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CHAPITRE V

L*histoire de l'argent, sous ses diverses formes et dans ses manifestations variées, conduit à cette conclusion déjà indiquée, mais qu'il est nécessaire de mettre en pleine lumière : mathématiquement, par la force des choses, toutes les fortunes mobilières du moyen âge sont détruites, disparues, tombées en poussière. Il n'en subsiste pas une seule. Quant à celles des temps modernes, elles sont tellement atteintes, que les riches des xvu'' et xvni* siècles ont à peine aujourd'hui une modeste aisance, et que ceux qui jouissaient dès lors de cette aisance modeste ne sauraient plus vivre sans travailler.

Il suffît, pour s'en convaincre, de mesurer depuis mille ans l'amincissement, on pourrait dire

la volatilisation, d'un capital déterminé sous la triple action combinée de la diminution de valeur marchande, et, par conséquent, du pouvoir d'achat, des métaux précieux, de la dépréciation de la monnaie de compte qui, tout en conservant son nom de « livre », signifie une quantité de plus en plus petite d'or ou d'argent, de la baisse du taux de l'intérêt enfin, puisqu'on ne vit pas avec le capital de son bien, mais avec l'intérêt annuel que l'on retire de ce capital. Mille livres, à la mort de Charlemagne, valaient intrinsèquement 81 000 francs, qui ayant un pouvoir neuf fois plus grand que les nôtres, correspondent effectivement à 729 000 francs, produisant un intérêt annuel de 72 900 francs.

Sautons les quatre siècles qui séparent la mort de Gharlemagne de l'avènement de saint Louis : nos 1 000 livres ne contiennent plus que 21 770 francs d'argent de 1225, équivalant à 98 000 francs de 1895, et procurant un revenu de 9 800 francs. Ce n'est plus la richesse du ix® siècle, mais c'est encore un budget très présentable pour le particulier qui le possède. Notez que ce rentier, dont le capital se monte à 1 000 livres, est supposé se conformer avec scrupule aux lois de l'Eglise, en même temps qu'aux exigences de l'opinion. Il ne prête pas son bien à usure; il a trouvé moyen de le placer de manière à satisfaire à la fois sa conscience et sa bourse; il tient à l'estime de ses con-

citoyens, à l'absolution de son confesseur et se contente du taux relativement modique de 10 pour 100.

En 1300, le taux de l'intérêt et le pouvoir de l'argent n'ayant guère varié, mais la monnaie étant fort dépréciée, les 1 000 livres ne sont plus que 64 000 francs relatifs, et le revenu n'en est plus que de 6 400 francs. En 1400, le pouvoir de l'argent a monté, le taux de l'intérêt est le même; mais la livre est tombée de 16 francs à 7 fr. 50. Les 1 000 livres correspondent à 33 880 et donnent 3 388 francs de rente. Notre capitaliste est déjà bien réduit. Au siècle suivant, en 1500, il l'est encore davantage : son bien équivaut à 27 840, parce que le pouvoir de l'argent a haussé, et atténue, dans une certaine mesure, la baisse de la livre monnaie. Malheureusement pour lui, la quotité de l'intérêt courant n'est plus que de 8,33 pour 100, et il ne jouit que de 2 319 francs de revenu. Le voilà tout à fait à la portion congrue. Le nouveau cycle des cent années qui commencent lui ménage de plus dures surprises.

De 1500 à 1600, tout baisse à la fois : la livre tournois, le pouvoir de l'argent, le taux de l'intérêt; et le rentier se trouve en 1600, à l'aurore des temps modernes, avec 417 francs de nos jours à dépenser par an. Il n'est plus ni riche, ni aisé; il n'a plus de quoi vivre, même pauvrement. En 1700, son petit pécule a continué à s'évaporer

Les 1 000 livres, ou 4 440 francs, relatifs, ne rapportent que 222 francs. Au moment de la Révolution, notre homme ne touche plus que 90 francs. Enfin, en 1895, il a, pour toute fortune, 950 francs de capital, soit, à 4 pour 100, 38 francs d'intérêt. C'est un ouvrier qui possède, comme beaucoup d'autres, quelques économies représentées par un livret à la caisse d'épargne.

Si, comme il est possible, le pouvoir de l'argent diminuait encore, si le taux de l'intérêt vient à tomber à 2 1/2 ou à 2 pour 100, le revenu de notre richard de l'époque carolienne, de notre bourgeois des temps féodaux, de notre petit propriétaire d'il y a trois siècles, représentera à peine le prix d'une journée de travail, dans une grande ville, pour les professions bien rétribuées.

