‹ La fortune des d'Orléans: origine et accroissementChapitre 15 sur 51 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Il ne se trouve point au fameux dossier, de lettres de 1828. Mais on a, d*autre part, des documents qui prouvent que ce temps ne fut pas perdu et que rintrigue se poursuivait activement.

Le général Lambot fut mêlé à ces tripotages. Il a éprouvé le besoin d'expliquer son rôle. Son récit, assez habilement arrangé pour un temps où l'on ne pouvait prévoir la révélation dos lettres, reste intéressant par les détails qu'il donne et qui, rapprochés des faits aujourd'hui connus, permettent de suivre la trame des honteuses manœuvres de Louis- Philippe.

Dès son entrée dans la maison du duc de Bourbon, il avait « compris, dit il, qu'il y avait une négociation sur pied pour engager monseigneur à adopter un des fils de M. le duc d'Orléans ».

Comment il entra lui-même dans cette négociation, c'est ce qu'il explique d'une façon un peu confuse. Sa préoccupation visible et bien naturelle est de repousser tout soupçon de motifs intéressés ; il ne laisse pas ignorer cependant que le duc d'Orléans avait eu soin de lui promettre le maintien de sa situation au Palais-Bourbon.

Vers le mois de mars 1828, il sollicite une audience du roi et lui demande « s'il lui serait agréable que monseigneur fît choix d'un des frères de Mme la duchesse de Berry. pour succéder à ses

titres et à sa fortune, ou s'il préférait en e//ef, que cette disposition fût faite en faveur de Tun des fils de M. le duc d'Orléans ; que, dans tous les cas, il faudrait éviter de laisser cette belle fortune des Condé se disperser et ce nom glorieux s'éteindre avec le prince ». Ce n'était certainement pas de son propre mouvement qu'il faisait cette démarche et certainement aussi Charles X ne l'écoutait que comme porte-parole d'un personnage plus important que lui.

« Il me parut, — ajoute M. Lambot, — que le roi n'était pas disposé à traiter ce sufet : il ne s'expliqua pas. » C'était pourtant un sujet qui ne pouvait être indifférent au roi : il s'agissait d'une de ces grandes fortunes que l'ancienne loi des apanages rendait toujours réversibles au domaine royal et dont la politique traditionnelle de la monarchie avait toujours surveillé la dévolution. Et puisque Charles X souffrait qu'un simple général vînt lui soumettre cette question, son refus de répondre doit être pris pour une manifestation non équivoque de l'embarras que lui causaient les prétentions de l'homme qui avait envoyé le général pousser cette reconnaissance.

« Peu de temps après, — raconte encore M. de Lambot, — étant allé à Neuilly, j'y eus un assez long entretien avec M. le duc d'Orléans : je m'aperçus qu'il était dans une étrange erreur : il croyait que M. le duc de Bourbon serait tout porté à adoptcr l'un de ses fils, sans l'opposition de Mme de Feuchères, tandis qu'en réalité, monseigneur n'avait aucune idée arrêtée à cet égard... »

A l'époque indiquée par le général Lambot, la correspondance que l'on connaît avait été échangée. Cela donne une fière idée de la force et de l'aplomb de l'honnête Louis-Philippe en fait de fourberie.

Ce qui est peut-être vrai, c'est qu'il se serait produit, non pas une rupture, mais un relâchement entre les associés.

La dame avait obtenu de son dearest {riend des donations importantes ; elle avait donné à sa fille un des plus beaux noms de France ; forte des avantages conquis et des gages tirés de ses nobles complices, elle mettait un plus haut prix à la continuation de son concours.

Les confidences du général Lambot éclairent un peu tout cela.

Après sa conversation avec le duc d'Orléans, il vint sommer, — solliciter, si l'on veut, — Mme de Feuchères « de presser la conclusion de l'affaire ». « Mme de Feuchères me parut, — déclare-t-il, — être dans une assez grande indifférence que le prince pensât ou non à une adoption, à moins qu'elle n'y eût quelque chose à gagner. Elle m'apprit que monseigneur lui avait déjà assuré Saint-Leu, dont elle touchait les revenus et elle était contente de son sort. Elle me dit aussi quil lui avait été fait des oflres magniliques, si elle voulait s'occuper de décider le prince à une adoption ; mais elle s'était refusée à entamer la négociation h moins qu'on ne lui fît rendre son entrée à la cour. »

Elle se laisse cependant conduire à Ncuilly par le général Lambot. Elle y pose cette condition formelle, (( persuadée qu'elle ne réussirait pas si elle ne pouvait démontrer à monseigneur qu'elle y gagnerait quelque chose ; et elle en revenait toujours h cette phrase ».

