L'ART ET LA POULE
L'art et la foule sont deux mots qui — de prime abord — doivent sembler contradictoires et impossibles à associer : tandis que le premier représente l'aristocratie de la pensée, le second ne représente que la vulgarité du nombre.
Est-ce que la foule peut comprendre l'art et le juger? Son jugement est-il un de ces arrêts sans appel et qui pro verilate habeniur? ou — au contraire — Tart qui plaît au public n'estil pas de l'art, ou, du moins, n'est-il qu'une forme inférieure de l'art ?
Voilà le problème — pas tout à fait nouveau — mais que certaines études récentes ont remis à la mode : problème intéressant et important, non seulement pour les solutions qu'il peut avoir, mais aussi et surtout pour les analyses psychologiques qu'il rend nécessaires pour ceux qui voudraient le résoudre. G'est, en effet, la psychologie collective — cette mer immense, profonde et mystérieuse — qu'il faut sonder, pour découvrir, non pas la cause dernière qui est inconnaissable, mais au moins quelques-unes des causes plus proches de ses fluctuations^ de ses accalmies et de ses tempêtes imprévues.
11 y a des écrivains qui parlent avec un sourire ironique ou compatissant de la mission moralisatrice que Guyau et Tolstoï ont attribuée à l'art. Ils ne croient pas que l'art puisse et doive contribuer au progrès moral de l'humanité et suivre toutes les réformes qui s'annoncent tour à tour dans le milieu social. Ils
nient qu'il y ait un art conservateur et un art révolutionnaire, un art royaliste et un art républicain, un art militariste et un art antimilitariste, parce que — disent-ils — tous ces petits phénomènes de Tâme contemporaine sont regardés avec mépris par le vrai art, qui plane dans une atmosphère bien plus haute. Ils ont raison peut-être. Quant à moi, je ne me reconnais pas le droit de définir ce que c'est que le urarart, et je confesse, très humblement, ignorer à qui a été donné le monopole de cette définition. Je sais seulement que l'art reflète — comme un miroir — les courants religieux, politiques et scientifiques qui traversent l'âme humaine; et j'affirme que l'art doit suivre toutes les idées et tous les sentiments qui sont répandus dans le public, qu'il doit presque se nourrir de ces idées et de ces sentiments. L'art joue selon moi, dans l'échelle des phénomènes humains le rôle de la sensitive dans Téchelle des organismes végétaux. Il perçoit — avec une délicatesse que personne ne possède — tout ce qui se passe autour de lui, et il sait ou réagir contre les phénomènes du monde extérieur ou les absorber, mais il les résume toujours et les symbolise d'une manière synthétique très claire.
Nous en avons une preuve dans le problème qui revient aujourd'hui occuper la pensée des psychologues, et qui forme le sujet de ces quelques pages.
Cette recherche des rapports entre l'art et la foule, cette discussion qui consiste à savoir si l'un peut être jugé par l'autre, qu'est-ce au fond, sinon la manifestation dans le domaine artistique du désaccord qui règne entre ^individualisme et le socialisme contemporain? Dans le dédaigneux orgueil de l'artiste qui ne veut pas reconnaître à la foule le droit de le vouer à la renommée ou à l'oubli, nous voyons renaître le duel éternel entre l'individu et la société, nous sentons, pour ainsi dire, s'agiter le grand doute dans le brouillard duquel le siècle va mourir le progrès esl-il propriété exclusive îles