Pour s'en tenir au moment présent, on voit que la somme, ou plutôt le revenu dont il s'agit, pris pour symbole de la valeur mobilière, a subi, depuis le xm® siècle, un dépérissement de 96 pour 100 par la dépréciation de la monnaie, de 75 pour 100 par la diminution du pouvoir de l'argent, et de 60 pour 100 par le fait de l'abaissement du taux de l'intérêt. En juxtaposant ces trois causes de moins-value qui ont agi de concert, une somme de 1 000 francs de l'an 1200 s'est trouvée réduite à 3 fr. 70.

Ces 3 fr. 70 sont tout ce qui reste des 1 000 francs de revenu mobilier de 1200. Il n'y a pas, dans ce

LA FORTUNE PRIVKE.

résultat, place pour la moindre hypothèse, pour le moindre doute, c'est un calcul brutal et simple. On peut le faire pour toutes les autres époques; on verra que, pour être nloins entière, la dépossession du propriétaire mobilier n'en a pas moins été considérable : sur 1 000 francs de revenu de l'an 4700, c'est-à-dire d'il y a seulement deux siècles, il ne reste que 166 francs.

Evidemment, ces calculs absolus ne peuvent s' dii^ipMquer pratiquement à aucun cas particulier. Il n'a pas existé depuis Philippe-Auguste, ou depuis François I", ou depuis Louis XIV une seule fortune métallique, qui se soit transmise d'un individu à un autre, sans aucune vicissitude autre que l'avilissement progressif auquel nous venons d'assister. Mais cet avilissement inéluctable de la richesse numéraire, depuis sept siècles, répond, plus victorieusement que tous les discours des hommes d'Elat ne le peuvent faire, aux réclamations contre a l'odieux capital ».

Quand l'économie politique énonce que le capital n'est que du « travail accumulé », et que l'on coudoie tous les jours des riches qui ne travaillent pas et dont les pères n'ont pas travaillé davantage, on est assailli de doutes sur la valeur réelle de cette affirmation scientifique. On se demande si, en la tenant pour vraie à l'origine, l'accumulation de travail dont ce capital est le résultat ne remonte pas à des époques bien reculées; si la jouissance

des descendants de l'accumulateur primitif, qui possèdent toujours et ne travaillent jamais, ne se prolonge pas déjà depuis assez longtemps pour que les classes déshéritées, qui ne possèdent jamais et qui travaillent toujours, n'aient pas quelque titre à demander la revision de ce qui semble être un privilège éternel, dans une société comme la nôtre, ennemie de tout privilège et très vivement éprise d'égalité. La question a dû se poser, n'en doutons pas, dans plus d'une intelligence honnête.

C'est pour cela qu'il m'a paru important de montrer ici que tous les capitalistes mobiliers, sans exception, sont de date récente, et même très récente, et qu'il n'est pas possible, chiffres en main, qu'il en soit autrement. C'est avec intention que je dis les capitalistes mobiliers; car tout ce qui précède s'applique exclusivement à eux et non aux capitalistes fonciers. La destinée de ceux-ci est beaucoup plus douce. Les hauts et les bas, inséparables de tout ce qui dure, ont pu atteindre leurs personnes; mais leurs biens n'ont été affectés en définitive par aucune fatalité fâcheuse. Au contraire, la force des choses, les progrès de la civilisation, travaillaient pour eux, maintenaient ou augmentaient leur valeur.

Le traitement si opposé, dont les capitalistes mobiliers et fonciers ont été l'objet dans l'histoire, semble devoir prendre fin. La terre avait profité jusqu'ici, pour la vente de ses produits, d'avan-

tages que la facilité des communications dans le monde entier fait presque disparaître, son monopole est menacé, et, quelques barrières qu'on imagine pour en perpétuer l'existence, il est condamné. Au xvi'' siècle, l'étranger nous a envoyé son argent et son or; au xix*, il nous envoie son grain et ses bestiaux. On n'a pas arrêté l'or ni l'argent, qui ont contribué à spolier le détenteur de métaux précieux, en France. Pourquoi arrêteraiton le blé qui gêne aujourd'hui les détenteurs de céréales de notre pays?