(( Le duc d'Orléans rendit sans doute compte au roi de cette visite et de tout ce qui s'y était passé. »

Cette observation, exprimée simplement par l'homme qui a été le témoin et l'agent de ces négociations, est à faire rêver.

Il fallait vraiment que le fils de Philippe-Égalité eût en main un moyen de coercition bien puissant sur les deux frères de Louis XVI, possesseurs successifs du trône, pour se sentir sûr de les trouver, dans les circonstances graves, prêts aux complaisances les plus évidemment contraires à leurs sentiments et aux intérêts de leur dynastie.

Ce moyen, qui était toujours le pacte de Mittau, produisit son effet ordinaire.

Charles X mande le général Lambot et le « charge de dire à Mme de Feuchères qu'elle ferait une chose qui lui serait agréable, en engageant le prince à se décider à cette adoption ».

Il n'est pas permis de croire que cette invitation venant de si haut, soit restée sans effet sur les dispositions de l'ambitieuse personne. Cependant, soit qu'elle ne mît pas assez de vigueur dans ses attaques, soit plutôt qu'elle se heurtât à une résistance plus obstinée qu'on ne l'avait prévu, les choses n'avançaient pas.

On avait pris le parti d'employer d'autres moyens pour faire comprendre au vieillard récalcitrant, qu'on ne lui laisserait ni paix, ni trêve, tant qu'il ne se serait pas résigné à faire le testament réclamé.

Le 12 novembre 1828, VAristarque publiait cet entrefilet :

Un journal assure que S. A. R. le duc de Bourbon a fait des dispositions d'après lesquelles M. le duc de Nemours, second fils de M. le duc d'Orléans, est institué son héritier à condition de prendre le titre de prince de Condé.

A la suite de cette publication, M. de Broval, secrétaire des commandements du duc d'Orléans, écrivit à M. de Gatigny, intendant du duc de Bourbon :

M. le duc d'Orléans a lu dans plusieurs journaux, publiés hier et ce matin, un article portant que Monseigneur le duc de Bourbon a fait des dispositions d'après lesquelles M. le duc

de Nemours est institué héritier de Son Altesse Royale, a condition de piendre le titre de prince de Condé. Dans une occasion à peu près semblable, j'eus l'honneur de vous voir, Monsieur, et vous voulûtes bien vous charger d'assurer Monseigneur le duc de Bourbon que Leurs Altesses Royales et les personnes qui leur sont attachées étaient entièrement étrangères à ces bruits, ainsi qu'à la publication de tels articles dans les gazettes. Je viens vous faire la même prière de la part de Leurs Altesses Royales, à présent qu'ils se renouvellent. Klles ne se dissimulent pas le grand avantage dont seraient pour un de leurs enjants et sa postérité les dispositions que Von suppose ainsi ; et pour un Prince descendant de nos Rois, qui y serait appelé, quel honneur que celui d'hériter du nom de Condé, si cher à la France et si brillant de gloire ! Mais les sentiments de Leurs Altesses Royales pour l'auguste parent à qui elles sont tendrement et vivement attachées, leur ont fait vivement regretter qu'on ait publié de semblables articles dans les journaux. Voilà, Monsieur, ce que je suis chargé de vous exprimer, en vous priant de l'élever à la connaissance de S. A. R. Monseigenur le duc de Bourbon.

M. de Galigny ne se méprit pas sur le sens et la portée de ces innpudentes protestations de désintéressement, qui se tournent en une sorte de mise en demeure à peine déguisée. Voici en quels termes il fait au prince la communication de la lettre de M. de Broval :

.T'îii l'honneur de remettre ci-jointe h Votre Altesse Royale une lettre que j'ai reçue hier soir et dont on me prie doniottre le contenu sous vos yeux, Je m'acquitte de ce devoir, et Monseigneur jugera sans peine Vespnt de cette lettre. J'ai mis entre parenthèses quelques phrases de cette lettre qui peuvent paraître une espèce de contradiction avec le commencement. Je me borne h accuser réception.

Ce même jour, un des officiers du prince lui dit : (( Monseigneur a donc nommé le donataire de Chantilly ? — Non, lui répondit le prince, c*est une pensée quon veut me suggérer ; mais vous connaissez bien ma volonté à ce sujet ; vous savez à qui /e le destine. »

Ces intentions précises dont il entretint plus d'une fois ses intimes, n'étaient pas l'unique raison de sa

résistance à la pression qu'on exerçait contre lui. Il manifesta aussi plus d'une fois l'inquiétude que sa vie ne cessât d'être en sûreté, quand une fois il aurait fait des dispositions testamentaires en faveur de ces cupidités si férocement béantes.

