CHAPITRE V
TRANSFORMATIONS DU SOL RURAL ET ANCIENS s PROCÉDÉS AGRICOLES ]
Les agriculteurs d'aujourd'hui sont de plaisants "j pessimistes, et leurs gémissements témoignent de * leur ignorance du passé. \
Depuis cent ans le loyer des terres a doublé, et i cependant le prix du blé n'a haussé que d'un quart. i Il suffit de rapprocher ces deux faits pour s'aper- j cevoir que, si l'agriculture n'avait pas réalisé j d'énormes progrès depuis la fin du siècle dernier, la plupart des terres seraient aujourd'hui abandon- -, nées en France, en raison de l'impossibilité où ; elles se fussent trouvées de lutter avec celles des j pays neufs. Ce qui s'est vu depuis cent ans s'est | aussi vu depuis sept siècles...; ces laboureurs qui passent pour routiniers, qui, de fait, croient l'être, j
et que l'on regarde comme les plus timides de tous les hommes, sont de perpétuels novateurs, sans cesse dérangés dans leurs calculs par des événements qu'ils n'ont pu prévoir, et forcés sans cesse d'imaginer de nouveaux plans. Cet état de choses est aussi vieux que notre civilisation : il est bien antérieur à l'éclosion de la littérature agricole qui date de la fin du xv^ siècle; à plus forte raison, a-t-il devancé les efforts modernes des pouvoirs publics.
Seulement, penché sur son sillon, le cultivateur de tous les temps se soucie peu des destinées de ses pères, et la masse de la nation n'a pas montré, jusqu'à ce jour, plus de curiosité pour les transformations du sol rural. Les détails de l'histoire agricole, jusqu'ici, sont inconnus. Il semble que, des étapes parcourues dans son lent voyage, l'humanité n'ait gardé le souvenir que de quelques défilés périlleux, de quelques sommets ou de quelques précipices, oubliant la suite monotone des plaines heureuses qu'elle a traversées. Dans le passé, comme dans le présent, la foule ingrate que nous sommes est plus sensible à ses revers qu'à ses succès. Les succès, pour qu'elle les note et les raconte, il faut qu'elle ait été frappée par leur soudaineté, par leur aspect de bon cataclysme.
Tel n'est point le cas des transformations agraires. La surface des champs est silencieuse; ses révolutions incessantes se font à petit bruit,
par petits coups. On a peine à retrouver sur le sol j l'empreinte d'une ville défunte; comment y marquer la place d'une forêt abolie, ou d'un carré de bruyère remplacé par un carré de cboux? Le passé rural est plein non seulement des changements de culture d'une même terre à travers les âges, des partis successifs que l'on en a su tirer, mais aussi des vicissitudes causées par des concurrences nouvelles, par des séparations ou des réunions de province, etc. De même d'ailleurs le passé urbain fourmille en mouvements de l'industrie et du commerce qui, suivant des caprices mystérieux, font surgir ou délaisser des villes, les enrichissent ou les ruinent.
Loin de moi la prétention d'aborder, en une courte étude, le morcellement, le défrichement, la législation champêtre. Il ne s'agit ici que de crayonner la physionomie de ces anciennes campagnes, dont l'aspect s'est si fort modifié dans le temps présent.
Cette esquisse ne peut être appuyée d'aucune statistique, et il n'y a lieu d'indiquer de chiffre positif pour aucune époque, ni sur le nombre des hectares cultivés par rapport à ceux qui demeuraient incultes, ni sur la superficie respective occupée par les diverses exploitations du sol : labours, prés, bois, vignes, etc. Il n'y avait pas de cadastre, du moins pour les trois quarts du royaume, jusqu'en 1789. Le gouvernement avait toujours reculé
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(levant la dépense, et les populations accueillaient fort mal toute tentative de recensement foncier, qui leur paraissait receler quelque projet de taxe nouvelle.
On ne trouverait ainsi, dans le nord ou le centre, aucun travail d'ensemble; tout au plus quelques échantillons d'arpentement, effectués pour le compte de particuliers qui s'en étaient payé le luxe. L'exécution d'un plan cadastral du duché de Richelieu représentait, en tenant compte du pouvoir de l'argent, un débours de 100 000 francs de notre monnaie.
Au contraire, en Languedoc, Gascogne, Provence ou Dauphiné, en Bourgogne ou Bretagne aussi, dans les pays d'Etats enfin, il existait de toute ancienneté deux terriers ou compoix, l'un invariable, pour les biens fonds, l'autre, dit cabaliste, pour les biens meubles, susceptibles de modifications annuelles. Le reproche que l'on a adressé aux cadastres qui servaient de base à la « taille réelle » , de n'être pas revisés en temps voulu, c'est-à-dire fort souvent, s'adresse au cadastre actuel, qui n'était pas encore achevé à un bout de la France, que déjà il avait cessé d'être exact à l'autre bout.
Pour les anciens cadastres, ou « allivrements », ce reproche est exagéré; ils n'étaient pas aussi immobiles que l'on a dit. Le terrier dont la Bourgogne fait usage, au milieu du xvn° siècle, date de 1486; mais il a été plusieurs fois modifié. Il n'est pas
moins bien tenu en Gascogne et en Béarn; la situation des fonds dominants et servants est nettement définie. L' « affouagement », ou cadastre, est fait par la Provence en 1471, en 1542, en 1633, en 1655; une commune qui s'estimait lésée pouvait toujours obtenir que le cadastre fût refait à nouveau chez elle.
De même en Languedoc, où les estimations, les « livres d'estime », sont dressés dans chaque commune, sous la surveillance des consuls et des habitants, par un maître arpenteur et un notaire, aidés de quatre « experts en agriculture », hommes du cru, élus par leurs concitoyens. Là aussi ces cadastres et terriers sont souvent refaits à nouveau; c'est une dépense qui revient fréquemment dans les délibérations des « jurades ». Partout, y a estime » officielle divise les terres en « bonnes, moyennes, faibles et infimes ».
Mais combien y a-t-il, dans chaque paroisse, de sol employé et de sol inutile? Voilà ce qui serait intéressant à savoir et ce que tous les documents ne nous disent guère.
Au xvin" siècle, la superficie de Vinsobres, en Dauphiné, est de 1 072 salmées, réparties en 79 salmées de vergers (oliviers et amandiers), 132 de prés et ramières, 258 en vignes ou labours, 635 en terres hernies ou stériles, ce qui revient à dire que plus de la moitié du sol est en friche et à peu près infécond.