Bien que, considérées en elles-mêmes et abstraction faite de leurs possesseurs, depuis 1200 jusqu'à 1895, la fortune mobilière se soit évanouie, tandis que la fortune foncière grandissait, — malgré les mouvements de reculs, plus ou moins rudes et longs, les terribles krachs^ dont elle a été victime dans les siècles passés, — si l'on fait l'histoire des individus et non pas seulement celle des chiffres, on remarque que toutes les fortunes privées, quelle que soit leur nature, n'ont pas cessé d'être dans un mouvement perpétuel. Le passage de la pauvreté à l'aisance, de l'aisance à la richesse, et le passage opposé de l'opulence à la misère, ont été la règle commune, l'état normal des temps qui nous ont précédés.

Par suite, les allées et venues des familles, du haut en bas et du bas en haut de l'échelle sociale, ont été constantes et très rapides. L'égalité natu-

relie, qui est au fond de l'humanité, la sélection des intelligences, a joui, non pas — cela va sans dire — de la plénilude des droits qu'elle possède aujourd'hui où aucune entrave ne l'arrête, mais de droits heaucoup plus étendus qu'on ne se le figure, étant donnée la construction d'une société qui parquait chacun, en apparence, dans une case infranchissable jusqu'à la consommation des siècles.

Ce serait un livre bien curieux que le récit de l'existence de cent familles françaises, prises au hasard en l'an 1200 dans tous les rangs de la société, depuis les hauts barons jusqu'aux plus humbles serfs, et qui les suivrait jusqu'en 4895. On y verrait les plus étonnantes péripéties.

Malheureusement la trace des petites gens n*est pas facile à suivre; ce sont des filets d'eau dans un océan. Ils font si peu de bruit et tiennent si peu de place! Pour ces microbes de l'organisme social, il n'existe pas de microscope à portée de l'historien. On ne les aperçoit que quand ils grossissent. Quand un individu émerge à la surface, sort de l'ombre, les renseignements abondent. Tant que ses descendants demeurent dans une certaine lumière, on arrive à ne pas les perdre de vue. Mais quand ils plongent, quand ils rentrent dans la foule, l'obscurité se fait de nouveau sur eux; et bien des familles qu'ainsi l'on croit éteintes sont seulement disparues. On ne les avait vues monter qu'à partir d'un certain niveau, on ne les voit éga-

lement descendre que jusqu'à un certain niveau; c'est comme la ligne de l'horizon à laquelle apparaît et disparaît le soleil.

D'après les cas nombreux de décadence et d'élévation qui me sont passés sous les yeux, je crois que l'histoire privée des Français, à mesure qu'elle sera mieux connue, confondra fort ceux qui nous vantent si volontiers la stabilité sociale du « bon vieux temps », en même temps que ceux qui rêvent d'une remise à neuf de la société actuelle, ayant pour objet un nivellement obligatoire des fortunes : les opinions « rétrogrades » et « avancées ».

Cette stabilité sociale ne pouvait aller sans la stabilité pécuniaire, puisqu'on ne gardait un certain rang qu'avec une certaine bourse; et la bourse de chacun a subi mille fluctuations depuis sept siècles. La richesse (terrienne ou métallique) de notre propriétaire de 1 000 livres tournois, accrue par les mariages et les successions, morcelée à l'infini par les partages, même da?is les maisons nobles j a été dissipée par les prodigues, reconstituée par les thésauriseurs, centuplée par les travailleurs et les habiles, dispersée par les indolents, les malchanceux, les déséquilibrés. Les événements politiques y influèrent : la faveur des princes, les postes avantageux; ou les jacqueries, les guerres, les confiscations, depuis l'abolition du servage au xm* siècle jusqu'à l'abolition des rentes féodales, d'ailleurs pos-

sédées pour la majeure partie par des bourgeois, en 1790.

Quel mystère dans l'ascendance de tant d'inconnus qui ignorent leurs ancêtres! Bien des prolétaires d'aujourd'hui sont les fils des millionnaires de jadis; tel anarchiste fougueux descend peut-être de générations cossues, qui ont exploité les sueurs des populations du moyen âge. Tel réactionnaire endurci, qui défend avec une âpre bonne foi les prérogatives de la naissance, n'est-il pas un noble d'hier, un propriétaire d'avant-hier, longtemps mainmor table et attaché à là, j^lèbe, en la personne de ses aïeux?