Au commencement de 1829, M. de Broval est envoyé au général Lambot pour lui parler de cette affaire de l'adoption, qui n'avançait pas.

Le général s'emploie à arranger les choses. Il va au Palais-Royal conférer avec le duc d'Orléans, et l'on combine que celui-ci acceptera une invitation de Mme de Feuchères pour dîner avec le duc de Bourbon. M. de Broval écrit, le 30 mars, pour confirmer cette acceptation. L'orgueilleuse baronne, flattée dans son amour-propre, et « enchantée, se décida à s'occuper avec persévérance des intérêts de cette maison. On parvint à s*entendre parlaitement ».

C'est-à-dire qu'on s'était entendu contre le malheureux prince ; il n'y avait que lui qui refusait de rien entendre. Il paraît que son antipathie pour son neveu ne s'atténuait pas, et qu'on fut obligé de faire encore une fois intervenir le nom du roi ; car voici ce qu'écrit le général Lambot :

(( M. le duc de Bourbon avait à l'égard de son neveu, des préventions sévères, mais ces objections furent levées lorsque le roi eût exprimé son vœu pour la conclusion de cette affaire, car le prince professait pour S. M. Charles X une obéissance et une vénération profondes. Ainsi donc, quoiqu'il eût exprimé ses sentiments à l'égard de son neveu d'une manière énergique, ses répugnances s'affaiblissaient chaque jour ; il ne donnait plus de refus absolu, mais se bornait à dire qu*il ne voulait pas être pressé. »

Mais précisément, on sentait plus que jamais Turgence de le presser.

Au cours d'une promenade avec les dames de sa maison, quelqu'un ayant fait allusion à cette questiondeTadoption, il avait eu l'imprudence de répondre: « Qu'il n'était pas décidé qu'il ne se remarierait pas ». Cela avait été dit sur le Ion de la plaisanterie, mais la plaisanterie n'avait pas été goûtée des intéressés ; on l'avait trouvée plutôt inquiétante.

(( Dans toutes les conversations (1), M. le duc d'Orléans insistait sur ce qu'il était urgent de terminer le plus promptement possible. Nous avons le vent bon, disait-il, les circonstances sont on ne peut plus favorables, il faut en profiter, mon cher général. »

On se mit donc décidément à presser.

Le 1*' mai 1829, la baronne de Feuchères écrivit au duc de Bourbon :

II y a bien longtemps, my dearest Iriend, qu'un projet bien important m'occupe; mais* jusqu'à présent. Je n'ai pas eu le couraf^e de vous ouvrir mon cœur entièrement, clans la crainte de vous afiliger. Le moment est venu où je me vois forcée de remplir un devoir sacî*6 envers vous. Les malveillants ne cessent de publier que je veux profiter de la tendre amitié que vous me portez pour m'emparer de votre fortune ; forte de la pureté de mes intentions à cet égard, j'ai négligé jusqu'à ce jour de faire les démarches nécessaires pour m.e justifier auprès de la famille royale, qui, je ne puis en douter, me rendra justice quand cette démarche auprès do vous sera connue. Lorsque je vous ai vu, my dearest friend, si indisposé dernièrement à Chantilly, les réflexions les plus cruelles se sont emparées de moi ; et, en effet, si celte maladie était devenu plus grave, quelle aurait été ma position ? Moi qui, dans un tel moment, devais espérer de vous rendre les soins les plus tendres, j'aurais été la première qu'on evit éloignée de vous, et cela par suite des vues intéressées qu'on me suppose sur votre fortune.

Pardonnez-moi, my dearest Irlend, si je suis obligée d'en-

(1) « Dans toutes les conversations. » Il paraît qu'on tenait souvent conseil.

Irer ici dans des détails trop déchirants pour mon cœur ; mais je vous ai déjà dit que c'est un devoir sacré que je m'impose pour vous implorer à genoux, s'il le fallait, poui vous décider à remplir le devoir imposé à tout homme, de quelque classe qu'il soit, et bien plus encore à un Prince qui porte un nom aussi éclatant que le vôtre. Le Roi et la famille royale désirent que vous fassiez choix d'un prince de votre famille pour hériter de votre nom et de votre fortune. On croit que c'est moi seule qui mets obstacle à l'accomplissement de ce vœu ; et môme on va jusqu'à croire que si je n'étais pas auprès de vous, cette espérance de la France entière aurait été déjà réalisée. Cette position m'est trop pénible pour que je puisse la supporter plus longtemps, et je vous supplie, my dearest friemi, au nom du tendre attachement que vous m'avez témoigné depuis tant d'années, de faire cesser cette cruelle position où je me trouve, en adoptant un héritier.

