CHAPITRE IV
Par quelle mystérieuse vocation la race juive en est-elle venue, au moyen âge, à monopoliser dans l'Europe chrétienne le commerce de l'argent? C'est ce qu'il est impossible de dire. Pourquoi ce petit peuple d'Israël, peu à peu répandu sur le monde civilisé, s'était-il attaché à cette branche de négoce plutôt qu'à toute autre, comme les indigènes de certaines de nos provinces se spécialisaient dans des professions déterminées, comme les Limousins se faisaient maçons, et les Auvergnats chaudronniers?
Doit-on croire que les prohibitions religieuses, en écartant jadis les catholiques des opérations financières, aient suffi à ouvrir aux observateurs de la loi mosaïque ce champ d'activité délaissé par
tous, et qu'ils s'y soient dès lors cantonnés, avec une prédilection si marquée, que la liberté contemporaine et la Déclaration des droits de l'homme n'ont pu les en faire sortir; puisque, aujourd'hui encore, comparativement à leur petit nombre, les Iraélites jouent dans les bourses et dans les banques un rôle absolument prépondérant, légitime récompense de leur travail, compensation méritée des persécutions qu'ils ont longtemps souffertes.
Faut-il voir un phénomène d'atavisme dans cette persistance des juifs actuels à creuser le même sillon que leurs pères? Ceci n'aurait rien d'extraordinaire. De même il est assez admissible que le choix des juifs d'autrefois se soit porté sur les spéculations métalliques, précisément parce que ces spéculations étaient interdites aux autres citoyens, et que le métier de marchand d'or et d'argent, regardé comme vil, n'avait pas d'amateurs. Une fois qu'ils l'exercèrent, les juifs devinrent naturellement odieux au double titre de juifs et « d'usuriers », — le mot d'usurier étant pris dans l'acception générale de « prêteur à intérêts » qu'il avait alors. — Et comme rien n'est plus contraire à la loyauté des prêts, ne développe davantage cet intérêt abusif et frauduleux, auquel nous réservons dans les temps modernes le nom d'usure, que l'absence de sécurité dans les transactions sur les capitaux, et que cette absence de sécurité était à peu près absolue, trois siècles se passèrent à
LE CRÉDIT ET LE COMMERCE DE L'ARGENT. lOl
tourner dans un cercle vicieux : la proscription périodique des banquiers augmentant l'usure; l'usure, devenue habituelle, motivant la proscription des banquiers.
Ce mot de banque, cette qualification de banquier, qui éveillent aujourd'hui l'idée de quelque local vaste et confortable, de quelque individu opulent et important, conviennent-ils bien à ces parias au nez crochu, la robe déshonorée par une rondelle jaune, qui se tiennent en plein air derrière leur table comme les marchands des quatre saisons? A eux le droit commun ne s'applique pas; ils sont un peu moins que des hommes : dans les tarifs de péages féodaux on les classe parmi les marchandises. Entre le « grand cheval » qui paie 8 sous et « le millier de harengs » qui doit 10 deniers, prend place « le juif » taxé à 30 deniers au passage de la frontière.
C'est une faveur exceptionnelle des souverains, pour les grandes foires, que d'en permettre l'accès en franchise à « toutes personnes de juifs s'y rendant par terre ou par mer », comme on autorise des forains, un jour de fête, adresser librement un cirque ou une ménagerie.
Jusqu'au xiv" siècle, les lombards et les juifs, ces infidèles, ces gens si mal vus, avaient rencontré dans les religieux chevaliers du Temple des concurrents habiles et achalandés. Cet ordre de chevalerie, précurseur ou émule des sociétés ita-
102 LA FORTUNE Pl.IVÉE A TRAVERS SEPT SIÈCLES.
liennes, eut longtemps entre ses mains une grande partie des capitaux de l'Europe; à la fois trésorier de l'Eglise romaine et de beaucoup de princes et de particuliers durant tout le xni^ siècle. Les richesses métalliques du roi de France, une partie de celles du roi d'Angleterre sont, depuis Philippe- Auguste jusqu'à Philippe-le-Bel, confiées au Temple de Paris et y servent parfois de gages à des emprunts. Nombre de bijoux, de lingots, de successions en numéraire, sont aussi déposés dans l'enceinte du Temple et participent de l'inviolabilité traditionnelle des édifices pieux dont jouit cette caisse de consignations. Le génie administratif des grands maîtres étendit d'une manière favorable le cercle de ces opérations à l'ouverture de nombreux comptes courants.
