‹ La fortune des d'Orléans: origine et accroissementChapitre 17 sur 51 · L.-H.-J. de Bourbon · texte numérisé non relu

L.-H.-J. de Bourbon

Quand on connaît la scène qui a précédé la résolution définitive, on ne peut trop admirer l'heureuse expression du témoignage rendu à la chaleur qui a fait vaincre les difficultés.

Les d'Orléans ne méconnaissaient pas la part due à madame de Feuchères dans l'aclièvement de l'entreprise et comprenaient bien les allusions à la récompense qu'elle attendait d'eux. De nombreuses lettres témoignent d'un soin constant à la rassurer sur ce point et à lui faire prendre patience. En voici quelques-unes (2) :

(1 Le brouillon de coite lettre, corrigé par Mme de Feuchères (.'xiste. — Voir Plaidoirie dllennequin, \). 90. (2) Il y en a do Louis-Philippe, de la duchesse d'Orléans,

Réponse à Mme de F.

Randan. ce 10 septembre 1829.

J'ai reçu, Madame, la lettre que vous avez bien voulu m'écrire de Chantilly, le 3 septembre, en même temps que celle de M. le duc de Bourbon à qui je vous prie de dire de ma part combien ses expressions aimables et affectueuses m'ont profondément touchée. Je serai bien empressée dès mon retour à Xcuilly, d'aller lui témoigner moi-même toute ma reconnaissance pour ce qu'il vient de faire pour mes enfants. Je sais, Madame, combien vous y avés contribué et tout ce que vous avés fait pour parvenir à un résultat, applanir les difficultés qui pouvaient entraver un résultat aussi précieux pour mon caïur maternel et en attendant que permettez-moi de vous offrir ici l'assurance bien sincère de toute ma sensibilité à cet égard en attendant que je puisse vous la renouveler moi-même de vive voix. Nous n'avons, mon mari et moi rien laissé ignorer au Roi, à M. le Dauphin et k Mme la Dauphine de la part que vous avés prise à ce que M. le duc de Bourbon vient de terminer et nous leur avons ma» nifesté tous les scntimens que cela nous inspirait pour vous ; je puis même vous dire confidentiellement que mon mari a fait encore auprès du Roi la veille même de notre départ, les plus grands efforts pour obtenir du Roi le témoignage de satisfaction dont vous me parlés dans votre lettre ; mais S. M. s'est bornée à lui dire (|u'clle y penserait et en parlerait à ses enfants (1) de Randan. Soyez sûre, Madame, que mon mari ne manquera pas à son retour de Randan, de renouveler ses respectueuses instances pour que l'auguste chef de notre famille daigne confirmer, en vous accordant ce que vous désirés,, ce qu'il a bien voulu nous dire si souvent avec sa grâce et sa bonté accoutumée, ordinaire qu'il regardait comme rendus à lui-même tous les services rendus à sa famille.

de Mlle d'Orléans. On tient à traiter cette drôlcsse en amie de la famille ; on lui envoie des pâtes d'Auvergne (les petits présents entretiennent l'amitié) ; on lui donne des nouvelles du petit d'Aumale (son protégé] qui a eu un rhume. Il a fallu faire un choix dans cette correspondance, mais il serait impardonnable de ne pas citer ce billet du secrétaire de Louis-Phihppe, M. de Broval : vous êtes Vange gardien de votre auguste ami. Ne permettez pas que pour recevoir Leurs Altesses Royales, il s'impose la moindre incommodité, vu son état de souffrance. Elle vous le demandent, Madame, bien instamment et vous acquerrez par là encore nn droit de plus sur elles. (15 novembre 1829.)

^1) ('es deux mots sont écrits en surcharge sur ceux-ci ; « son retour. »

LA FORTUNE DES d'oRI.ÉANS. 171

Veuilles recevoir. Madame, l'assurance de tous mes sentiments pour vous. [Ils partent du cœur d'une mère reconnaissante et vous pouvés y compter] (1).

Il faut rendre cette justice aux d'Orléans qu'ils ne cherchaient pas à s'acquitter par des promesses et par do vains semblants de bonne volonté. C'est qu'aussi les obligations contractées vis à vis de leur associée n'étaient pas de celles dont on se dégage facilement ; c'est d'ailleurs que les intérêts communs entre eux n'étaient pas encore licjuidés. Tout leur imposait donc la nécessité de s'employer effectivement à lui donner satisfaction.

L'entreprise semblait difficile. Les circonstances étaient aussi défavorables que possible.

(/'était précisément le moment où M. de Feuchères venait d'obtenir contre sa femme un jugement en séparation de corps.

« On ne sail, — dit un contemporain, — commoîit le trop faible prince reprit cette dame chez lui îiprès cet (»sclandre, tandis que les premiers jours, ne se trouvant pas assez fort pour soutenir un blûme, il avait cru devoir l'éloigner du palais. Enfin peu après cet effort, elle y rentra » (2).

L'opinion publicpie lui avait été moins indulgente. Pour avoir voulu la braver, la dame s'était attiré un affront cruel au HiéAtre Français.