Après bien des réflexions, mon opinion est que c'est le jeune duc d'Aumale qui réunit le plus de titres à cette haute faveur ; ce jeune prince est votre filleul et vous est doublement attaché par les liens du sang. Il annonce, de plus, dans un âge aussi tendre, des moyens qui le rendent digne de porter votre nom. Ne vous arrêtez pas, je vous en conjure, à l'idée que cette adoption va vous causer le moindre embarras. Rien ne sera changé dans votre manière de vivre habituelle, c'est une simple formalité à remplir, et alors vous serez tranquille sur l'avenir et on me laissera auprès de vous sans penser à m'éloigner dans aucune circonstance. Si malgré tout ce que je viens de vous dire, votre cœur trop froissé ne vous portait pas à faire cette adoption, j'ose dire que l'affection et le désintéressement que je vous ai toujours montrés méritent que vous le fassiez pour moi ; vous assurerez par là, my drarcst frievd, la bienveillance de la famille royale et lin avenir moins malheureux à voti*e pauvre Sophie.

Copie de cette lettre a été, en même temps, envoyée an duc d'Orléans, qui la renvoie le lendemain au général Lambot, avec ce billet, daté de Neuilly 2 mai 1829 :

Voici, mon chor î^i'-n^-ral, la lettre que je vous prie de rem«'ttre à Mme fie Fourlières et je profite avec plaisir de cette occasion pour vous assurer de tous mes sentiments pour

Vf»US.

Et le lendemain 3, le général Lambot, décidément plein d'un zèle remarquable pour les intérêts du duc

d'Orléans, lui adresse Tavis, — on pourrait dire le rapport, — suivant :

Monseigneur,

La lettre a été remise h Monseigneur le duc de Bourbon, hier soir, à sa rentrée de la chasse, il est venu dîner chez Mme de Feuchôres et n'a donné aucun signe de mécontentement. Ce matin, je suis entré chez Monseigneur ; je l'ai trouvé gai et content. Tout pai*aît donc jusqu'ici favorable. Je viens de remettre dans les mains de Mme de Feuchèrcs la dépêche de Votre Altesse Royale.

La dépêche dont il est question, contenait une lettre du même duc d'Orléans pour le duc de Bourbon : lettre que la dame, peu timide cependant, osait à peine remettre et accompagnait de ces lignes :

Je viens à l'instant, dearest, de recevoir la lettre ci-jointe de M. le duc d'Orléans. Ce n'est qn'en tremblant que je vous l'envoie ; cependant, au [and, vous ne pouvez pas m'en vouloir. Je vous assure que je serais au désespoir si je croyais que ma démarche prùs de vous serait sans effet. Pensez, dearest, que c'est pour votre Sophie que vous le feriez, qui vous a toujours aimé tendrement.

C'est qu'en effet cette lettre était d'une impudence

vraiment effrayante :

Nenilly, 2 mai 1820.

Je ne puis. Monsieur, résister au désir de vous exprimer moi-même combien je suis touché de la démarcho si honorable pour elle que Mme de Fcuchêres vient de faire envers vous, et dont elle a bien voulu rniiistruire. 11 ne m'appartient pas, sans doute, dans une circonstance où il dépend de votre seule volonté de procurer un si grand avantage h l'un de mes enfants, de présumer ce qu'elle peut être, avant que vous me l'ayés fait connaître ; mais j'ai cru vous devoir et devoir aussi" à ce même sang qui coule dans nos veines, de vous témoigner combien je serais heureux de voir de nouveaux liens resserrer ceux qui nous unissent déjà de tant de manières, et combien je m'enorgueillirais qu'un de mes enfants fût destiné h porter un nom qui est si précieux à toute notre famille et auquel se rattachent tant de gloire et de souvenirs.

