CHAPITRE I
Les Abstractions de la Statique.
Méthodes et Procédés. — Afin d'éviter des confusions fâcheuses, il importe d'abord de rendre au mot méthode son sens exact, si singulièrement déformé par de nombreux techniciens qui remploient à tout propos comme synonyme de procédé. Il est bien incontestable que le fondement de toute connaissance est la donnée sensorielle, et qu'il faut avant tout s'appliquer à percevoir les phénomènes; les différents sens y sont utilisés, l'œil surtout, mais aussi l'oreille, le goût, l'odorat et le toucher. Ne parlons que de Tceil, cela suffira pour nous faire comprendre. Afin de voir les objets, il faut ouvrir les yeux et regarder attentivement; ce n'est pas une méthode, c'est une manière de faire, un procédé. Si l'on est myope ou presbyte, on prend des lunettes appropriées; si l'objet est très petit, on se sert d'une loupe; s'il est plus petit encore, du microscope : procédés évidemment que tout cela.
Si l'objet placé sous le microscope est trop opaque pour être vu, on se sert de certains réactifs connus pour l'éclaircir : procédés — S'il est au contraire trop clair, et par la trop peu distinct de son entourage, on le colore par des moyens variés : procédé. — S'il est trop gros et que l'on désire néanmoins regarder au microscope ses
différentes régions, on le lacère ou on le durcit et on le coupe en tranches infiniment minces; il y a des instruments construits à cet effet et qu'on appelle des microtomes : procédé. — Si l'on veut apercevoir un organe placé à l'intérieur d'un animal, on ouvre celuici avec des ciseaux, avec un couteau ou avec un scalpel, on écarte tout ce qui gène, on dissèque, ou fait de l'anatomie : procédé encore.
Toutes ces manières de faire, tous ces procédés ne sont pas évidemment faciles, ils exigent de l'habileté, une longue pratique et une connaissance étendue des moyens que la physique et la chimie mettent à notre disposition pour accroître la pénétration de nos sens. L'ensemble de tous ces procédés fort dilBciles à bien manier, constitue ce que l'on doit appeler des « techniques » ; et nous venons de parler de la technique des coupes, de la technique des colorations, de la technique anatomique; il y en a d'autres encore, telle que la technique des cultures pures, procédé de la méthode expérimentale. C'est donc bien mal à propos que l'on parle de la méthode des coupes, de la méthode des cultures pures, etc. Ai-je besoin de dire qu'en retirant à ces procédés le nom de méthode, je n'entends contester ni leur importance, ni leur précision, ni leur nécessité, ni leur fécondité, ni, d'une façon générale, aucune de leurs qualités ; celles-ci sont justement assez incontestables pour qu'il n'y ait pas besoin de chercher à les faire valoir par un nom d'emprunt.
Comment alors convient-il d'appliquer expressément le mot méthode? Tout simplement comme il a toujours été appliqué en logique. La méthode de la science consiste à reconnaître dans la construction scientifique la part qui revient au phénomène, et la part qui revient à l'esprit humain dans lequel s'est réfléchi et déformé le phénomène. Elle présuppose évidemment une théorie bien fondée de la connaissance.
On a coutume de distinguer deux aspects dans la méthode, la déduction et l'induction; certains métaphysiciens, faisant à cet égard eux aussi de la Statique, considèrent assez volontiers ces deux aspects comme hautement distincts. A notre avis, il n'en est point ainsi, et ce sont deux termes extrêmes d'une série dans laquelle se rangent toutes les connaissances humaines; dans les unes, l'esprit humain a le plus de part et combine à l'infini des concepts rapidement retirés des phénomènes par une puissante abstraction, (mathématique, physique mathématique); dans les autres, cette part de l'esprit est moindre, et les concepts retirés de phénomènes plus complexes se prêtent moins à de nombreuses combinaisons. En tous les cas, il y a une série continue entre ces deux pôles, et mieux qu'en dissertant nous allons montrer par une étude précise et rigoureuse le fragment de cette série que contiennent les sciences biologiques.
LES ABSTRACTIONS DE LA STATÎQtE 17
Les Abstractions de la Statique, — Une science est d'autant plus loin de l'induction et d'autant plus près de la déduction, qu'elle se hâte plus de faire des abstractions et de plus nombreuses, afin de posséder rapidement des concepts avec lesquels l'esprit construit des lois générales. — C'est une singulière illusion, en effet, que de parler de la recherche des lois générales comme si ces lois existaient en dehors de nous. Or la Statique est d'abord la plus abstraite des façons dont puissent être étudiés et connus les phénomènes naturels : nous ferons voir successivement quelles sont ces abstractions, quelle est leur nature et quel en est le degré. La première abstraction de la Statique est :
L'Isolement des Vivants dans le Cosmos, — La façon la plus caractérisée d'isoler les vivants dans le Cosmos est d'affirmer en eux l'existence d'un principe particulier, spécial, ayant une existence objective et que l'on nomme le principe vital ou la force vitale. L'expression a disparu du vocabulaire, mais l'idée est loin de l'avoir suivie; elle persiste dans la science contemporaine. Elle peut au reste persister à la condition que nous y reconnaissions bien une façon de simplifier la réalité et d'en prendre un premier aperçu qu'une étude plus approfondie doit modifier et étendre.
Elle se manifeste dans ce programme de l'histoire naturelle qui, d'après l'exposé de Cuvier*, a pour objet c d'employer les lois c générales de la mécanique, de la physique et de la chimie, à « l'explication des phénomènes particuliers que manifestent les c divers corps de la nature » et qui, en ce qui regarde les vivants, doit raconter et expliquer c les formes extérieures et intérieures des « végétaux et des animaux, leurs propriétés, les mouvements qui « constituent les fonctions de leur vie, leur action mutuelle pour « maintenir l'ordre et l'harmonie à la surface du globe. » Il semble d'après cette phrase que Cuvier trace un programme très large. Mais considérons bien que d'abord l'harmonie à la surface du globe n'est que l'harmonie entre les vivants^ résultat de l'action mutuelle des animaux et des végétaux les uns sur les autres. Et, en outre, pour ce qui est d'expliquer la forme extérieure et intérieure des animaux, Cuvier parait avoir trop laissé courir sa plume sous l'influence d*une inspiration facile; sa vraie pensée, celle qui est le principe de son œuvre entière, la vraie pensée statique est que c dans les c corps vivants il faut recevoir comme des données indispensables c la forme générale de l'ensemble, et les moindres détails des c formes des parties : rien n'en explique l'origine. » * c La forme
1. Cuvier. Histoire des Progrès des Sciences naturelles {\1S9~\B30), BruxeUes, 1838, T. I«S p. 67.