‹ La Fortune des d'OrléansChapitre 18 sur 46 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Tout indique qu'en prenant le parti d'en finir sur l'affaire du testament, le duc de Bourbon, réduit à ces moyens qui sont la ressource suprême des caractères faibles, n'avait eu en vue que d'obtenir une trêve aux obsessions qui faisaient le tourment de sa vie et de gagner un peu de temps pour combiner des dispositions tendant à secouer un joug devenu trop pesant. Dans ses rapports avec ceux de ses officiers et de ses serviteurs qui étaient en possession de sa confiance, il avait été, à différentes reprises, plus ou moins explicitement question de projets, de préparatifs, supposant celte intention.

Mais la surAcillance des intéressés n'était pas facile à tromper ; le réseau d'espionnage, qui se resserrait chaque jour, n'avait pas manqué de saisir et de retenir quelques bruits, quelques indices, qui, en excitant de vives alarmes, avaient fait sentir la nécessité de rétrécir de plus en plus les conditions de la tutelle depuis longtemps établie. On ne laissait plus au prince la moindre liberté ; toutes ses démarches étaient épiées ; ses lettres étaient lues ; ses ordres étaient contrôlés, discutés et souvent révoqués.

Lui, semblait avoir renoncé à toute résistance ouverte, content peut-être de préparer mystérieusement et un peu sournoisement, tout en l'ajournant, le coup de son affranchissement définitif.

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Les choses allèrent ainsi pendant quelques mois encore.

Le duc d'Orléans avait bien soin de ne pas laisser périmer le droit, si laborieusement conquis, d'accès dans l'intérieur de son bon oncle.

Le 25 juillet 1830, il y avait spectacle à Saint-Leu. Tous les d'Orléans y assistaient. « En partant, i\L le duc d'Orléans rappela qu'on recevrait à Neuilly le mercredi suivant pour la dernière fois. Le lundi d'après, — ajouta-t-il, — la séance royale, et ensuite nous partirons pour le château d'Eu pour faire prendre les bains de mer à nos enfants (1). »

C'était le jour des fameuses ordonnances.

On sait que le secret de cette espèce de coup d'État fut gardé entre le roi Charles X et ses ministres plus strictement que ne le sont d'ordinaire les secrets de ce genre.

Il est cependant bien difficile de croire qu'aucun a\is n'en eût filtré jusqu'aux oreilles de Louis-Philippe et de ceux qui, a^ec lui et pour lui, poursuivaient depuis la rentrée des Bourbons, cette patiente et hypocrite conspiration qu'eux-mêmes ont appelée « la comédie de quinze ans » (2). Et l'on peut, avec une quasi-certitude, conjecturer que la coïncidence de cet événement et de la présence des d'Orléans à la représentation de Saint-Leu fut moins l'effet du hasard que d'une combinaison arrangée avec la dame et maîtresse du logis, pour fournir au premier prince du sang un alibi aussi complet et aussi innocent que possible aux yeux de tous les partis (3).

(1) Général Lambot, Trois ans au Palais-Bourbon, p. 74.

(2) Le baron de Vitrollcs a raconté que, pendant cette fête de Saint-Leu, le duc d'Orléans le prit plusieurs fois à part pour lintenoger. « Que peuvent-ils vouloir? — lui disait-il. Que prctendent-ils faire ? Ah ! mon Dieu, que nous rcservontils?

(3) M. de Conny assure que, le 30, Charles X croyait en-

L'heure était venue où celte comédie de quinze ans allait avoir son dénouement, où les acteurs allaient avoir à déposer leurs masques et à prendre des attitudes nouvelles. Le rôle de Louis-Philippe était, — il faut l'avouer, — le plus difficile à tenir.

La publication des ordonnances, — c'est un fait historiquement incontestable, — n'avait pas causé une émotion bien sensible dans le public.

Ce fut dans quelques cénacles, où l'on se tenait dès longtemps embusqué à l'affût d'une occasion, qu'on résolut de ne pas laisser passer celle qui s'offrait pour renverser le trône, dont le bail viager consenti à Louis XVIII était expiré depuis près de six ans. Il fallut plus de vingt-quatre heures pour mettre en œuvre les moyens d'agitation, préparés pourtant de longue main. Ce ne fut que le 27 juillet, dans la soirée, qu'une bande, lancée du Palais-Royal, promena un drapeau tricolore et donna le signal de l'émeute. Les affidés du duc d'Orléans, ses propres aides de camp, étaient entrés aussitôt en action poui débaucher les troupes.

