‹ La fortune des d'Orléans: origine et accroissementChapitre 6 sur 51 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Cette immense fortune des d'Orléans, se trouvait en grande partie détruite. Et c'est ici que l'étude des moyens employés pour la reconstituer et l'accroî trc encore, prend un intérêt historique de premier ordre, en faisant apparaître l'existence non douteuse d'un pacte mystérieux, ou du moins d'un chantage invinciblement armé, qui forçait la Restauration à toutes les indulgences et à toutes les complaisances pour l'homme qui, en raison de ses antécédents, devait être le plus rigoureusement tenu en suspicion et qui, par ses agissements, se laissait prendre à chaque instant en flagrant délit de conspiration permanente.

C'est l'envers de l'histoire contemporaine.

L'entreprise qui fut celle des premiers meneurs d«î la llévolulion et qu'on a appelée la conspiration d'Orléans, ne fut pas abandonnée, parce que l'ignominie et la lâcheté de Philippe Kgalilé avaient fini par dégoûter et révolter ses plus énergiques parti sans. Si Mirabeau et quelques autres, convaincus

que « ce j... f... ne méritait pas la peine qu'on prenait pour lui », avaient cherché leur voie d'un autre côté, il n'en était pas moins resté un bon nombre qui avaient tout simplement reporté leurs vues et leurs espérances sur le fils, à la place du père. Et parmi les plus prompts à cette évolution, avait été cet excellent fils lui même.

Avant môme le procès du roi, il est bien certain que la partie était déjà liée à son profit et que lorsque Dumouriez recherchait toutes les occasions de mettre en relief le général Egalité et d'exalter ses vertus civique^ et ses talents militaires, c'était en raison d'un plan tendant à le porter au pouvoir, soit pomme roi, goit comme régent, soit comme président de la République, car les principes de ce jeune ambitieux s'accommodaient de toute combinaison, pourvu qu'elle fit de lui le premier dans l'Etat. Il est bien certain que c'est pour l'exécution de ce plan que Dumouriez tenta, en mars-avril 93, d'enlever son armée pour marcher sur Paris avec l'armée de Cobourg. C'est toujours en raison de ce même plan que lorsqu'ils curent passé tous les deux au camp autrichien, Dumouriez rendit à son jeune ami le service de lancer une proclamation pleine d'anathèmes contre Egalité père et de réclames louangeuses pour Égalité fils. A ce moment. Égalité père et ses deux plus jeunes fils étaient en prison. De telles attaques prenaient dans les circonstances un caractère odieux. Mais c'était ainsi qu'il fallait servir Egalité fils : chez ce politique de dix-neuf ans, déjà bronzé, la tendresse filiale et fraternelle était à la hauteur de la loyauté dynastique et de la sincérité républicaine.

Emigré malgré lui, et déçu dans ses ambitions trop hâtives, le jeune profès des Jacobins ne renonce k aucun de ses rêves, mais il juge utile de

redevenir « Prince Français pour son bonheur » (1), duc de Chartres et bientôt après duc d'Orléans ; et c'est sous cette forme opportunément reprise, qu'il cherche désormais à se pousser. Son prophète, Dumouriez, ne cesse de le vanter aux hommes d'Ktat de l'Europe et aux membres influents du gouvernement républicain, comme une sorte de Messie humain, destiné à ramener l'ordre et la paix, comme « le seul moyen de transaction possible entre la République et la Monarchie ». Lui, de son côté, pousse ses intrigues dans tous les sens et sous toutes les formes. Il en est constamment question dans les notes que font passer au gouvernement ses agents patents ou secrets à l'étranger.

Une lettre de Berne, du 11 octobre 1794, transmise par Barthélémy, dénonce un plan arrêté dans des conférences tenues en Suisse, en vue « d'opérer en France un mouvement qui aurait pour but d'y ramener la constitution de 1791 avec quelques changements. Les Lamcth sont les créateurs de ce plan, ils l'ont fait proposer à une conférence qui a ou lieu le 23 septembre, entre lord Fitz-Gerald, Vianet des Etoiles (ministre du roi de Sardaignç), Mallet-du-Pan, Mounier et quelques autres individus... » Le correspondant donne des détails sur les mesures prises pour l'exécution de ce « grand projet » ; il y ajoute cet avis : « Ils ont sûrement des gens très affidés jusque dans les bureaux de la Convention nationale. Ils ont des émissaires qui leur rendent un compte exact de tout ce qui se passe et qu'on liGUve toujours fourrés dans les Comités... » ; puis il signale un nouveau conciliabule tenu « lundi dcr-

(1) Prince français pour so7i malheur et facobin jusqu'au bout des ongles, c'est ainsi que signait, quelques mois auijaravant, le « citoyen Eyalitô {ils. »

nier » à Morat, el termine par ce renseignement, vraiment intéressant :

Le duc (le Chartres, autrement dit Monsieur Égalité aine, est le roi constitutionnel qu'on proposerait. On se Ilatte que ce jeune prince, plein de courage, de talents et d'esprit, seduiiciit facilement les Parisiens qui se rappelleraient avec plaisir tout ce que ce jeune homme a fait au milieu d'eux pour la cause de la libeî*tc au commencement de la Révolution.

On tâcherait de se défaire des autres prétendants par divers moyens. On les obligerait de se l'endre dans la Vendée, ou de se mettre à la tête des émigrés qui sont sur le Rhin et en Hollande, ou peut-être trouverait-on des moyens plus expéditifs pour s'en débarrasser. Je ne sais ce que peut avoir de commun avec ce plan quelques propositions faites aux Jacobins de se défaire du petit Capet.

Je vous ferai part de la suite de mes découvertes sur ce vaste complot (1).

Voici un autre document relatif au môme projet : François Jeanneret de Grandson écrit à Buchot à

Paris, le 8 brumaire an IIÏ (29 ocl. 1794), de Neuf-

châtel :

Depuis ma dernière dépêche, citoyen, je me suis convaincu par des lettres particulières et confidentielles venant de Londres, qu'on y compte sur les sociétés de Jacobins pour opérer un mouvement populaire dont les suites seraient l'anéantissement de la République par la Royauté constitutionnelle. Le roi désigné est le duc de Chartres qui se trouvait, il y a peu de temps, dans les environs de l'asile du général Dumouriez, avec lequel il a toujours des relations.

