PROCÈS-VERBAL DU MAIRE DE SAINT-LEU DU 27 MARS
L'an mil huit cent trente, le vendredi vingt-sept août, neuf heures trois quarts du nnatin ;
Moi, Pierre-Gervais Tailleur, maire de la commune de Saint-Leu, assisté du sieur Leduc, mon adjoint, et en présence de M. Guillaume-Vincent Saint-Hilaire, propriétaire, demeurant en la commune de Saint-Leu, et de M. Alexandre-Jean-Denis Rouen-Desmallets, chevalier de la Légion d'honneur, demeurant à Taverny et ancien préfet, de M. Louis-Spiridion Frain, comte de La Ville- Gonthier, pair de France, premier gentilhomme de 'a chambre de S. A. R. Monseigneur le prince de Condé, de M. Paul de la Venue, comte de Choulot, capitaine général des chasses de S. A. R. et chevalier de Saint- Louis, et de M. Charles-Philippe-Henri-Louis, vicomte de Relzunce, chevalier de la Légion d'honneur, gentilhomme de la chambre de S. A. R. et de M. Pierre Ronnie, chevalier noble de Saint-Michel et de la Légion d'honneur, premier chirurgien de S. A. R., et de M. Louis-Charles Lecomte, valet de chambre de service de S. A. R., et de M. Louis- Auguste Manoury, aussi valet de chambre, de M. Jean-Raptiste-Louis Letellier, médecin, demeurant à Saint-Leu.
Averti par M. Payel, l'un des valets de pied de S. A. R., de me transporter au château de Saint-Leu, à l'effet de constater le décès de S. A. R. Monseigneur le prince de Condé, me suis transporté audit chAteau, où étant j'ai rédigé le présent procès-verbal.
Introduit par M. le comte de la Ville-Gonthier en Tappartement de S. A. R. situé au premier étage du château, à l'angle gauche dudit château, ayant sur le parc deux croisées, l'une au nord, l'autre au levant ; où étant, M. Lecomte nous a déclaré que S. A. B. lui. avait donné tordre hier à minuit d'entrer dans son appartement aujourd'hui à huit heures du matin ;
que lorsqu'il s'est couché hier à minuit, il a reçu Tordre de S. A. R. de le réveiller aujourd'hui, à huit heures ; que par suite de ces ordres, il s'est présenté aujourd'hui à huit lieures du matin précises, à l'appartement de Monseigneur, lequel est fermé par une première porte pleine, à un seul vanteaù, placé à l'entrée de la chambre à coucher de S. A. R. ; laquelle porte n'a pour fermeture qu'un bec de canne ouvrant en dedans et en dehors, et un verrou qui est placé à l'intérieur de ladite porte ; étant expliqué que ladite chambre à coucher est précédée d'un salon et d'un cabinet de toilette, ayant trois portes, toutes trois donnant sur le grand corridor dndit château; qu'il y a, en outre dans lesdits appartements deux autres portes, l'une communiquant dans les appartements à la suite de celui du prince, et une autre donnant dans un escalier dérobé, que toutes les portes dont il est ici question étaient fermées en dedans dudit appartement, soit par des verroux, soit par des serrures fermant à clef, de manière que l'on ne pouvait pénétrer ni entrer par icelles dans l'appartement du prince : que la seule porte par laquelle on pouvait y entrer était la porte du milieu des trois donnant sur le grand corridor ; que la clef de cette porte était entre les mains de lui, sieur Lecomte, auquel elle avait été confiée comme étant de service ;
Qu'il est d'usage que cette clef restât entre les mains du valet de chambre de service, lequel venait ouvrir tous les jours le matin à l'heure indiquée par le prince pour venir le servir ;
Que le prince avait l'habitude en se couchant de mettre le verrou en dedans de sa chambre à coucher et qu'habituellement quand le valet de chambre de service se présentait pour entrer dans la chambre du prince, il trouvait cette porte ouverte, à moins que le prince ne fût endormi, dans lequel cas, le valet de chambre frappait à la porte ; et qu'alors le prince se levait pour ôter le verrou et se remettait dans son lit (1) ; que lui, sieur Lecomte, d'après l'ordre qu'il
(1) Cette déclaration était inexacte, ainsi qu'il résulte des
avait reçu hier à minuit du prince, s'est présenté aujourd'hui à la porte donnant sur le corridor, avec la clef dont il était porteur, déclarant qu'il a trouvé la serrure de ladite porte fermée à double tour, comme il l'a laissée fermée hier.
