Gran les coilTcs dos dimanche?» à fond carre
si lui-même n'eût incliné à un tel parti et envisagé son avenir comme « fixé sur cet axe » ? Diane, avec son périlleux contact, ne pouvait que hâter sa décision. Aucune jeune fille ne Tavait encore captivé ; néanmoins, l'isolement accroissait son appétit d'un bonheur auquel ne suffisait plus l'exercice de sa fougue juvénile ; il en augurait que, si Dieu lui destinait une femme, avant peu il devait la reconnaître.
La brume, imbibée de soleil, levait sur les prés ses toiles candides ; derrière ces vapeurs fondantes riait le ciel cristallin^ tel qu'une eau de source on un regard de vierge. Le givre, aux aiguilles d'un pin, scintillait ; entre les haies violacées, les feuillages roussis des têtards s'échaufîaient d'un éclat de braise ; des poulains tondaient Therbe flavescente d'un pacage ; ce matin de décembre présageait les haleines^ déjà proches, du printemps.
Il suivit un routin bourbeux qui s'enfonçait vers le ruisseau. A soixante pas, sur la cime décharnée d'un chêne, un corbeau était posé ; il le visa et l'aperçut s'abattre, ainsi qu'une feuille morte, au pied de Tarbre. Un râle de genêt, deux autres
lièvres, une bécassine rejoignirent, un nionient après, le corbeau dans sa carnassière. Mais il cessa de tirer parce qu'il arrivait sur le iicf du cliiltclain do Nesniy, le comte de la Thél)audrie, M. de la Tliébaudrie était l'un des trois ou quatre voisins (|u'il eut plaisir à fréquenter: courtois, grandement hospitalier, large pour les paysans jusqu'à écorner son patrimoine, il unissait aux façons cordiales dun gentilhomme campagnard une élégance d'esprit exquise et sans faux dilettantisme. Bien qu'un veuvage précoce fût venu rembrunir son existence, sa conversation demeurait enjouée. La musicjue, mais, seule, la nmsique d'église s'était tournée pour lui en passion consolatrice ; il l'aimait, < autant que les lièvres aiment l'oseille », disait plaisamment le vieux garde Buteau ; les vof/af/c/n-s, atlardés de nuit sur la route, aux sons de l'orgue dont il jouait, se demandaient s'ils approchaient d'un monastère : il dirigeait à Nesmy une maîtrise composée de villageois et on tirait quelcjuc orgueil. D'autres joies plus immédiates l'entouraient: sa mère, une de ces femmes ({ui ne peuvent pas vieillir, conservait les grâces dans la tendresse, la gaieté simple d'une douairière de l'aneien temps. Mais, surtout, ses deux enfants, Alix, sa lille, laciuelle élait sur le point d'atteindre « son Age » ' et lUisée, son fils, de vingt mois
plus jeune, embellissaient, comme deux tiges radieuses^ son intérieur.
Elisée paraissait à Philippe un des jeunes hommes les mieux fai:s pour devenir ce qu'il voulait être lui-même, un chef de clan. Alix, beauté altière, retenait le suffrage de son admiration ; il savait d'elle que, son père l'ayant une fois appelée par jeu Alix mt grand pied, — car elle l'avait fort long, quoique menu et d'un galbe rare — ce surnom héroïque lui était resté ; qu'en outre elle montait hardiment à cheval, et qu'elle brodait des nappes pour les autels de mainte église. Mais, dans les occasions peu fréquentes où ils s'étaient parlé, à la froideur qu'elle lui témoignait il avait opposé d'instinct une attitude de froide supériorité.
Tout crotté qu'il fût jusqu'à l'échiné, ayant glissé au bord d'une fondrière, il se proposait d'entrer au château afin d'y offrir une part de son gibier.
Or, justement, comme il franchissait un pont de bois, au delà d'un moulin perdu sous des frênes d'un bord à l'autre entrelacés, un cavalier et une amazone passèrent en vue sur le grand chemin. C'était Elisée et Alix ; ils tournèrent bride vers lui.
Elisée poussa vivement son cheval; Alix, plus lente, chevauchait à sa suite. Philippe marchait
AU devant d'eux, point gêné de son propre aspect farouche, se livrant, dans un sourire presque fraternel, à renchantement dont ils paraissaient, l'un et l'autre, éblouir jusqu'aux buissons morts et à Tair tissé de rayons.