Si le duc de Bourbon reçut ces espèces de som-

mations aussi tranquillement que le dit le général Lambot, on peut s'en faire une idée par ce second billet que, le soir du même jour, lui adressait sa petite Sophie :

Vous m'avez reproché cVune maiiière si dure la démarche que j'ai faite auprès de Monseigneur le duc d'Orléans, que je crois à présent de mon devoir de vous dire que Monseigneur le duc d'Orléans doit venir chez moi ce matin pour vous voir avant son départ pour l'Angleterre. Je vous en prie, ne me refusez pas do venir déjeuner avec moi comme à l'ordinaire. Cette visite vous sera beaucoup moins embarrassante de cette manière, et cela vous évitera une réponse par écrite ou de rien dire de positii (1) ; et si vous ne venez pas, cela va {aire un bien mauvais eflet. Si vous aimez mieux que je ne sois pas avec vous, alors Monseigneur le duc d'Orléans irait chez vous.

Il est bien certain que monseigneur le duc d'Orléans ne pouvait pas croire que sa visite dans de telles circonstances fût autrement qu'embarrassante et même infiniment désagréable pour son cher oncle; mais monseigneur le duc d'Orléans avait pris le parti de brusquer les choses et, mettant de côté tous scrupules et toute vergogne, de se montrer à son cher oncle résolument campé derrière sa petite Sophie, qui ne lui laisserait plus la ressource des atermoiements.

A partir de ce moment en effet, la poursuite change de train : c'est un hallali furieux, sans relâche et sans ménaûfcments.

Le pauvre duc, traqué, harcelé, n'a plus un instant de repos.

(( Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit, — dit-il à un confident : — tous ces tourments-là m'enflamment le sang d'une manière épouvantable. Y a-t-il rien de plus affreux que de se voir pressé avec cette vio-

(1) Ce mot est souligné de la main de Mme de Feuchères, dans l'original.

lence pour faire un acte qui m*est si désagréable ? On n'a plus à me parler d'autre chose à présent ; ma mort est la seule chose qu'on ait en vue (1). » Enfin il s'avise d'un moyen qu'on peut bien qualifier de désespéré. C'est de s'adresser au duc d'Orléans lui-même, pour qu'il obtienne de madame de Fouchèrcs qu'elle le laisse en paix. Il lui écrit, le 19 août :

L'affaire qui nous occupe, Monsieur, entamée à mon insu et un peu légèrement par Mme de Feuchères et dont elle s'est chargée de presser la conclusion auprès de moi, m'est infiniment pénible, vous avez du le remarquer ; outre les souvenirs déchirants qu'elle me retrace et auxquels je ne puis encore habituer mes tristes idées, je vous avoue que d'autres MOTIFS ne me permettent point de m'en occuper en ce moment. On me taxera peut-être de faiblesse à cet égard ; mais c'est sur vous que je compte pour excuser et faire excuser cette faiblesse bien pardonnable à mon âge et dans ma triste position. Mon affection pour vous. Monsieur, et les vôtres, vous est assez connue ; elle doit donc vous garantir rintcntion dans laquelle je suis et que je vous manifeste ici, de vous en donner un témoignage public et certain. Je viens aujourd'hui en appeler à votre générosité, à votre amitié pour moi et h la délicatesse de vos sentiments pour que je ne sois pas tourmenté et harcelé comme \e le suis depuis quelque temps, pour terminer une affaire qui se rattache à d'autres arrangements et que je ne veux d'ailleurs conclure qu'avec toute la maturité et la réflexion dont elle est susceptible. Je compte donc sur votre amitié pour moi, je vous le répète, pour obtenir de Mme de Feuchères qu'elle me laisse tranquille sur ce point ; de vous il dépend d'éviter entre elle et moi une brouille, ou du moins un froid, qui ferait le malheur du reste de mon existence.

Recevez, Monsieur, avec votre amabilité accoutumée, l'expression de la constante et bien sincère amitié que je vous ai vouée pour la vie.

Cette lettre est navrante.

Pauvre duc, il se rendait bien compte de la situation : il comprenait bien que madame de Feuchères était chargée de presser la conclusion de l'affaire et qu'il dépendait du duc d'Orléans d'arrêter cette pres-

(1) Dépos. de M. de Surval & Paris.

sion. Mais quel fond de candeur ! Penser trouver quelque générosité et quelque délicatesse de sentiments dans cette âme vile et vouée à toutes les passions basses ! Et quelle ingénuité ! Avouer à cette cupidité que l'affaire se rattache à d'autres arrangements et que ses intentions se borneront à lui donner un gage public et certain de son amitié ! Le legs d'un domaine ou de quelques millions peutôtrc ? Comme cela pouvait bien faire l'affaire du d'Orléans !

Louis-Philippe a voulu pourtant faire à cette lettre une réponse convenable et décente. Il n'est parvenu qu'à écrire des phrases d'homme d'affaires maladroitement retors, qui ne sait même pas dissimuler sa préoccupation procédurière de prendre acte de tout ce qui peut être considéré comme promesse.