Que n'ayant point trouvée ouverte la porte de la porte de la chambre du prince, il a frappé à plusieurs fois sans entendre remuer le prince, ni aucune réponse; qu'il s'est retiré dans sa chambre à coucher de lui, valet de chambre ; qu'il y est resté vingt minutes à attendre ; que M. Bonnie, premier chirurgien de S. A. R., s'est présenté dans la chambre de lui, valet di» chambre, à l'effet d'être introduit dans la chambre à coucher du prince, et y ayant frappé de nouveau beaucoup plus fort, et que n'ayant rien entendu, et voyant la porte toujours fermée, il est revenu trouver M. Bonnie qu'il avait laissé dans sa chambre, lui témoignant son inquiétude de ne pas entendre le prince ; qu'alors ils sont revenus tous deux, et qu'ils ont frappé à coups redoublés tous deux à la porte de ladite chambre h coucher ;
Que n'entendant aucune réponse, ni remuer le prince, ils se sont transportés de suite chez M. de la Ville-Gonthier ; que ne l'ayant pas trouvé, ils sont descendus de suite h l'appartement de Mme la baronne de Feuchères, laquelle était couchée ; qu'ils lui ont fait part des inquiétudes qu'ils concevaient de n'avoT point entendu le prince répondre ;
Que de suite Mme la baronne est montée avec eux et beaucoup d'autres personnes du château, et qu'alors Manoury, en présence de tout ce monde, a enfoncé le panneau du bas de la porte de la chambre à coucher du prince, avec une masse de fer ;
Qu'alors il est entré par ledit panneau cassé, avec M. Bonnie, qui est entré le premier, a aperçu à la lueur de la bougie qui était placée par terre dans In cheminée, le corps de S. A. R., suspendu à l'attache du
témoignages recueillis que le prince ne fermait pas la porte de sa chambre.
haut de l'espagnolette des volets intérieurs de la croisée nord de ladite chambre ; que de suite il a ouvert les volets, la croisée el les persiennes de la croisée donnant au levant dans ladite chambre, étant observé que M. Bonnie. en voulant s'approcher du corps du prince, a déplacé une chaise qui était placée à côté de ladite croisée, à l'angle gauche et à côté du corps du prince ;
Que la première chose qu'a faite M. Bonnie a été de toucher le corps du prince, pour s'assurer s'il existait encore, et lui porter du secours, mais sans rien aéran • ger à la position dans laquelle se trouvait le prince.
Ayant reconnu que tout secours était inutile, alors M. Manoury a ouvert le verrou de ladite porte de la chambre à coucher et a laissé entrer toutes les personnes présentes, et, quelques moments après, on a fait sortir tout le monde de la chambre à coucher, en observant que M. I^eclerc, valet de chambre, qui était dans ladite chambre avec tout le monde, avant de se retirer, a ferme les trois tiroirs d'une commode en acajou placée dans ladite chambre, et en a pris la clef, toutes lesquelles déclarations ont été affirmées sincères et véritables par MM. Lecomte, Manoury, Bonnie, Leclerc.
De suite, moi. Tailleur, ai constaté et reconnu que j'ai trouvé le corps de S. A. R. Monseigneur le prince de Condé suspendu à l'attache du haut de l'espagnolette placée à six pieds et demi de hauteur du sol de la ehambre de la croisée donnant sur le nord, au moyen d'un mouchoir de poche en toile blanche passé dans un autre mouchoir aussi en toile blanche formant anneau autour de son cou, et noués aux deux extrémités l'un et l'autre : lequel mouchoir autour du cou est noué par devant, un peu sur le côté droit du cou ; le corps accroché à ces deux mouchoirs, et tourné la face du côté de la croisée à la partie gaurhe : la joue droite en contact a^•ec le volet, la tête inclinée un peu sur la poitrine par rapport au mouchoir sur lequel il est suspendu, attaché à celui qui l'a étranglé, qui se trouve placé derrière le sinciput, inclinant sur la colonne ver-
tébrale ; la langue hors de la bouche, le visage décoloré, des mucosités qui viennent de la bouche et du nez, les bras pendants et raides, placés en avant, les deux poings fermés, les bouts de pieds touchant le tapis de ladite chambre, les talons élevés, savoir : le gauche de trois pouces et le droit d'un pouce et demi, les genoux à demi fléchis ; le corps dudit prince vêtu d'un caleçon de toile blanche, noué au-dessous des genoux avec des cordons, ledit caleçon déboutonné d'un bouton seulement ; d'une chemise en toile blanche nouée au cou par un bouton et aux manches chacune par un double bouton en or, portant des cheveux dedans ; un gilet de flanelle sur la peau, boutonné dans sa longueur, la tête coiffée d'un foulard rouge et jaune, en soie, noué sur le front par un nœud et deux rosettes ; plus un anneau uni, en or, au doigt de la main gauche, les cheveux noués à la nuque d'un ruban noir, les deux jambes nues, un peu ecchymosées d'ancienne maladie.
Après avoir procédé à la description et position dii corps de S. A. R., nous nous sommes occupés de constater l'état du lit dans lequel couchait le prince. Nous avons reconnu que ledit lit était ouvert et affaissé, ce qui nous a fait présumer que le prince s'y était couché; le bandage qu'il portait habituellement dans le jour, et qu'il quittait la nuit, s'est tromé dans l'intérieur df son lit ; son mouchoir de poche en toile blanche s'est trouvé placé sous le traversin, et les deux pantoufles du prince, en maroquin vert, placées en bas de son lit
De tout ce que dessus nous avons rédigé le présent procès-verbal pour servir et valoir" ce que de raison, et être communiqué à toutes les autorités qui en doivent connaître, et nous avons signé ledit procès-verbal avec MM. Leduc, 'Vincent, Saint-Hilaire, Rouen-Desmallets, comte de la 'Ville-Conthier, comte de Choulot, vicomte de Belzunce, Bonnie, Lecomte, Manoury, Leclerc, Letellier, le tout avec lecture faite et en présence de Lucien Collin, faisant les fonctions de brigadier.