Dans rile-de-France, au contraire, à la fin du règne de Louis XIV, l'élection de Saint-Florentin ne contenait, au dire du subdélégué, que 12 000 arpents de terres « vaines et vagues », sur un territoire de 120 000 arpents; soit le dixième, proportion assez semblable à celle de la France actuelle, malgré tous les défrichements qui ont été opérés depuis deux siècles. Seulement, aujourd'hui, les hectares incultes appartiennent presque exclusivement à quinze ou seize de nos départements, pays de montagnes, rebelles à l'homme, tandis que les 120 000 arpents de Saint Florentin étaient situés dans le département de l'Yonne, qui ne contient actuellement que 6400 hectares improductifs contre 719 000 hectares en culture, soit moins de 1 pour 100. Depuis l'an 1700, le patrimoine en valeur s'est donc accru ici des neuf dixièmes de la friche.
« En Gaule, dit Lactance, pendant le déclin de l'empire romain, si lourd était le fardeau des impôts que le laboureur succomba sous la tâche ; les champs furent abandonnés et des forêts s'élevèrent là où la charrue avait passé... » Il faut se déder de l'affirmation trop absolue d'historiens qui laissent tomber de leur plume, pour arrondir une phrase, des formules qui ne sont que très partiellement vraies. Les communautés monastiques défrichèrent énormément aux vi' et vn*' siècles, ce qui prouve qu'il y avait alors beaucoup de sol inculte, mais ce qui ne prouve pas que ce sol eût jamais été
LA FOHTUNE PRIVÉE. Il
cultivé. Toutefois, nous devons reconnaître que le retour de la terre labourée à la lande n'est pas chose extraordinaire : le fait se produisit en France, sur une vaste échelle, du milieu du xiv" siècle jusqu'au milieu du xv^ Il se produisit encore, quoique à un degré incomparablement inoindre, dans les dernières années du xvn* siècle, et dura jusqu'au premier tiers du xvIIl^ Aux deux époques la terre baissa de prix et la population diminua.
Il y a ainsi dans notre pays certains sols, les mêmes peut-être, les moins bons, qui ont trois fois passé de l'état brut à l'état civilisé et de l'état civilisé à l'état brut; que l'homme a successivement pris, quittés et repris, qu'il s'est disputé avec acharnement pour les abandonner plus tard avec insouciance.
Le parti que l'agriculture a tiré de la terre, l'emploi qu'elle en a fait, depuis sept cents ans, n'ont pas été moins variables. Elle a boisé et ensuite déboisé, creusé des étangs pour les dessécher plus tard, substitué les céréales aux pâtures, puis la vigne aux céréales, puis la prairie à la vigne, ou les cultures industrielles modernes à la prairie. Le tout sous mille influences politiques et fiscales ou économiques. Et l'avenir nous réserve à coup sûr bien d'autres avatars, dont nous n'avons pas la moindre idée encore, de ces mottes de terre, dont on a fait jusqu'ici du pain, des bûches, du vin, des gigots, de l'huile, de la soie.
du sucre, dont on a fait déjà tant de choses qu'on ne fait plus, du moins au même endroit, dont on fait déjà tant d'autres choses qu'on ne faisait pas il y a deux cents, quatre cents, six cents ans.
De l'an 1200 à l'an 1350, chaque jour signale de nouvelles appropriations du sol, de nouvelles conquêtes du laboureur qui, dans l'intervalle, de serf est devenu libre. C'est la belle époque, celle des concessions multiples faites à charge de défrichement à bref délai. L'ensemble du royaume était loin cependant d'être mis en rapport, si l'on en juge par les carnassiers qui pullulaient dans le plat pays et avec lesquels la guerre continuait encore. On. prend aux environs de Troyes, dans Vété de 1341, 571 loups vivants et 18 morts.
On en prendra bien davantage cinquante ans plus tard. A la fin du siècle, la moitié peut-être des terres cultivées, au nord de la Loire, sont retournées à l'état barbare. Dans le midi, où les effets immédiats de la guerre étrangère sont moins ^■àigus, les ravages des bandes privées, la désorga- ^Riisation sociale sont tels que le pays se vide. Dans ^Be sud-ouest, de vastes superficies, abandonnées ^Kux manants par les seigneurs, en 1354, ne seront défrichées qu'en 1583 et en 1638.
Dès le règne de Louis XII pourtant, le pic et la charrue commençaient à revenir sur les terres qu'ils avaient longtemps délaissées; ils s'en appropriaient même de nouvelles, et les droits qui
sommeillaient, indifférents ou indécis, éprouvent alors le besoin de s'affirmer. D'une transaction entre un suzerain et ses vassaux, en 1510, il résulte « qu'à V avenir les habitants ne pourront défricher les bois et lieux vacants », comme ils le faisaient auparavant, mais seulement « cultiver les endroits déjà rompus ».
Quand, en pleine Touraine, le domaine de Chenonceau, offert plus tard par Henri II à « M"® Diane », pour « ses agréables plaisirs et services », fut achetée par le maître des comptes Thomas Bohier (1496), sur quatre fermes il y en avait deux, disait le procès-verbal d'estimation, « qui ne sont à présent de nulle valeur ». Trente ans après, une pareille négligence eût été tout exceptionnelle.
Rabelais nous fournit, sans y songer, la preuve que le déboisement des régions du centre et du nord-est était déjà très avancé à l'époque où il écrivait : « Quand Gargantua mena sa grand'jument dedans les forêts de Champagne, les mouches se prirent à la piquer au cul. Alors la jument, qui avait 200 brasses (380 mètres) de long, et grosse à l'avenant, se prit à émoucher; et alors vous eussiez vu ces gros chênes tomber comme grêle; tant il y a qu'il n'y demeura arbre debout que tout ne fût rué par terre. Et autant en fît en la Beauce, car à présent (1533) n'y a nul bois.,, ». A cette même date, la forêt d'Orléans, qui jadis
avait eu 60 000 hectares, n'en couvrait déjà plus que 20 000. De tous côtés on signale de semblables diminutions du domaine boisé, ou même des efTacements complets, comme celui de la forêt de Faye, en Saintonge.
Cependant les progrès agricoles ayant dépassé, dans la première partie du règne de François P% les progrès de la population, et, par suite, les fruits de la terre se trouvant plus offerts que demandés, l'avilissement des prix qui en résulta ne put manquer de retarder quelque peu l'essor de l'agriculture. Il est en Champagne, vers 1525, des monastères qui laissent leurs terres en friche, « parce que le produit n'est pas capable de compenser les frais ». En effet, la main-d'œuvre était alors relativement assez chère, et tout le monde ne pouvait se servir de la jument de Gargantua.