Car ce reproche, parfois adressé de nos jours aux paysans, de vouloir faire de leurs fils des « messieurs », — reproche singulier en somme, puisque cette émulation est l'indice de la prospérité, la source en même temps que le résultat des progrès d'uti peuple, et qu'un pays où les paysans ne voudraient jamais faire de leurs fils que des paysans serait un pays condamné à mort, — ce reproche pourrait s'adresser aux générations qui se succèdent depuis des siècles. Voilà six cents ans — il suffit pour s'en convaincre de pénétrer l'intimité de notre vie nationale — que les « vilains » cherchent, autant qu'ils le peuvent, à faire de leurs fils des « seigneurs ». Et beaucoup y ont réussi; cependant il y a toujours des paysans, parce que d'anciens seigneurs ont pris leur place dans les chaumières.

Il est une illusion d'optique qui fait croire, dans les siècles écoulés, à la possession exclusive de la propriété foncière, du moins de la grande propriété rurale, par la classe aristocratique. L'illusion tient à ce fait qu'autrefois, à mesure qu'une famille devenait riche, elle devenait noble. On ne pouvait pour ainsi dire pas devenir riche sans devenir noble; et pourquoi d'ailleurs se serait-on privé de la noblesse lorsqu'elle venait d'elle-même à l'argent? Aujourd'hui l'extrême richesse de ceux qu'on nommait, sous l'ancien régime, « les roturiers » frappe davantage, parce que le riche du xix'' siècle dédaigne, non toujours, mais le plus souvent, les vaines apparences de gentilhommerie, qu'il veut régner démocratiquement sous son nom plébéien, tandis qu'il y a deux ou trois cents ans son premier soin eût été d'en changer, même de « décrasser », par des combinaisons de parchemin, ses aïeux dans leur tombe; et qu'ainsi à distance, nous qui le trouverions « seigneur » ou « sieur » de quelque chose, nous ne verrions pas aussi nettement son entrée dans la caste privilégiée.

Aujourd'hui bien des gens se vantent « d'être venus à Paris en sabots » et de ce que leur père était un paysan. Or ce n'est pas toujours vrai : le père, souvent, était davantage. Autrefois, les nouveaux riches se vantaient que leur père fût tout au moins un petit bourgeois ou un marchand; or ce n'était pas toujours vrai non plus. Le père,

souvent, était moins que cela. L'orgueil démocratique de la société d'aujourd'hui, l'orgueil aristocratique de la société d'autrefois peuvent, tous les deux, nous induire en erreur et nous faire croire que les parvenus sont actuellement plus nombreux et qu'ils aient été anciennement plus rares.

Aux xvii° et xviii^ siècles, ce qu'on appelait noblesse n'était — pour les dix-neuf vingtièmes, d'après Chérin, — que du tiers état enrichi, élevé, décoré, possessionné. Lorsque des lettres-patentes de Louis XIII, en faveur des bourgeois de Sens, ou de Langres, les confirmaient — ils en jouissaient régulièrement depuis Charles YII — dans le droit de posséder des terres nobles, sans payer aucun impôt, le même « privilège » avait été concédé aux bourgeois de toute la France, ou à peu près. On le voit lors des « dénombrements » officiels des fiefs, faits par l'administration.

Un contrat de 1523 constate que Guy du Fardeau, homme-serf, est propriétaire d'une pièce de terre du nom de la Rochette (près Semur, dans la Côte-d'Or); dix ans plus tard, ce du Fardeau, marié à une femme franche, est affranchi lui-même du servage, par son soigneur, qui veut ainsi « lui donner moyen d'avancer ses enfants, ce qu'il ne saurait faire, restant serf ». Autour de sa maison, cet ancien « homme de corps » groupe un domaine, creuse un étang, plante des vergers; il jouit des mêmes droits que les « francs-bourgeois et habi-

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tants (le Dijon ». En 1570, la famille du Fardeau a grandi; le fils de Guy est qualifié d'écuyer, homme d'armes, seigneur de Sauvigny; il est riche. Le fils du serf traite d'égal à égal avec son suzerain, Gui de Rabutin, le grand-père de M""* de Sévigné. Celui-ci s'est seulement réservé le droit de justice. En 1610, le petit-fîls de Du Fardeau, qui s'appelle Hugues de Montbezon, achète enfin ce droit de justice qui lui manquait; ses enfants ont des charges militaires, c'est un gentilhomme.

