CHAPITRE X
Par les arrêts de justice les héritiers naturels étaient entièrement dépouillés, et les assassins ainsi que leurs complices étaient assurés de toute impunité et mis en possession définitive et inattaquable du fruit de leurs crimes et de leur ignominie.
Mais l'opinion publique, qui avait suivi tous les débats de cette affaire, se refusa obstinément à ratifier les arrêts de justice. Et certes, pour consacrei le jugement de l'opinion publique, le tribunal de l'histoire n'a pas besoin d'autres preuves que de celles ressortant des faits qui furent mis au jour par le procès.
Il s'en est produit de nouvelles cependant.
Si elles n'ajoutent rien aux éléments de conviction quant à la désignation des coupables, elles apportent un formidable appoint aux circonstances aggravantes de l'abominable forfaiture commandée par le roi des Français et servilement perpétrée par sa magistrature.
M. Billault de Gérainville a eu communication : des notes particulières de M. de la Huproye, conseiller rapporteur, à lui communiquées par M. Theurier de Pommyer, gendre de M. de la Huproye et ancien juge au tribunal de la Seine ;
Du rapport-minute du même conseiller rapporteur, ainsi que des volumineux procès-verbaux de
rinslruction judiciaire et des pièces annexes, communiqués par le procureur général Aug. Portails ;
Des papiers de Colin fils, employé à l'intendance du duc de Bourbon et conservé, comme régisseur par l'administration du duc d'Aumale, qui avait entrepris de mettre au jour le mystère de la mort du prince et avait recueilli notamment de nombreux renseignements fournis par la domesticité ;
Des révélations in exlremis de Lecomlc, complétées par les déclarations de sa femme ;
Des papiers laissés par le général Lambot, comprenant un manuscrit sous ce litre : « Eclaircissements sur l'assassinat de Mgr le duc de Bourbon, prince de Condé, et observations sur la procédure criminelle, etc. », — Ces papiers — dit M, Billaull de Gérainville — « sont les ébauches d'un travail que, sans doute, le général se proposait de publier à son heure. Dans l'état où il l'a laissé, ce mémoire n'a jamais vu le jour, à notre connaissance du moins, cl, probablement, ne le verra pas de longtemps, a raison de la gravité des articulations et des personnalités qu'il renferme (1). Le général ne fait pas mystère de la source de ses infornialions ; il sait tout de Flassans, le propre neveu de Madame de Feuchères, son confident et le dépositaire de ses secrets, avant la mésintelligence qui finit par éclater entre le neveu et la tante (2). »
(1) M. Billault de Gérainville ajoute que M. Boullée, qui en a eu communication comme lui, jugeait également sa publication impossible, en face d'intéressés encore vivants.
(2^ Il est nécessaire de constater que James Dawes, quelques jours après un banquet, où il avait, dans l'ivresse, lâché des propos indiscrets sur le compte de sa terrible tante, mourut subitement avec tous les symptômes de l'empoisonnement. Son frère périt aussi d'une façon mystérieuse. Et la même fatalité s'abattit sur plusieurs femmes de chambre de la baronne.
De tous ces renseignements, il résulte que l'instruclion, si elle n'avait pas été arrêtée d'urgence, allait aboutir infailliblement à la détermination exacte de toutes les circonstances de l'assassinat et à la désignation personnelle des assassins.
Le valet de chambre Lecomte, dont l'attitude embarrassée, les déclarations contradictoires, les réticences artificieuses, les démarches louches, dénonçaient un témoin renseigné, mais contraint, avait, de plus, tenu des propos d'une extrême gravité.
Dans une des voitures qui suivaient le cortège funèbre du duc de Bourbon, il avait dit à ses camarades : « J'en ai gros sur le cœur ! » Et en différentes circonstances, il avait laissé échapper des mots aussi singuliers. Sommé de les expliquer, il avait déclaré n'avoir fait allusion qu'à ses préoccupations personnelles, en raison du donnnage résultant pour lui de la perte de sa place à la(juclle il avait sacrifié son établissement de coiffeur. Mais tous ceux devant lesquels il avait parlé avaient eu l'impression qu'il s'agissait d'un secret oppressant lourdement sa conscience.
L'attitude des époux Dupré, attachés au service particulier de Madame de Feuchères, n'axait pas paru moins étrange.
Eux aussi avaient laisse voir un trouble tout à fait inexplicable et fait des déclarations extrêmement suspectes.
Ils occupaient une chambre de l'entresol, juste audossous de celle du duc de Bourbon, précédemment occn|)ée par ALTiioury, le valet de chambre de confiance du prince, que Madame de Feuchères en avait fait déloger pour y mettre des gens à sa dévotion. Cette circonstance avait, par elle-même une signification assez apparente pour que la baronne
ait jugé utile de nier d'abord le fait du déplacement demandé par elle et n'ait fini par le reconnaître que contrainte par l'unanimité des témoignages.