Quelques causes, d'une nature spéciale, contribuaient à maintenir les surfaces forestières : par exemple, le caractère seigneurial qui s'attachait à la possession de ces altières futaies, dont l'antiquité était une sorte de noblesse. On n'ignore pas que c'était alors une peine prononcée par les tribunaux, contre les gentilshommes, que le rasement, — on disait la « dégradation », et ce mot rend bien l'idée, — de leurs bois.
Un peu plus tard, ce ne furent pas les bras qui manquèrent, et l'afflux de l'argent, dont le pouvoir baissait à vue d'oeil de 1530 à 1600, était éminem-
ment favorable à la propriété foncière; mais ce furent les guerres de religion qui, à partir de 1560, vinrent de nouveau déranger cette ruche pacifique des travailleurs ruraux. En Languedoc, à l'avènement de Henri IV, un tiers du territoire agricole était en landes servant au pacage; pacage bien médiocre, landes bien maigres empêchant seulement de mourir de faim les animaux étiques qui les arpentaient sans relâche, sous le fallacieux prétexte de les paître.
Dans ces conditions nulle indiscrétion à demander, nulle difficulté à obtenir d'un gros détenteur du sol, comme miettes sans valeur de ses domaines, d'amples morceaux qui fructifieront plus tard. Bien des dessèchements de marécages furent ainsi entrepris : les marais de Corbeilles et Bordeaux, qui occupaient 650 hectares dans le Loiret, près de Montargis, et infectaient de leurs miasmes huit ou dix paroisses des environs, furent par trois fois Tobjet de tentatives de drainage à vingt ans d'intervalle les unes des autres; la troisième seule réussit. Le succès ne couronnait pas toujours les entreprises de ce genre ; des marais que l'on avait mis en labour à grands frais demeuraient stériles; ou bien l'opération ne donnait que des résultats pécuniaires insignifiants.
Ces tentatives n'en témoignent pas moins d'une ardeur à étendre la superficie agricole qui fait honneur au xvii* siècle. On continue à mordre sur
les bois; aux portes de Paris la fameuse forêt de Bondy, de peu rassurante mémoire, qui avait 700 hectares en 1573, n'en avait plus que 350 en 1690. En comparant le milieu du règne de Louis XIII avec le milieu du règne de Louis XIV, on voit que de 1625 à 1675 le revenu de la terre avait augmenté, et que -cependant le prix du blé avait diminué, indice certain de progrès matériel. Malheureusement, ce siècle finit dans la misère, et son successeur commença aussi pauvrement. Le terrain conquis en quatre-vingts ans fut reperdu en vingt ans. Les victoires, puis les défaites avaient épuisé la France. Ce ne fut que sous le ministère du sage Fleury que se manifesta une reprise sérieuse qui s'accentua sous Louis XVI.
Les classes les plus diverses de la société s'en mêlèrent; c'était le temps des bergeries deFlorian, on s'avisa de s'intéresser à la nature. L'agriculture devint à la mode; l'on raisonna, l'on déraisonna sur elle. Il y eut des comités, commissions, congrès et comices qui ne s'en tinrent pas à de purs efforts de paroles : car il fut fait davantage à cet égard, toute proportion gardée, dans les trente dernières années de l'ancien régime, par le gouvernement et par les particuliers, que dans les trois siècles précédents. « On peut dire, écrivait en 1765 le subdélégué de Glermont (Oise), qu'il n'y a pas dans la province de terre susceptible de production qui ne soit cultivée;... c'est au point que l'on réduit
les chemins de communication, de village à autre, en petits sentiers. » Bien que le dernier trait, cité avec enthousiasme par ce fonctionnaire, ne dénote pas une grande intelligence des vrais intérêts ruraux, il ne faudrait pas prendre trop à la lettre ce qui est dit ici des frontières de la Picardie, ni l'appliquer au reste du royaume ; pas plus qu'on ne doit ajouter foi aux exagérations contraires d'un agronome pessimiste, le marquis de ïurbilly, qui s'écriait à la même époque : « Près de la moitié du terrain est en friche... ».
Ce que M. de ïurbilly appelait « friche » était cette énorme étendue consacrée à la vaine pâture, bois sans arbres, prés sans herbes, bien indivis dont les maîtres équivoques étaient le châtelain, l'abbé, ou la commune elle-même, et qui donnent, en la seconde moitié du xviii* siècle, naissance à un prodigieux nombre de procès. A mesure que le fonds prend de la valeur, on se le dispute davantage, et certes on ne s'était jamais autant disputé ce sol banal depuis le commencement de la monarchie. L'Etat favorisa volontiers le besoin impérieux qui portait le laboureur, trop à l'étroit dans son champ, à envahir et à transformer ces derniers vestiges de l'assolement barbare. Un édit de 1766 ayant accordé l'exemption d'impôts aux landes défrichées, il fut fait, dans le seul bailliage d'Orléans, 200 déclarations de ce genre. En dix ans, à partir de 1777, près de 3 000 hectares de bois furent mis
en culture dans le diocèse de Toulouse. D'après Necker, dans l'ensemble du royaume, des autorisations de défrichement furent données pour environ 500 000 hectares. La marge, partout, était immense; la seule généralité de Soissons contenait plus de 50 000 hectares de communaux stériles.
Mais le progrès ne s'accomplit pas sans entraves : on ne doit pas oublier que toutes les institutions anciennes, tout le droit public du moyen âge, étaient très fortement imprégnés de socialisme communal, pour l'agriculture comme pour tout le reste. Le « maire », en Alsace, était tenu, de par sa charge, de l'obligation de fournir au village des animaux reproducteurs; le bouc est acheté, en Dauphiné, sur les deniers de la commune et lui appartient. Toutes les chèvres paissent obligatoirement ensemble ; il est défendu en Provence de faire des troupeaux à part; chacun doit remettre ses animaux à la garde du berger communal, chargé du soin de la « chabreyrade ».