Remontons plus haut; prenons la liste des hommes d'armes qui paraissent aux « monstres » ou revues, aux diverses dates de notre histoire; consultons les cartulaires des abbayes, mines précieuses de documents en ce genre, nous verrons disparaître à chaque siècle des quantités de noms, que remplacent, aux siècles suivants, d'autres noms sortis de l'obscurité. Dans le nord les désastres de Poitiers, d'Azincourt; dars tout le royaume, les dévastations de la guerre de Cent ans révolutionnèrent la fortune privée et l'état social, en détruisant les choses (châteaux, moulins, etc.), et les droits attachés à ces choses, et les gens qui les possédaient.

Une partie de la « classe dirigeante » d'alors disparut par fer, ruine, émigration. Les vides furent remplis par des familles nouvelles. Que de déclassements individuels n'ont pas suivi les guerres locales, de château à château! Que de dépossessions

ont entraînées les guerres de religion! En temps calme, plus près de nous, que de hasards dans les destinées! Combien de fois, parmi les mendiants arrêtés sous Louis XIV et Louis XV, et enfermés dans les hospices, ne se rencontre- t-il pas des membres de familles riches ou nobles de vieille extraction! Que de rameaux se détachent, de races dont le tronc est demeuré illustre, et tombent dans l'humilité d'un quasi-néant! Je ne voudrais désobliger personne en citant des noms, chacun de mes lecteurs n'en a-t-il pas sur les lèvres?...

Ainsi, sous l'action de causes multiples, les anciennes fortunes mobilières se sont vues fatalement rongées par le temps, et l'ensemble des fortunes privées, mobilières ou foncières, a bien des fois changé de mains, transférées involontairement par les anciens riches à des riches nouveaux.

Une dernière question se pose : y a-t-il eu autrefois, comparativement^ d'aussi grandes fortunes qu'aujourd'hui? Y en a-t-il eu en plus ou moins grand nombre qu'aujourd'hui proportionnellement à la population? La difficulté consiste ici autant à vérifier les chiffres qu'à se les procurer. Ceux qui ont cours dans les conversations mondaines, à la Bourse, dans la presse, sur nos Crésus contemporains, sont bien vagues et en général très exagérés. On juge s'il en dut être de même autrefois, où l'opinion n'avait même pas

pour base les droits de mutation, payés en cas de décès, et les impôts sur le revenu.

Le contribuable le plus imposé en Prusse ne paie que pour 3 millions de francs de rente; en Angleterre, d'après Yincome-taXy le plus gros revenu mobilier n'est que de 3 millions et demi de francs, tandis que le plus gros capital foncier, celui du duc de Norfolk, atteint 225 millions. En doublant, en quadruplant même les fortunes mobilières cidessus, dont la dissimulation a pu être extrêmement aisée, elles restent encore en deçà de ce qu'on croit communément.

En France, le particulier le plus riche de la seconde moitié du xix® siècle a été le baron James de Rothschild, chef de la maison de banque qui porte son nom. La fortune des Rothschild demeurera proverbiale, dans les siècles à venir, comme sont demeurées célèbres celles des Salimberni, de Sienne, qui faisaient le commerce de l'argent au xin'' siècle, exploitaient des mines de métaux précieux, vendaient, dans de nombreux magasins situés en diverses villes, une foule d'objets et d'étoffes en gros et en détail ; celle de Philpot, armateur de Londres sous Richard II, au xiv'' siècle, qui s'emparait en un jour de quinze vaisseaux espagnols, et à la même époque, celles de Renier Flamand, d'Enguçrrand de Marigny, de Mâche des Mâches {Machius des Machis), et de Pierre Remy, général des finances, pendus tous les quatre

à tour de rôle, le dernier laissant à sa mort 1 200 000 livres, ou 52 millions de francs d'aujourd'hui. Elle sera fameuse comme, au xv^ siècle, celles du surintendant Montaigu et de Jacques Cœur; au xvi% celles du chancelier du Prat, de Fugger , banquier de Charles-Quint et de Henri YIII ; ou, dans les temps modernes, celles de Montauron, de Lambert, de Mazarin, de Samuel Bernard et des frères Paris; comme l'ont été enfin, sous Napoléon et Louis XVIII, celles d'Ouvrard et de Laffitte.

Tous ces noms opulents, qui n'ont laissé que le souvenir de leur opulence, montrent que la richesse, pour être plus héréditaire que le génie, n'en est pas moins précaire, elle aussi, sujette à se dissoudre et très difficile à conserver. Par ce que sont devenues les fortunes anciennes, on peut augurer de ce que deviendront les fortunes présentes dans l'avenir. Les anarchistes, qui voudraient rendre la propriété viagère, peuvent se consoler en réfléchissant qu'elle ne résiste que très exceptionnellement pendant une longue suite de générations.