Elisée, long et souple, d'une nonchalante souplesse, énonçait par son teint limpide l'alacrit»^ d'un sang chaste que ventilaient les souffles des pins et de la mer; ses cheveux, sous ses tempes, se relevaient en boucles, un poil blond ombrait le renflement de sa lèvre; son nez, à l'intlexion un peu brusque, virilisait d'un trait dominateur son profil d'adolescent; Philippe, en le dévisageant, apparentait ses yeux à ceux de son frère Léon ; le fond même en était bleu, d'un azur céruléen où la pupille noircissait ; mais la splendeur dont ils s'animaient faisait tout son être, en quelque façon, lumineux.
11 mit pied à terre et prit avec élan la puissante main que Philippe lui tendait.
— Vous me trouvez, dit gaîmont celui-ci, désiernant ses bottes fauves et son feutre enduits de boue, dans l'équipage d'un égoutier qui sort de la vase.
— Pas du tout, réplicpia Klisoe. vous avez l'air d'un chouan au retour d'une embuscade.
Alix s'avançait, haute, légère sur la selle ; jamais Philippe n^ l'avait rencontrée à cheval : nulh^
femme n'aurait pu s'y révéler dans une prestance plus séante : la jupe noire ondulant par dessus ses pieds, son chapeau rond d'amazone et sa voilette sombre allaient à sa grâce sérieuse, rehaussaient la blancheur d'une peau sous laquelle une clarté rose semblait couler. Sa ferme aisance à tenir les rênes, son port de tête souverain rappelaient ces princesses de Vélasquez qui, sur leurs roussins de parade aux housses traînantes pourfîlées d'or, traversent, daignant à peine les voir, des horizons impériaux.
Elle, pourtant, voyait Philippe ; elle admirait la fruste majesté du chasseur et la noblesse de sa démarche, tandis qu'il s'approchait, tête découverte.
Après quelques propos de bienséance, il lui fît compliment de sa monture, un Normand bai brun de forte taille, remâchant son mors et tirant sur la bride :
— Oui, répondit-elle, les doigts négligemment passés dans la crinière du cheval, nous sommes faits l'un pour l'autre ; au galop, je ne sais plus si c'est lui qui me porte ou moi qui l'enlève.
Ces mots, elle les articula sans fanfaronnade, de son parler net et volontaire, dédaigneux à son insu ; néanmoins, le timbre de sa voix se nuançait d'une amitié confiante. Philippe le pénétra: s'il y avait eu auparavant une sorte de glace
entre eux. ollo sn fondnit on cette minute.
l/nnil d'Alix, attentif sous des cils clairs, laissait descendre une pensée calme sur lui qui.dVn bas, la considérait. Le soleil qu'elle recevait de flanc et où rutilut, par endroits, sa clievelure, duvetait do rais fins sa joue et la conque de son oreille ; ses traits, plus imposants que suaves, s'attendrissaient d'une coloration mutine.
Sa présence ne suscitait point chez Philippe l'inquiétude d'un désir, mais la seule volupté d'avoir devant soi une créature mag'nirn[uement saine, heureuse, de môme race que lui.
Us prirent tons trois le chemin du chAleau. Une allusion à M"' de Bradieu arrêta l'entretien sur la comtesse de la Thébaudrie ; la mort de celle-ci étant vieille <léjà de cinq ans, Philippe crut pouvoir leur demander comment était survenu cet accident horrible. Elisée le mit au fait: sa mère, intrépide chasseresse, poursuivait un après-midi de septembre, dans la forôt de la (ihaize,un chevreuil dont les chiens avaient perdu la voie ; lasse, elle s'écarta de la chasse, s'étendit au pied d'une haie ; le sommeil la prit. Soudain, elle se réveilla, oppressée ; une lanière pesante et froide lui enserrait le cou ; elle se tftte; une vipère s'était frileusement insinuée cntro lo col dr» sa robo et si chair ; elle veut la secouer ; la béte en conrronx la mord deux fois
à la nuque et à la main. Elle se traîna jusqu'à la lisière des bois ; quand on la porta chez le marquis de Largillay, au Champ-Dolent, tout son corps enflait, bleuissait. Elle expira le lendemain...