Après la fin tragique de Jacques Molay et de la milice du temple de Jérusalem, cette institution de crédit collectif n'eut pas d'imitateurs, et le commerce individuel des Israélites ne connut en France aucune rivalité jusqu'au commencement du XVI® siècle. De riches bourgeois unirent parfois leurs efîorts, comme à Vesoul en 1291, dans la fondation du « Mont-de-Salins », pour se soustraire aux usures des banquiers de profession ; mais ces associations n'aboutirent à rien de sérieux. Le peuple, lors des courts bannissements du juif, voyait avec joie l'expulsion de ce malheureux; il ne tardait pas à le regretter : soit que l'usurier
chrétien, qui le remplaçait, se montrât plus dur que son devancier; soit simplement que le public payât, en définitive, les frais de toute atteinte portée au crédit.
On trouve les Lombards, durant la première moitié duxiv*' siècle, non seulement dans les villes, mais dans de simples bourgs. Aux environs de Paris ils pullulent : à Lagny, Bray ou Monte reau, aussi bien qu'à Meaux ou à Provins. On est surpris de rencontrer à Talant, gros village de la Gôted'Or, un petit juif qui avance au duc de Bourgogne de l'argent pour partir en guerre. Gentilshommes et « usuriers » ayant un constant besoin les uns des autres paraissent vivre alors en bonne intelligence. Des domaines sont donnés aux Israélites, par de puissants princes, « en reconnaissancede leurs bons services ». Des autorisations individuelles leur sont accordées pour « voyager et trafiquer librement », même pour « ne point porter sur leurs habits ni la roue, ni aucun autre signe qui puisse les faire reconnaître, attendu que ces signes pourraient leur occasionner divers périls à cause de la haine générale des juifs ». Ainsi s'exprime, dans une ordonnance, le comte de Roussillon (1355). Si du sud-ouest nous passons au sud-est, le Gomtat-Venaissin, sous la domination des papes, ne leur fait pas trop mauvaise mine. Ils peuvent ouvrir des synagogues à Avignon, à Garpentras et autres localités.
i04 LA FORTUNE PRIVÉE A TRAVERS SEPT SIÈCLES.
En 1348, lors de la peste noire, dont le popu- ' laire voulut, selon son usage éternel pour les félicités et les malheurs publics, trouver l'auteur responsable, on attribua une part de son origine ' aux Israélites, et généralement aux manieurs d'ar- ' gent. Sans doute ceux-ci s'étaient enrichis durant \ les cinquante dernières années, qui avaient été les ^ plus prospères du moyen âge. A coup sûr leurs 1 affaires étaient actives. Ils prêtaient à toutes les ! classes de la société, soit sur lettres, soit sur i gages; on le voit par leurs écritures, mises alors ! sous séquestre. Ils avaient de nombreuses créances i sur des petits bourgeois et des paysans. i
A cette époque, la persécution officielle contre j les juifs, que l'histoire a enregistrée et que le lec- • teur connaît, commença, très dure. On saisit leurs j livres par voie de contrainte, et, avec les registres, ! on enferma aussi leurs propriétaires. L'emprison- | nement fut accompagné de spoliations, dans la ♦ mesure où elles purent s'exécuter. Il fut suivi dej bannissement, quelquefois de mort. Le crédit \ public — on le devine — ne se porta pas mieux \ à la suite de cette banqueroute générale. C'était | au début de la guerre de Gent ans, et l'Etat fut J réduit à emprunter, auprès des corps constitués, i principalement des établissements religieux, des sommes que les conseillers royaux avaient d'autant plus de peine à extraire qu'elles ne devaient jamais être remboursées.
Un siècle voué à la recherche de la pierre philosophale et où la pénurie de numéraire faisait priser si fort les mérites des alchimistes, ne pouvait pas supporter bien longtemps la fermeture des coffres judaïsants. Le commerce de l'argent reprit, aussi général que précédemment, et dans des conditions toujours aussi louches et aussi précaires. Tandis que, sur la frontière de l'Est, le clergé en était encore à célébrer des messes pour la comtesse Marie de Bourgogne, en reconnaissance de l'expulsion des vilissimorum et perfidissimorum judœorum (1374), Charles le Sage, « sur la demande des juifs et juives » d'Orléans, les soustrayait, par privilège et selon leur vœu, au droit commun, dans le jugement de leurs procès. Ailleurs, certains écrivains, ou notaires, étaient seuls admis à instrumenter, pour les prêts d'argent faits par les Israélites. Le pouvoir revenait à son système antérieur, qui consistait à les mettre en coupe réglée, à les tondre et à les saigner, au lieu de les écorcher et de les pendre. C'était une chose fructueuse et si bonne à exploiter que le juif! Chaque prince de la chrétienté cherche alors à en posséder le plus grand nombre. — Le roi de France n'avaitil pas acheté un jour à son frère, pour 20 000 livres, tous les juifs du comté de Valois? — Les seigneurs qui en possèdent redoutent de les perdre : le roi d'Aragon permet à des juifs de Perpignan de se rendre en France, « où ils espèrent exercer le
négoce avec plus de profit que dans ses terres ; mais sous cette condition expresse de laisser à Perpignan leurs femmes et leurs enfants, et des garanties suffisantes pour le payement de leurs contributions, comme membres de YAljama de cette ville.