On se propose d'envoyer en Vendée tous les princes français émigrés pour les y faire massacrer et de faire massacrer ou guillotiner à "Paris, le petit Capet. Cette dernière proposition a déjà été mise en action dans les sociétés de jacobins apparemment par des intrigants qu'on y a fait agir.

Il paraît, d'après ces lettres, que c'est là le plan d'intrigues auquel on s'est arrêté à Londres.

Je crois possible de découvrir le gîte exact du duc de Chartres, qui se tient extrêmement caché. Je suis sur la voie et j'espère y parvenir (2).

(1) Arch, nat. A. F. III, 51, A.

(2) Arch. nat. A. F. III, 51. — Cette pièce, non plus que les précédentes, n'a jamais, croyons-nous, été publiée.

Il s'agissait, on le voit, d'un projet qui ne manquait pas d'ampleur et qui pouvait se recommander à une âme forte et dégagée de scrupules par la hardiesse vraiment supérieure des propositions émises pour la suppression des obstacles.

Mais le jeune ambitieux était formé à trop bonne école pour engager sa fortune sur les risques d'une combinaison unique. Sa résolution était inébranlable quant au but visé, qui était la première place ; il montrait la plus grande largeur de vues et une souplesse de caractère digne de toute admiration, quant aux moyens, aux conditions et aux formes. De quelque côté qu'il entrevît une chance, une occasion, il s'y tournait et s'y précipitait.

Alors que Mme Royale est encore au Temple, sous la puissance de la République, il fait proposer aux gouvernants une combinaison consistant dans un mariage entre lui et la fille du roi assassiné par son père, et dans son élévation à la présidence de la République, avec transmission héréditaire de cette fonction à sa descendance.

' On lit dans le second volume des Mémoires de Napoléon (1) :

« Je ne pus me retenir de dire à Cambacérès : K Du moins, il fallait garder en France la sœur de cet infortuné ; on a commis un acte de mauvaise politique en lui rendant la liberté. >> — Cambacérès, me regardant finement, répliqua : « Et le moyen de la retenir ici ? Ils vonlaioiit tous l'épouser, îh commencer par Robespierre. C'est un leurre que l'on a présenté successivement à tous ceux qui ont pris 'h;

fr On sait que los Mf^moircfi dn Napoléon ont 0A6 ivdifîés pnr Lnniotho-T.nnfîon, ffui avait 6\f) secrétaire de Cain])arérès. ce qui donne la plus f^rande valeur et la plus grande autoritt^ au rdcM qu'il rapporte.

l'influence. Nous préférâmes qu'elle épousât son cousin. Je sais que dans rintervalle de son départ au 9 thermidor, on m'est venu parler, ainsi qu'à tous mes collègues, d'un mariage à conclure entre le duc d'Orléans actuel et Madame Royale. Le duc deviendrait le président de la République et sa descendance occuperait à perpétuité la présidence. — Quoi, m'écriai-je, le fils d'un des bourreaux aurait épousé la fille de deux des victimes ? — Oui. — Et elle consentait ? — On n'avait pas encore pris son avis, mais on se flattait de l'y déterminer. La proposition venait des intimes du duc d'Orléans : il promettait par lettre d'accepter toutes les conditions qu'on lui imposerait ; il mettait de son côté pour clause unique son mariage avec Madame Royale. — Et cette lettre, qui la possédait ? — Fouché ».

Éconduit de ce côté, et sans renoncer sans doute à sa combinaison jacobine, il cherche à se faufiler en Vendée. Dumouriez écrit à Charette pour l'engager, sans ambages, à abandonner la cause des Bourbons pour « donner un roi à la Révolution » en la personne de « Monseigneur d'Orléans, dont il répond corps pour corps ». On sait quelle fut la laconique réponse de Charette : « Mon cher Dumouriez, dites au fils du citoyen Egalité d'aller se faire f... »

Le sentiment qu'exprimait si énergiquement le loyal Vendéen était celui que rencontrait partout ce prince du sang félon, qui, pour se soustraire aux avanies et aux outrages dont le fouaille sans pitié, en est réduit à fuir jusqu'en des contrées où il no risque pas d'être reconnu et s'en va errer sur les côfes de Norvège et de Laponie.

Mais il n'a rien abjuré, ni rien abdiqué de ses prétentions.

Dumouriez, qui, de Hambourg où il s'est fixé, poursuit le cours de ses machinations, croit apercevoir des chances favorables ; il expédie le fidèle Monljoie à la recherche de son prince pour le décider à se rapprocher (1) et fait annoncer par tous les journaux que M. le duc d'Orléans va rentrer en France. Il y avait bien une combinaison préparée, car, au même moment, une autre main orléaniste lançait un factum destiné à intéresser l'opinion en sa faveur. Une gazette du temps, le Censeur des îournaux, en dénonce très exactement la tendance :

Il circule dans Paris une lettre manuscrite, très bien faite et très perfide, d'une femme célèbre, de la gouvernante des enfants du duc d'Orléans (2), adressée à l'aîné de ces enfants, et dans laquelle, sous prétexte d'inspirer à son ancien élève les sentiments de modestie qui conviennent à sa situation, elle appelle l'attention publique sur ses vertus et tâche de rallier autour de sa personne tous les débris des anciennes factions, à qui elle promet indirectement, mais très positivement, bonheur et liberté sous son régne.

Ces intrigues étaient poussées avec assez d'activité

pour que le Directoire ait jugé nécessaire d'y parer.

