‹ La Fortune des d'OrléansChapitre 4 sur 46 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Cette immense fortune des d'Orléans, se trouvait en grande partie détruite. Et c'est ici que l'élude des moyens employés pour la reconstituer et l'accroî tre encore, prend un intérêt historique de premier ordre, en faisant apparaître l'existence non douteuse d'un pacte mystérieux, ou du moins d'un chantage invinciblement armé, qui forçait la Restauration à toutes les indulgences et à toutes les complaisances pour l'homme qui, en raison de ses antécédents, devait être le plus rigoureusement tenu en suspicion et qui, par ses agissements, se laissait prendre à chaque instant en flagrant délit de conspiration permanente.

C'est l'envers de l'histoire contemporaine.

L'entreprise qui fut celle des premiers meneurs de la Révolution et qu'on a appelée 1» conspiration d'Orléans, ne fut pas abandonnée, parce que l'ignominie et la lâcheté de Philipi>e- légalité avaient fini par dégoûter et révolter ses plus énergiques parli sans. Si Mirabeau et quelques autres, convaincus

que « ce j... f... ne méritait pas la peine qu'on prenait pour lui », a\aient cherché leur voie d'un autre côté, il n'en était pas moins resté un bon nombre qui avaient tout simplement reporté leurs vues et leurs espérances sur le fils, à la place du père. Et I)armi les plus prompts à cette é\olution, avait été cet excellent fils lui-même.

A\ant même le procès du roi, il est bien certain que la partie était déjà liée à son profit et que lorsque Dumouriez recherchait toutes les occasions de mettre en relief le général Egalité et d'exalter ses \ertus civiques et ses talents militaires, c'était en raison d'un plan tendant à le porter au pouvoir, soit comme roi, soit comme régent, soit comme président de la République, car les principes de ce jeune ambitieux s'accommodaient de toute combinaison, pourvu qu'elle fit de lui le premier dans l'Ëtat. Il est bien certain que c'est pour l'exécution de ce plan que Dumouriez tenta, en mars-avril 93, d'enlever son armée pour marcher sur Paris avec l'armée de Cobourg. C'est toujours en raison de ce môme plan que lorsqu'ils curent j^assé tous les deux au camp autrichien, Dumouriez rendit à son jeune ami le service de lancer une proclamation pleine d'ana- Ihèmes contre Egalité père et de réclames louangeuses pour Egalité fils. A ce moment. Egalité père et ses deux plus jeunes fils étaient en prison. De telles attaques prenaient dans les circonstances un caractère odieux. Mais c'était ainsi qu'il fallait servir Egalité fils : chez ce politique de dix-neuf ans, déjà bronzé, la tendresse filiale et fraternelle était à la hauteur de la loyauté dynastique et de la sincérité républicaine.

Émigré malgré lui, et déçu dans ses ambitions tiop hâtives, le jeune profès des Jacobins ne renonce à aucun de ses rêves, mais il juge utile de

redevenir « Prince Français pour son bonheur » (1), duc de Chartres et bientôt après duc d'Orléans ; et c'est sous cette forme opportunément reprise, ([u'il cherche désormais à se pousser. Son prophète, Dumouriez, ne cesse de le vanter aux hommes d'État de l'Europe et aux membres influents du gouvernement républicain, comme une sorte de Messie humain, destiné à ramener l'ordre et la paix, comme « le seul moyen de transaction possible entre la République et la Monarchie ». Lui, de son côté, pousse ses intrigues dans tous les sens et sous toutes les formes. Il en est constamment question dans les notes que font passer au gouvernement ses agents patents ou secrets à l'étranger.