Ces alternatives continuèrent durant tout le xv° siècle : tantôt l'Elat allongeait, en faveur des Lombards, la durée légale de validité des dettes contractées auprès d'eux, en rendait la prescription plus difficile; les offîcialités ecclésiastiques mettaient aussi leurs foudres à la disposition des usuriers, lançaient des formules d'injonction pour forcer les débiteurs à s'acquitter envers ces infidèles. Tantôt les gouvernements condamnaient à l'exil perpétuel les tribus hébraïques, et la a juiverie » de chaque cité — hommes, femmes, enfants et bagages — déguerpissait tristement, par terre ou par eau, à la recherche d'un lieu plus hospitalier.
Ce n'était pas sans espoir de retour : rançonnant, rançonnés, volés ou voleurs, ces héroïques financiers ne se faisaient pas trop tirer l'oreille, pour racheter en masse les impôts spéciaux de capitation, qui pleuvaient sur eux; quitte à se récupérer à leur tour sur le public. Étaient-ils accusés d'usure, ils pactisaient avec le pouvoir civil, qui bien souvent arrêtait ou paralysait luimême les lois qu'il venait d'édicter.
Au xvi^ siècle, les juifs sont atteints d'une autre
manière, beaucoup plus sûrement : les chrétiens leur font ouvertement concurrence, et le commerce des métaux précieux s'élargit. Il n'est guère de petite ville, sous Louis XII, où les maîtres-joailliers ne fassent la banque et ne prêtent sur les bijoux; tandis que dans les cités populeuses, à Lyon, Toulouse, Rouen (1543-1556), les institutions de crédit font leurs premiers pas sous l'œil bienveillant des souverains. Ceux-ci, du reste, sont les premiers à en profiter, à l'étranger plus encore qu'en France. A Anvers, le « facteur » du roi de Portugal contractait, pour le compte de son maître, un emprunt de 3 millions d'écus d'or (75 millions de notre monnaie), couvert en une seule bourse. Anvers était, il est vrai, à ce moment, la première place du monde; son mouvement commercial passait, vers 1550, pour atteindre annuellement un milliard et demi de florins par an, non compris la négociation des « eff'ets de change ».
Or la circulation de l'argent, sous cette forme, était considérable. La transmission des valeurs d'un lieu à un autre, grâce aux écritures et aux virements de comptes, était pratiquée très largement dans toute la France, dès le commencement du xni^ siècle.
Bien que des autorisations nominales soient données par les seigneurs à certains marchands, leurs sujets, pour « faire et adresser des leLlres de
change en tous pays », il est vraisemblable que 1 commerce se passait de la permission des gouver nements, quand ceux-ci ne jugeaient pas à propo de la concéder. Ces permissions peut-être n'avaien qu'un caractère fiscal, comme les timbres propor tionnels de nos traites actuelles.
Quelques opérations modernes se sont faites d tout temps, sous d'autres noms et même san^ avoir de nom. Quand un chanoine de Bourgogne, sur le point de partir pour l'Italie, contracte une obligation de 100 livres au profit d'un grand sei-i gneur, en retour d'une lettre de change en blanc\ qui lui servira « à emprunter en cour de Rome et! ailleurs », le prince, qui délivre ce billet en blanc, \ émet une vraie monnaie fiduciaire dont la valeur j est proportionnée à son crédit personnel; combinaison fort ingénieuse pour l'époque (1260).
La monnaie fiduciaire était aussi en usage dans les villes dotées de banques publiques; de ces villes elle se répandait assez loin. Dès la fin duxv^ siècle, les loquiSy espèce de jetons en verre, monnaie représentative émise par la banque de Saint- George, à Gênes, 'ont cours dans tout le midi de la France, particulièrement en Languedoc.
Ce ne sont pas les idées sur la manière dont on peut mobiliser l'argent qui ont manqué au moyen âge. Il ne péchait pas par défaut d'imagination, mais par absence de sécurité dans les affaires et de moyens de communication. Jean sans Peur a-t-il
besoin d'argent, en 1416? Lui faut-il « une finance pour convertir à quelque paiement »? Son trésorier achète à terme 137 pièces de drap de Gourtrai pour 2 764 écus, et les revend au comptant 2 200 écus. Ce procédé, qui vaudrait aujourd'hui à un fils de famille un conseil judiciaire, est alors une forme normale des emprunts. La ville de Bergerac, étant à court (1394), décide que celui ou ceux qui lui prêteront auront en main les revenus du consulat, et en percevront le montant jusqu'à complet acquittement de leurs avances.