La duchesse douairière d'Orléans, veuve de Phi-

(1) Noël mande au Directoire : « 24 brumaire an IV (15 nov. 1?J5). — ...J'ai avis que le parti d'Orléans a encore des projets. Le jeune homme qui a affecté de s'éloigner voyage actuellement en Norvège. Un certain Montjoie est parti de Hambourg pour l'aller chercher et le décider à se rapprocher. Des émissaires sont envoyés en France pour ranimer son parti et dans ce moment il doit y en avoir un à Paris môme. — Arch. nat. A. F. III. 69.

(2) Il s'agit de Mme de Genlis. Le duc d'Orléans, qui avait entrepris de se singulariser en tout, avait trouvé moyen d'y réussir doublement, en choisissant pour présider à l'éducation de ses fils une femme qui avait été notoirement sa maîtresse et en l'affublant du titre de Gouverneur. Lorsqu'il demanda au roi son agrément pour cette bizarre nomination, Louis XVI, en haussant les épaules, lui répondit « La reine m'a donné un Dauphin, le comte d'Artois a des fils, Ainsi, gouverneur ou gouvernante, faites comme il vous plaira. >»

lippe Egalité, avait été rendue à la liberté après le 9 thermidor, mais ses deux plus jeunes fils, le duc du Montpensier et le comte de Beaujolais étaient encore prisonniers au fort Saint-Jean ; elle sollicitait avec instances leur élargissement. On fit un marché avec elle : la mise en liberté de ses fils aurait pour condition leur départ immédiat pour l'Amérique, où leur frère aîné les précéderait et où ils s'engageraient à demeurer jusqu'à nouvel ordre.

La transaction fut acceptée et bientôt, en effet, le départ de Louis-Philippe fut annoncé.

On lit dans le Moniteur du Tridi, 3 pluviôse an IV (samedi 23 janvier 1796) :

On écrit de Hambourg que le ci-devant duc de Chartres vient de s'embarquer à Stockholm avec Motjeye (1) pour l'Amérique septentrionale, où il se propose de placer en fonds de terre le peu de bien qui lui reste.

L'avis était habilement rédigé : non seulement le fait de l'embarquement stipulé est donné comme accompli, mais des intentions sont déclarées d'un établissement territorial, excluant l'esprit de retour.

Le départ ainsi annoncé avait-il eu lieu effectivement ? On en a douté. Dans une lettre de Richcr Serisy au duc d'Orléans, reproduite dans le Paris pendant Vannée 1797 de Peltier, n° XCIV, du samedi 21 janvier 1797 (2), se trouvent ces lignes singulières •

...Tous vous représentent errant douloureusement sous le beau ciel de Philadelphie, quand depuis votre fuite, vous n'avez pas quitté l'Kurope, Hambourg et les villes du Nord où vous trouvez des appuis...

11 est vrai qu'en reproduisant cette lettre, Peltici croit devoir ajouter cette note :

(1) Montjove.

(2) T. XI, p 90.

Il (Richer-Serisy) croyait que le départ du jeune duc d'Orléans pour Philadelphie avait été répandu à dessein par ses créatures et qu'il attendait l'effet de leurs manœuvres dans quelque ville d'Allemagne, de Suisse, ou de Danemark. Il se trompait. Le duc d'Orléans est bien h Philadelphie. Il y est arrivé au mois de novembre, décoré d'une large cocarde nationale. Il avait des lettres de recommandation pour le ministre de la République Adet, qui l'a très bien accueilli.

Il existe eu effet une lettre d'Adet, en date de Philadelphie, du 24 brumaire an V (14 nov. 1796), annonçant au ministre des Relations Extérieures l'arrivée récente en cette ville, de « Louis-Philippe-Joseph d'Orléans avec un passeport de Reinhard, ministre de la République, près les Villes Hanséatiques et une lettre du môme, lui donnant avis, à lui, Adet, qu'il doit recevoir du ministère des instructions qu'il n'a pas reçues et qu'il réclame. »

Cette lettre est transmise, le 6 ventôse an V (24 février 1797), par le ministre de la police Cochon, au Directoire, avec prière de faire passer les ordres que son collègue des Relations Extérieures aura à donner à Adet. Et, — chose assez singulière, — cette lettre paraît être restée sans réponse, et porte en marge la mention « à classer ».

(1) Voici ces -deux lettres :

Arch. nat. A. F. III, 46.

« Philadelphie, le 24 brumaire an V (14 nov. 96).

« Louis-Philippe-Joseph d'Orléans est arrivé ici depuis quelques jours avec un passeport et une lettre de recommandation du citoyen Reinhart, ministre plénipotentiaire de la République près les villes Hanséatiques.

« Dans sa lettre, le citoyen Reinhart, en m'apprenant que c'est avec le consentement du Directoire que Louis-Philippe- Joseph d'Orléans passe en Amérique, m'annonce que je dois recevoir de vous, citoyen ministre, des instructions à son égard.

« Ces instructions ne me sont pas parvenues et je suis très embarrassé de la conduite que je dois tenir envers lui. D'après son passeport pt la lettre dont il était porteur, je

Il n'y a pas de concordance parfaite entre celte lettre et certains autres documents que Ton pos sède.

On a publié une lettre de la veuve Egalité, datée d»^ Paris, 9 mai 1796, contenant des instances poui obtenir de son fils, Louis-Philippe, qu'il passe en Amérique.

Le 4 juin de la même année. Gouverneur Morris écrivait de Londres, à Walter Boyd, pour faire ouvrir, à Philadelphie, un crédit à Louis-Philippe

Celui-ci cependant n'était pas encore parti le 5 août, car, à cette date, il écrivait de Frédérickshall, à sa mère, pour lui annoncer son départ prochain.

Et le 30 août 1796, il écrivait, de la même ville, à Gouverneur Morris, pour lui faire part aussi de son départ.

n'ai pas cru pouvoir m'opposer à ce qu'il fît sa déclaration au Consulat. ,

« Je vous prie, citoyen ministre, de vouloir bien me donner les lumières dont j'ai besoin pour exécuter les instructions du Directoire à l'égard de Louis-Joseph-Philippe d'Orléans.

« Pour copie conforme. — Cii. Delacroix. »

« Bureau particulier n* CCXXXVlll

« Paris le 6 ventôse an V de la République une et indivisible.