— Depuis ce soir-là, fît Alix, prolongeant, plus loin qu'elle ne pouvait voir, un regard circulaire et grave, nous avons beau aimer le Bocage et Nesmy, j'attends toujours de ce pays des surprises funestes.
Philippe ne comprit guère un tel pressentiment ; il se figurait Alix plus virile, réfractaire aux mélancolies irraisonnées. Cependant il lui sut gré de l'instant d'abandon où, sans qu'il l'en sollicitât, elle lui découvrait une parcelle d^elle-même. Sur les lèvres d^une fille orgueilleuse Taveu d'une crainte, c'est-à-dire d'une faiblesse, ne pouvait le trouver insensible.
— Vous croyez, observa-t-il, avec assurance, qu'une catastrophe en attire trois? Ma sœur Claire, elle, vous prouverait qu'il faut des victimes précisément pour la sécurité des autres.
Nesmy apparaissait ; l'ampleur gaie de son paysage leur offrit une prompte diversion. Autant les Broux, ce perchoir de vieux faucon, s'isolaient derrière leurs chênes comme pour n'être point aperçus, autant le castel de Nesmy accueillait l'hôte à distance, mêlait ses abords au village qui le joignait, à la route qui passait devant.
Le long de la route, des deux côtés, un étang en forme d'arc poussait ses petites ondes brillantes vers la pente d'une profonde prairie, enclose par une ligne de pins somptueux, par des redans de bouleaux entrecroisant leurs troncs déliés et leurs tètes grises où la lumière s'échevelait.
La façade du château donnait sur une pelouse; il ressemblait à ceux de Touraine, sobrement féodaux dans leur aménité courtoise, conçus pour des pompes joyeuses et pour les aises d'une vie paisible. Sa blancheur chantait entre les pans de lierre dont se tendaient les murs, autour des fenêtres, du haut en bas. A ses deux tourelles d'angle répondaient, au centre, deux minces clochetons surmontés chacun, en guise de girouette, d'un homme d'armes, la jambe reployée contre sa lance ; un briquetage nué de rouge et de bleu barrait ses mansardes pointues comme les combles d'une chapolle. Vers sa gauche, un gros d'arbres masquait nonchalamment les maisons du bourg adossées à son enceinte et aux ombrages de son parc.
ils croisèrent, près de la grille, une vingtaine de petites paysannes; le nez au vent sous leur capeline elles jabotaient k mi-voix ; toutes ensemble, de la mémo gorge piaillarde, elleg lancèrent un bonjour révérencieux.
— Ce sont mes filles, expliqua en souriant Alix,
les écolières de la paroisse qui viennent, le jeudi matin, apprendre avec moi leur catéchisme. Nous déjeunons ensemble et nous jouons aux osselets, après que nous avons bien travaillé.
Au tournant de la pelouse, sans attendre qu^on l'aidât, elle sauta sur le sable, tendit à Elisée les rênes de son cheval, et, d'une rapide inclinaison de sa tête hautaine, salua Philippe. Quand il la vit s'éloigner, si royale en sa contenance, et familière parmi les petites villageoises qui lui faisaient cortège, il ne douta plus, à bien des signes, qu'une prédestination n^'eût mené, ce jour-là, vers lui, la femme qu'il attendait,
La rumeur de Forgue, telle qu'un prélude nuptial^ vibrait hors d'une fenêtre entreclose ; elle cessa tout à coup. Philippe se dirigeait du côté de la cuisine pour s'y alléger des prémices de sa chasse, de la belle hase ramassée par Landivier, lorsque M. delà Thébaudrie — qu'Alix avait prévenu — sortit à sa recherche. Vif de démarche, quoique un peu obèse, il l'atteignit et le pressa d'entrer au salon. Philippe s'en défendit, vu son accoutrement sauvage, et parce que le soleil, déjà très haut, l'avertissait de regagner les Broux. Elisée tint au moins à le reconduire en voiture ; ses chiens étant las, il accepta.
Pendant qu'on attelait, ils s'assirent dehors, auprès d'un palmier. La sommelière du château,
une vieille alerte et d'une propreté sémillante, servit une bouteille poudreuse de Mareuil, un des crus les plus précieux dans le pays et cpron récolte de ceps bourguignons transplantés.