Lui, cependant, ne paraissait nulle part.

Sa place de parent et de sujet fidèle était à Saint- Cloud, auprès du roi ; sa place de chef de conspirateur était au milieu de ceux qui travaillaient et se compromettaient pour lui. Il n'était ni à l'une ni à l'autre place.

Dévoré d"impatiences ambitieuses et secoué d'insurmontables terreurs, il restait, pendant que sa fortune se decidp.it dans le sang, peureusement terré dans le bois du Raincy ou tapi dans un pavillon de Neuillv.

core le duc d'Orléans à Saint-Leu, chez le duc de Bourbon. {De Vavenir de la France, 2' édition, p. 32). — Il doit se tromper, car Charles X avait vu M. de Choulot le 29 ou le 30 ; — ou bien le roi jugeait à propos de feindre celte croyance.

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Charles X pouvait, — devait forcer le duc d'Orléans à opter entre son devoir de prince de sang et Fémcute. Des royalistes, des généraux réclamaient qu'il fût mandé à Saint-Cloud ; des ministres étrangers faisaient porter au roi des avis dans le même sens. Charles X défendit « qu'on troublât le repos de ton bon cousin. d'Orléans ». Il n'était pas assez aveugle pour ne pas voir que la répression de l'émeute tenait à ce seul, et facile, et bien doux coup d'autorité. S'il s'y est refusé, c'est très évidemment que, jiour des raisons connues de lui, i\ ne pouvait pas le frapper.

Lui, le bon cousin, fort du gage qu'il avait contre ses aînés, se préoccupait uniquement de l'attitude la moins vilaine à prendre pour accomplir sa trahison.

Tout ce que son génie de fourbe lui avait inspiré était de faire le mort, laissant à sa sœur le soin de répondre de lui à ses complices, en prenant ellemême des allures de petite Grande-Mademoiselle ; et à sa femme le soin de répondre de lui aux royalistes naïfs, en répétant au milieu d'hypocrites pleurnicheries : « C'est le plus honnête homme du royaume. »

Le plus honnête homme du royaimie, inquiet, malgré tout, de se voir à Neuilly, sous la main des troupes royales, inquiet plus sérieusement de voir que l'émeute s'aggravait sans qu'il fût question de lui dans le public, avait imaginé, le 30 juillet, de faire colporter dans Paris, dès le lever du soleil, une note signalant les dangers auxquels il voulait qu'on le crût exposé, suggérant l'idée de lui offrir la couronne et indiquant les moyens de faire violence à « ses scrupules de famille ou de délicatesse » (1).

(1) Voir celte note — Append. n° 7.

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Puis, comprenant qu'une plus longue hésitation finirait par compromettre ses chances, il s'était enfin décidé à venir à Paris. Son entrée n'avait ressemblé en rien à celle d'Henri lY : il s'y était introduit subrepticement, piteusement, dans l'ombre, à la façon d'un renard dans une volière. A onze heures du soir, sous un déguisement et sous un faux nom, il s'était glissé à travers les barricades et les postes de garde nationale et était venu se blottir dans une mansarde de son Palais-Royal.

Là, le plus honnête homme du royaume avait joué, le lendemain 31, devant les envoyés du roi, la comédie du loyalisme le plus pur et du dé\"ouement à toute épreuve. S'il était à Paris, — protestait-il au duc de Mortemart, — c'était dans l'unique et louable intention de maîtriser l'anarchie. Et, d'un ton pénétré, il s'écriait : « Xon ! non ! je me ferai tuer plutôt que d'accepter la couronne (1). » Quelques minutes, oui, quelques minutes après, il jouait auprès de Berard et des républicains, une autre comédie, celle de roi malgré lui et de roi citoyen. Et de peur que cette couronne devant laquelle il devait se faire tuer ne lui échappât, il répétait, d'instant en instant : « Surtout Messieurs, pas de régence. »