« Le ministre de la Police générale de la République nu Directoire exécutif.

« Citoyens directeurs,

« J'ai l'honneur de vous adresser copie d'une lettre que le citoyen Adet, ministre plénipotentiaire de la Republique près les États-Unis d'Amérique a écrite au ministre des Relations extérieures, pour l'informer de l'arrivée à Philadelphie de Louis-Philippe-Joseph d'Orléans et l'inviter à lui faire connaître les intentions du Directoire à son égard.

« Je vous prie, citoyens directeurs, de vouloir bien me transmettre vos ordres" à ce sujet, afin que j'en fasse part à mon collègue, qui désire en avoir connaissance pour pouvoir donner au citoyen Adet les instructions dont il a besoin et qu'il demande.

« Salut et respect. — Cochon. »

S'il faut en croire un historien consciencieux, son embarquement aurait eu lieu effectivement le 24 septembre 1796, à bord de VAmerica, à Hambourg, et son arrivée à Philadelphie serait du 21 octobre. Cet historien ajoute : « Dès que le Directoire eut acquis la preuve de son débarquement, il fît cesser la captivité de ses deux frères. Ceux-ci partirent de Marseille en novembre 1796, arrivèrent en Amérique en février 1797, après une pénible traversée, et se réunirent à leur frère aîné (1). »

Enfin on a donné une lettre de Louis-Philippe à Gouverneur Morris, datée de New- York, 21 novembre 1796, pour le remercier de ses recommandations et de ses lettres de crédit.

Sa présence à New-York le 21 novembre ne s'explique pas bien à côté de la lettre d'Adet, mentionnant, le 14, son arrivée à Philadelphie « depuis quelques iours (2) ». Les renseignements donnés sur la suite de ce voyage ne sont pas moins incohérents. Les fils d'Orléans seraient rentrés à Philadelphie au commencement de juillet 1797; ils en seraient repartis, le 10 décembre 1797, pour la Louisiane, et seraient arrivés à la Nouvelle-Orléans, le 17 février 1798. Là, ils se seraient embarqués, peu après, sur un navire américain qui fut pris, dans la traversée, par une frégate anglaise. — Ici se trouve le récit d'une aven-

(1) Gazeau de Vautibault, Les d'Orléans au tribunal de V Histoire, t. Vil, p. 146.

(2) Il est très remarquable que pendant cette période où son éloignement aurait du calmer quelque peu les inquiétudes sur ses projets en France, on trouve des documents qui en accusent la persistance et môme la recrudescence. II existe une proclamation de Puisaye. datée du 16 janvier 1797 (qui paraît à peu près oubliée) contenant ces lignes : « L'infâme duc d'Orléans, trop honoré par le supplice des martyrs, revit dans son fils ! Les factieux ont éloigné celui-ci pour le faire paraître quand il serait temps ! » (Arch. nat. A. F. III, 275). — Voir le texte de cette proclamation, Append. n° 2.

lure où Louis-Philippe aurait couru péril de mort ; il serait tombé à la mer et aurait été repêché. — Le capitaine de la frégate anglaise, le futur amiral Cochrane, traita bien, dit-on, les jeunes d'Orléans et les fit transporter, sur leur demande, à la Havane, où ils débarquèrent, le 30 mars 1798.

Expulsés de la Havane, réfugiés dans les îles anglaises des Bahamas, ils auraient passé ensuite à Halifax (21 mai 1799), « où le duc de Kent, fils du roi d'Angleterre, Georges HI, leur fit le meilleur accueil sans se croire toutefois autorisé à leur accorder passage pour l'Angleterre sur une frégate anglaise ». Ils se seraient alors rendus d'Halifax à New-York, s'y seraient embarqués pour l'Angleterre et auraient débarqué à Falmouth « en janvier 1800 (1) ».

Tel est le résumé qu'un écrivain, voué sans aucun doute à la recherche de la vérité, a cru pouvoir donner des récits relatifs à l'odyssée de ce nouvel Ulysse.

Mais voici des documents qui sont en contradiction manifeste avec tous ces récits.

C'est d'abord une note du Moniteur, de laquelle il semble bien résulter, d'une part que la date indiquée pour l'arrivée à la Havane ne peut être exacte, et d'autre part, qu'à la date de l'arrivée réelle, Louis- Philippe n'avait pas encore rejoint ses frères, ou les avait quittés :

N° 165. — Quintidi, 15 ventôse an VI (5 mars 1798).

Lettre d'Espagne annonçant l'arrivée à La Havane des deux fils du ci-devant duc d'Orléans.

Puis, dans les numéros postérieurs du Moniteur, les notes suivantes :

(1) Le but de toutes ces pérégrinations, réelles ou supposées, est de masquer la présence en Europe de Louis-Philippe. — On va le voir.

N- -225. — Quinlidi 15 floréal an VI (4 mai 1708). On apprend par des lettres de Philadelphie que les trois jeunes d'Orléans ont obtenu la permission de voyager dans les colonies espagnoles de l'Amérique : ces lettres ajoutent qu'ils sont partis pour s'y rendre. On écrit aussi qu'ils vivaient à Philadelpliie, non seulement avec simplicité, mais presque sans moyens, n'ayant reçu d'iiurope aucun secours pécuniaire ; ils ont, dit-on encore, annoncé que ce voyage, entrepris pour leur instruction et par nécessité, durerait un an, après quoi ils doivent revenir en Pensylvanie.

N« 251. — Primédi 11 prairial an VI (30 mai 1798). — Lettre de la Havane, donnant des nouvelles de Saint-Domingue. — ...Arrivée à la Nouvelle-Orléans des trois fils d'Orléans-Égalité, qui se présentent sous le nom de Cominge et y gardent l'incognito.

