‹ La forme et la vieChapitre 239 sur 243 · Tarde. Revue Pédagogique · texte numérisé non relu

Tarde. Revue Pédagogique

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être vérifié, la variation devrait toujours aller en croissant d'une façon indéfinie. Or il n'en est rien. Ce point n'a pas encore attiré i\nttention, il ne se présentait pas du reste comme une objection évidente au lamarckisme, tandis que dans notre conception il frappe immédiatement l'esprit. Il est en effet tout à fait remarquable que les variations ne dépassent jamais de certaines limites assez étroites, malgré que la force à laquelle on les peut rapporter dure toujours, aussi énergique que dans les débuts. Pour rappeler l'exemple que nous signalions tout à l'heure, en raison du temps que des générations de Taupes ont passé à l'obscurité leur œil devrait être devenu absolument nul depuis une longue durée. Or cela n'est pas; il est très petit, mais encore visible, et sûrement il ne subit plus maintenant aucune réduction. Pourquoi?

Remarquons que la formule

relative à l'action d'une force constante, aussi bien du reste que la formule

e=zkt

relative à l'action d'une force passagère ne sont établies qu'en ne tenant pas compte du frottement.

Le frottement est une condition difficile à meltre en symboles. Nous savons seulement qu'il a une composante opposée au mouvement, c'est-à-dire que dans les cas biologiques il s'opposerait h la variation.

Or un corps en mouvement éprouve du frottement par cela qu'il prend des contacts continus, ou périodiques, ou intermittents avec d'autres objets sur lesquels la force qui l'anime n'a pas d'action ; et le frottement a d'autant plus d'effet que les contacts sont plus larges.

De même un être vivant, considéré à un moment donné, est un ensemble plus ou moins harmonique d'organes liés les uns aux autres. Si une condition de milieu fait varier l'un de ceux-ci sans ébranler les autres, les relations nécessaires de l'organe modifié avec ceux qui ne le sont pas déterminent un frottement qui tempère et finalement limite la variation.

Par suite, il y a d'autant plus de frottement et d'autant moins de variabilité :

I. Que les organes de l'être considéré sont plus étroitement et plus constamment liés entre eux, c'est-à-dire que cet être est plus différencié déjà ou plus élevé en organisation;

II. Que l'organe sur lequel l'action de milieu s'exerce est plus

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important dans l'animal, c'est-à-dire est en rapport avec un plus grand nombre d'autres.

Ce peu de variabilité des organes importants est la justification dynamique du principe de la subordination des caractères utilisé en Statique et en Cinématique.

Inversement, il y a d'autant plus de variabilité ou d'autant moins de frottement :

I. Que l'organe susceptible de varier est moins important, c'està-dire lié avec moins d'autres ou moins lié avec d'autres;

II. Que la condition de milieu peut intéresser un plus grand nombre de fonctions et par suite d'organes. Tel est le cas du parasitisme qui, portant sur toutes les fonctions de relation et de nutrition, transforme les êtres au point de leur faire perdre même les caractères de leur embranchement.

La notion de frottement n'est pas nouvelle, elle est seulement destinée à remplacer d'une façon évolutionniste et dynamique l'idée très juste de Cuvier qu'il avait uniquement faite statique, et à laquelle il avait attribué une si large place qu'il en concluait à V impossibilité des variations. Nous concluons à leur simple arrêt.

En les ramenant à notre point de vue, combien sont justes ces lignes de Cuvier*. « La vie végétale comme la vie animale est un t cercle continu d'action et de réaction; tout y est à la fois actif et « passif, et la moindre partie jouit d'une portion d'influence sur la « marche générale de l'ensemble. » Et plus loin* : « Tous les organes « d'un même animal forment un système unique, dont toutes les « parties se tiennent, agissent et réagissent les unes sur les autres; € et il ne peut y avoir de modifications dans l'une qui n'en amène € d'analogues dans toutes. *

Lorsque le frottement est suffisant pour arrêter la variation, on dit que l'être est adapté aux conditions du milieu. Lorsque le frottement n'a pas arrêté la variation trop tôt, l'être est devenu bien adapté à son milieu. Dans le cas contraire, il est mal adapté au milieu. Lorsque des êtres sont mal adaptés à un milieu donné, c'est que justement ils n'étaient plus assez plastiques pour être modifiés par ce milieu.