Une routine qui a duré tant de siècles a ses partisans; on s'explique aisément que le système condamné de la pâture banale ne dut pas mourir sans se défendre. En i779, lit-on dans les cahiers des doléances de Wissignicourt (Aisne), 19 habitants de notre village se sont mis à défricher, suivant les ordres que Von avait reçus, en sorte que leur défrichement gâtait toutes les pâtures com-
munes. Bref, M. le bailli du duché et pairie de Laon, après plusieurs disputes et représentations de tous les habitants, a décidé que tous abandonneraient leurs défrichements ». Dix-huit d'entre eux obéirent; il n'en resta qu'un seul « qui se mutina ». Son obstination lui coûta cher; au moment de la Révolution il a déjà été rendu contre lui trois ou quatre sentences et, depuis onze ans, « le procès se multiplie ».
Les difficultés suscitées à ces tentatives découragèrent bien des bonnes volontés. Et le plus curieux est que la Révolution, qui remaniait l'ordre politique et social de fond en comble, n'ose heurter de front ces usages campagnards et paraît souvent s'y résigner. Le commissaire de la Convention dans l'Allier reconnaissait que « la plupart des patuvaux communs sont en landes et bruyères », qu'il y en avait beaucoup trop, mais « qu'ils étaient nécessaires pour le pacage des bestiaux, et que, si l'on emblavait plus, on récolterait moins, faute de fumier ».
Notre temps a fait justice de ces craintes chimériques; il a vu augmenter le nombre des bestiaux et diminuer celui des pâtures banales. De plus en plus celles-ci tendent à disparaître. Depuis vingt ans la superficie des biens communaux a décru de 100 000 hectares; durant les cinquante dernières années elle a décru de 500 000 hectares.
Que pouvait être la surface occupée par les biens
de cette nature avant 1789? Il serait difficile de le dire; beaucoup de communaux anciens ont été partagés; mais aussi beaucoup de biens nationaux invendus ont été versés en bloc dans le patrimoine des communes. Une partie en est, depuis lors, définitivement sortie. Ces mouvements en sens divers de la propriété foncière n'ont pas, que je sache, été notés : un fait certain, c'est que le mode de jouissance n'est plus le même. L'Etat administre les bois communaux comme les siens propres, avec une paternelle sévérité; beaucoup de prairies sont louées par les municipalités, d'autres affouagées, et c'est seulement sur une petite portion de ces terrains qu'a subsisté « l'usage » communiste de jadis.
Cet « usage », qui s'était maintenu jusqu'en 1789, tenait à l'indécision dans laquelle demeurait la propriété des espaces immenses, consacrés au pacage, et grevés de servitudes diverses en vertu d'immémoriales traditions. Nus -propriétaires et usufruitiers semblaient condamnés, par la coutume, à rester impuissants en face les uns des autres, dans une situation sans issue, condamnés, les uns à ne toucher qu'une redevance honoraire, les autres à ne tirer de leur jouissance qu'un profit dérisoire. Ces coutumes, dont beaucoup remontaient plus haut que le moyen âge, plus haut sans doute que les temps mérovingiens, ces coutumes barbares, la Révolution se trouva, par une voie
détournée, — celle de l'abolition des droits féodaux, — dont elle n'aurait osé peut-être accepter alors toutes les conséquences, la Révolution se trouva les avoir mises en pièces. Elle porta ainsi, pour le plus grand bien de l'agriculture, un coup décisif à ce qui restait de propriété collective, incorpora à la propriété individuelle, une masse de territoire qui, jusque-là, y était réfractaire, et par là contribua au morcellement.
Elle y contribua, mais il ne faudrait pas croire qu'elle l'ait créé; car, pour les terrains en culture, le morcellement datait des âges féodaux. Le rêve humanitaire de « la terre au paysan », fut, comme je l'ai constaté déjà, une réalité tangible et vivante au xiv° et au xv* siècle. Le propriétaire dut faire valoir sa terre lui-même, ou la vendre à l'exploitant moyennant une redevance. Et, comme le premier mode était devenu presque impraticable, qu'il était d'ailleurs beaucoup plus onéreux que le second, le seigneur foncier eut intérêt à se déposséder. Il en résulta une division de la propriété, telle que les plus ardents socialistes la peuvent souhaiter; puisque toute famille posséda le champ qu'elle ensemençait, que presque tout le sol eut pour maîtres ceux qui personnellement l'arrosaient de leur sueur.
Plus tard seulement la terre devint un luxe, parce qu'elle augmenta par rapport, aux autres marchandises. Alors ceux des anciens exploitants
qui, s'étant enrichis, étaient passés dans une classe plus élevée, louèrent leurs biens à de nouveaux venus; et ceux qui s'étaient appauvris — beaucoup s'appauvrissaient forcément par les partages — tombèrent dans la classe des prolétaires ruraux.
Depuis le milieu du xvi® siècle jusqu'à la fin de la monarchie, il y eut un mouvement de concentration, et la grande propriété se constitua. Dans un rayon de quelques lieues, en Berry, au xvi° siècle, on peut citer une vingtaine de seigneuries importantes, qui ne possèdent que 1 5 ou 20 hectares de domaine utile, appartenant réellement au seigneur. Au xvni^ siècle, ces domaines ont quintuplé, décuplé; Aubussay, qui n'avait, en 1350, que 20 hectares, en a 580 en 1750. A quelques mètres du donjon commençait, au temps féodal, la propriété roturière dont la division et la subdivision atteignaient un degré incroyable : telle prairie de 4 hectares était répartie en quarts et demi-quarts d'arpent, entre une cinquantaine de détenteurs. C'est l'excès du morcellement, la pulvérisation du sol, que certains auteurs redoutent pour l'avenir, mais que le moyen âge a connue. On marchait vers un régime où chacun aurait eu son sillon de labour, sa fauchée d'herbe, et ses deux douzaines de ceps de vigne.
Les inconvénients s'en étaient fait sentir d'euxmêmes. Le morcellement des terres s'arrêtera tou-
jours au point au delà duquel il deviendrait funeste. C'est ainsi que, de lui-même, le sol, dès la fin du xvi" siècle et surtout au xvii", redevint plus compact. Le parc des seigneurs de Blaru (Seine-el- Oise), qui en 1540 n'avait que 3 hectares et demi, comprenait, en 1677, 28 hectares, sans que l'ensemble du domaine eût augmenté.
11 est probable aussi que l'avilissement subit de l'argent, de la fortune mobilière, de lo30 à 1600, favorisa beaucoup certains propriétaires fonciers qui possédaient des droits de rachat sur les immeubles aliénés. La terre de Maillebois (Eure-et-Loir) se forme ou, si l'on aime mieux, se reforme arpent par arpent, miette à miette, au temps de Louis XIII ; 100 laboureurs auparavant faisaient du blé jusque sous les murs du château.