Tout cela est si embrouillé, et si visiblement embrouillé à dessein, qu'il est permis de se demander si vraiment Richer-Serisy se trompait et si le personnage signalé à Philadelphie était bien le duc d'Orléans. Dans tous les cas, il n'y a pas de doute sur ce fait qu'il n'est pas parti à l'époque iodiquée de janvier 1796; et comme il existe d'ailleurs la preuve irrécusable, ainsi qu'on le verra plus loin, que la date donnée pour celle de son retour, celle de janvier ou février 1800, est une date fausse, et qu'en dépit des détails fournis sur ses courses au travers de l'Océan, il était en Europe avant l'été de 1799, il reste toujours établi que, pour des raisons quelconques, évidemment très graves, la nécessité s'imposait de tromper l'opinion publique, aussi bien sur l'époque du départ que sur celle du retour.

Le fait n'aurait pas une grande importance historique si l'on pouvait n'y voir qu'une précaution prise pour dissinuilcr au gouvernement républicain un manquement à des engagements contractés. Mais il est évident que les fausses indications n'ont pas été uniquement commandées par des raisons temporaires et circonstancielles, et que des intérêts impérieux et de premier ordre ont forcé, non seulement

3S LA FORTUNE DES d'oRLÉANS.

à tromper les contemporains, mais à établir solidement Terreur devant l'Histoire. Il faut même que, par suite d'étranges et mystérieuses combinaisons, ces intérêts soient devenus communs au parti orléaniste et au parti du prétendant dont il était l'adversaire ; car sans cela on ne verrait pas cette extraordinaire concordance de toutes les relations, de toutes les biographies, de tous les ouvrages historiques, à admettre et à enregistrer une version dont la fausseté n'a pu pourtant rester un secret pour tout le monde, soit dans l'un, soit dans l'autre parti (1).

Si incroyable que paraisse une telle compromission, il est impossible de n'en pas reconnaître l'existence et de n'en pas aussi soupçonner la nature, si Ton remarque la singulière et frappante connexité du mensonge concerté sur les circonstances du voyage de Louis-Philippe et de la dissimulation, aussi scrupuleusement observée de part et d'autre, sur des négociations et des arrangements intervenus pendant cette période entre le même Louis-Philippe et le comte de Provence, devenu Louis XVIIL

La preuve constatant le premier de ces arrangements a été découverte et mise au jour assez récemment, par un écrivain qui ne paraît pas en avoir aperçu toute l'importance. Dans une étude très intéressante sur d'Antraigues, M. L. Pingaud écrit ceci :

« La duchesse douairière d'Orléans, restée en France, fit connaître à Vérone son désir de voir effacer les souvenirs récents et sanglants laissés par son mari, et le roi, appréciant, d'autre part, les dé-

(1) Il est remarquable que tous les historiens s'accordent à indiquer le retour des jeunes d'Orléans dans les premiers mois de 1800; quelques-uns, en petit nombre, veulent préciser, et fixent la date de lévrier 1800.

marches faites dans le même sens par le jeune duc Louis-Philippe auprès de Catherine II, chargea d'An Iraigues d'annoncer à son cousin que tout était ou blié (1). »

M. Pingaud fait connaître que cette mission fui donnée à d'Antraigues par une lettre de Louis XVIII, du 11 mai 1796, qui se trouve aux Archives des Affaires Etrangères. Il ajoute en note :

« Cette réconciliation ne devint officielle que trois ans après (Voir la lettre du duc d'Orléans et de ses jeunes frères à Louis XVIII (19 février 1800) dans Ernest Daudet, les Bourbons el la cour de Russie, p. 343 (2). »

En présence de ce document qui ajoute un si fort appoint aux indications de la lettre de Richer-Serisy, et de la note du Moniteur, il devient difficile de ne pas considérer connue complète la preuve que le départ de Louis-Philippe, en janvier 1796, ne fui que simulé.

Voici maintenant la preuve sans réplique que son retour a été fort antérieur à la date donnée.

Un dos officiers de la maison de Louis XVIII a laissé le récit suivant (3).:

« Dans le courant de juin (1799), l'arrivée à Mittau d'un inconnu y fit événement. Si l'on se re-

(1) Dans une lettre à M. de Saint-Pi'iest, du 1) janvier 1790. Louis XVIll le charge de sonder les dispositions de Catherine II, notamment sur le point suivant : « 2" Quel est le véi'itable but de la triple alliance ; et si l'impératrice s'est en<:agée à consentir... soit enlin à un changement de dynastie f » — Cette préoccupation montre bien qu'à ce moment, 11 n'était rien moins que rassuré sur la loyauté de son cousin d'Orléans.

(2) L. Pingaud. Un agent secret sous la Révolution et VEmpire, p. 115.

(3) Journal du vicomte de //..., publié par Beauchamp. Mémoires secrets^ t. II, p. 150 et suiv.

porte à cette époque, on se souviendra que rien n'était plus difficile que de pénétrer en Russie, surtout du côté de la frontière prussienne, et que Ton n'^ était reçu qu'avec un passeport signé de Paul P"". L'inconnu voyageant en poste sous un nom allemand et sous la qualité de négociant (Kauffmann), arriva à Mittau sur les neuf heures du soir. Conduit par la garde des portes chez M. de Diiesen, gouverneur, celui-ci, qui semblait l'attendre, le fit monter aussitôt dans sa voiture, le mena au château, le mit entre les mains de M. le comte d'Avaray (l'ami et l'homme de confiance de Louis XVIII) et se retira. M. le comte d'Avaray écrivit aussitôt au roi, qui, dans ce moment-là, el suivant son usage, faisait un wisk (sic), »

« Sa Majesté quitta sa partie et sans dire un seul mot à personne, descendit chez le comte d'Avaray. Arrivé au bas de l'escalier, le roi se retournant par hasard, aperçut M. de Villequier, qui le suivait un bougeoir à la main. Ayant l'air surpris et presque fâché, sa Majesté lui dit : « Monsieur, je veux être seul. » Le roi entra dans l'appartement du comte d'Avaray, puis dans le cabinet, dont les portes furent immédiatement fermées. Sa Majesté y resta plus de deux heures et se retira ensuite. Le comte d'Avaray envoya chercher à la bouche quelques rafraîchissements et écrivit à M. de Driesen. A peine une demi-heure fut-elle écoulée que celui-ci arriva, reprit l'inconnu dans son carrosse, le conduisit à riiôtel du gouvernement, et sans perdre un moment, l'étranger monta dans sa voiture attelée de chevaux frais et reprit la route de Pologne.