De celte chambre on percevait le moindre bruit se produisant dans celle du prince, tellement que la femme Dupré, d'après la déclaration de la baronne elle-même, avait dit : « Souvent j'ai entendu la pendule de la chambre de Monseigneur sonner l'heure. » Or, en ce qui concerne la nuit de la mort, Dupré et sa femme apportaient, d'un commun accord, celte affirmation « qu'ils n'avaient entendu aucun bruit » : affirmation évidemment inadmissible, même dans l'hypothèse du suicide. Gênée cependant par les questions du juge d'instruction, la femme Dupré avait fini par prononcer une phrase remarquablement suggestive : « Peut-on croire que j'aie trempé le moins du monde dans un crime aussi horrible ! »
D'un autre côté, leur jeune fils avait dit : « Mon père et ma mère ne seront pas embarrassés de trouver une place : ils seront assez riches pour s'en passer ; ils ont beaucoup d'argent. » Ce propos, rapporté par une enfant de son âge, la petite Fayel, était, il est vrai, nié, par le petit Dupré. Mais le conseiller rapporteur nota qu'il lui parut « avoir été bien stylé ».
Enfin on sut que Dupré, congédié par Madame de Feuchères quelque temps après, avait dit, en jurant : « Elle est pourtant bien heureuse que je n'aie pas voulu parler. » Et ce qui aggravait la portée de cette espèce de menace, c'est que la baronne s'était hâtée dî le reprendre à son service.
Enfin des rumeurs étranges circulaient, révélant que beaucoup de personnes avaient non seulement des raisons sérieuses de croire à l'assassinat, mais des indices précis sur la façon dont il s'était accompli, sur la personnalité de ceux qui avaient fait le
LA FORTUNE DES d'0RI,ÉANS. 279
coup et même sur les moyens que l'un d'eux avait trouvés pour rester caché dans le château, pendant vingt-quatre heures après le crime.
C'est à cela évidemment que faisait allusion dès les premiers temps, l'abbé Pélier de la Croix, quand il adressait cette apostrophe à l'avocat de Madame de Feuchères, M° Lavaux : « On vous demandera pourquoi la justice qui devait les faire (les investigations), n'a pas sur-le-champ fait fermer les portes du château ; pourquoi elle n'a pas interrogé toutes les personnes qui l'habitaient... (1), »
Quelque temps après, un écrivain, Augustin Chalin, y fait une allusion plus claire encore. « Rien, — dit-il, — ne dispensait le procureur général Bernard, de faire des perquisitions rigoureuses à l'entresol et au rez-de-chaussée, chez le chapelain Briant, chez la femme Lachassine, chez James Dawes, baron de Flassans, chez Sophie Dawes, baronne de Feuchères. Il y avait dans tous ces appartements assez de place pour y cacher vingt assassins... S'il est prouvé que des assassins n'ont pu s'introduire au château la nuit même de l'événement, rien n'établit qu'ils n'y ont pas trouvé un asile mystérieux, un ou deux jours à l'avance. Rien ne prouve quils ne se sont pas évadés vingt-quatre heures après le crime, la nuit suivante, par les fenêtres du rez-de-chaussée (2). »
Un autre écrivain, par la fiction d'un songe mxjslérieux, donne le signalement de l'homme qui fut l'exécuteur des hnutés œuvres de la tragique baronne :
« Le fantôme du bon prince m'est apparu.
(( Persévère, m'a-t-il dit, homme compatissant et secourable, persévère h venger la mémoire du plus aimant et du plus infortuné des mortels.
(11 Afisnssinat du dernier des Condé, p. 125. (2) [.'Espagnolette de Saint-Leu, p. 98.
280 I.A FORTUNE DES d'oRLÉANS.
« Les barbares avaient, depuis plusieurs jours, résolu ma mort, ils l'ont effectuée ; malgré leur subite invasion et les demi-ténèbres de ma cellule, j'ai pu reconnaître leur chef ; il a l'audace de Catilina, jointe à la prodigieuse force d'Hercule. Je le savais avec répugnance dans mon hôtel ; on l'y a maintenu malgré mes ordres, et j'ai péri d'une mort affreuse... (1). »
Cet homme, on le connaissait dune ; on savait comment il était entré au château ; comment il y avait été tenu caché pendant toute la journée même qui avait été celle des constatations légales, garanti contre toutes recherches par la protection royale qui couvrait sa redoutable patronne ; comment il avait pu s'esquiver la nuit suivante, sans crainte d'une surveillance respectueuse de la même protection.
Ce qui était si bien connu ne pouvait manquer d'éclater nu grand jour des assises : et Aoilà pourquoi un non-lieu était devenu d'une nécessité si impérieuse et si pressante. Car, tout ce que l'on voit indiqué d'une façon transparente par les écrivains contemporains se trouve aujourd'hui établi définitivement par les révélations de témoins irrécusables.