II résulte de là que les changements dont un être est susceptible à partir d'un temps donné sont fonction : 1<> des forces actuelles du milieu, 2» du frottement qui résulte de l'état auquel est déjà parvenu l'être au temps considéré.

Cette vérité connue par une voie différente de celle que nous avons suivie porte beaucoup d'auteurs à envisager des facteurs externes et des facteurs internes. Cela n'est vrai que si l'on fixe le

1. CuTiER. Histoire des Progrès des Sciences Naturellest p. 118. ^» id. id id. p> 147.

temps. Car ce qui parait aujourd'hui facteur interne n'est que la conservation d'un effet amené autrefois par des facteurs externes.

En d'autres termes, au lieu d'opposer la variation et l'hérédité, il convient de se représenter l'hérédité comme la résultante des variations passées : elle s'oppose à la variation actuelle dans la mesure seulement où elle crée un frottement qui limite l'action des forces actuelles.

D. UHérédilé. — Nous allons pouvoir étudier maintenant l'hérédité, non plus comme une nécessaire détermination statique des vivants, mais comme le résultat dynamique des actions extérieures.

Reprenons la comparaison d'une espèce en train de varier avec un corps en mouvement : l'état de l'espèce si la force qui la modifie peut être considérée comme constante est, à chaque instant, donné par la formule

Or on sait que, si la cause constante cesse brusquement d'agir, le mobile n'en continue pas moins sa course d'un mouvement uniforme, c'est-à-dire avec une vitesse constante, et dans cette nouvelle période les étals de l'espèce évoluant ou les espaces parcourus par le mobile seraient donnés par la formule

e = kt.

Ceci nous conduirait donc à croire qu'une espèce soumise à une cause constante de variation réagit et se transforme; puis que, si la cause disparaît^ lévolution commencée continue sa marche^ quoique moins rapidement et dans la mesure où le permet encore, comme nous l'avons dit, l'adaptation ou le frottement.

Si l'adaptation dans une voie donnée rend impossible toute variation ultérieure, alors, mais alors seulement^ l'impulsion laissée par la force disparue s'évanouit à sou tour pour jamais. Ce cas est-il possible ou ne doit-on pas simplement l'éliminer de la spéculation? Faisons-en un examen spécial.

Prenons un être très adapté à de certaines conditions actuelles, un parasite par exemple; il continue à subir l'action d'une force constante, son parasitisme; il ne réagit pas plus qu'il ne l'a déjà fait, parce que l'adaptation est complète : il est au frottement d'arrêt; mais, nous insistons, la force cause est toujours là. Si un cheval tire sur un véhicule dont le frein est bloqué, aucun mouvement ne se produit, la force nécessaire au mouvement n'en est pas moins présente. Donc les êtres actuels très adaptés sont sous l'action de forces actuelles.

Peut-on imaginer la suppression de ces forces? Peut-on imaginer qu'un être très parasite cesse de l'être? Sans doute, et quel résultat

doit-on généralement attendre? La mort. Transportant cette notion aux époques passées, nous sommes amenés h penser que les êtres très adaptés, qui auraient pu arriver jusqu'à nous sans conserver les impulsions de leurs forces passées, n*y sont en réalité pas parvenus parce qu'ils ont été anéantis au moment même de la suppression des forces.

Cette conclusion est-elle absolument exacte? Non, car nous voyons des êtres très parasites dans le jeune âge qui prennent à l'état adulte une libre vie. Maïs observons alors que, s'il n'y a pas mort totale, l'être passe par un stade où il est très compromis et survit uniquement grâce h une restauration métabolique, VoiLi l'exacte catégorie de cas dans lesquels des êtres actuels peuvent ne plus porter l'empreinte de forces disparues, les circonstances définies pour lesquelles la notion d'hérédité s'efface et pour lesquelles s'appliquent intégralement les idées d'Y. Delage sur les facteurs actuels. Il est au reste très remarquable que l'auteur en question soit arrivé à formuler sa théorie après des études techniques portant sur des phénomènes semblables. (Evolution de la Sacculine et des Spongiaires.)