Et ce que font de riches propriétaires, par goût autant ou plus que par intérêt, une masse de rentiers le font dans une vue de placement, et beaucoup d'agriculteurs l'exécutent comme spéculation. Ils espèrent augmenter par là leur revenu. Ce ne fut pas seulement en France que ces courants successifs de découpage des domaines en mille fractions, puis de coagulation des parcelles éparpillées, peuvent être constatés : l'histoire de l'agriculture en Angleterre fait passer sous nos yeux des édits royaux qui défendent la concentration de la terre, et d'autres édits royaux qui défendent le morcellement; preuve que l'une et l'autre ten-
dance dominèrent, chacune à son heure. Le morcellement exagéré du moyen âge constituait une entrave au développement de la richesse agricole, après avoir été utile à l'opération préliminaire du défrichement.
L'absorption des plaines par la grande culture qui balayait des centaines de chaumières et effaçait des douzaines de hameaux, la création des grandes fermes de Beauce et de Brie, qui toutes datent du xvn^ siècle, fut alors une révolution équivalente à celle de la grande industrie et du grand commerce de nos jours, qui condensent et par suite remplacent, au plus grand profit du public, tant d'ateliers isolés ou d'échoppes minables. Ces échoppes pourtant, et ces ateliers, avaient réalisé en leur temps une amélioration sur l'état de choses antérieur; l'humanité leur devait la division du travail. Il arrive que l'avènement d'un système, comme plus tard son abandon, sont également utiles; que le morcellement a été un progrès, et que la concentration a été un autre progrès.
Dans les pays mêmes où le sol fut moins divisé aux deux derniers siècles qu'il n'était auparavant, on ne peut pas ouvrir un inventaire d'archives quelconques, sans y rencontrer des myriades de ventes et d'achats de terre faits à ou par des laboureurs. En Flandre, certains propriétaires possèdent des quantités de coupons^ des quarante et cinquante lopins; dans l'Ile-de-France, sous
Louis XIV, les transactions foncières abondent entre mariniers, tisserands, charcutiers, petits patrons, ouvriers de tous corps d'état. Un dômes- ■ tique vend à un tonnelier; un cordonnier achète j d'un vigneron. Ces parcelles sont extrêmement ! mouvantes : treize sillons d'un champ, dans le | Maine, passent en quelques années d'une mala- ^ drerie à un commissaire des guerres, de celui-ci à un couvent de minimes, du couvent à un gentil- : homme, etc. Les legs et les échanges de morceaux ' de labour faits par des villageois, par des gens de j peu, sont innombrables en Touraine; dans une i seule commune de Bourgogne, de dimension \ médiocre, Chassy, il y a 167 propriétaires de | vignes en 1694; et dans une commune voisine, ' Thury, 350 arpents, c'est-à-dire 140 hectares j environ, sont partagés entre 168 détenteurs. ]
Pour la surface cultivée sous Louis XVI, le mor- \ cellement n'a pas dû augmenter sensiblement \ depuis cent ans; cette surface, beaucoup moins j morcelée en 1789 quen 1550^ ne l'est pas beau- ! coup plus aujourd'hui qu'en 1789. Cet amour du ^ paysan pour la terre, que constatait A. Young, cette passion qui lui faisait employer toutes ses épargnes à l'acquisition du lambeau longtemps convoité, s'endetter souvent et se ruiner quelquefois pour y parvenir, cette passion est très ancienne, elle se satisfait depuis des siècles. Il a fallu de dures misères pour que la propriété rendît, à cer-
taines heures tristes, ce qu'elle serrait si fort. Ce qui, depuis 1789, a développé le morcellement, c'est l'augmentation de la surface cultivée, l'immensité des landes, pâtures et forêts indivises, qui ont été happées par la propriété individuelle et principalement par la petite propriété. L'ensemble de son domaine est donc plus grand, mais, proportionne lle77ient à sa superficie, il ne contient pas beaucoup plus de parcelles.
C'est, du reste, une question de savoir si le progrès du morcellement est souhaitable, si même il convient de se féliciter, autant qu'on le fait d'habitude, de l'état d'extrême division de la propriété dans notre pays.
L'intérêt moral, qui demande que le plus grand nombre d'êtres humains soient propriétaires, se trouve en contradiction avec l'intérêt matériel, qui veut que tous les êtres humains jouissent de la plus grande somme possible de bien-être; voici comment : le morcellement excessif de la terre, en intéressant un plus grand nombre de gens à sa valeur, et partant au prix des denrées qu'elle produit, a pour conséquence le renchérissement de la vie. Il est tout au moins un obstacle à l'abaissement.
Dans un pays démocratique comme le nôtre, si les propriétaires du sol étaient en petit nombre, le législateur s'inquiéterait peu de diminuer leur revenu. Quand ils sont trois millions , ce qui, à
UK FORTUNE PKIVBE. 18
quatre personnes par ménage, fait une douzaine de millions de tètes, près du tiers de la population totale, il faut compter avec eux. Les détenteurs de la fortune mobilière ont été, comme on l'a vu, littéralement dépossédés par diverses causes. L'Etat aristocratique d'autrefois ne s'en est pas autrement ému. Durant cette période de six cents ans, la propriété foncière a subi des crises, plus ou moins longues, plus ou moins fortes et plus ou moins générales; mais elle s'en est toujours relevée et elle n'a finalement souffert d'aucune des atteintes du temps. Je parle ici de la propriété rurale; la propriété urbaine ne s'est pas seulement maintenue, elle a profité de plus-values inouïes.
De cette chance, car c'en est une, on ne peut que féliciter les heureux possesseurs; mais doit-on, comme ils le demandent, leur en garantir la continuité? Jusqu'à ces dernières années, ils n'avaient eu à redouter que peu ou point de concurrence; de concurrence extérieure du moins, puisque, à Tintérieur, ils en avaient éprouvé, dans les temps modernes, par suite du dessin souvent modifié des lignes de douanes provinciales, à travers le royaume, par suite du creusement de divers canaux, de la confection de certaines routes. Ils en avaient subi encore par les défrichements qui, de moment à autre, quand les prix des denrées s'élevaient trop vite, venaient lester ces prix, les alourdir par la multiplication des offres.