« Le lendemain, toutes ces particularités ayant transpiré, excitèrent la curiosité générale ; elle augmenta encore lorsqu'on apprit que, depuis quelques jours, M. de Driesen, gouverneur de Courlande,

prévenu de l'arrivée de ce personnage mystérieux, avait reçu des ordres pour qu'il fût protégé de Pologne à Miltau et qu'il n'y éprouvât ni désagréments, ni le moindre retard. On ne put qu'en conclure que c'était un personnage de la plus haute importance. Tout aussi curieux de le connaître que qui que ce soit, je m'aperçus aisément qu'on avait résolu de garder le secret le plus inviolable à son sujet ; je me donnai bien de garde d'en parler à M. le comte d'Avaray, mais je questionnai Pottin, son valet de chambre ; il me dit que lorsqu'il eut introduit le roi dans le cabinet de son maître, celui-ci se hâta de fermer la porte, mais pas assez promptement pour l'empêcher de voir un jeune -homme de belle taille, de vingt-quatre à vingt-cinq ans, avec de beaux cheveux et un habit de voyage, se jeter tout en larmes aux pieds du roi.

« Je savais que, depuis quelque temps. Madame la duchesse d'Orléans sollicitait auprès du roi la grâce de son fils ; je savais que, quelque bien disposé que fût Sa Majesté à la lui accorder, ne négligeant aucun moyen d'être bien avec l'empereur Paul et d'avoir quelque mérite auprès de lui, ce qui n'était pas facile avec un prince aussi violent et aussi ombrageux, le roi avait fait suggérer à Madame la duchesse d'Orléans de lui faire demander cette grâce par l'entremise de l'empereur, qui en avait effectivement fait la demande au roi. Je ne doutai plus alors que le personnage en question ne fût M. le duc d'Orléans. Quant au silence que gardait le cabinet de Mittau sur cet événement, j'en trouvai le motif dans la tendresse du roi pour Madame la duchesse d'Angou lême.

« Cette princesse adorable méritait assurément bien que son oncle cherchât à lui éviter tout ce qui pouvait lui rappeler des souvenirs affreux. Tant

que j'ai été auprès du roi, par discrétion, je n'ai pas cherché à acquérir à ce sujet aucune certitude ; et ce n'est que le 12 mars 1813 que je l'ai pleinement acquise par la lecture d'une lettre du roi au duc d'iîarcourt, son ambassadeur en Angleterre, dont par hasard, j'ai eu connaissance et que voici :

« Millau, 27 juin 1799.

« Je m'einpiesse de vous faire part, M. le duc, de la salisfaotion que j'éprouve d'avoir pu exercer ma clcmence en faveur de M. le duc d'Orléans, mon cousin. Sa respectable mère, cotte princesse vertueuse, a été trop grande dans ses malheurs pour recevoir de moi une nouvelle atteinte qui au rail porté le désespoir et la mort dans son cœur.

« Elle a été l'intermédiaire entre son roi et son fils. J'ai accueilli avec sensibilité les larmes de la mère, les aveux et la soumission d'un jeune prince que son peu d'expérience avait livré aux suggestions coupables d'un père monstrueusement criminel. Cette détermination a été prise de l'aveu de mon conseil et j'ai la bien douce satisfaction que tous les membres ont prononcé d'une voix unanime les mots de clémence et de pardon.

« Outre l'obligation oii je suis de prévenir mes ministres de ces heureux événements, je vous dois quelques explications particulières qui doivent nécessairement en résulter... »

Cette réconciliation paraît bien étrange, maintenant qu'on connaît celle dont d'Antraigues avait été lo messager confidentiel, trois ans auparavant, en mai 179^1

Il est vrai que la première avait été tenue secrète ; mais il est à remarquer que la seconde le fut également et avec un soin rigoureux, puisque dans la maison même de Louis XVIIF, on n'en put avoir connaissance que par hasard, treize ans après une troisième réconciliation qui fut la seule officielle. La lettre au duc d'Harcourt, aussi bien que celle à d'Antraigues, n'avaient donc que le caractère de compromis déposés, comme en minute, pour servir, en cas de besoin, à la constatation de conventions que

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les deux parlies avaient pareillement intérêt à laisser ignorer.

Il faut remarquer de plus que, pour ce qui se rapporte à ces arrangements de famille, il en fut comme de ce qui se rapporte au voyage de Louis-Philippe : la nécessité du mystère ne résultait pas de circonstances particulières et temporaires ; le voile jeté pour les couvrir a été si habilement et si sévèrement maintenu qu'aucun historien jusqu'à nos jours n'avait eu seulement la pensée de le soulever. Tout cela se tient donc ; tout cela se lie ; tout cela fait bien partie d'un même système de mensonge.

Il reste à en pénétrer la raison déterminante et ù découvrir quelles iniquités il était destiné à masquer.

Au mois de juin 1795, la mort du fils de Capet, le jeune roi Louis XVII, avait été annoncée officiellement. Mais le bruit de son évasion s'était, au même moment, répandue partout ; et il résulte d'une foule de documents mis au jour depuis une vingtaine d'années, qu'en dehors de ceux qui avaient intérêt à sa suppression, l'opinion presque universelle en France et en Europe fut qu'il avait été sauvé ; et que sa sœur elle-même était dans cette persuasion, puisqu'elle n'avait pas porté son deuil au Temple, qu'elle ne l'avait même pas pris en arrivant à Vienne (1) et que dans la lettre si connue, par elle écrite d'Huningue, avant de franchir la frontière, elle ne fait aucune mention, au nombre des victimes do sa famille immolées par la Révolution, de celui qui était son frère et son roi. Il est môme prouvé aujourd'hui, — et ce fait n'est plus mis en doute que par l'ignorance ou

(1) Co fait ost si inronh'stjililo qu'un des (''(M'ivniiis c\u\ (»iit pfnissé |p plus loin lo pniti ni'is en fnvoiu' de Mndninc» Hoynle, Alf. Nottomont, ost oljlitîj'î de lo rooonnaîin* ot d'avouer (fu'ollo no prit lo deuil (pie « quoUpios senininos npi'c'^s son mj'rivéo i\ Vienne ».

la mauvaise foi, — que le fils de Louis XVI était effectivement évadé (1).