La difficulté de rentrer dans ses fonds, une fois qu'on s'en est dessaisi, par suite de l'inertie de la puissance executive et législative, dont le créancier n'attend qu'une protection insuffisante, et qui même se tourne souvent contre lui, en favorisant la mauvaise foi du débiteur, cet aléa du remboursement, qui rend les emprunts plus onéreux, les fait entourer aussi par les prêteurs de formalités plus dures.
Il n'était guère de petite somme avancée sans un nantissement de valeur bien supérieure, ni de grosse somme aventurée sans une garantie foncière, qui emportait l'éviction, à tout le moins temporaire, du possesseur. Des lettres-patentes de 1286 défendent de prendre en gage les objets nécessaires au travail journalier; le grand nombre des prohibitions renouvelées sur le même sujet, dans la suite des siècles, montrent combien peu
elles étaient observées. L'emprisonnement, sus-l pendu sur la tête des débiteurs insolvables, est une| sorte de sanction, qui semble devoir assurer l'exactitude des paiements, et qui ne prouve au contraire que la fragilité des contrats. La loi est ici d'autant plus sévère en théorie, qu'elle est plus faible en pratique; de même que le code pénal n'est jamais si terrible, que dans les pays et les époques où la criminalité est la plus impunie : frappant fort parce qu'il saisit peu. Les particuliers renchérissent encore, dans leurs conventions, sur les rigueurs de l'action publique. Des emprun- | teurs de laine s'engagent (1380), en cas de non- | paiement dans un délai fixé, à rester enfermés j dans une tour de la maison du cf^éancier. On ^ multiplie les précautions : il y a dans le midi des i « courtiers en paroles » — correter d'orella — qui tiennent registre des ventes et transactions verbales.
Le développement du crédit, au moyen âge, se heurtait aussi à l'embarras des communications. Il était coûteux et périlleux de transporter des espèces \ à longue distance. Aller chercher quatre mille ^ francs de Paris à Melun n'est pas, au xiv° siècle, \ une petite affaire. Les souverains, pour leur usage ? personnel, n'ont pas toujours de fonds à point J nommé : le maître de la « chambre aux deniers » | — table royale — fait dire « aux bonnes gens de î Senlis qu'on ne pourrait payer ce jour » ; tandis »
LE CRÉDIT ET LE COMMERCE DE l'aRGENT. 1H
qu'il envoie « pourchasser argent devers monseigneur d'Anjou, pour la dépense de l'hôtel ».
Les relations de place à place n'étaient ni assez régulières ni assez étendues pour que les lettres de change pussent suppléer, par les ricochets multiples qu'elles font de nos jours, au déficit de numéraire qui sévissait tout à coup en certains lieux. Le port même des traites, tirées d'un point sur un autre, exigeant, en l'absence de toute poste organisée, l'envoi d'un messager spécial, on préférait prendre patience, attendre la foire prochaine, qui fournirait à la fois l'occasion de négocier du papier et d'encaisser des lingots.
Le change, dans ces conditions, subissait des oscillations très fortes. Ce qui, dans notre siècle, motiverait des différences de quelques centimes, en provoquait alors de 3 ou 4 francs. Régulièrement, le change de la monnaie d'argent en monnaie d'or comportait une commission variant de 2 à 42 pour 400. Les comptes de la maison royale accusent sans cesse des « pertes d'argent pour change ». A la fin du xvi'^ siècle, en Dauphiné, on paie encore 660 livres en argent pour en avoir 600 en or. Il est difficile d'admettre que les changeurs aient pu de leur propre autorité, suivant qu'on les accuse, « attribuer aux monnaies un cours usuraire ».
Il est probable, au contraire, que ce haut prix du change de l'argent en or tenait à la rareté effective
de l'or. Cette rareté, on ne s'en apercevait pas dans les paiements de chaque jour, qui, pour la plupart, se faisaient en argent; mais elle affectait fortement celui qui voulait se procurer une certaine quantité d'or.
Il en résultait cette anomalie : que le prix marchand de l'or était beaucoup plus bas jadis que de nos jours, par rapport à l'argent, puisque le kilogramme d'or ne valait que 12 kilogrammes d'argent, au lieu de 15 et 30 kilogrammes qu'il vaut aujourd'hui; et que cependant les monnaies d'or bénéficiaient d'un change, actuellement inconnu, sur les monnaies d'argent qui s'échangent en général au pair avec elles, dans l'intérieur de chaque Etat.