Une lettre de Berne, du 11 octobre 1794, transmise par Barthélémy, dénonce un plan arrêté dans des conférences tenues en Suisse, en vue « d'opérer en France im mouvement qui aurait pour but d'y ramener la constitution de 1791 avec quelques changements. Les Lamcth sont les créateurs de ce plan. ils l'ont fait proposer à une conférence qui a eu lieu le 23 septembre, entre lord Fitz-Gerald, Vignet des Etoiles (ministre du roi de Sardaignc). Mallet-du-Pan, Mounier et (jnelques autres individus... « Le correspondant donne des détails sur les mesures prises pour l'exécution de ce « grand projet » ; il y ajoute cet avis : « Ils ont sûrement des gens très affîdés jusque dans les bureaux de la Convention nationale. Ils ont des émissaires qui leur rendent un compte exact de tout ce qui se passe et qu'on tiouve toujours fourres dans les Comités... » ; ]uns il signale un nouveau conciliabule tenu « lundi der-

(1) Prince français pour son malhenr et jacobin fusqu'au bout des ongles, c'est ainsi que signait, quelques mois auparavant, le « citoyen lu/alitô [ils. »

nier )) à Morat, cl termine par ce renseignement, i'raiment intéressant :

Le duc de Chartres, autrement dit Monsieur Egaillé aîné, est le roi constitutionnel qu'on proposerait. Un se llatte que ce jeune prince, plein de courage, de talents et d'esprit, séduirait facilement les Parisiens qui se rappelleraient avec plaisir tout ce que ce jeune tiomme a fait au milieu d'eux pour la cause de la libellé au commencement de la Révolution.

On tâcherait de se défaire des autres prétendants par divers moyens. On les ohligei'ait de se lendre dans la \ endée. ou de se mettre à la tête des émigrés qui sont sur le Rhin et on Hollande, ou peut-être trouverait-on des moyens plus expéditifs pour s'en débarrasser. Je ne sais ce que peut avoir de commun avec ce plan quelques propositions faites aux Jacobins de se défaire du petit Capet.

Je vous ferai part de la suite de mes découvertes sur ce vaste complot (1).

Voici un autre document relatif au même projet : François Jeanneret de Grandson écrit à Buchol à

Paris, le S brumaire an III (29 oct. 1794), de Neuf-

chàtel :

Depuis ma dernière dépêche, citoyen, je me suis convaincu par des lettres particulières et confidentielles venant de Londres, qu'on y compte sur les sociétés de Jacobins pour opérer un mouvement populaire dont les suites seraient l'anéantissement de la République par la I^oyauté constitutionnelle, r.e roi désigné est le duc de Chartres qui se trouvait, il y a peu de temps, dans les environs de l'asile du général Dumouriez. avec lequel il a toiijoui'S des relations.

On se propose d'envoyer en Vendée tous les princes français émigrés pour les y faire mas.sacrer et de faire massacrer ou guillotiner à Paris, le petit Capet. Cette dernière proposition a déjà été mise en action dans les sociétés de jacobins apparemment par des intrigants qu'on y a fait agir.

Il parait, d'après ces lettres, que c'est \h le plan d'intrigues auquel on s'est arrêté à Londres.

Je crois possible de découvrir le gîte exact du duc de Chartres, qui se tient extrêmement caché. Je suis sur la voie et j'espère y parvenir (2).

(Ij Arch, nal. A. F. 111. 51. A.

(2) Arch. nal. A. F. III, 51. — Celte pièce, non plus que les précédentes, n'a jamais, croyons-nous, été publiée.

Il s'agissait, on le voit, d'un projet qui ne manquait pas d'ampleur et qui pouvait se recommander à une âme forte et dégagée de scrupules par la hardiesse vraiment supérieure des propositions émises pour la suppression des obstacles.

Mais le jeune ambitieux était formé à trop bonne école pour engager sa fortune sur les risques d'une combinaison unique. Sa résolution était inébranlable quant au but visé, qui était la première place ; il montrait la plus grande largeur de vues et une souplesse de caractère digne de toute admiration, quant aux moyens, aux conditions et aux formes. De quelque côté qu'il entrevît une chance, une occasion, il s'y tournait et s'y précipitait.