(1) Le duc de Valmy affirme q^u'il avait même remis à M. de Mortemart cette lettre : « M. de (Mortemart) dira à Votre Majesté comment l'on m'a amené ici par force. Jïgnore jusqu"à quel point ces gens-ci pourront user de violence à mon égard ; mais si, dans cet affreux désordre, il arrivait que l'on m'impos.ât un litre auquel je n'ai jamais aspiré, que Votre Majesté soit bien persuadée que je n'envierais toute espèce de pouvoir que temporairement et dans le seul intérêt de notre Maison. J'en prends ici l'engagement formel envers \'otre Majesté. Ma famille partage mes sentiments à cet égard. » — .Signé ■< Fidelle sujet ». — Cette lettre, — ajoute .\t. de Valmy, — fut redemandée par lui avant d'avoir été remise au roi. (De la [orce du droit et du droit de la force, p. 158.)

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Puis il se faisait conduire à l'Hôtel de Ville et se montrait mélodramatiquement enveloppé avec le bon compère Lafayettc dans les plis d'un drapeau tricolore.

A Cavaignac qui résistait à cet escamotage de la République et lui disait : « Vous oubliez donc que mon père était de la Convention », il répondait : « Le mien aussi, Monsieur, et je n'ai jamais connu d'homme plus respectable. »

Le P'' août, Charles X, qui avait déjà retiré les ordonnances, s'était décidé à une nouvelle concession et a^■ait nommé le duc d'Orléans lieutenant général du royaume. A l'avis de cette nomination royale, celui-ci avait répondu en envoyant le 2, son aide de camp, le colonel Berthois, annoncer au roi sa nomination de lieutenant général par les Chambres. Mais en même temi)s, pour rassurer le roi sur ses intentions, il lui envoyait par écrit de nouvelles protestations de fidélité et de dévouement. Et comme il fallait aussi rassurer les ennemis des Bourbons, le plus honnête homme du royaume leur disait : « Oh ! vous savez ce que sont les haines de famille. Eh bien ! celle qui divise la branche aînée et la branche cadette des Bourbons ne date pas d'hier. Elle remonte à Philippe, frère de Louis XIV. »

Le même jour, le général Latour-Foissac lui avait apporté l'acte d'abdication de Charles X et du duc d'Angoulême en faveur du duc de Bordeaux. C'était certes une solution qui le dispensait de se faire tuer plutôt que d'accepter la couronne ; il se trouvait même dans son entourage quelques personnes qui poussaient à ce qu'elle fût admise, signalant le péril de changer l'ordre de succession établi (1). Le plus honnête homme du royaume la

(1) S'il faut en croire Semonville, Talli'yrand aurait insistr;

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rejetait énergiquement. « Henri V n'aurait qu'à avoir la colique, je passerais partout pour un empoisonneur. » Cette considération forçait bien évidemment son honnêteté à préférer immédiatement le rôle d'usurpateur.

Le lendemain 3 août, cette même honnêteté le déterminait à donner connaissance aux Chambres du susdit acte d'abdication en omettant d'annoncer que les renonciations du roi et du dauphin étaient faites en faveur d'Henri V.

Aussitôt après, il signait l'ordre d'expulsion du roi et de sa famille.

Ainsi le trône se trouvait libre et les degrés en étaient déblayés.

Toutefois, avant d'y monter, l'homme d'affaires avisé qui dominait dans ce prince, avait une précaution à prendre. Pour éluder cette belle loi de la monarchie qui liait les intérêts du monarque à ceux de la nation en faisant tomber le domaine du roi dans celui de l'État, il faisait une vente simulée de

en faveur d'une combinaison consistant à proclamer le duc de Bordeaux, en fixant sa majorité à 25 ans, ce qui assurait à Louis-Philippe quinze ans de gouvernement sous le titre de lieutenant général. Et la duchesse d'Orléans aurait « corroboré de considérations de sentiments les raisons politiques de Talleyrand et suijplié son époux de ne pas rama.sser une couronne tachée de sang et de boue ». {Mém. inédits de Semonville, cités par lîillault de Gérainville).