Voici cette réponse :

Neuilly, 20 août 1829.

Je suis au désespoir, Monsieur, que les intentions pleines d'amitié et de bonté que vous avés bien voulu me manifester dans une conversation dont le souvenir m'est si cher, soient devenues pour vous une cause de chagrins et de contrariétés. Je suis bien reconnaissant de ce que vous voulés bien me répéter à cet égard, dans la lettre que je viens de recevoir de vous, et vous avés bien raison de compter sur moi pour faire, en cela, comme en tout : d'abord ce qui sera conforme à vos désirs, ensuite ce qui pourra mieux vous prouver la sincérité de mon attachement et de mon affection pour vous personnellement. Je tiens infiniment à ce que vos bonnes dispositions à Végard de mes cnlants ne soient la cause d'aucun embarras pour vous, de quelque nature qu'ils fussent, et je tiens surtout à éviter tout ce qui pourrait renouveler vos trop justes douleurs et blesser votre cœur, si cruellement déchiré. Je vais donc me rendre tout à l'heure chez Mme de Feuchères pour remplir vos intentions, en causant avec elle, et vous pouvés être sûr que, tout en lui manifestant, comme je le dois, com&ieM nous sommes sensibles, moi et les miens, aux efforts qu'elle a faits pi'ès de vous pour obtenir ce témoignage public et certain de vos bontés dont vous voulés bien nfnssurer, je lui témoifjnerai aus.si combien nous serions aflli^ïés de vous causer de nouveaux chagrins et de troubler la paix de votre intérieur. Votre lettre, Monsieur, m'impose le devoir de lui demander de ne plus vous presser et d'at-

1G2 LA FORTUNE DES d'oRLÉANS.

tendre ce qui vous sera dicté par votre cœur et par vos sentiments pour ceux qui sont issus du même sang que vous, et jG le remplirai dans toute son étendue : trop heureux si vous pouvés y voir une nouvelle preuve de tous les sentiments que je vous porte, de ma confiance dans ceux que vous me tthnoignôs et de la conslante, bien vive et bien sincère amitié que je vous ai vouée pour la vie.

Le duc d'Orléans vint en effet au Palais-Bourbon chez la favorite. Une comédie de haut goût avait été organisée. Ce fut devant témoin que ce parent désintéressé s'acquitta de sa promesse et pria la baronne de discontinuer ses instances. Que pouvait-on demander de plus ? Ce ne fut pas sa faute si cette femme, absolument décidée à enrichir ses enfants môme malgré lui, ne voulut rien entendre.

Le lendemain de cotte entrevue, le duc de Bourbon envoya chercher M. de Surval et lui dit, les larmes aux yeux : « Eh bien î M. le duc d'Orléans n'a pu rien obtenir lui-même ; j'ai eu hier soir une scène terrible ; il faut en [inir, car l'état dans lequel je suis depuis quelque temps n'est point exister. »

Ce qui montre bien avec quelle bonne foi agissait le fourbe du Palais-Royal, c'est ce que raconte le général Lambot.

Dans un zèle, qui décidément s'affirmait de plus e.i plus, il avait remanié le premier projet, duquel on avait jugé bon de faire disparaître la clause d'adoption, à cause des droits d'enregistrement (louable souci d'économie) (1) ; et avait apporté à Louis-Philippe un texte nouveau, que celui-ci soumit aussitôt à son fidèle conseil. M® Dupin aîné.

Quelques jours après, Mme de Feuchères en reçut

(1) Il est juste de dire que la question d'économie ne fut peut-être pas la seule cause de cette suppression. Il paraît que le duc de F^ourbon, tout en léguant ses biens, se refusa absolument à léguer 5on nom à la famille d'Orléans.

une copie. M. de Broval en envoya une autre au général Lambot, avec le billet suivant :

Je tiens parole^ cher général. Voici une autre copie, pour le cas où Mme de Feuchères n'aurait pas reçu la première. Mettez-moi à ses pieds, je vous en supplie, avec tout mon dévouement.

Le duc de Bourbon, de son côté, convaincu qu'il {allait en [inir, avait dicté à M. de Surval un certain nombre de conditions auxciuelles il tenait particulièrement, en lui prescrivant de les mettre en ordre pour qu'il les transcrivît. Il s'écoula quelques jours encore, — employés probablement par le général Lambot à faire entrer ces disi)Ositions spéciales dans un projet définitif.