M. James de Rothschild est mort en 1868; et je ne crois pas commettre d'indiscrétion en répétant, dans un travail historique comme celui-ci, ce que j'ai appris des personnes qui passaient pour avoir présidé à l'inventaire, à savoir : que la fortune du défunt s'élevait à la somme de huit cents millions environ, sans compter les meubles, les bijoux et

objets d'art non productifs de revenu. Les fils du défunt, interrogés officieusement sur la réalité de ce chifîre, affirment qu'il est exagéré : on ne peut donc l'admettre que sous réserves.

Huit cents millions, ce n'était pas tout à fait a un milliard sept cents millions », comme les journaux du temps l'imprimèrent, mais c'était encore une somme inouïe jusque-là, et qui ne s'est plus revue depuis lors. En effet, cette fortune colossale est coupée dès à présent en cinq morceaux; elle sera dans trente ans divisée entre douze ou quinze têtes au moins; et la banque, si elle subsiste, ne sera plus qu'une société anonyme très puissante, offrant seulement cette particularité que tous les actionnaires seront unis par des liens de parenté, que le temps distendra un peu plus chaque jour.

Cette dispersion d'un si gros lingot n'aura pas pour cause unique notre législation, et le partage égal ou à peu près égal, qu'elle impose. En Amérique, où existe la plus large liberté de tester qui fut jamais, on a vu récemment pour le milliardaire Van der Bilt une semblable brisure. Elle se produirait avec le droit d'aînesse d'une autre façon; les substitutions seules, si elles étaient admises, pourraient sauvegarder le capital pendant un temps plus ou moins long, mais non l'intérêt; parce qu'il suffit d'un dissipateur, dans une lignée, pour grever lourdement les générations à venir, et réduire les substitués à la condition de propriétaires hono-

raires et nominaux de biens dont les revenus ne leur appartiennent pas. Gela se voit fréquemment en Allemagne et en Autriche : la plus grande fortune de Hongrie, celle des Esterhazy, dont les terres paient annuellement 836 000 francs d'impôt foncier, est dans ce cas.

Il ne m'appartient pas du reste de disserter sur l'avenir. En demeurant dans le passé, qui seul fait l'objet de cette étude, nous sommes amené à nous demander s'il a existé autrefois, je ne dis pas dans le monde romain, — la chose est possible, au temps des empereurs ou à la fin de la république, quoique difficile à vérifier, par suite de notre connaissance imparfaite du pouvoir de l'argent, — j'entends au moyen âge, ou dans l'ère moderne, une fortune privée correspondant à 800 mitions de francs d'aujourd'hui.

Le pouvoir de l'argent élant, dans le premier quart du xm" siècle, quatre fois et demie plus fort que de nos jours, les 800 millions de francs équivaudraient à 178 millions seulement, qui seraient représentés par 8 millions de livres tournois. Personne, à ma connaissance, n'a possédé alors une semblable richesse ou une richesse approchante à bien loin près ; personne, ni particulier, ni prince, pas même le roi de France. Huit millions de livres tournois supposaient alors un revenu de 800 000 livres; or la dépense de la maison de saint Louis était de 50 000 livres (1251), et la pension

delà reine de 500 livres. La dépense annuelle d'un seigneur, comme le comte de Savoie, était de 4 800 livres (1279).

On ne voit pas davantage d'opulence analogue en 1300, où, pour faire 800 millions de francs, il eût fallu 12 millions de livres tournois, en 1400 où il en eût fallu 24 millions, en 1500 où 30 millions de livres eussent été nécessaires pour correspondre à cette somme. Les revenus produits par des capitaux de cette importance eussent été de 1 200 000 et de 2 400 000 livres. Mais, en 1316, les dépenses du roi, de la reine et des enfants de France ne montent ensemble qu'à 53 000 livres; celles de Charles Vil ne s'élèvent qu'à 31 000 livres (1450), celles de Louis XI qu'à 86 000 (1483). Les budgets de grands seigneurs sont à l'avenant : la veuve du roi de Majorque, comte de Roussillon et de Barcelone, a 2 500 livres (1335); Dunois, le bâtard d'Orléans, en a 1000 (1433), la duchesse d'Orléans en a 5 000 (1449).