Alors que Mme Royale est encore au Temple, sous la puissance ide la République, il fait proposer aux gouvernants une combinaison consistant dans un mariage entre lui et la fille du roi assassiné par son père, et dans son élévation à la présidence de la République, avec transmission héréditaire de cette fonction à sa descendance.

On lit dans le second volume des Mémoires de Napoléon (1) :

« Je ne pus me retenir de dire à Cambacérès : (( Du moins, il fallait garder en France la sœur de cet infortuné ; on a commis un acte de mauvaise politique en lui rendant In liberté. « — Cambacérès, me regardant finement, répliqua : « Et le moyen de la retenir ici ? Ils \oulnient tous l'épouser, ù commencer par Robespierre. C'est un leurre que l'on a présenté successivement h Ions ceux qui ont pris de

(1- On sait que les Mémoires âe. Napoléon ont été rédiges par Lfininlho-I.anfion, qui avnit été secrétaire de Camltacérés, ce qui donne la plus grande valeur et la plus grande autorité au récit qu'il rapporte.

l'influence. Nous préférâmes qu'elle épousât son cousin. Je sais que dans l'intervalle de son départ au 9 thermidor, on m'est venu parler, ainsi qu'à tous mes collègues, d'un mariage à conclure entre le duc d'Orléans actuel et Madame Royale. Le duc deviendrait le président de la République et sa descendance occuperait à perpétuité la présidence. — Quoi, m'écriai-je, le fils d'un des bourreaux aurait épousé la fille de deux des victimes ï — Oui, — Et elle consentait ? — On n'avait pas encore pris son avis, mais on se flattait de l'y déterminer. La proposition venait des intimes du duc d'Orléans : il promettait par lettre d'accepter toutes les conditions qu'on lui imposerait ; il mettait de son côté pour clause unique son mariage avec Madame Royale. — Et cette lettre, qui la possédait ? — Fouché ».

Ëconduit de ce côté, et sans renoncer sans doute à sa combinaison jacobine, il cherche à se faufiler en Vendée. Dumouriez écrit à Charette pour l'engager, sans ambages, à abandonner la cause des Bourbons pour « donner un roi à la Révolution » en la personne de « Monseigneur d'Orléans, dont i\ répond corps pour corps ». On sait quelle fut la laconique réponse de Charette : « Mon cher Dumouriez, dites au fils du citoyen Egalité d'aller se faire f... »

Le sentiment qu'exprimait si énergiquement le loyal Vendéen était celui que rencontrait partout ce prince du sang félon, qui, pour se soustraire aux avanies et aux outrages dont le fouaille sans pilié, en est réduit à fuir jusqu'en des contrées où il no risque pas d'être reconnu et s'en va errer sur les côfcs de Norvège et de Laponie.

Mais il n'a rien abjuré, ni rien abdiqué de ses prétentions.

Dumouriez, qui, de Hambourg où il s'est fixé, poursuit le cours de ses machinations, croit apercevoir des chances favorables ; il expédie le fidèle Montjoie à la recherche de son prince pour le décider à se rapprocher (1) et fait annoncer par tous les journaux que M. le duc d'Orléans va rentrer en France. Il y avait bien une combinaison préparée, car, au même moment, une autre main orléaniste lançait un factum destiné à intéresser l'opinion en sa faveur. Une gazette du temps, le Censeur des iournaux, en dénonce très exactement la tendance :

Il circule dans Paris une lettre manuscrite, très bien faite et très perfide, d'une femme célèbre, de la gouvernante des enfants du duc d'Orléans (2). adressée à l'aîné de ces enfants, et dans laquelle, sous prétexte d"inspirer à son ancien élève les sentiments de modestie qui r-onviennent à sa situatfon, elle appelle l'attention publique sur ses vertus et tâche de rallier autour de sa personne tous les débris des anciennes factions, à qui elle promet indirectem-ent, mais très positivement, bonheur et liberté sous son règne.

Ces intrigues étaient poussées a^'ec assez d'activité

pour que le Directoire ait jugé nécessaire d'y parer.

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