— M. votre père est-il satisfait, cette année, de son malvoisie ? s'informa par obligeance le cliî\telain.
Chaque fois qu'il nommait àPliilippeM. de Bradieu, au travers de sa politesse consommée une impression pénible effleurait son visage. Les désordres du comte s'étaient nécessairement ébruités jusqu'à son oreille. Un nuage glissa sur le front de Philippe ;mais son hôte, avec adresse, le dissipa. Il parlait du colonel de la Thébaudrie, son frère aîné, « un homme de votre trempe », disait-il, capable de rester quinze heures à cheval et d'en descendre dispos, prêt à repartir le lendemain; dans un retour mélancolique sur luimémo, il ajouta :
— pour moi, je m'alourilis, je deviens songecreux en vieillissant. Mou orgue me tient lieu des randonnées d'autrefois ; mais je n'en trouve pas moins enviables les gaillards qui peuvent faire de leur corps, à la gloire de Dieu, tout ce qu'ils veulent, comme si le péché origin<d n'existait pas.
Il toucha un mot de sa mère et doses enfants, de la douceur discrète dont leur intimité atté-
nuait sa solitude, et, aussitôt, parut s'oublier. Philippe retrouvait en sa personne, accrues d'autres dons, les mêmes propensions généreuses par lesquelles Alix et Elisée l'avaient conquis.
Chez M. de la Thébaudrie, le hobereau et l'artiste s'harmonisaient. La coupe de son vêtement aux manches trop larges, ses lourdes chaussures, les rides qui tailladaient en biseau son cou hâlé lui maintenaient des apparences de rustauderie ; un nez impératif, une moustache rebroussée, une voix âpre, des gestes sobres, sans réplique, une certaine habitude derelever brusquement le menton tout en fixant son visiteur, accusaient le pli d'autorité que ne pouvait perdre le petitfils d^'un « capitaine de paroisse » mort en 1832 après avoir soutenu le dernier sursaut de la chouannerie. Mais ses paupières frémissantes, retombant sur des prunelles voluptueuses où se lisaient des inclinations méditatives, les ailes de ses narines, ses cheveux gris effilés sous une espèce de bonnet en loutre convenaient à la figure d'un musicien ou d'un peintre sensitif et subtil. Philippe songeait :
— Quel beau-père de compagnie parfaite !
Elisée arriva dans un cabriolet à capote attelé d'une jument alezane; celle-ci secouait les oreilles, s'agitait comme tourmentée par des mouches.
— On croirait toujours, dit Elisée, que Bruyère entend les gendarmes sur ses talons.
— Pourquoi les gendarmes ? demanda Pliilippc, en train d'cnibartiucr ses chiens.
— C'est (ju'cilo on a eu un pour maître, éclaircit son père, et il faut penser (ju'il la traitait de Turc à More ; dès (ju'elle aperçoit un gendarme ou bien une carabine, un mantoau qui les lui rappelle, elle se met en révolte. Elle est très chouanne.
Sur cette boutade, ils se dirent au revoir. Bruyère s'élanra d'un trot si fougueux que les coteaux crénelés d'arbres roux semblaient courir à leur rencontre. Philippe jouissait d'une sécurité d'espérance qu'il lui importait peu de se justifier. Le bonheur gonflait ses veines avec rha([ue pulsation de son sang; Alix, de plus en plus présente, pour lui visible à travers Elisée, transfigurait l'espace élargi. Il contait sa joie de se voir lié par son père et une série d'ancêtres à ce sol vendéen où se perpétue, entre les possesseurs et les tenanciers, la probité des relations antiques ; selon ses forces il œuvrerait avec le^^ piysans, la main dans la main, les retenant ainsi fidèles au patrimoine de leurs traditions et à leur foi ; appuyés l'un sur Tautro, le noble et lo laboureur afTermissaient la plus vîvace des stabilités terrestres. Il montra, sur la droite, campé en maître au fond (l'un pacage, un vaste chône, presque
dépouillé, beau de structure ainsi qu'un homme ; Tarbre développait ses bras horizontaux assez loin pour qu'au printemps, lorsque ondoieraient, le long de ses membres nerveux, des touffes vertes, il couvrît de son ombre ce qu'un faucheur abat d'herbe en sa journée.