Si Ion y réfléchit, il n'y a rien là de trop invraisemblable. Au moment de porter un coup iri'émédiable au dernier principe d'autorité, le vieil homme d'État a pu, dans un accès tardif de quasi-honnêteté politique, songer à un moyen terme qui n'annulait pas les résultats essentiels dont il avait, pendant toute sa carrière, poursuivi l'accomplissement. Quant à Marie-Amélie, son attitude en cette circonstance ne marque certainement qu'un excès de zèle à soutenir jusqu'au bout le rôle qu'on lui avait distribué dans cette comédie ; car on ne saurait oublier avec quelle énergie hypocrite elle résista aux instances pressantes de Chateaubriand en faveur de cette même combinaison.

ses biens à ses enfants : c'était acte entaché de nullité. Le plus honnête homme du royaume inaugurait son avènement par une magistrale coquinerie à triple effet : il violait la loi ; il frustrait le domaine ; et il fraudait le fisc d'un droit à percevoir, de quinze cent mille francs.

Libre alors de ce souci paternel, il avait accepté, le lendemain 7 août, le décret des 221, attribuant à Louis-Philippe d'Orléans le titre de roi des Français, et le 9 août, aAait été proclamé en cette qualité par les deux Chambres réunies.

Pendant ce temps, le vieux roi s'acheminait vers l'exil, escorté et surveillé par les commissaires de son bon et loyal cousin (1).

Le 16, il s'était embarqué à Cherbourg sur un bâtiment, le Great-Biitain, frété spécialement et commandé par Dumont-d'Urville. « Un brick, commandé par le capitaine Thibaut, avait reçu l'ordre d'escorter le Great-Britain et de le couler bas pour peu que Charles X eût essayé de parler en maître (2). « Dernière attention qui couronne dignement la série et qui donne tout son prix à ce touchant épanchement du plus honnête homme du royaume écrivant à son Ministre de l'Intérieur, à la nouvelle du départ ef-

(1) Ici encore l'honnêteté particulière à Louis-Philippe se manifestait. Odilon Barrot raconte que le lieutenant général le pria de se rendre auprès de Charles X, qui, « sur le poinl de quitter la France, lui avait écrit pour lui demander des sauvegardes ». H accepte cette mission et se rend à Rambouillet, où Charles X lui déclare « qu'il n'a point demandé de sauvegardes et qu'il n'en a pas besoin ».

(2) Louis Blanc, Hist. de dix ans, t. I, p. 494. — On sait que Louis Blanc fut particulièrement renseigné sur les faits de 1S30, par les hommes politiques de la gauche qui y avaient pris part. Cette affirmation, publiée par lui sous le règne de Louis-Philippe, ne donna lieu ni h des poursuites, ni même à un démenti. — Le marquis de Villeneuve, dans ses Mémoires, relate des paroles de la duchesse dWngoulême qui font allusion très clairement à cet ordre.

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fectué : « Enfin, voici des dépêches de nos commissaires qui me soulagent le cœur ! »

Ce très rapide exposé rappelant la conduite de Louis-Philippe dans la révolution de 1830 n'est point un hors-d'œuvre dans ce récit. Il était nécessaire parce qu'il représente dans le dossier le complément de ce qu'on appelle les notes de moralité, mais surtout parce que les agissements qui ont fait du fidèle et loyal cousin le successeur de Charles X se lient étroitement à ceux qui ont fait du bon et tendre neveu l'héritier du duc de Bourbon.

Les soucis d'ambition ne pouvaient, chez Louis- Philippe, étouffer les soucis de cupidité. S'il y eût eu incompatibilité absolue, il est à croire que ces derniers l'eussent emporté ; mais une aussi cruelle alternative lui fut épargnée. La faculté acquisitive était chez lui si dé\eloppée naturellement et si merveilleusement exercée, que le fonctionnement s'en continuait, imperturbable et sûr, alors que celui des autres facultés subissait quelque dérangement des oscillations politiques.

Pendant ces jours de troubles, d'hésitations, de terreurs, le soin des intérêts qui couvaient sous l'aile de « l'ange gardien » ne fut pas négligé un seul instant.

Le 28 juillet, qui fut le premier jour de l'émeute, il se trouva, comme par hasard, que l'intéressante baronne et l'agent ordinaire de ses relations avec les d'Orléans, le général Lambot, étaient à Paris. Il convenait que, par leurs soins, le duc de Bourbon fût informé de la situation ; et d'autre part, il était utile que cette information fût estampillée par qui de droit. Ce fut encore comme par hasard que le mot d'ordre fut pris au passage.