Les dépenses personnelles de ces princes ne prouvent pas, dira-t-on, que leur revenu ne fût pas infiniment supérieur, puisque, dès le xiv* siècle, la budget des recettes de Philippe VI de Valois s'élevait à 814 000 livres tournois (1335); seulement le mot de revenu ne peut déjà plus s'appliquer à ces rentrées annuelles, où l'impôt figurait pour une très grosse part. Ce ne sont plus des fortunes privées, mais des budgets d'Elats, absorbés

en grande partie par des dépenses d'intérêt public ; et aucune assimilation n'est possible entre ces budgets prélevés sur la propriété collective, et les propriétés individuelles dont les possesseurs jouissent suivant leur bon plaisir.

Il est ici une observation à faire : c'est que le riche de nos jours est, à un certain point de vue, plus riche que celui d'autrefois, parce qu'à sa richesse ne correspond aucune de ces obligations politiques ou sociales qui incombaient aux richesses aristocratiques du passé. C'est le propre de la richesse démocratique que, ne conférant aucun droit, elle ne peut astreindre à aucun devoir. Il n'en était pas de même jadis où la fortune immobilière, sous sa forme unique de domaines nobles, — la propriété urbaine était peu de chose, — faisait peser sur les individus qui la détenaient des charges proportionnées à leur revenu. En première ligne, parmi ces charges inévitables et coûteuses, on peut citer les frais de garde militaire, la nécessité d'entretenir à son compte justice, police et gendarmerie, au profit de ses voisins ou de ses vassaux.

Les conditions économiques, je serais tenté de dire physiques, de la France du moyen âge, — pas de communications, besoins généraux très restreints, insécurité résultant de la barbarie, — et plus encore que les conditions physiques, la constitution politique du pays, s'opposaient à la formation des grandes fortunes et au maintien des

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grandes fortunes acquises. Il était presque impossible de les faire et tout à fait impossible de les conserver. Toute grande industrie, tout vaste commerce étaient inconnus parce qu'ils étaient prohibés. Les esprits chagrins, qui accusent le présent d'avoir donné naissance à la haine des non-possédants contre l'accroissement du capital d'autrui, n'ont qu'à se promener à travers la législation des xiv^ et XV* siècles; ils y verront quelles mailles serrées les idées jalouses de nivellement, qui présidaient aux corporations ouvrières, avaient nouées autour de celui qui prétendait s'enrichir; quel problème c'était d'élargir cette prison, à plus forte raison de s'en échapper.

De tous les commerces, celui de l'argent, les spéculations lucratives, — non pas toujours respectables, mais bien souvent utiles au crédit, et en tout cas inséparables des larges entreprises, — auxquelles il se prête, était alors le plus aléatoire, le plus persécuté. Ceux qui cependant y réussissaient, soit qu'ils opérassent avec l'appui des pouvoirs politiques, soit qu'ils fussent eux-mêmes le pouvoir politique, comme Enguerrand de Marigny, Montaigu, Semblançay, finissaient assez communément par la potence, après dépouillement préalable de ce qu'ils avaient acquis. L'Etat remettait la main sans scrupule sur ce qu'il avait donné, sur ce qu'on lui avait pris, sur ce qu'on avait gagné à cause de lui, ou même sans lui.

Il n'y avait que les petits pays où les choses ne se passaient pas ainsi, parce que le richissime particulier achetait le petit pays, république ou principauté, et en devenait le maître sous un nom ou sous un autre. Ce fut le cas des Médicis à Florence. Le trône ou le gibet, il n'était pas d'autre alternative pour un individu qui avait excédé les bornes de l'extrême opulence.

Le grand mouvement d'affaires qui se produisit aux XVI* et xvii^ siècles, fut au contraire favorable à la concentration de fortunes supérieures à tout ce qu'on avait vu jusque-là. Les mœurs s'adoucirent ; les gouvernements, et, par suite, l'ordre matériel dont ils étaient les gardiens, se fortifièrent. Les idées sur le prêt et le commerce de l'argent devinrent plus raisonnables. Une richesse territoriale que l'on citait à la fin du xv^ siècle était celle de la maison de Rohan; elle montait en revenu, d'après un inventaire détaillé de 1480, à 8 000 livres de Bretagne, soit 10 000 livres tournois, ou 280 000 francs de notre époque, en tenant compte du pouvoir de l'argent. Cinquante ans plus tard (1534), le chancelier du Prat laissait en mourant 800 000 écus, et, dans sa maison d'Hercules, 300 000 livres, si l'on en croit le Journal d'un bourgeois de Paris^ sous François I"; c'est-à-dire une somme de 36 millions de francs environ de notre monnaie, qui pouvait rapporter — à 8,33 pour 100, taux ordinaire de l'époque — 3 millions de

francs de rente. Le banquier Fugger, en 4550, laissait 6 millions d'écus d'or, qui correspondent en capital à 240 millions de francs actuels, et en revenu à 20 millions de francs. C'est là, certainement, la plus grosse fortune du xvi^ siècle.