— Voilà, s'écria Philippe, ce que no7(s devrions être.
Elisée le regarda^ surpris de cet enthousiasme ; ses pensées tendaient ailleurs. Il repartit cependant :
— Lui, même mort, il voudra rester debout, noué à la terre jusqu'à la fin des siècles. Mais nous ?
Subitement préoccupé, Philippe ne répondit point. Ils arrivaient, sur la route de Bordeaux, à un carrefour que garde un moulin en ruines ; de l'ouest, la brise tranquille charriait vers eux une mêlée de voix en discorde et perçantes, imitant, les unes, des cris d'émeute, d'autres, les appels des vendeuses de moules, par les rues d'un port, les matins d'été : c'étaieut les fous et les folles de la Grim.audière qui clabaudaient dans leur enclos.
Le vieil homme
Aux Broux, Philippe retrouva sans amertume, entre les murailles du manoir, son père renfrogné et Diane. Il voulait oublier déjà le morne présage que lui avait infligé la vocifération des fous. Nul symptôme n'aggravait, pour Tinstant, ses craintes : son père, à table, ne parut en rien plus hargneux que d'habitude ; Diane évita ses yeux et il se garda de chercher les siens; peut-être, mortifiée de s'offrir inutilement, renonçait-elle à une passion humiliante.
Par contre, l'image d'Alix soutenait son allégresse d'un sentiment fort et pur, libre de toute souffrance ; l'époque de ses noces se présentait trop lointaine encore pour faire de lui un amoureux impatient ; le seul obstacle entrevu — car sa confiance en ses propres avantages ne lui laissait pas redouter un rival qui l'évinçât — ce serait la volonté despotique qu'Alix ne manquerait
pas d'éprouver sur son mari ; mais ces heurts probables le décidaient d'autant plus: aussi bien ([u'à dresser des chevaux difficiles, ne réussirait-il pas à lléchir sous son ascendant une épouse impérieuse?
— En elle, au moins, pensait-il, je posséderai une femme de caractère, et non une de ces figurines articulées, comme on m'en propose à la douzaine. Nos fils auront quelques chances de n'ôtre point de faillis gas.
D'ailleurs, deux ou trois mots d'elle l'en persuadaient, la réserve de ses manières enveloppait une verdeur naïve d'affections, promesse de félicités que n'épuiserait pas, si longue qu'elle dût (Hre, leur vie commune.
Dès que son deuil, moins strict, ne le cloîtrerait plus, il se promit de la revoir et de « mener rondement les fianvailles » ; jusque-là, les soins multiples vers lesquels se tendaient ses énergies abrégeraient son attente.
En effet, outre les travaux onéreux qu'il lui incombait do surveiller dans les métairies paternelles, il s'occupait à rendre praticable un chemin, au bas du parc, où, les jours de pluie, môme h s bestiaux pouvaient à peine s'aventurer, tant la négligence sordide du comte le laissait devenir un atTreux marécage. Toute une brigade d'ouvriers manœuvrait donc au chAteau, et Philippe les tenait en haleine.
Une autre entreprise fut d'une poursuite plus malaisée.
En aucun temps, les Broux n'avaient eu d'eau potable ; il fallait, chaque jour, descendre en quérir dans le vallon, au pied du plateau. Philippe était convaincu qu'en cherchant bien, on découvrirait, sous le sol des Broux, une nappe copieuse ; un sourcier qui vint avec sa baguette de coudre lui précisa Fendroit ; un ingénieur, appelé de Nantes, confirma l'hypothèse. Restait à obtenir de son père qu'il laissât creuser : le comte se récria d'abord contre « cette rage d'innovations » ; depuis deux cents ans et plus, matin et soir, la charrette s'en allait et remontait, chargée de ses barriques :
— Il ne sera pas dit, moi vivant, qu'elle cesse son vieux roulage,
Philippe, à force de patiente insistance, arracha son consentement ; mais le hobereau paria « qu'ils auraient beau faire, l'eau se moquerait d'eux ». Gomme si sa parole eût porté malchance, lorsque les puisatiers eurent extirpé à la mine des mètres de granit, le roc ne s'humecta que d'un tilet dérisoire. Toutes les fins de journée, M. de Bradieu venait se pencher sur le trou ; à son invariable question : L'eau sort-elle ? la voix souterraine des hommes piochant dans le profond répondait : Rin, toujours rin. Il se retour-
liait alors vers son fils et le toisait en ricanant, l'^nfin on rencontra une petite source d'un débit pauvre.