Les aveux faits par Lecomte à son lit de mort dévoilent tout ce que le roi des Français et ses juges prévaricateurs croyaient avoir enseveli dans un éternel oubli.
Voici en quels termes M. Billault de Gérainville, qui les a recueillis, les résume :
« Le 26 août, à minuit, Lecomte (on s'en souvient) avait pris les ordres du duc de Bourbon...
« Vers deux heures de la nuit, on frappe à la porte de sa chambre : c'est Dupré, valet de pied de
(1) Appel à Vopinion publique.
madame de Feuchères, qui vient le prévenir qu'il se passe certainement quelque chose d'extraordinaire dans la chambre de Monseigneur, au mouvement inaccoutumé qui y règne : sa femme et lui ont entendu distinctement les allées et venues de personnes. Lecomte ne peut s'expliquer ce bruit par la seule présence de Madame de Feuchères : d'ailleurs, à cette heure, elle n'a pas l'habitude d'aller retrouver le prince dans son appartement. Monseigneur serait-il indisposé ? Mais alors, il n'eût pas manqué de l'avertir au moyen de la sonnette tenue à sa portée dans l'alcôve. Il a dormi d'un sommeil léger et n'a rien entendu. Là-dessus, Lecomte s'haliillc.
(( Sorti de sa chambre, il vient à peine d'ouvrir la porte de l'appartement du prince qui communique avec le grand corridor, qu'à la clarté du bougeoir qu'il tient à la main, il aperçoit deux personnes se dirigeant a\ec précipitation vers l'escalier de ser- \\ce. Lecomte s'élance à leur poursuite. Il les atteint, mais quelle n'est pas sa stupéfaction quand il reconnait X... et Madame de Feuchères. X... fuyant par l'escalier dérobé, tire malencontreusement la porte \itrée, de façon que, l'ayant refermée sur lui, Madame de Feuchères est empêchée de le suivre. Lecomte se trouve de la sorte en face d'elle ; sur lo moment, elle demeure interdite à son aspect.
« Cependant elle se remet de son trouble, et lui enjoint de regagner sa chambre... (1). »
Lecomte avait parfaitement reconnu X..., et il l'a nommé.
Le général Lambot l'a nommé aussi : c'est par une autre source qu'il était au courant de sa coopération à l'assassinat ; il en avait été instruit par
i\) lîillmiH, (le Gérainville, Histnire de Loiiis^-PliUippc,
les confidences de Flassans, et probablement aussi par d'autres, car on a vu qu'en somme la personna lité de cet homme n'était pas ignorée.
M. Billault de Gérainville désigne ce meurtrier avec une précision complète.
« Flassans, — explique-t-il, — avait lié connaissance avec un honnne un peu plus jeune que lui. que le service du corps auquel il appartenait avait mis en rapport avec les hôtes du château de Saint Leu. Il l'avait associé à ses parties de plaisir et présenté à M. Lambot, qui avait promis de s'employer à son avancement. Entre le protecteur et le protesté, il semble bien que la disparilé de condition, l'inégalité de rang et surtout la disproportion d'âge, eussent dû établir une ligne de démarcation infranchissable. Il n'en avait cependant rien été, ou elle s'était effacée dans la communauté du libertinage. Flassans avait également présenté à sa tante ce compagnon de plaisir. Sa bonne mine, sa belle prestance, son parler avantageux, avaient séduit ^ladame de Feuchères, qui s'en était éprise et avail fait de lui son amant préféré. M. Lambot, à sa demandCj s'était fait son introducteur auprès du duc de Bourbon, qui, malgré sa répugnance naturelle pour de nouveaux visages, lui avait fait bon accueil à la considération de la baronne (1). Mais, avec le soif des plaisirs et du bien-être dont il était dévoré, cet individu était abîmé de dettes. Madame de Feuclières les avait payées, conquérant par là sur lui un avantage marqué, un ascendant redoutable. Dominé, maîtrisé par elle, cet homme ne s'appartenait déjà plus... (2). »
Le général Lambot, dans ses Eclaircissemenfs.
(1) Ne reconnaît-on pas ici les traits du spadassin dépeint dans le Songe mystérieux ?