Enfin, quand loul fut mis en règle, un soir, « après a\oir dîné avec S. A. R. cbez madame de Feuchères, on se trouvaient également quelques autres personnes », M. de Surval entendit entre le prince et cette dame une conversation très animée qui eut lieu dans la salle de billard, séparée du salon par un simple couloir. A peine cette conversation fut-elle commencée que madame de 1^'nucbères rap|)ela.

— (( Mais voyez donc, dit-elle, dans ([uel état de colère se met, sans raison Monseigneur ! TAchez donc (le l'apaiser. » M. de Surval trouva effectivement le prince fort animé, les yeux enflammés et dans un état de colère et de crispation dans lequel il ne l'avait jamais vu. — « Oui, madame, disait-il, c'est une chose é|)ouvantable, atroce, que de me mettre ainsi le couteau sous la gorge pour me faire faire nn acte pour lecpiel vons me connaissez tant <\(' répugnance (I). Eh bien ! Madame, ajouta-t-il encore avec pins de colère, enfoncez-le donc tout de

(1) M. (h\ Sui'vnl a déclnré que le duc lui avait dit un jour : « Dites à Mme de Fcuchèn's (jiio, si elle veut me Inisser Iran-

suite ce couteau ! Enfoncez-le ! » en lui mettant le doigt sous le menton. Cette scène déplorable dura environ deux heures ; il finit par s'adoucir, comme il faisait toujours, et la signature du testament fut définitivement résolue pour le lendemain. Le jour suivant, ajoute M. de Surval, je réunis ces notes, je les lui portai et il les transcrivit. Quand il eut terminé, il me dit : « Ces dispositions au moins ne sont pas les dernières que faie à (aire ; il m'en reste quelques-unes dont nous nous occuperons plus tard (1). »

« Il me répéta cette circonstance deux différentes fois avant sa mort. »

Tels sont les détails donnés par un témoin sur les cil constances qui ont précédé immédiatement la signature du testament et sur les dispositions réelles de celui qui était censé y consigner ses dernières volontés.

quille à ce sujet, je lui donnerai un de mes plus beaux domaines, le duché de Guise. » Ce témoignage de M. de Surval est confirmé par celui du général Lambot. Il raconte (Trois ans au Palais-Bourbon, p. G9) que la baronne lui dit, un jour : « Savez-vous bien que si je ne l'avais pas refusé, Monseigneur m'aurait laissé toute sa fortune ? Il m'avait même offert de me donner tout de suite le duché de Guise, si j'avais voulu ne pas le presser pour le testament. »

(1) Pour préciser la signification de ces paroles, il faut se rappeler ce propos, rapporté par un témoin : « Vous savez à qui je le destine..., » et les rapprocher de cet autre propos, dont M. Hennequin offrait d'apporter la preuve : « Qu'un jour, et postérieurement à la naissance du duc de Bordeaux, le prince, se promenant h pied aux Champs-Elysées, fit la rencontre de l'un des deux officiers qui l'avaient accompagné à l'Opéra dans la nuit de l'assassinat du duc de Berry. que, cette catastrophe étant devenue le sujet de la conversation, le prince dit : — « Le duc de Berry était brusque, maïs il était bon ; jamais il n'a fait de mal à personne. Je l'aimais beaucoup ; il avait été le compagnon d'armes de mon fils. » ^ Qu'après quelques instants de silence, 11 reprit : — « Eh bien ! puisque ses enfants sont orphelins, je leur servirai de père ; ils seront mes héritiers. »

Cet acte fut signé le 30 août 1829 et immédiatement déposé chez M® Uobin, notaire.

En voici la teneur :

Al] r.oin du Vinv, du Fils et du Saint-lilspnl, je rcconiniando mon ûîiic à Dieu

Moi, soussigné:, Louis-Ilcnri-Joseï)!! de lîourbon, duc de Bourljon, prince de Condé, etc., etc.

Je nomme et institue mon petit-neveu et lilleul, Henri Kiij,'ène-l*Iiilippe-L()uis d'Orléans, duc d'Aumale, mon légataire univiirsel, voulant (fu'à l'époque de mon décos, il hérite de tous l<*s bicîns et droits mobiliers et immobiliers, de quelque nature ffu'ils soient, ([U(; ji; i)osséderai h cette époque, l)()ur en jouii* <;n l.()Ut(; j)ro[)riété, sauf les legs que j'institue; i)ar h\s [)résenles, et qu(; je p(jurrai instituer par la suite.

A défaut du duc, d'Auiuali; dési^'né, je ncjuuue; et institue pour mon légataii-c universel le plus jiîune des enfants mûIes de mon neveu Louis-l*luli])i)e d'Orléans.