Nous pouvons donc relativement h la suppression d'une force constante ou au changement d'une action de milieu, due soit à ce que le milieu change effectivement soit à ce que l'animal en sort, envisager deux cas.

1® Suppression après adaptation complète. — La force ne laisse aucune impulsion, anéantissement de l'être — ou restauration métabolique — pas d'hérédité. Ce qui est vrai pour un être total l'est aussi pour une quelconque de ses parties ou organes.

2® Suppression avant adaptation complète, — La force disparue laisse une impulsion qui se conserve éternellement. C'est là l'hérédité. Et, comme on le voit, il faut la chercher dans les phénomènes seulement qui ne portent pas trace de métabolies, ou tout au moins éliminer les métabolies quand elles sont légères. C'est justement à quoi tend l'effort de notre Cinématique, qui essaie de trouver dans chaque catégorie de phénomènes morphogéniques importants (apparition du mésoblaste, de l'angioblaste, etc.), celui dans lequel est la métabolie minima afin d'en faire le type et comme le seul point à retenir pour établir les continuités héréditaires.

E. La loi de Fritz Millier, — La notion de forces constantes que nous avons introduites s'applique, on le voit, à des forces physiques capables d'amener des réactions dans les vivants; nous ne parlons pas, bien entendu, de celles qui ne font rien. Ainsi Weismann nous enseigne que certains traumatismes ne sont pas héréditaires, nous comprenons dès lors qu'il n'y a pas à en parler; mais d'autre part Charrin etGLEY nous font voir que certaines intoxi-

Ccitions ont des efTets héréditaîres. Or, dans les idées actuelles, tout fonctionnement d'organes se traduit sur l'organisme par un déversement de toxines, tout usage habituel par une intoxication spéciale habituelle. Donc si Tusagc a fait croître Forgane, il a aussi modifié tout l'organisme, y compris les éléments génitaux, l'a soumis en définitive à une action spéciale de la force constante considérée, action spéciale qui peut, en fait, être héréditaire, ce qui se traduit en théorie par la persistance de Vimpulsion reçue. L. Agassiz* écrit avec raison : « Les générations successwes d'une « plante ou d'un animal ne peuvent avoir, en ce qui concerne leur « origine, aucun rapport de causalité îivec les agents physiques, à a moins que ceux-ci n'aient la faculté de déléguer leur propre acti- « vitéj avec la pleine et entière vertu qu'elle possédait lorsque « cette plante ou cet animal ont été produits pour la première fois. * C'est évidemment de la critique très perspicace, mais elle peut recevoir satisfaction par l'assurance que la délégation d'activité existe et qu'elle se traduit précisément par le changement de la formule

e =>/. I^t* en

e = kt

quand la force cesse d'agir.

Le moyen dont s'effectue la délégation dont parle Agassiz réside, comme nous l'écrivions dès 1892, dans les nécessités biologiques suivantes.

Un être donné est une somme d'éléments anatomiques qui se multiplient de façon h le rendre de plus en plus volumineux. Lorsqu'il a atteint la taille compatible avec son milieu et sa structure, la multiplication de ses éléments s'arrête, sauf en certaines régions qui dès lors se désignent comme génitales, si même des caractères de forme ne préviennent à l'avance du rôle qu'elles ont a jouer plus tard.

Lorsque l'être est adulte, les quelques cellules qui peuvent continuer à se multiplier subissent cette multiplication parfois sans quitter leur place, il se produit alors des bourgeons; le plus souvent elles s'écartent de l'être auquel elles appartiennent pour poursuivre leur multiplication. L'apparition des bourgeons est liée, comme nous l'avons dit dans ce livre, avec le phénomène de l'immobilité; leur différenciation présente, au reste, des rapports manifestes avec la métabolie; ils sont donc à laisser en dehors de l'hérédité nette.

Quant aux éléments génitaux ils peuvent se concevoir d'une part, comme appartenant h l'être qui va se continuer et comme portant,

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