du désavantage que peut apporter telle modification; celle-ci est par cela seulement qu'elle est causée.

V. Enfin Lamarck ajoute que les modifications acquises par un long usage se transmettent par V hérédité; mais il ne cherche pas autrement à scruter ce que signifie le terme en question.

Donc au résumé Darwin considère à la fois la caria f ion d'une part Vhérédité de l'autre comme des concepts essentiels, inhérents a la notion d'être vivant. Lamarck cherche à trouver pour la variation une cause dans les forces du milieu et ne retient plus que l'hérédité comme une nécessaire donnée. Nous estimons qu'il est supérieur à Darwin par cela même et par ce qu'il essaie d'éliminer un des deux concepts primordiaux; mais sa doctrine demeure inachevée tant que celui d'hérédité n'est pas réduit. Delage en niant le problème ne l'a pas résolu. Il faudrait pourtant arriver a concevoir l'action des forces extérieures, causes des variations, d'une telle façon que l'hérédité en fût aussi expliquée et en ressortit comme une conséquence nécessaire et logique. Elle ne serait plus alors une inévitable donnée, et tout se ramènerait h l'action des forces extérieures actuelles ou passées. Nous allons exposer dans les pages suivantes comment nous apparaît cette question.

A. Les actions du milieu sont des forces constantes^ . — L'idée

1. HoussAT. Quelques Remarquée sur Icê lois de V Évolution» Bull. Se. de la Fraoce et delà Belgique. T. XXIV, 1892.

d'évolution nous permet de nous représenter l'espèce fixe comme un corps au repos et Tespèce variable comme un corps en mouvement. Ce mouvement est Teffet d*un nombre considérable de forces composées. Nous appelons forces les actions du milieu parce qu*elles déterminent des variations que nous comparons à un mouvement.

Parmi ces actions du milieu les unes peuvent survenir accidentellement, agir une fois et ne pas revenir de longtemps, tel un hiver extrêmement rigoureux. Elles ont pour effet ordinaire de supprimer un grand nombre de vies et ne durent pas en général assez pour imprimer sur les êtres qui persistent des modifications manifestes. Leur effet toutefois n'est pas nul, nous y reviendrons tout à Theure.

D'une façon bien plus générale on peut dire que toute espèce animale vit le plus souvent dans les mêmes conditions. Nous avons en présence deux catégories d'événements : !<> les forces du milieu, c'est-à-dire des quantités données de lumière, d'humidité, de chaleur, des aliments chimiquement définis, etc., 2^ les réactions de l'animal. Chaque série est composée de facteurs variables. La première peut changer suivant les lois cosmiques qui ont réglé les divers régimes de notre planète, c'est-à-dire d'une façon infiniment lente par rapport à la rapidité des variations possibles chez les animaux — ou encore se trouver changée vis-à-vis de l'animal parce que celui-ci est amené peu à peu à modifier ses habitudes. Ces dernières circonstances n'arrivent ni brusquement ni fréquemment. La seconde catégorie, celle des réactions de l'animal, est constituée par des phénomènes infiniment rapides et brefs par rapport aux premiers.

Relativement aux rapports du milieu et des êtres, nous acquérons donc une double notion : 1® la permanence des actions ambiantes, ou la constance, au moins pour une durée très longue, des forces du milieu, 2® la possibilité de changements rares et espacés qui équivalent à la suppression d'une ou de quelques-unes des forces considérées.

B. L'évolution normale est proportionnelle aux carrés des temps. — Les actions disparues laissent des impulsions. — Soit à un certain temps /o une espèce dans laquelle se produit une variation sous l'influence d'une de ses conditions de vie ; par exemple le temps to est celui auquel le genre Talpa prend l'habitude de vivre sous la terre, son œil se réduit. Soit au même temps, e^ le rapport de grandeur de l'œil avec celui qui existait précédemment ou avec celui d'un Mammifère donné.

Au temps tiy le rapport sera devenu Ci. La vitesse moyenne

de l'évolution relative à cet organe pourra être représentée du

e — ~" e temps t^ au temps /, par le rapport -^ -* Or la même cause,

ti /y

l'absence de lumière, agissant à chaque génération comme une force constante, nous pouvons sans autre démonstration écrire

Voilà une hypothèse établie. Elle est vérifiable expérimentalement, puisqu'on peut soumettre par exemple des plantes à un régime donné pendant plusieurs générations et mesurer la marche des transformations résultantes. Un certain nombre de faits pourraient déjà être retenus comme plaidant en faveur de la réalité de cette loi. Par ses statistiques Tarde* nous apprend que de 1830 à 1880 c'est-à-dire en deux générations la criminalité a quadruplé chez les enfants mineurs. De plus, cet accroissement se fait de période en période d'après une progression accélérée^ ce qui explique qu'il est plus fort dans la dernière. Ce n'est pas un phénomène récent, mais un phénomène séculaire dont la raison d'être se trouve dans des causes morales et économiques déjà anciennes et très générales, qui ont agi sur quatre ou cinq générations avant d'agir sur la dernière venue. Ces effets concordent avec la dépopulation des campagnes, la surpopulation des centres industriels, phénomènes qui physiologiquement se traduisent par des intoxications dues à l'alcool, au tabac, aux miasmes dégagés des agglomérations, etc.

Que sera au juste le rapport e? C'est une question de technique, et il s'agira dans chaque cas de voir comment le phénomène est mesurable. Deux catégories d'alternatives peuvent se présenter en fait : ou bien tous les sujets soumis à l'expérience subissent également la même modification, par exemple l'allongement d'un organe : sa longueur originelle étant a, elle prend successivement les valeurs

a, a", etc., dans ce cas, le rapport e est— i— etc.; ou bien une

ce OL

variation résultante n'affecte d'abord qu'un petit nombre des sujets

en expérience, a étant le nombre total : à la première génération,

a sont variés, a", à la deuxième, etc., le rapport e est toujours

-'- etc., représentant une numération d'individus au lieu d'une

comparaison de grandeurs. Cela n'importe qu'eu technique et se résoud pour chaque cas.

C. Les actions de milieu produisent toujours des effets finis. — Le frottement. — Il semble de prime abord que si une action extérieure quelconque est capable d'agir sur un organisme, ainsi que l'expérience le prouve d'une façon péremptoire, et si l'effet croît rapidement avec le nombre des générations comme cela pourrait

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