« Je ne pouvais, dans d'aussi graves circonstances, — dit le général Lambot, — différer de me rendre à

mon poste auprès du prince. Passant par le pont de Neuilly, comme la route la plus sûre, je me décidai à m'arrêter au château... »

Le duc d'Orléans « était dans le parc... », M. Lambot ne put le voir ; mais il fut reçu par la duchesse, qui avait sa leçon faite pour les conseils à lui donner. « Vous direz à M. le duc de Bourbon que depuis deux jours, nous sommes ici dans la consternation. Au milieu des affreux événements qui se passent à Paris, on ne nous a rien fait dire de Saint-Cloud et nous restons chez nous à pleurer et à gémir. Diteslui cela, dites-lui aussi quil reste chez lui et qu'il ne s'expose pas. »

Puisque les d'Orléans restaient chez eux à pleurer et à gémir et que le chef de cette famille, premier prince du sang, se tenait caché comme un poltron, ou plutôt comme un traître, il eût été évidemment du plus fâcheux effet qu'un autre prince du sang, son cadet par le rang, mais son doyen par l'âge, vînt, en se montrant auprès du roi, faire mieux ressortir la honte et la félonie de son absence.

Mais il n'était pas facile de faire agréer un pareil conseil au vieil ad\ ersaire de la Révolution, qui sentait se réveiller en lui toutes ses ardeurs de gentilhomme et de soldat ; il n'était pas facile de le retenir loin du poste qui, pour lui, était celui du devoir, de l'honneur et de l'affection. Le château de Saint-Leu fut le théâtre de luttes sourdes mais violentes, dont le caractère et la forme sont clairement indiquées par les indiscrétions très atténuées du général Lambot et de quelques autres.

« Le ^■endredi 30, M. de Choulot fut envoyé à Saint-Cloud ; il devait y arriver incognito et savoir ce qui s'y passait. Il revint dans la soirée et rendit compte au prince, qui avait fait appeler Madame de Feuchères pour être présente à ce rapport. Il pa-

raîtrait (d'après ce qu'a dit celte dame depuis), que M. de Choulot aurait outrepassé ses instructions en s'abouchant avec les généraux de Coëtlosquet et de Champagny et qu'il s'éleva à ce sujet une discussion des plus vives entre lui et Mme de Feuchères. M. de Choulot aurait été d'opinion que le prince se rendît auprès du roi et aurait même fini par lui dire que sa place était à Saint-Cloud. Le prince, déjà accablé de chagrins, soujlrait beaucoup de cette scène, dont je n'eus aucune connaissance dans le moment et que je rapporte comme la baronne me Va racontée. Dans le courant de celte journée, le prince avait paru souvent inquiet de ne pas recevoir de nouvelles, et MM. de Préjean et de Belzunce lui avaient plusieurs fois offert d'aller à Neuilly pour en chercher, mais il n'avait rien répondu à leurs propositions (1). »

Tout cela est raconté par le général, « comme la baronne le lui a raconté » et comme il est obligé de le raconter lui-même pour expliquer ses démarches et celles de la baronne.

M. de Choulot rapporte les faits tout autrement. Voici quelles instructions il déclare avoir reçues du duc de Bourbon : « Vous direz au roi que f attends ses ordres (2) ; que /e puis me [aire tuer s'il le (aut... Il faut que le roi sache où trouver les siens ; c'est à nous de donner Vexemple. Malgré mon âge, la fatigue ne m'est rien, diles-le bien au roi ; s'il en doute, parlez-lui de ma dernière chasse : huit heures à cheval. » Le rapport qu'il fit à son retour fut qu'il avait trouvé le roi résigné à son sort. Il ajoute :

(1) Trois ans au Palais-Iiourbon, p. 77.

(2) Il paraît que précédemment. Charles X avait écrit au duc de Bourbon, pour le mander auprès de lui ; mais la lettre avait été interceitée et supprimée par les soins du futur roi des Français.