Au milieu de notre siècle, une portion de la propriété foncière, celle qui formait la banlieue des villes, eut à soutenir un rude assaut par le fait de l'invention des chemins de fer. On lui arrachait un monopole. *A cela encore il se trouva un remède : la population des villes doubla, et la production de certaines denrées qui ne sont pas capables de supporter un long transport, ou que le transport continue à faire grandement augmenter de prix, la production accrue de ces denrées remplaça celles qui furent abandonnées aux environs des centres populeux. La banlieue des villes vit aussi sa population croître, presque autant que celle des villes elles-mêmes; de là, transformation de beaucoup de fonds jadis ruraux, en fonds semiurbains, et participation au bénéfice que les fonds urbains ont retiré de la civilisation.
Si bien que, dans la période comprise entre 18S0 et 1880, les héritages fonciers gagnèrent plus ou moins, mais gagnèrent tous. Un mouvement contraire se manifeste depuis une dizaine d'années : la lutte s'est ouverte de continent à continent. Le marché des produits agricoles, restreint au moyen âge à la seigneurie et aux seigneuries mitoyennes, étendu aux temps monarchiques à la province, et exceptionnellement aux provinces voisines, après s'être prodigieusement élargi dans notre siècle jusqu'à embrasser la totalité du territoire national, s'est maintenant établi sur l'universalité du globe.
Deux cultivateurs qui remuent la terre et la sollicitent aux antipodes l'un de l'autre concourent ensemble, à qui vendra, sur un point quelconque de la planète, le meilleur produit au meilleur marché.
Et de même que, pour le transport des personnes, on ne dit plus que telle localité est à cent ou deux cents lieues de telle autre, mais qu'elle en est éloignée de sept ou de quatorze heures; que l'on ne s'occupe plus, pour mesurer l'espace dans les voyages, de la distance, mais seulement de la durée ; de même, pour les transports de marchandises, on n'a plus à calculer la distance ni la durée, mais seulement les frets maritimes et les tarifs de voie ferrée. Et l'on peut dire que tel quintal de blé ou de viande est à 4 ou 6 francs de tel autre.
Quand les producteurs indigènes sont obligés de réduire leurs prétentions, ils s'écrient qu'on les ruine. Ils demandent aussitôt à l'Etat de mettre obstacle, par une taxe douanière, à l'entrée des marchandises rivales.
L'Etat cède-t-il à la pression de ce socialisme bien élevé que l'on nomme protectionnisme, il élève artificiellement le prix de la vie; il porte un grave préjudice à la classe des travailleurs manuels, obligés de payer à beaux deniers comptants la rançon de la plus-value, que l'on vient de donner à ces marchandises. On dit parfois que le plus grand nombre des petits propriétaires sont indiCTé-
rents à la hausse comme à la baisse des denrées agricoles, parce qu'ils consomment eux-mêmes ce qu'ils produisent et ne le vendent pas. Ceci pourrait être vrai si chacun d'eux était semblable à Rohinson Crusoë dans son île, ou au fermier du moyen âge qui était réduit à demander à son domaine la satisfaction de tous ses besoins; mais, de nos jours, on s'est habitué à tirer presque exclusivement de chaque sol ce qu'il fournit dans les meilleures conditions : ici les céréales, là le bétail, ailleurs la vigne. Le cultivateur de quelques parcelles n'y récolte qu'une ou deux sortes de marchandises; et, s'il tient à vendre celles-là le plus cher possible, il tient aussi à se procurer les autres, qu'il ne produit pas, au moindre prix.
Il en résulte que, si l'on demandait au suffrage universel de se prononcer séparémefit, sur l'établissement de chaque droit protecteur, il n'en serait voté aucun, parce que les consommateurs de chaque produit seraient toujours plus nombreux que les producteurs; mais que, si les intérêts divergents peuvent se coaliser, on doit craindre que le soin mal entendu de ces intérêts n'amène les représentants du pays à opposer des barrières factices à l'abaissement du prix des marchandises et à sacrifier ainsi la masse de la nation à une seule classe de citoyens.
L'influence du morcellement foncier sur la législation douanière est donc évidente, et un fait éco-
nomique dont la démocratie semble se féliciter : la division de la propriété a pour conséquence un fait politique dont les vrais démocrates doivent s'affliger : le renchérissement de la vie. Il est clair en effet que, si la terre était entre les mains d'un petit nombre de possesseurs, leurs plaintes demeureraient sans écho ; on ne s'inquiéterait que faiblement de voir baisser d'un quart, de moitié ou même davantage, la rente de la terre, si cette baisse n'appauvrissait qu'une infime minorité de la nation; tandis que, lorsqu'un tiers des électeurs se trouve intéressé à la prévenir, l'agitation organisée, avec l'appui d'une aussi grande quantité de gens, est capable d'emporter, au moins pour un temps, le vote de mesures funestes.
En se tournant ainsi vers la puissance sociale qu'elle supplie de la protéger, l'agriculture penset-elle donc ne pouvoir s'aider elle-même? Qu'elle regarde en arrière, et, par ce qu'ont fait leurs devanciers, que les propriétaires d'aujourd'hui apprennent ce qu'ils pourront faire à leur tour. Depuis seulement cent cinquante ans, les procédés agricoles, les assolements, les engrais, le matériel de ferme, ont été renouvelés de fond en comble; et l'Etat n'a eu, dans cette transformation, qu'une action insignifiante, il y a joué le rôle le plus effacé.
Jusqu'au siècle dernier, l'assolement traditionnel demeure, dans chaque localité, une arche sainte à laquelle on n'ose toucher. Le laboureur est justi-
ciable des tribunaux pour avoir cultivé à contretemps, contrairement aux usages, une pièce de terre à lui confiée. Aux temps modernes, des ordonnances d'intendants défendent de labourer les prairies, de planter des vignes, de faire même couper ou manger l'herbe, « serrer les avoines » ou les blés, avant les saisons ordinaires.