Les opérations de change avaient pris assez d'importance, dès la fin du xvi® siècle, pour que le gouvernement songeât à créer des courtiers en titre, auxquels elles fussent exclusivement confiées. Ces devanciers de nos agents de change contemporains étaient au nombre de 8 à Paris, en 1595. Louis XIII en porta le nombre à 30, et les érigea en corps sous le nom d' « agents de banque et de change », avec deux syndics élus par la compagnie et renouvelables annuellement. Un édit de 1638 leur avait ordonné de faire bourse commune « du quart des profits », disposition lutélaire, dont les temps modernes se sont inspirés, dans la constitution du fonds de réserve, qui
seul a conservé la vie jusqu'à ce jour au monopole de la corbeille parisienne.
Les uns et les autres, agents brevetés et coulissiers marrons, se réunissaient chaque jour à la Place au Change, près du Palais de Justice. C'était là que se tenait le change ou la bourse; car dès le règne de Henri IV, ce terme était en usage, Bourse modeste, nullement comparable au Royal- Exchange de Londres, et qui n'était qu'une simple cour pavée en plein air. Telle quelle, les gens d'affaires refusèrent de la quitter pour le parc Royal (près la Bastille), que l'Etat venait d'aménager à leur intention, et qu'ils trouvèrent trop loin du Palais de Justice. Ce fut alors que l'on construisit pour eux la place Dauphine, « la plus belle et la plus utile de Paris », au dire d'un contemporain. Singulière persistance des traditions : l'heure de la levée de l'audience des magistrats, « de la sortie de la cour », c'est-à-dire environ midi et demi, que les financiers avaient adoptée pour le commencement de leurs assises, et que l'on nommait au xvn° siècle « l'heure de la Place au Change », comme nous disons aujourd'hui l'heure de la Bourse, n'a pas varié depuis trois cents ans, bien que la Bourse ait émigré d'abord à l'hôtel de Soissons, rue Quincampoix, puis à l'hôtel de Ne vers, rue Yivienne (1720), et que la spéculation n'ait plus aucun rapport avec la procédure.
Si le prix de l'argent est, selon le mot de Yol-
taire, « le pouls d'un État et un moyen assez l sûr de reconnaître ses forces », on doit avouer \ que notre situation, dans la première partie du xVii" siècle, n'était guère florissante. Le change : avec les pays étrangers, particulièrement avec la '; Hollande, d'où nous importions énormément, était ' de 6 à 10 pour 100. Pour avoir une lettre de ; crédit de Paris sur Rome, il fallait payer 25 pour 100 en plus de la valeur. Le transport du numéraire j à l'étranger, strictement interdit dans chacun des Etats de l'Europe, se jouait de toutes les prohibitions.
Il est plaisant de remarquer qu'en Espagne môme, et dans les possessions espagnoles, d'où nous étaient venus tant de lingots, l'exportation de l'or et de l'argent restait entourée de formalités si minutieuses, que tout voyageur, avant de quitter ce pays, devait, pour les sommes les plus minimes, se munir d'un laissez-passer des autorités. Un dominicain français, allant de Roussillon en Languedoc, déclare « emporter 19 réaux et demi pour faire son voyage », et un « travailleur de terre », qui se rend d'Andalousie à Rome, fait une déclaration analogue.
A l'intérieur du royaume, le mouvement des espèces d'une ville à une autre demeurait sujet à de fâcheux hasards; on s'y préparait : une commune du Dauphiné constate avec philosophie que a somme envoyée par elle à Paris, à son avocat,
LE CRÉDIT ET LE COMMERCE DE l' ARGENT. 115
a s'est perdue par les chemins ». Cependant la poste commençait à rendre des services appréciables. Il était loisible aux expéditeurs de monnaie de remettre leur argent au maître de poste de la localité, « d'en faire charger le livre », et le commis, au point d'arrivée, « rendait sûrement » la valeur au destinataire. Ce n'était pas encore le bon postal de 1895, mais c'était un progrès sur le moyen âge.
Théophraste Renaudot, le fondateur du journalisme français, le cerveau le plus inventif peutêtre de l'époque, dans lequel ont germé bon nombre d'idées utiles, à peine mêlées d'un grain d'utopie, proposait (1632) l'établissement d'un change public permettant à « tous ceux qui s'en voudront servir de faire tenir argent commodément de lieu à autre de ce royaume ». La chose n'aurait pas été impraticable, et l'Etat, qui n'était pas mieux outillé à cet égard que les particuliers, en aurait profité le premier dans ses embarras continuels : « L'argent est plus rare ici, écrivait alors de Toulouse le gouverneur de Languedoc, qu'en aucune autre grande ville, et il n'y a pas un sou à la recette générale ». Ce gouverneur fait traite sur le surintendant des finances, et ne peut obtenir le montant de son effet du banquier de Toulouse qui l'a chèrement escompté, avant que celui-ci soit assuré que ledit effet a été accepté à Paris.