Je lègue à la dame; Sophie Dawes, baF'onne île Feuchères, une somme (h; d(uix millions, qui sera payée en esj)èces aussitôt après mon décès, (juitte de tous droits d'enregistrement ou autres frais, (jui sei'ont acquittés par ma succession.

Je lui lègue aussi en toute propriété :

1° Mon (•hàtcau <;t parc de Saint-Ï^eu ;

2° Mon château et teire de Boissy et toutes leurs dépendances ;

T Ma forêt de MontFuorency et toutes ses dépendances;

4' Mon domaine de Morfontaine, tel iiu'il se compose et que je l'ai acheté de Mme do. Villeneuve, suivant conlrati des 21 et 22 juillet 1827 et 20 août 1S2Î) ;

5° Le pavillon occupé |)ai" elle et ses gens au Palais-Bourbon, ainsi (pie ses dépi'ndances ;

0° Le Fuobilier (lue. compi'end ce pavillon, ainsi qin* les chevaux et voitures affectés au service dt; ladite damtî baronne de l^^îuchères. Cette dei-nière mesui'e est également ap[)licable a!i\ ofliciers de ma maison meublés par moi. L(»s frais d'actes de Fiuifalion, <r»'ru'egistF'ement et auti'es généra- IcFiieFit (iU(*l<*on(iucs, nécessaires poui* mi'tti'e ladite bai'OTine de Feuchères en j)osses.siori des legs ci-(h'ssus, seront à la chargea d(» ma succcssioFi, de telh^ soF't(î (pi'(^lle. (»ntr'e en jouissaFice d<'S(lils objets ((uitl.es et lihri'S iU\ tous fi'ais poiu' elN\

Mon intention est que mon chAt(»au d'iicouen soit affecté à un élahlissenient de bienfaisance v.w faveui* des enfants, pelits-enf.'ints ou descendjuits des anciens C)f(icieF's ou soldats de rarK'Iennc armée de Condé ou de la Vendée. Je dorme alor-s ce château et le bois (pu' en dépend h ladite b.iromie de l''eii<lières. (^n Iji diarg^iant de fonder l'établlssomcnf dont il s'agit; voulant en cela lui donner une nouvell<» maF'(jU(» d(* îiion attachcFuent et de ma confiance, j'af-

fecle au seivice des dépenses de cet établissement une somme de 100.000 Irancs qui sera payée annuellement et à perpétuité par mon petit-neveu le duc d'Aumale ou par ses représentants. Je m'en rapporte, au surplus, aux soins de madite dame baronne de Feuchères pour que mon intention soit remplie, ainsi que sur le mode d'après lequel cet établissement devra être formé et aux autorisations qu'elle aura à solliciter et à obtenir pour y parvenir.

Je donne et lègue, à titre de pensions, à cliacun de mes gentilshommes, secrétaires de mes commandements, membres de mon conseil, officiers, employés ou secrétaires de ma maison qui se trouveront à mon service au moment de mon décès, en telle qualité que ce soit, savoir :

1' A ceux qui auront dans ma maison plus de vingt ans de service, la totalité des appointements ou gages dont ils jouiront ;

'Z' A ceux qui auront plus de quinze ans de service, les trois quarts desdits appointements ou gages ;

3' A ceux qui auront plus de dix ans de service, la moitié desdits appointements ou gages ;

4' A ceux qui auront plus de cinq ans de ser\'ice le quart desdits ai)pointements ou gages ;

5° A ceux qui auront moins de cinq ans de service, et plus de deux ans, une année de leurs appointements ou gages, à titre de gratillcalion, une fois payée ;

Entendant qu'ils jouissent de ces pensions cumulativement avec les traitements attachés aux fonctions qu'ils pourront remplir dans la maison de mon petit-neveu le duc dAumale.

Je recommande à mon petit-neveu le duc d'Aumale les ofliciers et serviteurs de ma maison, lui enjoignant de traiter avec bienveillance tous ceux qui m'ont servi avec zèle et m'ont donné des marques d'un attachement particulier.

Je prie le roi d'agréer mon vif désir et ma demande expresse que ma dé]>ouille mortelle soit déposée à Vincennes. auprès des restes de mon fils bien-aimé.

.Je nomme pour mon exécuteiu' testamentaire M. le baron ■lo .Surval et h:i donne conformément h la loi, la saisine pour l'exécution du présent testament.

Fait à Paris, en notre Palais-Bourbon, le 30 août 1829.

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