Cette quasi-aridité chagrina Philippe en ce qu'elle disgraciait, à plus d'un égard, la terre qu'il faisait sienne ; il se souvint, malgré lui, (hîs lieux sans eau, notés d'une réprobation dans les Livres Saints, et où s'assemblent, pour des œuvres mauvaises, les Esprits des ténèbres.
Le lendeinain de sa déconvenue, Houron l'avertit (pi'un « visiteur », entré nuitamment, avait raflé, au milieu du clos, tout un sillon de collets verts ; le mur, dégradé en cet endroit, constituait par ses entailles un escalier commode ; or, il gardait les empreintes encore fraîches de sabots aux clous graveleux. Le fait sembla étrange à Philippe: d'ordinaire, les paysans du Bocage respeetent le bien des maîtres autant que le leur propre, et, ce vol, seul, un familier de la maison ])()uvait en être soupçonné, puisque Troussepoil l'avait laissé commettre.
M. de Bradieu, informé du délit, donna des ordres durs : la nuit suivante, entre deux et quati'«' heures du matin — moment probable choisi par le maraudeur — Bouron et Honoré feraient le guet, chacun avec son fusil, et, si l'homme escaladait, le viseraient droit à la tête. Sur ce point, ils n'eurent garde d'obéir ; mais, dès que
le compagnon se montra, ils reconnurent aisément à ses jambes d'échassier et à son grand cou maigre Alcide, muni d'un sac. Des tantes à lui logeaient dans un hameau, non loin des Broux, et il se rendait ainsi aux provisions, pour les leur vendre.
Pendant qu'il bourrait son sac de choux pommés, les deux sentinelles l'appréhendèrent ; « vert comme poireau », claquant des dents, ils le traînèrent devant le comte et Philippe qu'on réveilla. Philippe s^étonna peu du coupable : Alcide ne lui avait jamais plu ; sa lèvre étirée et son air sournois trahissaient une complexion débile ; ce gas véreux méritait sa place parmi la génération neuve des ruraux que le régent du Bourg façonnait à traiter de « foutaises » les principes de leurs « anciens ».
M. de Bradieu, sans merci, décida qu'il comparaîtrait en justice ; pour faire ses besognes, Philippe offrit l'honnête Landivier. Celui-ci et Florence, la fille de peine, se convenaient ; il forma le projet de les marier.
— Je ne dis pas non, observa le hobereau, qu'au préalable il sonda, pourvu qu'ils n'aient point d'enfants.
— Qu'ils en aient douze, s'il plaît à Dieu, riposta Philippe, c'est moi qui les nourrirai.
Il en nourrissait bien d'autres ; chaque ven-
(Iredi, au lever du jour, s'acheminait vers les Broux une procession de jeunes pauvresses, avec un marmot contre Tépaulc ou tirant par la main une « papote »' ; derrière elles, de vieux besaciers se trémoussaient, des commères ployées en deux sur leur bîlton; tous ces g:ens allaient <( s'humilier » auprès d'Eugénie, intendante des aumônes, et recevoir leur « miche ». Le comte, jaloux d'eux, comme s'ils l'eussent dépouillé lui-même de ce que leur donnait son fils, régulièrement le vitupérait :
— Tu entretiens là un tas de fainéants 1 Depuis des siècles, les gueux d'alentour vivaient aux dépens des châtelains; M. de Bradieu, on rompant la tradition, s'était rendu impopulaire ; sans oser interdire à Philippe de la reprendre, il lui en voulait d'autant plus.
Philippe ne se l)ornait point à ces générosités d'Iiabitudc. Afin de retenir au pays les journaliers dénués d'ouvrage, il faisait couper des (jites do bois. Maintes fois, le matin, harnaché d'une peau de lurpie ainsi qu'un marchand do bœufs, on le voyait partir pour qnehjue foire; il se mêlait aux ventes, et c'était son plaisir d'avancer à (h's métayers dans la gêne le prix d'une vache ou d'une charrue. I^es dimanches, après la grand'-