(2) B. de Gér. ~ Hist. de Louis-PhUippe, t. III, 265-266.
explique d'un mot le dernier effort qui acheva la conquête. « La baronne, — dit-il, — avait piqué sa crânerie. »
Certes le choix de l'instrument était fait de main de maître. En en constatant l'habileté, M. Billault de Gérainville ajoute les dernières touches au por trait du meurtrier :
« Comment, en effet, — ■ fait-il observer, — ■ diri ger jamais ses soupçons sur un homme revêtu d'un pareil emploi, chercher un assassin dans une arme d'élite, dans un corps spécialement affecté à la sûreté des propriétés, à la sécurité des personnes, enfin à ce moment même préposé à la garde du château de Saint-Leu ?... (1) »
On conçoit l'effarement de cet homme lorsqu'il vit cette garantie, si fortement calculée, lui échapper tout à coup par un terrible hasard, lorsqu'il se trouva surpris, presque en état de flagrant délit, sur le seuil de la chambre du crime, par un témoin qui l'avait nécessairement reconnu.
Mais l'empire de la baronne, renforcé de la pro teclion toute-puissante que chacun lui connaissait, était si redoutablement établi cpie le danger put être conjuré. Tous ceux qui auraient pu parler se turent, et dans le personnel du château, il se trouva des auxiliaires, — des complices, ■ — pour cacher le meurtrier et lui procurer toutes les facilités de fuir.
Il faut bien, ici encore, citer l'historien qui est le garant de ces renseignements :
« ...Si l'on en croit le général Lambot, qui affirme tenir ce renseignement de Flassans, ce serait seulement dans la journée du 29 août, que le sous-officier de gendarmerie, co-auteur du crime et complice de Madame de Feuchères, aurait pu réussir h s'évader
(1) B. de Gér. Hist. de Louis-Philippe, t. III, p. 2(;7.
284 I.A FORTUNE DES d'oRLÉANS.
du château de Sainl-Leu. Jusque-là, il serait demeuré caché dans la chambre de l'abbé Briant. Le fail supposé vrai, et rien n'autorise à le révoquer en doute (1), il serait donc à peu près certain que si dès leur arrivée au château, les magistrats de Pontoise s'étaient livrés à des perquisitions rigoureuses, un des assassins fût tombé dans leurs mains. Avec l'aide et l'assistance de la baronne, on conçoit qu'il ait pu déjouer la surveillance du concierge Obry, s moins de voir encore, dans ce dernier, un complice de Madame de Feuchères (2). C'est ici le lieu de regretter qu'à l'égard de ce concierge du château de Saint-Leu, M. de la Hupro)'e ne se soit pas montré plus pressant dans son interrogatoire. Il eût peutêtre été du nombre de ceux qu'il réputait déjà justiciables de la cour d'assises... (3). »
L'auteur à qui sont dus ces renseignements s'est fait un devoir de donner toutes les indications pro près à justifier la précision et la sûreté de ses informations, mais il s'est abstenu de donner le nom cité par Lecomte, par Flassans et par le général Lambot Il explique les motifs de sa discrétion.
« Le co-autour du crime de Saint-Leu, le complice principal de Madame de Feuchères est aujourd'hui encore vivant, et même, à l'heure où j'écris (4), pas encore par\cnu à un âge fort avancé..., il a des enfants, une famille honorable... Lui-même occupe dans le monde une position assez élc\"ée... »
(!) Il y a en effet concordance parfaite entre ces confidences de Flassans et les indications données d'autre part, par l'abbé Pélier, Augustin Chaho, et l'auteur de VAppel à l'opinion publique.
(2) Ce n'est pas témérairement que l'historien émet ce soupçon. Il est certain que l'attitude d'Obry dans l'instruction est loin de paraître franche.
(3) B. de Gér. Hist. de Louis-Philippe, t. III, p. 406.
(4) L'omTage de M. P.illault de Gérainville a paru en 1875.
Il fait en outre observer que, si l'assassin est cou- \ert par la prescription, l'historien ne bénéficie pas de la môme immunité.
Ces considérations sont fort justes. . Mais, après tout, devant l'histoire, qu'importe le nom d'un misérable qui, perverti par la vanité malsaine de camaraderies trompeusement flatteuses, ébloui par des perspectives de fortune et de grand établissement, ensorcelé par les caresses et les promesses d'une fausse grande dame, a, dans une heure d'aiïolement, prêté son bras pour l'exécution d'un crime conçu et prémédité par d'autres !
Qu'importe même, — ce qui dans la bouche d'un magistrat chargé de la vindicte publique, était un odieux blasphème contre son devoir et la justice, est exactement vrai devant le tribunal de l'Histoire, — qu'importe la culpabilité d'une femme flétrie ?
« IL Y VA DE l'hOXNEUR, DE LA CONSmÉRATION DE LA MATSON n'ORLltANS, ENGAGÉE DANS UNE COMPROMISSION FUNESTE, SOUS LE COUP d'uNE SOLIDARITÉ DÉPLO- RABLE ! »
Que cette sentence d'un de ses plus complaisant? serviteurs pèse à jamais sur la mémoire de Louis- Philippe et sur l'honneur de toute sa maison !
L'individu désigné pouvait n'avoir à cette époque qu'une soixantnine d'années.