« J'avais appris en rentrant au château qu'on avait envoyé secrètement à Neuilly (1). »

Le lendemain samedi, dans la matinée, secrètement avertis sans aucun doute que le duc d'Orléans était parti pour se faire proclamer lieutenant général à Paris, la baronne et son fidèle Lambot avaient eu à aller prendre de nouvelles instructions. La baronne était partie de bonne heure « pour Paris » et le général s'était fait « donner l'ordre d'aller à Neuilly ».

Le récit de celte visite ne manque pas d'intérêt :

« A mon arrivée à Neuilly, on me dit que M. le duc d'Orléans était parti pour Paris, que je ne pouvais pas voir Mme la duchesse, qui était très souffrante, mais que je serais introduit auprès de Mlle d'Orléans. Elle me confirma le départ de son frère pour Paris et me dit que dans une crise aussi terrible, il s'était sacrai fié pour le salut de la France. Elle répéta plusieurs fois : « Mon frère est un honnête homme; il se sacrifie (2). »

Après cette déclaration sublime, Mlle d'Orléans engagea le général à aller au Palais-Royal, où son frère le recevrait avec plaisir. Le général assure qu'il n'alla que « jusqu'aux abords du Palais- Royal » ; il ne pouvait, lui, officier du duc de Bourbon, se laisser voir saluant le nouveau lieutenant général. Mais il revint le lendemain, P"" août, chargé, — prétend-il, — de lui porter les compliments de son maître.

Si cet ordre lui fut donné, ce fut évidemment parce que le vieux duc, complètement éclairé par les der-

(J) Quelques pages sur Mgr le duc de Bourbon. — On verra plus loin que le message secret avait été en effet envoyé à Neuilly.

(2) Trois ans au Palais-Bourbon, p. 78.

niers événements sur l'esprit et les sentiments de tous ceux qui l'entouraient, avait pris le parti, assez conforme à son caractère, de répondre évasivement aux propositions insidieuses : comme pour l'affaire du testament, il cédait en apparence pour se ménager le temps et les moyens d'un affranchissement définitif.

Ce qui prouve qu'il n'entendait céder que devant les orages domestiques, c'est la réponse qu'il fît deux jours après à M. de Choulot. Des bandes armées s'étant présentées à Chantilly pour abattre les armes des Condé, M. de Choulot avait annoncé qu'il résisterait. Mais les notables étant venus le supplier de no pas compromettre la sûreté de la ville, il avait, sur leurs instances, expédié un courrier à Saint- Leu pour demander au prince ses intentions.

« Quatre heures après, — dit M. de Choulot, — je recevais cette réponse laconique :

« Qu'on brûle le château, si vous ne pouvez l'empêcher ; mais ne laissez pas souiller mes armes (1). »

Il réglait sa conduite d'après un plan désormais arrêté : ce n'était plus à un déplacement momentané, mais à un nouvel exil qu'il s'était résolu. Deux personnes étaient dans sa confidence : M. de Choulot et le valet de chambre, Manoury.

j\I. de Choulot lui avait proposé de se retirer en Angleterre. « Non — avait répondu le duc, — j'ai des raisons pour ne pas retourner en Angleterre. M. le duc d'Orléans m'a fait proposer des passeports ; je sais qu'on a fait préparer secrètement des relais et une \oiture à Moisselles pour me conduire à Calais ; mais, quand /e partirai, /e veux qu'on ignore la route que je prendrai ; le lieu de ma retraite m'est indifférent, pour^ u que ce ne soit pas en

(1) Quelques pages sur Mgr le duc de Bourbon, p. 13.

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Angleterre. Retournez à Chantilly, tenez-vous prêt, je vous ferai prévenir (1). »

Il se rendait bien compte des dangers qui l'entouraient et sentait si bien la condition du secret nécessaire à ses chances de salut^ que, même aux confidents de ses projets, il ne disait pas tout.