Dans de (elles circonstances, il est incroyable qu'on ail osé solliciler pour elle une réintégration à la Cour, plus incroyable encore que ces sollicitations n'aient pas élé, du premier coup, péremptoirement repoussées.

(1) ('otle dorniùre phraso scsiilc est de la main de Marie- Ann'ilic sur le brouillon : lo rt'sfo osl de. la main de Louis- IMiilii)ptî. Sa ftninio i^M'opiait lidôlcFnont les minutes (lu'il lui fournissait, y coni])ris les fnulos d'orthographe.

(2) 1)0 Bolleville, Les secrets de Saint-Leu, p. 45.

Les premières démarches avaient été faites par M. de Chabannes.

« Il s'était présenté à S. M., muni d'une lettre très pressante de M. le duc de Bourbon. Le roi, embarrassé de répondre à une pareille lettre, n'y fît pas de réponse (1). »

Le duc de Bourbon était un serviteur dévoué de la Restauration, un ami de Charles X. Le vieux roi jugeait cependant que cette grâce ne pouvait lui être accordée.

Mais le duc d'Orléans savait bien, qu'à lui, on ne pouvait la refuser.

Il continuait donc ses démarches.

Le roi, que cette affaire ennuyait, s'était fait faire un rapport sur le procès entre les époux Feuchères. Il paraît que ce rapport « pâle et peu concluant », avait été communiqué à Louis-Philippe, car il écrivait au général Lambot :

Paris, ce mardi.

.Te vous remets, mon cher général, la lettre de M. de Chabannes, que j'ai fait lire à mes princesses et dont nous n'augurons rien de bon. J'espère que nous verrons le roi demain soir et nous tâcherons de l'entraîner ; mais je crains et je n'aime pas la tournure donnée à ce rapport.

Je vous écrirai dès que j'en saurai davantage et je vous renouvelle l'assurance de tous mes sentiments.

Le 17 décembre, il avait fait connaître au même général le résultat de cette démarche.

Ce jeudi matin, 17 décembre 1829

Nous sortons de chez le Roi, mon cher général, et je vous prie de venir chez moi le plus tôt que vous le pourrés, soit aujourd'hui, soit demain, ou quand vous voudrés. Notre conversation n'a pas eu de résultat satisfaisant. Cependant j'ai prié le Roi de trouver bon que je lui en reparle encore, et il me l'a permis ; ainsi je ne veux pas encore désespérer tout à fait, mais cela va mal.

Vous connaisses tous mes sentimens pour vous.

(1) Général Lambot, Trois ans au Palais-Bourhon, p. 5b.

De la conférence que le général Lambot eut, à la suite de cette lettre, avec le duc d'Orléans, il emporta celle impression « que le roi, personnellement, n'était pas mal disposé pour Mme de Feuchères ».

Ainsi les dispositions de Charles X avaient été amendées par le duc d'Orléans. Celui-ci avait, sans nul doute, employé les grands moyens qui lui servaient infailliblement dans les cas importants.

Mais il y avait une opposition plus difficile à vaincre, celle de la Dauphine, qui, dans une cour où il n'y avait pas de reine, tenait le premier rang.

La duchesse d'Orléans avait été chargée de l'attaquer.

Madame la Dauphine, la duchesse d'Angoulême, n'était pas une personne qui se laissât facilement influencer, surtout quand il s'agissait de questions touchant à l'étiquette ou au décorum. Les premières tentatives de sa bonne cousine d'Orléans avaient eu peu de succès auprès (relie. Déjà lorsqu'elle avait entendu parler de la première visite de l'intéressante baronne à Neuilly, elle s'était récriée avec un dégoût marqué : « J'espère que vous n'avez pas reçu celte fcMnine-lâ ! » Il avait fallu que la duchesse d'Orléans s'en tirût par un utile mensonge : « Non, — avait-elle répondu, — c'est mon mari qui l'a reçue. »

Plus tard, les nécessités de la situation exigeant qu'on revînt à la charge, « Madame la duchesse d'Orléans réclnninit quelque indulgence et faisait sentir à \\mi\ ]i\ hauphine que si elle devait avoir une si i^r.-UHh» ()I.>lic»ation à celle dame, elle ne pouvait guère so dispenser de la recevoir. y\ux objections que Inisail la Dauphine, elle répondait : « Si vous avirz des <Mifa!its, si vous étiez mère, vous sentiriez comnH» moi dans celle circonstance. » Comment qualifier Tinsolence de cette réponse, l'espèce

de défi adressé par la femme d'un cadet conspirateur à Tambitieuse dauphine. désolée de sa stérilité ?

On comprend après cela le mot par lequel Louis- Philippe constatait la situation : « Cela va mal. »

Mais on savait quels ressorts on pouvait faire agir.

C'est le général Lambot qui nous apprend, probablement sans l'avoir bien compris lui-même, comment la hautaine, la fière, la prude duchesse d'Anfroulème finit par être amenée à retirer son opposition et à recevoir la femme tarée.