Ces pratiques, auxquelles on paraît attacher tant d'importance, sont les plus primitives du monde; c'est, en général, la culture biennale du blé, alternant avec les jachères, système renouvelé des Grecs et recommandé par Xénophon. Il était formellement défendu, en Provence, de restoubler, c'est-à-dire d'ensemencer deux ans de suite le même champ. Seuls les bons fonds sont admis, à la fin de l'ancien régime, à l'assolement triennal : deux ans de céréales (froment ou avoine), un an de repos. Le repos dure bien davantage dans les fonds médiocres ou mauvais; dans ce Morvan, qui occupe les deux tiers de l'élection de Yézelay, décrite par Yauban, les terres ne se labourent qu'un an sur six ou sept. Pendant le repos, il y pousse des fougères et genêts que les bestiaux vont pâturer et que l'on brûle avant le retour de la charrue. Sans doute, la croûte arable de ces champs inféconds est aussi mince que celle d'une cour pavée qui, laissée à elle-même durant de longues années, finit par se recouvrir d'une certaine couche à' humus, provenant de sa propre végétation. De ces sols artificiels
èBO La tORTtîNE PRIVEE A ÏRAVeRS SEPT SIECLES.
il faut plusieurs hectares pour nourrir un homme. Un rare effort les épuise; et, à défaut de grains, on n'a pas trouvé moyen de leur faire produire autre chose. Des milliers de kilomètres étaient encore dans ce cas au xvii'' siècle; et, jusqu'au milieu du xvni", on voit, en Limousin, les « chaumes », qu'on laisse reposer pendant dix ans, quinze ans; pauvres terres anémiques, fourbues par une gestation qu'elles ne peuvent renouveler que sept ou huit fois par siècle. Au-dessous des « chaumes », plus bas encore dans la hiérarchie de la fertilité, sont les « bruyères », qui, elles, se reposent toujours et ne figurent que pour mémoire.
Ce ne fut que dans la seconde moitié du règne de Louis XV que la jachère recula, que la sole du repos fut renvoyée à la troisième, puis à la quatrième année, qu'elle fut utilisée enfin par les prairies arlificielles et devint autant ou plus profitable à l'agriculteur que les périodes du labour. « On a maintenant, dit-on en 1768, à Boucé (Orne), l'habitude, depuis vingt-six ans, de semer du trèfle avec l'avoine pour l'année suivante. » Le succès des graines fourragères ne fut pas le même partout; en Languedoc, elles ne réussirent pas. En Gascogne, au moment de la Révolution, on fait si peu de cas de la luzerne « qu'on ne l'emploie que pour les litières des animaux ». Le public, qui considérait la « banalité » comme de droit commun pour tout ce qui n'était pas céréales, respectait peu ces prés
artificiels. Il faut un édit spécial, en 1776, pour autoriser la « renclôture » des prés, et ce n'est pas pour les propriétaires une dépense de luxe; car les passants, disent les règlements de police, « s'immiscent journellement à frayer des chemins, tant à pied qu'à cheval et avec voitures », dans les terres ensemencées en sainfoin.
De 1740 à 1790, les autres branches de l'agronomie furent l'objet de soins analogues : on s'applique à améliorer les races de bétail, à prévenir ou à enrayer les épizooties périodiques qui ravageaient les bergeries et les étables, à paralyser les fléaux multiples qui anéantissaient trop souvent les récoltes et en face desquels les âges antérieurs demeuraient désarmés.
Notre ambassadeur à Londres, le comte de Broglie, avait, dès 1728, envoyé des dépêches détaillées sur les soins donnés aux troupeaux en Angleterre; le gouvernement se proposait, pour améliorer la race de ce qu'on nommait les « bêtes à laine », — parce qu'en effet la laine était alors ce qu'elles avaient de plus précieux, — d'établir des bergeries nationales peuplées, dans le nord de la France, d'animaux du Lincojnshire, et, dans le midi, de brebis et de béliers espagnols. Quelques particuliers en avaient déjà fait venir à leurs frais. Mal logés et mal entretenus, brebis et moutons étaient facilement la proie des maladies; la pourriture décimait périodiquement les troupeaux.
Peu à peu le côlé scientifique de l'industrie agricole se fît jour; et, à travers bien des essais, bien des mécomptes aussi et des désastres, — ces guerres à la routine eurent leurs victimes et leurs vaincus, — les novateurs tracèrent des voies nouvelles, accrurent les chances de gain, atténuèrent les causes de perte.
Jusqu'alors les campagnards se contentaient trop, pour éviter certains accidents, de procédés moraux, assurément respectables, mais en somme insuffisants. Telle municipalité de Provence dépense 24 sous, en 1662, pour aller demander à Arles à son archevêque « la permission d'exorciser les chenilles et autres insectes qui gâtent les chênes blancs ». Ailleurs, on ne se borne pas à les exorciser, on les excommunie. Une commune sollicite encore, en 1737, un exorcisme « contre les poux qui mangent les millets » ; une autre obtient pouvoir, moyennant 12 sous, « d'excommunier les bestiaux qui mangeaient les légumes ». Ici on les excommunie même tous les ans, c'est une dépense ordinaire du budget; en revanche, on fait bénir d'autres bestiaux et chanter des grand'messes à leur intention.
Sous le rapport des engrais, le progrès avait été presque nul jusqu'à la Révolution. Aussi bien celui qu'on a réalisé date d'hier, et encore n'est-il qu'à son aurore. Au xin* siècle, on n'était pas plus avancé à cet égard qu'au temps de Pline ou de
Varron; et au xviii^ siècle, on n'avait rien découvert de nouveau depuis le xni\ Certains amendements, comme la marne, dont on était très enthousiaste en 1200, semblaient plutôt dépréciés il y a cent et deux cents ans. Les communautés religieuses, sous Louis XIV, prétendaient que la marne, plusieurs fois réitérée, forme un tuf qui nuit à la longue à la qualité des terres. Aux fumiers animaux, aux composts, s'ajoutaient selon les localités la chaux, le sablon que les populations de l'ouest allaient librement extraire des grèves, au bord de la mer. Le fumier pourtant ne paraît pas cher : au xv° siècle, il varie de 0 fr. 75 les 1 000 kilogrammes aux environs de Sens, à 0 fr. 20 près de Soissons. Aux xvn' et xvni® siècles, le minimum paraît être de 4 fr. 05 en Berry et le maximum de 3 fr. 25 à Bougival (Seine-et-Oise). Mais, dans l'état de la viabilité rurale, le transport devait le faire singulièrement renchérir; il semble en tout cas que l'insuffisance des engrais ait été une entrave permanente pour l'agriculture.
Les municipalités édictent sans cesse des peines contre ceux qui mettaient de la paille dans les rues a pour la transformer en fumier » ; elles défendent de « faire pourrir en ville du buis pour engrais, à cause de l'infection » qui en résulte, la correspondance des intendants mentionne, sous Louis XV, des « secrets trouvés par certaines personnes pour augmenter la fertilité des terres ». Mais la déli-
vrance de ces brevets, n'ayant jamais abouti à rien, nous laisse des doutes sur l'efficacité des découvertes.