En réalité, le lieu de sa retraite était choisi : c'était Rome. Un écrivain particulièrement bien informé sur tout ce qui touche à cette affaire, donne sur ce point des détails précis : « Le cardinal Albani, secrétaire d'Etat de Pie VIII, avait été sondé. Par ordre du Souverain Pontife, il avait promis au duc de Rourbon une hospitalité digne de l'Église et d'un Condé. Toutes les mesures furent prises en conséquence. Les fonds nécessaires à un premier établissement étaient faits ; il ne restait plus qu'à fixer le jour et l'heure de la délivrance. La liberté reconquise devait être l'annulation immédiate du testament et le prix de la vente de tous les biens de la Maison de Condé offert aux Rourbons (2). »

Mais l'espionnage autour du malheureux prince était organisé de telle sorte que rien n'}^ pût échapper. Pour tromper cette surveillance, il aurait fallu une force de caractère que le duc n'avait pas. Il aurait fallu ne pas laisser voir ses préoccupations, ne pas fondre en larmes au seul nom de Charles X, ne pas répéter à propos de la famille condamnée à

(1) La double déclaration du duc que le duc d'Orléans lui a fait proposer des passeports pour l'Angleterre et qu'il est résolu à ne pas aller en Angleterre est remarquable.

(2) Crétineau-Joly, Histoire de Louis-Philippe d'Orléans et de VOrléanisme, t. I, p. 51(i. — Crétineau-Joly fut sur toutes ces circonstances parfaitement renseigné. On sait qu'il eut des facilités particulières pour consulter les archives et les bureaux du Vatican.

l'exil : « Que vont-ils devenir ? Que va devenir cet enfant là (1) ? »

Cet enfant-là, les bénéficiaires du testament extorqué savaient bien que c'était le parent préféré, l'héritier de prédilection.

Il aurait fallu surtout une chose impossible ; il aurait fallu n'être pas obligé de marquer la défiance et la désalfeclion par la suppression de privautés qui aAaient pris la force d'habitudes, par le soin de ne plus ouvrir ses lettres en présence de la favorite, par la précaution de lui dissimuler ce qu'il avait à dire ou à écrire.

L'intrigante audacieuse avait essayé de forcer cette consigne tacite. Un jour, entrant à l'improviste dans la chambre du duc, elle l'avait surpris écrivant, au milieu de nombreux papiers : « Eh quoi ! Monseigneur, travailler de si grand matin ! » avaitelle dit d'un ton câlin. Le duc avait répondu évasivement, en ramassant soigneusement ses papiers.

Plus inquiète que jamais, elle rôde, elle épie, elle interroge.

Le duc dit à Manoury : « Elle est fine, elle cherche à vous tirer les vers du nez. Prenez bien garde de laisser deviner mes projets. »

Ils n'étaient pas difficiles à deviner (2). Le général Lambot <( prévoyait, — déclare-t-il, — que le duc de Bourbon prendrait bientôt le parti de quitter la France ».

On voulut sa\'oir exactement à quoi s'en tenir. Le général Lambot, qui était, et dans tous les sens du mot, l'homme de Mme de Feuchères. se chargea de pousser une reconnaissance jusque dans les postes avancés. Voici ce qu'il raconte :

(1) Déposition de M. de Belzunce à Paris.

(2) Le duc avait décidé de se défaire de ses écuries ; une vente de cent ctievaux était publiquement annoncée.

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« Le mardi 3 août, je me rendis cliez M. le baron de Rolhscliild, pour le prier de se charger de faire passer en Angleterre une partie de ma modique fortune, afin de n'être pas à charge à notre excellent prince en pays étranger, s'il prenait le parti de s'éloigner de France. Après avoir terminé mon affaire particulière, M. de Rothschild, allant au-devanl de mes pensées, me pria d'assurer le prince de son dévouement et de son respect et de lui offrir les services de sa maison de banque, dont il suppliait Son Altesse d'user aussi largement qu'elle le jugerait à propos. En remerciant M. de Rothschild au nom du prince, je lui répondis qu'une affaire de ce genre était dans le ressort de l'administration de la maison de Monseigneur, que j'en parlerais de suite à l'intendant général et que j'engagerais M. de Surval à venir en conférer avec lui ; ce qui eut lieu. Je fis part à Monseigneur de ce que j'avais été faire chez M. de Rothschild et de tout ce qui s'était passé entre nous. Je ne pouvais pas assurément pénétrer ses pensées secrètes, mais favais comme une intime persuasion qu'il était impossible quil pût rester au milieu de pareils événements. Je pris donc la liberté, dans ce même entretien, de lui représenter qu'il avait depuis longtemps besoin de prendre les eaux et que, puisqu'il ne pouvait plus chasser, il me semblait qu'il ferait bien d'aller aux eaux d'Aix-la-Chapelle. Le prince ne me répondit que vaguement, me chargea de faire ses remerciements à M. de Rothschild, et je n'ai pas appris qu'il ait donné suite à ses offres (1). »

La démarche eût été d'un zèle vraiment excessif de la part d'un premier aide de camp, mais elle était bien dans le rôle de l'homme dévoué à Madame de

(1) Trois ans au Palais-Bourbon, p. 79-80.