Cependant la nouvelle de sa mort faisait trop bien l'affaire de tous ceux qui aspiraient au pouvoir : celle des républicains, qui pouvaient en attendre un refroidissement sérieux de la ferveur royaliste, très ardente pour l'innocent et intéressant héritier de la vieille dynastie, mais moins ^ue tiède à l'égard de Tastucieux Régent qui venait après lui dans l'ordre de succession (2) ; celle de cet ambitieux Régent, luimême, qui y gagnait de pouvoir enfin se proclamer Louis XVIII ; celle aussi de cet autre ambitieux, Louis-Philippe d'Orléans, qui en saisissait avidement l'occasion pour essayer de se hisser à la première place par une monstrueuse alliance avec la fdle du roi trahi et livré au bourreau par son père.

Ceci explique comment chacun des partis adverses ayant spéculé sur la suppression de l'héritier légitime et en ayant partagé la criminelle responsabilité, aucun d'eux n'a pu en jeter plus tard le reproche infamant à celui qui en a le plus directement et le plus immédiatement profité.

On va voir d'ailleurs que si les plans de Louis- Philippe furent dérangés par la mise en liberté de Madame Royale, le secret du Temple n'en resta pas moins le pivot de sa politique, dont il n'eut qu'à

(1) Cette question a été traitée et élucidée dans une foule d'ouvrages, spéciaux, parmi lesquels on peut citer plusieurs volumes de Gruau de la Barre, La survivance du roi-martyi par Un ami de la vérité ; L'Enfant du TcmjÂc par le baron de Gaugler : Le dernier roi légitime de France, par llenii Provins ; Un crime politique par Otio-Friedrichs ; Le frère de la duchesse d\4nffoid(^me par Henri Dosportos ; Louis XV li et le secret de la Révolution par l'auteur de la présente étude

(2) On trouvera sur ce point des détails intéressants dans une étude récente du même auteur : Le mystère de Quibcron, Dujarric et Cie, éditeurs.

modifier le jeu par un coup de partie audacieux et habile.

Quand Madame Royale sortit du Temple, on a dit et publié que son mariage avec le duc d'Angoulême était déjà convenu et décidé. C'est encore un de ces nombreux mensonges que Louis XVIII est parvenu à faire passer da'ns l'histoire. La marquise de Tourzel, devenue par sa grâce, duchesse de Tojirzel, lui a rendu le service d'assurer dans ses Mémoires, qu'ellemême eut le mérile d'obtenir au Temple le consentement formel de l'orpheline royale à cette union ardemment désirée par le futur restaurateur de la monarchie. Cela est raconté avec des détails dont l'invraisemblance criante aurait dû être remarquée (1). Mais la preuve existe qu'il n'y a rien de vrai dans cet officieux récit. La vérité est que Madame Royale quittait la France et se rendait à Vienne dans l'intention d'épouser l'archiduc Charles. Dans deux let très de sa main adressées à Madame de Chanterenne pendant son trajet de Paris à la frontière, elle parle de ce mariage comme d'un événement prévu, con venu et prochain (2).

Cette combinaison matrimoniale de l'Autriche n'é tait pas fâcheuse seulement pour le prétendant Louis Philippe; elle l'était autant, et peut-être davantage pour le prétendant Louis XVIII, qui avait besoin de lier indissolublement à sa cause la sœur du dauphin et de la montrer auprès de lui, nièce soumise et fille affectueuse, pour imposer à l'opinion royaliste la version de la mort de son neveu. Et Ton voit en effet, à partir de ce moment et pendant plus de trois

(1) Voir pour les observations sur ce point Une officine royale de falsifications. Paris, Dujarric éditeur, 1903.

(2) Ces deux lettres se trouvent dans les Mémoires du vicomte Sosthène de La Rochefoucauld. V. Append. n' 3.

ans, tous les ressorts de sa diplomatie occulte mis en œuvre avec une activité et une persévérance inlassables pour arriver à la conclusion du mariage avec le duc d'Angoulême (1).

Louis-Philippe s'avisa promptement que les circonstances actuellement si critiques pour son redoutable adversaire lui offraient à lui-même une occasion sans pareille pour le forcer à composition.

Le rapprochement des dates est ici d'une éloquence irrésistible.

C'est le 9 janvier 1796, que Madame Royale arriva à la Cour de Vienne ; c'est'le II mai que Louis XVIII charge d'Antraigues d'annoncer à son cousin « que tout était oublié ».

Il y avait bien des choses à « oublier ». Il y avait la responsabilité héréditaire des crimes paternels et l'adhésion personnelle à des actes qualifiables de haute trahison ; il y avait aussi le grief direct des intrigues récentes et des machinations perfides encore en cours. Personne n'admettra que le comte de Provence ait été le seul à ignorer ce qui était connu de tous les hommes mêlés à la politique et commenté par les journaux de l'Europe : les projets fondés sur le mariage avec Madame Royale ; les tentatives d'embauchage en Vendée ; les négociations toujours en train avec les personnalités influentes de la Révolution. Personne ne croira qu'en étant instruit, il ait poussé la débonnaireté, ou, pour mieux dire, la stupidité, jusqu'à couvrir tout cela d'un oubli, qui, dans les circonstances, devenait une licence et un encouragement à conspirer.

(1) « L'affaire du mariage de ma nièce » est un mot qui se retrouve constamment dans sa correspondance avec ses agents. Elle l'occupe autant, si ce n'est plus, que la reconnaissance de son titre royal, à laquelle tous les cabinets de l'Europe se refusaient obstinément.