Aucune nation de l'Europe n'était, d'ailleurs, plus avancée que nous; notre agriculture pouvait même, à plus d'un point de vue, faire envie à nos voisins. N'oublions pas qu'au xyu*" siècle le blé était en France un des principaux articles d'exportation. Les populations du midi avaient fait d'importants travaux d'irrigation, et le prix considérable auquel atteignent certains fonds arrosés de ^ Languedoc et de Provence prouve le succès de ces i tentatives. Il est, dans les régions les plus arriérées, de curieux spécimens de canalisation, dus à ' l'initiative particulière.
Le côté le plus défectueux, c'était le matériel ] agricole : ce que nous appelons « charrue » ne ressemble en rien à ce qui était appelé charrue par nos pères; l'idée est la même, mais ce n'est plus le même instrument. Les labours étaient encore I donnés au xvni® siècle, dans le midi, au moyen de . charrues en bois^ fort inférieures à celles que les charrues en fer ont détrônées de nos jours. Ailleurs, c'était l'antique araire de Virgile,; portant soit une bêche horizontale, soit un^, fer de lance. Avec l'araire, on sillonnait, on ne labourait réellement pas. En 1800, la véritable i charrue n'était en usage que dans quelques districts.
Par la diversité des prix on juge de la variété des instruments auxquels on appliquait le même nom : une charrue valait, aux xv^ et xvi^ siècles, de 3 francs à 46 francs; mais ce dernier chiffre concerne une charrue « à essieu de fer » (1596), chose rare en ce temps où le fer était hors de prix. Mêmes écarts dans les temps modernes, oii le fer cependant était devenu moins coûteux. Seulement, l'abaissement de la matière première fut compensé par un perfectionnement relatif de la fabrication; c'est ce qui rend difficile toute comparaison entre des outils si peu semblables.
Les faux ne servaient qu'à l'herbe ; pour la paille, jusqu'au milieu du dix-neuvième siècle, on la coupait à la faucille.
On la coupait mal, mais l'usage le voulait ainsi; et non seulement l'usage, mais la loi. Le glanage est un droit pour les gens « vieux et estropiés, petits enfants et autres qui n'ont pas la force de travailler ». Un jour franc après l'enlèvement des gerbes, le champ leur appartient; le propriétaire ne peut légalement s'opposer à leur envahissement; bien mieux, il doit se garder de couper sa paille trop près de terre, s'il ne veut provoquer les réclamations procédurières des gueux qui s'estimeraient frustrés de ce qui leur est dû. Des arrêts de parlement, dont le dernier date de 1756, défendent, sous peine de fortes amendes, de couper les blés avec la faux « dont l'usage prive le pauvre de
la ressource du chaume, qui sert dans sa cabane à le couvrir et à réchauffer ses membres engourdis ». Effectivement, on ne devait pas couper la paille de blé, en certaines localités, plus bas qu'à moitié de sa hauteur.
Les charrettes qui servaient à transporter cette récolte étaient grossièrement et mal assemblées. Les essieux, presque toujours en bois, étaient | lourds et faibles. Ces mauvaises voitures, circulant dans de mauvais chemins, portaient de très petits poids; les tombereaux, fort étroits, contenaient bien peu de volume. Quoique bon marché déprime abord, ces véhicules revenaient, à l'usage, beaucoup plus cher que ceux qui leur ont succédé, parce qu'ils duraient moins et rendaient proportionnellement moins de services. Au xiv° siècle (1319), un tombereau sans ferrures coûtait 20 francs, c'est-à-dire 70 francs de nos jours; mais une charrette ferrée, en Franche-Comté, s'élevait au triple. Une autre, avec essieu en bois, ne coûte au xvn* siècle que 9 francs à Strasbourg, moitié plus qu'une brouette. Mais on imagine quel pauvre et piteux véhicule ce devait être, quand on sait que le fer destiné aux roues et aux essieux se paie cinq fois plus cher que de nos jours, en tenant compte du pouvoir de l'argent. Lorsque des roues, sans ferrures, valaient 3 fr. 60, la ferrure de ces mêmes roues coûtait 36 francs.
Malgré la baisse du fer au xviii^ siècle, le prix
des voitures rurales ne diminua pas; mais leur construction fut plus soignée.
Les mêmes observations peuvent s'appliquer à tout le matériel de ferme, aux pics, bêches, pelles, etc. Presque toutes les pelles au x\if siècle étaient en bois; quelques-unes seulement avaient une garniture de fer sur le bord. Gomme ces pelles étaient très lourdes, il fallait, pour les pouvoir manier, les faire plus étroites que celles d'aujourd'hui; de là moins de besogne avec plus de peine. Un très petit nombre d'exploitations avaient, à la fin du siècle dernier, des ventilateurs à grains; le plus souvent on vannait le blé en le jetant, à l'aide d'une pelle, à l'encontre du vent.
Un savant, aveuglé par sa tendresse pour le moyen âge, affirmait il y a quarante ans que « presque toutes les pratiques décrites par les cartulaires sont encore aujourd'hui suivies par nos laboureurs, tellement qu'un paysan du xm^ siècle visiterait sans étonnement beaucoup de nos fermes ». L'assertion, si l'on tient compte surtout du chemin parcouru dans les quarante dernières années, est contraire à l'évidence. Cette France d'aujourd'hui, où pas un mètre presque n'est perdu, ne ressemble pas plus à la campagne de jadis, pleine de landes moroses, de vains espaces, de bois médiocres servant de pacages, et de pacages également médiocres où poussaient des fragments de bois, qu'une locomotive ne ressemble à un char à bancs.
Par l'immense quantité des défrichements opérés, assainissements, dessèchements ou arrosages suivant les lieux, par les prairies artificielles, luzernes, trèfles variés, par la disparition du méteil et l'abondance inouïe du froment, par la découverte de la chimie agricole, les engrais, fabriqués ou apportés des quatre parties du monde, par les races de bestiaux modifiées, par la quantité des plantes, graines ou racines nouvelles cultivées dans nos champs : maïs, betterave, pomme de terre, colza, œillette, par les pommiers (si peu répandus au moyen âge), les mûriers et tant d'autres arbres, enfin par le nouvel outillage rural : charrues perfectionnées permettant de labourer avec un attelage de deux chevaux conduits par un enfant, batteuses fixes ou à vapeur, machines à faucher, à faner, à lier, semoirs, pressoirs, moulins de tout calibre et de toutes destinations, par cette litanie d'inventions nouvelles que l'on pourrait réciter ici, comme l'hosanna du siècle qui vient de s'écouler, l'exploitation du sol est transformée dans toutes ses branches, sous tous ses aspects... Il n'y a que la terre, les saisons, les phénomènes atmosphériques qui n'aient pas varié!