Les plus considérables du xvii^ siècle furent également acquises par la banque, et surtout grâce à la clientèle de l'Etat. Tout manieur de fonds publics en garde aux doigts de fortes parcelles; tout surintendant des finances n'a qu'à laisser sa main ouverte pour la voir constamment s'emplir, depuis BuUion, qui amassa 700 000 livres, ou 3 millions 1/2 de francs de revenu, jusqu'à Emeri et Fouquet. La politique comblait de trésors ses amants heureux, sous la monarchie française, avant Colbert, comme elle fait aujourd'hui dans les républiques de l'Amérique du Sud. La richesse suivait toujours la puissance, et Mazarin laissait une fortune de 60 millions de livres, qui font 240 millions de nos francs, autant que Fugger, cent ans plus tôt, mais produisant un intérêt moindre d'un tiers.

Les entreprises d'ordre privé remplacèrent, au xviii^ siècle, pour les hommes d'argent, cette moisson que leurs prédécesseurs fauchaient dans les finances publiques. Quoique les fermiers généraux de Louis XV soient tous des millionnaires, et, comme tels, des seigneurs très respectés, aucun n'atteint aux chiffres prestigieux que je viens de citer pour la minorité de Louis XIV.

Il a été réservé à notre siècle de voir l'industrie, le commerce, les grands travaux d'utilité générale, déplacer des sommes immenses et procurer à ceux qui les ont mises en œuvre — non pas à tous, puisqu'il y a eu depuis cinquante ans des ruines mémorables, mais à plusieurs — des fortunes gigantesques, plus rapidement édifiées qu'elles ne pourront l'être sans doute dans l'avenir.

L'histoire du passé, comparée à notre état présent, aboutit donc à cette constatation singulière : que les fortunes anciennes ont toutes été forcément anéanties, mais qu'elles ont été remplacées par des fortunes beaucoup plus grandes. Car ce que nous avons remarqué pour la richesse du feu M. de Rothschild, mise en regard des plus fortes richesses du moyen âge et des temps modernes, j'ai la conviction qu'on le remarquerait également, en mesurant les cinquante, ou les cent plus grandes fortunes de chaque siècle, à la taille des cinquante ou des cent plus grandes fortunes du nôtre.

Il est, du reste, un côté de la question qui amoindrirait la hausse des plus grandes fortunes contemporaines comparées aux grandes fortunes d'autrefois : je veux parler du pouvoir social des métaux précieux qui a baissé beaucoup plus que leur pouvoir commercial. Ainsi les dépenses de luxe ayant augmenté dans toutes les classes, non pas en prix mais en nombre, beaucoup plus que les dépenses de première nécessité, il faut que les très riches

d'aujourd'hui soient beaucoup plus riches que les riches de jadis, pour être aussi riches; parce que l'argent du riche a beaucoup plus perdu de sa valeur sociale que l'argent du pauvre.

De l'abaissement du taux de l'inlérôt depuis le moyen âge jusqu'à nos jours, le capitaliste ancien n'a pas été l'unique victime. Le travailleur actuel en souffre aussi et en souffrira plus encore dans l'avenir. Quand ses épargnes, au lieu de lui donner 10 pour 100 de revenu, comme sous Philippe le Bel, 8 pour 100 comme sous François P% 6 pour 100 comme sous Louis XIV, ou 5 pour 100 comme sous Napoléon I", ne lui donnent plus que 4 ou 3 1/2 pour 100 de revenu, comme à la fin de ce xix® siècle, l'ouvrier a deux ou trois fois plus de peine, ou, si l'on veut, met deux ou trois fois plus de temps à passer rentier. A mesure qu'il devient capitaliste, il doit prendre sa part des désagréments que le progrès moderne inflige à la classe des capitalistes.

Seulement ce même progrès moderne lui ménage d'amples compensations en qualité de travailleur. En cette qualité, il semble destiné à recueillir, seul, le principal fruit de la civilisation.

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