Tel fut en effet le caractère de cette extraordinaire rentrée en grâce : le bénéficiaire du pardon ne se crut pas tenu à garder au moins les apparences qu'au lendemain d'une réconciliation, l'homme le plus déloyal eût senti nécessaires, et l'auteur de la grâce laissa voir qu'il ne se jugeait pas même en droit d'y compter.

Le prétendant au titre royal fut sans aucun doute, exactement informé des menées orléanistes qui se poursuivaient sans interruption et dont ses agents saisissaient à chaque instant les preuves. En juillet 1797 notamment, un an après la première réconciliation, le comte d'Antraigues avait reçu de plusieurs généraux des confidences, des avances mêmes, révélant que le parti d'Orléans poussait ses ramifications jusque dans l'armée (1). Il en fît nécessairement part à son maître, qui ne put manquer de s'en inquiéter, mais ne jugea pas à propos de s'en offenser.

Sa bienveillance forcée ne s'en manifesta pas moins par sa lettre au duc d'Harcourt, à la suite de cette entrevue de Mittau, qui apparaît bien aujourd'hui comme une des plus étranges comédies dont l'Histoire puisse faire mention.

Il n'est plus besoin de démonirer qu'il ne s'agissait pas d'une réconciliation, puisque, depuis le II mai 1796, «tout était oublié».

De quoi s'agissait-il donc ? Et pourquoi la répétition de cette mise en scène, à huis clos, qui comporte, aux deux époques, l'intervention factice du souverain russe ; pourquoi ces précautions de mys-

(1) Voir dans l'ouvrngo cité plus haut, de M. Pingaud, le récit des conversations de d'Antraigues avec les généraux Kilmaine, Vignolles et Dumas.

tère si rigoureusement continuées jusqu'après le dé nouement (1) ?

Ici encore, les dates vont répondre.

En 1790, rarrangcment avait eu lieu dans des circonstances où Madame Royale paraissait destinée à épouser l'archiduc Charles. En juin 99, le mariage conclu avec le duc d'Angoulême la faisait héritière de Louis XVIII et apportait à celui-ci les meilleures chances pour le profit à tirer de la suppression de Louis XVII. Il en résultait une modification profonde des conditions prévues trois ans auparavant. Voilà pourquoi Louis-Philippe, habile à exploiter toutes les- occasions, accourait en toute diligence du fend de l'Amérique.

Ce retour précipité, dont, — nous le savons par le récit de M. d'H... — l'avis avait été donné à Mittau, y causa un émoi qui se trahit par la façon dont les choses y furent bûclées, au mépris de tous les usages et de toutes les bienséances (2). La jeune

(1) Il est bien clair que ces précautions de mystère ne furent pas continuées à perpétuité par le souci d'épargner une émotion pénible h « l'adorable » duchesse d'Angoulême. — Il est plus que probable, d'autre part, que toutes ces manigances finirent par indigner Paul I", et que la colère d'avoir été pris pour intermédiaire postiche dans une apparente réconciliation de famille, qu'il aura su, plus tard, n'avoir été qu'une négociation de chantage, fut le vrai motif de l'ordre d'expulsion qu'il fit, au mois de janvier 1801, signifier si brusquement à Louis XVIII, son hôte.

(2) Le château de Mittau fut, pendant ce mois de juin, agité par des orages qui prirent diverses formes. A l'occasion du mariage, le comte de Provence avait fait venir sa femme, qui vivait depuis longtemps loin de lui. A peine la comtes.se de Provence fut-elle arrivée que des querelles très graves éclatèrent entre les deux époux. Quelques témoins en ont parlé, mais avec une discrétion visiblement calculée sur les causes et sur les détails. Il n'est pas téméraire de conjecturer que la question même des conditions dans lesquelles se faisait le mariage souleva la réprobation de la comtesse de Provence et la poussa à une résistance contre laquel'e Louis XVIII se vit réduit aux moyens violents.

princesse, après un voyage à travers toute l'Allemagne, qui, à cette époque, ne pouvait s'effectuer sans fatigue, fît son entrée dans la maison de son oncle, le 4 juin. Six jours après, le 10, on la mariait à son cousin, qu'elle n'avait jamais revu depuis l'âge de dix ans, A peine avait-on laissé passer l'anniversaire du 8 juin, qui eût été un jour de deuil, si l'on eût cru à la mort du Dauphin au Temple. Une hâte aussi extraordinaire, aussi indécente, ne pouvait être motivée que par la nécessité de mettre le duc d'Orléans en présence d'un fait accompli, irrévocable (1).

L ouis XVIII put éviter qu'il apparût en troublefête avant la cérémonie nuptiale ; mais il ne put l'empêcher d'en prendre acte pour réclamer et imposer des conditions nouvelles, dont, bien évidemment, l'objet ne fut pas une inutile absolution d'un passé pardonné, mais une promesse, solidement gagée, des plus larges et des plus inviolables immunités pour l'avenir.

On peut dire que, ce jour-là, Louis-Philippe prit h}pothèque sur la couronne de France, et s'assura toutes facilités pour préparer sans risques l'expropriation qu'il réalisa en juillet 1830.

(J) Voici un fait qui détermine bien le caractère de cette hâte : Louis XVIII, dès le 7/18 septembre 1798, avait écrit au prince de Condé pour lui annoncer le mariage prochain de sa nièce. Dans cette lettre il lui disait : « Il manquerait quelque chose à mon bonheur, si votre petit-fils et vous n'en étiez pas les témoins... II est nécessaire que vous soyez instruit quelque temps d'avance, et certes je n'y manquerai pns. » (Hist. des trois derniers princes de la Maison de Condé, t. II, p. 247.) Or la néces.sité d'en finir fut si pres- «:nnte que Louis XVIII manqua de prévenir le prince de Confî»} et renonça k la présence de ces témoins qui était si nécessaire A son bonheur, mais qui aussi était de toute convenance.

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