Feuchères. Comme moyen de s'enquérir si une provision importante avait déjà été prise, de s'arranger pour être informé si elle était prise postérieurement, le prétexte de dispositions particulières était bien trouvé ; l'habileté de parler de l'Angleterre à M. de Rothschild, et d'Aix-la-Chapelle au prince, pour pénétrer le secret de la destination projetée, était aussi assez ingénieuse. Le tout forme une combinaison qui ferait honneur aux capacités diplomatiques de ce militaire, si on pouvait la croire de lui, ce qui est bien difficile, car on voit que l'exécution n'a pas répondu à la conception, et que le résultat se réduisit à des réponses vagues.

L'esprit fertile en ressources du duc d'Orléans se signala en cette circonstance. Puisque ses affîdés ne parvenaient pas à arracher au duc de Bourbon une réponse précise sur ses projets, il imagina d'exploiter au moins son silence et d'en prendre acte comme d'un engagement à rester en France. On fit paraître dans le Moniteur du 4 août, la note suivante :

M. le duc de Bourbon, prince de Condé, a déclaré aux personnes de sa maison et aux autorités locales qu'il ne quitterait point sa résidence. Il a souscrit pour les blessés et les veuves des journées de juillet une somme de 6.000 francs.

C'était, il faut l'avouer, un peu puéril, et l'on ne pouvait certainement se flatter qu'une pareille note ftlt d'un effet quelconque sur les déterminations du duc de Bourbon. Aussi faisait-on agir tous ceux qui l'entouraient pour le pousser à reconnaître le nouvel état de choses. Pendant tous les jours qui suivirent, le château de Saint-Leu fut agité par des discussions dont plusieurs témoins ont déposé plus tard. Il y en eut pour faire prendre aux officiers et aux serviteurs de la maison la cocarde tricolore. Il y en eut aussi pour déterminer le prince à laisser garnir son

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habit de rubans tricolores ; celles-là furent très vives et le général Lambot y prit une part très active, car il a éprou\é le besoin d'expliquer et d'atténuer l'attitude qu'on lui avait vu prendre en cette circonstance.

Le lendemain du jour où le duc d'Orléans, lieutenant général du royaume, avait accepté le titre de roi des Français, le 8 août, à onze heures du soir, M. de La Rochefoucauld, aide de camp du nouveau roi, se présenta à Saint-Leu. Il était porteur de la lettre suivante :

C'est demain, Monsieur, que les Chambres se réunissent pour recevoir le serment que je dois prononcer. Il me serait bien agréable de vous y voir occuper la place qui vous appartient près de moi; mais ie n'ignore pas que votre santé ne me permet pas de l'espérer.

Nous savons à quoi nous en tenir sur l'état de la santé du duc de Bourbon, qui avait pris soin de faire savoir à Charles X qu'il était capable de rester huit heures à cheval. Louis-Philippe ne le croyait donc nullement malade ; mais bien sûr de l'accueil que recevrait son invitation, il avait pris soin d'indiquer le prétexte dont il voulait que fût enveloppé le refus.

Le duc de Bourbon accepta le prétexte. Une demiheure après, il remettait à l'aide de camp la dépêche sui\anle :

Saint-Leu, ce dimanche 8 août 1830.

J'aurais fait tous mes efforts, Monsieur, pour vous accompagner demain aux Chambres, si j'en avais eu la possibilité ; mais l'état de ma santé m'empêche absolument de remplir mes intentions à cet égard.

Agréez, Monsieur, avec votre amabilité accoutumée, tous mes regrets, comme l'assurance de l'amitié bien tendre et bien sincère que je vous ai vouée pour la vie.

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