Dans son zèle à servir les d'Orléans, le général Lambot s'était cliarjïé de négociations dont il parait certain ([u'on lui laissa ignorer les dessous. Il était entré on pourparlers avec le cardinal de Latil : ((Il lui proposa, dit-il, rV aider à {aire rendre à Mme (le Feuchères son entrée à la cour, comme condition do son départ définitif ot irrévocable du Polais-Rourbon. Le cardinal, ajouto-t-il. répondit ([u'il lui serait impossible do so mêler de cette affaire, à moins qu'il no fût bien convaincu que Mme (lo Feuchères quitterait réollomont le palais du prince. »

Ouc vient faire ici lo canliîial (h Latil ? Et d'où a pu surgir celte idée qu'un prince de TEglise voudrait et pourrait aider à faire rendre à cette intrigante démasquée son entrée à la cour ?

C'est — explique un peu confusément le général, — que Mgr de Latil était l'ami intime du comte ol de la comtesse do Rullv. dont il fallait désarmer l'hostilité. Mais comme très évidemment, ce n'était pas l'hostilité des Rully qui pouvait être lo véritable obstacle «^ la réception de la dame, il faut bien (|ue rintervention du cardinal ait été sollicitée pour quelque autre raison ; il faut bien aussi qu'elle ait

été déterminée par un intérêt supérieur ; il faut bien enfin qu'elle se soit exercée d'un autre côté.

Quand on sait quel était le secret qui donnait à Louis-Philippe barre sur Louis XVIII et sur Charles X et qu'on sait, d'autre part, quelle avait été, à propos de ce secret, le rôle de Mgr de Latil, au moment de la mort de Louis XVIII (1), tout s'explique. Le cardinal eut à faire comprendre à la duchesse d'Angoulômc qu'une raison d'État exigeait qu'on accordât aux d'Orléans ce qu'ils demandaient.

Le cardinal sentit 1(î besoin d'une discrétion extrême, car, après avoir promis son concours conditionnel, il fit savoir au général Lambot que cette affaire n'était pas do celles dont il pouvait s'occuper. Mais celle déclaration, très certainement, ne fut faite ((u'après l'avis donné, car ce fut à partir de ce moment que tout marcha sans difficulté.

Par respect pour les scrupules ecclésiastiques du cardinal, on eut recours à une simulation qui ne trompait personne. Madame de Feuchères consentit à quitter le Palais-Bourbon, « malgré de certains avis qui lui conseillaient de ne pas abandonner le palais ». Le général Lambot se hAta d'en faire part au cardinal et la baronne, de son côté, écrivit au duc d'Orléans « une lettre qu'il pût montrer au roi et qui contînt l'assurance positive de son intention de sortir du Palais-Rourbon » !

(I) A la mort de Louis XVI II, on trouva des papiers lMis.s(''s i)ar lui, qui furent remis à Charles X et (luc celui-ci hrûla inunédiafcnient. D'après de très graves témoignages, ecs pjij)i»'rs se rappoi'fMieiit r^ l'oxistenre do Louis XVII, et un lestMiin'nt y élnit joint, recommandant de le reconnaître ; et la (lestiiution eut lieu, contre l'avis de Villèle, sur l'avis d«' M(»ns(M^nn'ur (W Lnfil. Il paraît (ju'il v gagna le chape'iu de cardinal.

Chantilly, le 24 décembre 1829.

Monseigneur,

Je ne trouve point d'expression rxiur romire h \'os Altesses Royales toute la reconnaissance que j "(.'•prouve pour les vives sollicitations qu'elles ne cessent de fnire en ma faveur auprès du Roi. Je devais espérer en la justice de Sa Majesté, dès qu'elle avait été instruite que je nui pas eu de tort en- ViTs mon mari et je suis bien peinée que Vos Altesses n'aient pas réussi dans leui's démarches pour moi.

Votre Altesse désire avoir une réponse positive sur la projM-isition de quitter le Palais-Rourhon. s'il était jugé nt»-

Mun^eipneur le iluc de Bourlnm a tant de déférence pour 1rs volontés du Roi, qu'il consentirait à tout ce qui pourrait déiruire les injustes préventions contre moi. J'ai donc encon» recours à \oire Altesse r)Our la supplier de faire connaître au Roi que je suis prête h quitter ma demeure au Palais-Rourbon sur-le-rhamp. plutôt que de laisser planer sur moi une défaveur qui afilige toute ma famille, ainsi que tôutis les personnes qui [»rennent intérêt ô moi.

OsiTui-je vous prier. Monseiîîneur, de vouloir bien présenter mr-s lionuua^i's à Leurs Altesses Royales et de daigner afxrêer ]i*.\j»n'jsinn de inun entier dévoilement.

Je suis...

S. D., baronne de Feuchères.

Le duc d'Orléans accuse réception à M. Lambot par le billet suivant :

Samedi, à 3 heures et demi {sic), 20 décembre 1829.

Je vous fais mille remerciements de m'anner de la lettre

de Mme de Feuchères. ù qui je réponds vn rassurant, de

ce dont elle ne doit pas douter, que j'en ferai le meilleur

usage que je pourrai.

Recevez...

Page 1