S'il doit faire parvenir de l'argent dans le midi,
le gouvernement se procure d'importantes lettres de change sur Lyon; c'est aussi à Lyon que le trésorier de l'Epargne — caissier payeur central du Trésor — envoie l'un de ses commis faire accepter pour 500 000, voire 1 million de livres de traites, destinées à pourvoir à divers services. Lyon fît la loi pour le change pendant les xvi^ et xvii* siècles. Il se tenait dans cette ville quatre foires par an, foires d'argent surtout, appelées « paiements », qui duraient chacune un mois. Le 4" du mois, à deux heures, en présence du prévôt des marchands, les opérations commençaient. Les banquiers, venus des quatre coins de la France, debout sur la place et en la « loge du change », leur carnet appelé « bilan des acceptations » à la main, y inscrivaient toutes les traites, tirées sur eux, qui leur étaient présentées. Il s'échangeait ainsi en quelques jours 12 ou 15 millions de livres — c'était quelque chose alors — sans qu'il s'en vît plus de 6 000 ou 8 000 en argent comptant.
C'est ce que nous nommerions aujourd'hui la « haute banque » qui, dans l'intérêt du crédit, fît renoncer l'Etat à sa prétention de contrôler les titres des lettres de change — « la rigueur des formalités ne devant pas être si exacte en telles sortes de pactions » ; — c'est elle qui tempérait l'ardeur de répression dont le pouvoir public était saisi, tous les vingt ou trente ans, contre les traitants qui le volaient.
Prenant un pavé pour tuer une mouche, le ministère défendait aux banquiers de délivrer à qui que ce fût des lettres de change , sans permission de la Chambre des comptes , et surtout d'en délivrer aucune en blanc. Il espérait ainsi empêcher ceux à qui il prétendait faire rendre gorge, de transporter leurs biens à l'étranger; en attendant, il paralysait toutes les affaires, comme un préfet de police qui suspendrait la marche des chemins de fer pour arrêter un malfaiteur.
En ce qui concerne les lettres de change délivrées en blanc, espèce de billets au porteur, le tiers état avait demandé leur interdiction légale, afin d'atteindre l'usure qui se faisait, paraît-il, sous le couvert d'un change fictif. Ce dernier rapportait jusqu'à 28 pour 100 par an; mais le taux de 7 pour 100, pour trois mois, qui leur était appliqué, ne paraît pas lui-même exorbitant, lorsqu'on voit les banquiers, sous Louis XIV, exiger couramment 3 pour 100 de commission pour escompter une traite à vue, quel qu'en soit le montant, de Paris sur le centre de la France.
Outre les avantages attachés au rôle exceptionnel qu'il jouait dans Je commerce de l'argent à l'intérieur du pays, Lyon était le centre de nos relations avec l'Italie. Pour l'Orient, on avait correspondance à Marseille ou à Smyrne, et pour tout le reste de l'Europe à Amsterdam ou Anvers. Il n'y
avait que l'Angleterre avec qui la plupart de nos banquiers traitassent directement.
Nous étions bien en arrière, sous le rapport des institutions de crédit, de nos voisins du sud et du nord. Le prêt sur gages se faisait en Allemagne et dans les Pays-Bas, dès les premières années du xvii* siècle, d'une façon beaucoup moins onéreuse et plus régulière que chez nous. Marie de Médicis, retirée à Cologne où elle mourut à peu près dans la misère (1642), avait mis ses pierreries au montde-piété de cette ville; et notre gouvernement, pour empêcher la vente de ces bijoux, s'empressa de payer les intérêts de la somme avancée à la reine. Aux états généraux de i614, la noblesse avait proposé l'établissement de monts-de-piété, « à l'instar de l'Italie, de l'Espagne et de la Flandre », qui eussent prêté non seulement sur les objets mobiliers, mais aussi sur les terres, comme notre Crédit foncier actuel. Il fut fait à cet égard un projet très complet, très bien étudié; tous les montsde-piété du royaume auraient eu correspondance entre eux... Quelle distance sépare, pour tant d'idées pratiques, le germe de la fécondation; ou, si l'on veut, combien est longue la durée de leur gestation par l'opinion publique ! Le tiers état, que l'on trouve en général à la tête de tous les progrès, fut pourtant unanime à repousser cette extension du crédit, en disant « qu'il y avait déjà bien assez d'usuriers en France, et que c'était impiété et abus ».
Au xviii* siècle seulement, sous le ministère de Fleury, furent institués à Paris, puis peu à peu dans les principales villes, « pour faire cesser les désordres de l'usure », des monts-de-piété qui subsistèrent jusqu'à la Révolution, et dont la mission était plus vaste que celle des nôtres puisqu'ils prêtaient sur les valeurs et les effets de commerce. Certaines communes rurales avaient aussi fondé, pour l'usage de leurs membres, des monts-frumentaireSj ou monts-de-grains, qui prêtaient la semence aux laboureurs moyennant un intérêt de 5 pour 100, payable en nature au mois de septembre, au moment où s'effectuait la restitution du grain emprunté. Le « mont-frumentaire » était administré par le châtelain, le curé, les consuls élus et les cultivateurs notables ; les grains étaient distribués à Noël et au mois de mars, et les céréales, servant de fonds de roulement, provenaient de quêtes et de libéralités volontaires.
Le crédit tirait des monts-de-piété, en Italie, dès le xvi^ siècle, des applications plus variées que nous ne faisions encore à la fin duxviii^ siècle, en France. C'est ainsi qu'ils servaient d'assurances sur la vie. L'idée n'était pas nouvelle, le moyen âge l'avait eue. Des contrats de cette nature sont parfois passés d'homme à homme au xvi" siècle. Un commissionnaire de Perpignan assure pour six mois la vie d'un chevalier : en cas de décès de l'assuré, pendant ce délai, ses héritiers rece-
vront de l'assureur une somme déterminée. Il existe en Flandre, dès 4560, de semblables assurances, mais non pas aussi régulièrement organisées qu'au delà des Alpes, à Florence, où, dit Bodin, « celui qui a une fîUe met, au jour de sa naissance, 100 écus au mont-de-piété, à la charge d'en recevoir 1 000 pour la marier, quand elle aura dix-huit ans. Si elle meurt auparavant, les cent écus sont acquis au mont... (4590) »
Chez nous tout se borna à des projets : l'un remonte à la création de la compagnie commerciale du Morbihan qui s'engageait, pour trouver des actionnaires (1629), à leur rendre au bout de seize ans un capital sextuple de celui qu'ils auraient versé. L'association était libérée de toute obligation envers les héritiers de ceux qui mourraient avant les seize ans révolus. La compagnie n'ayant pas été fondée autrement que sur le papier, l'opération ne s'exécuta pas. Sous le ministère de Mazarin, le parlement repoussa l'édit autorisant la première tontine, sur laquelle le Napolitain Lorenzo Tonti, son inventeur, fondait les plus grandes espérances. Louis XIV, pour trouver de l'argent, eut recours avec un succès fort médiocre à ce procédé.
Deux ans seulement avant la Révolution, un arrêt du conseil autorisa la Compagnie royale d'aiiSsurances sur la vie. Après avoir indiqué quelques-unes des combinaisons, déjà réalisées ail-
leurs, le préambule se terminait ainsi : « Ces sortes d'assurances, liant utilement le présent à l'avenir, ramèneraient ces sentiments d'affection et d'intérêt réciproques qui font le bonheur de la société et en augmentent la force... » Cette phraséologie, légèrement mouillée, selon le goût « sensible » d'il y a cent ans, devait rester lettre morte; les assurances sur la vie, qui avaient précédé historiquement, dans les derniers siècles, les assurances contre l'incendie, allaient être, dans le nôtre, de beaucoup dépassées par celles-là.
Le moyen âge avait eu, lui aussi, sa manière, très primitive à dire vrai, et marquée au coin du socialisme communal alors régnant, d'atténuer, partiellement les désastres du feu. Quand un Alsacien des temps féodaux était victime d'un incendie, tous les habitants de son village devaient l'aider à relever sa maison. L'un d'eux s'y refusait-il? L'incendié avait le droit de s'intaller chez lui et de l'expulser de sa propre demeure. Entre la mise en pratique de cette mutualité obligatoire, et l'arrêt rendu sous Louis XVI pour approuver l'offre des sieurs Périer et G'% « d'affecter un fonds de 4 millions aux assurances qu'ils donneront contre les incendies », je n'aperçois aucune tentative financière pour atténuer les pertes causées par ce genre de désastre. On était plus avancé sous le rapport des assurances maritimes; bien qu'un banquier du xvn^ siècle dise que « ce sont le plus
souvent des procès et non des effets certains », elles paraissent généralement usitées. Seulement elles étaient très chères : on payait, sous Louis XIV, 10 à 15 pour 100 de Bilbao à Nantes, pour une cargaison de laines, là oii de iios jours on paie de 1/2 à 1 pour 100, au maximum, selon la saison et le tonnage du navire. Quoique les contrats de ce genre fussent très anciens, le taux des primes n'avait pas diminué depuis le xv° siècle.
De par les lois, le commerce de l'argent sous l'ancien régime paraissait être plus particulièrement réservé aux Français. Mais les dispositions restrictives du séjour des étrangers demeuraient heureusement inappliquées. Défait, au contraire, quantité de Hollandais, d'Italiens, de Portugais et d'Anglais venaient s'établir à Paris ou dans les grandes villes de province, pour y faire la banque. D'Italie venait Zamet, « seigneur de 1800 000 écus », Bartollotli et Lumagne; de Portugal venait Lopez. Lopez et Lumagne, voilà, pendant la guerre de Trente ans, les premiers ministres de la fortune publique, hommes indispensables, sans lesquels rien ne marche. Entrepreneurs de travaux publics, négociateurs d'emprunts, marchands de pierres précieuses, fabricants de canons et de vaisseaux, trafiquants sur métaux, ils font un peu de tout, môme des métiers bizarres; un peu espions, un peu « Tricoche et Cacolet », ayant de la respectabilité et rehaussés par la politique.
Le seul banquier français important, sous Richelieu, Roger Desjardins, ne peut prêter d'argent à l'État. Or les États de ce temps-là, n'ayant qu'une confiance très limitée dans leur crédit réciproque, ont coutume, quand ils contractent des alliances en vue d'une guerre, de donner chacun un banquier solvable qui répondait de leurs engagements, et s'obligeait à livrer le numéraire aux lieux où l'on en aurait besoin.
L'intervention de ces étrangers, qui mettaient à notre service leurs relations internationales, doit être considérée malgré tout comme ayant été profitable à nos affaires. Les conditions auxquelles ils nous servaient sont meilleures, et la loyauté relative qu'ils paraissent apporter à l'exécution de leurs engagements est plus grande que celle de nos compatriotes, alors fermiers des impôts et banquiers du trésor. Nos banquiers ou partisans français, qu'ils soient marchands en gros dans la rue Saint-Denis, ou maréchaux de France comme d'Estrées, « qui a presque toutes les maltôtes » sous Mazarin, demeurent jusqu'à Golbert attachés au budget en formation comme à une proie, et le rongent avec l'assistance de leurs parents, de leurs amis, de leurs maîtresses, — leurs inclinations, dit Tallemant, — qui tous et toutes font, grâce à eux, a quelques petites affaires ».
De là venait ce vieux proverbe, qui roulait entre le vulgaire, que « l'argent du roi est sujet à la
pince »; de là cette ressemblance, constatée par un prélat, entre les séraphins entourant, dans l'Ancien Testament, l'arche d'alliance, et les financiers de son temps « qui, comme eux, avaient chacun quatre ailes : deux dont ils se servaient pour voler, et les deux autres pour se couvrir ».
C'est la situation de tous les pays oii le crédit de l'État est mal établi encore. L'histoire des finances publiques les fait voir dans une infériorité constante vis-à-vis des finances particulières. La seule banque gouvernementale fondée, sous l'ancien régime, avec des chances de durée, je veux parler de la Caisse d'escompte, eut plus à lutter pour vivre, de 1776 à 1792, contre les ingérences du ministère, qui finalement la ruina, que contre les préjugés de l'opinion.
Quant au crédit individuel, ses progrès suivirent, en France, une marche correspondante à la liberté dont il lui fut permis de jouir; les peines physiques ou morales que l'on réservait au failli ou au banqueroutier (car, à cette époque, banqueroute, faillite ou cession de biens, étaient encore une seule et même chose), ces peines, qu'il s'agisse des galères ou simplement du port d'un bonnet vert, obligatoire pour eux, n'avaient pas une action plus efficace que la mise en branle, à la bourse de Hambourg, de la cloche dite d'infamie, qui ne sonnait que pour annoncer la déconfiture d'un négociant. Au xvii*^ siècle, avant l'ordonnance de 1673
le banquier qui déposait son bilan prenait immédiatement la fuite. En adoucissant la rigueur des lois contre les faillis, on les rendit moins insolvables.
Il est seulement à regretter que les souverains, et à leur exemple les tribunaux, aient cru pouvoir si longtemps conserver le droit de rompre les contrats privés, ou du moins d'en suspendre l'effet, par les « lettres d'Etat » ou « arrêts de surséance », qui dispensaient les gens en faveur d'acquitter les dettes valablement contractées. Que de fois les prêteurs se plaignent de ces « lettres de répit, la plus belle monnaie, disent-ils, dont on les paie journellement! » Et n'est-on pas en droit de penser que cette atteinte à l'exécution des engagements a dû préjudicier jadis, dans une mesure inappréciable, au crédit général?