L ART ET LA FOULE
génies qui entraînèrent derrière eux les foules comme les pasleurs les brebis, ou bien plutôt l'œuvre merveilleuse et inconsciente de tous, une espèce de pyramide immense à laquelle chaque homme aurait apporté sa pierre.
Nous sommes donc en présence — dans Tart comme dans la politique — de deux partis opposés : Tunaime la foule, l'autre la méprise; l'un la croit digne déjuger toute œuvre intellectuelle et par là aussi de gouverner, l'autre ne lui reconnaît aucune capacité intellectuelle et pour ce fait il la voudrait non pas juge et despote, mais esclave au service d'un seul ou de quelques-uns.
En politique, le parti qui méprise la foule est désormais restreint à un nombre très limité : la thèse orgueilleuse et égoïste est difficile à soutenir dans sa logique absolue parce qu'elle va se heurter contre une condition qu'elle ne peut plus changer : le suffrage universel^ et contre les besoins économiques qui deviennent toujours plus conscients et par cela même plus menaçants dans le peuple. Il faut ajouter que la politique — étant le phénomène social dans lequel la sincérité et la franchise sont les plus rares — ne permet pas' cette division nette et loyale des partis qui existe ailleurs, et se manifeste plutôt avec des nuances indécises qu'avec des couleurs bien distinctes. En effet, il est rare de trouver dans la politique un individualiste outrancier, c'est-à-dire un individu qui aime le despotisme, comme il est rare de trouver un socialiste outrancier, c'est-à-dire un homme qui veuille nier toute influence ou tout droit à l'individu isolé : tous les deux sont intimement rongés par une contradiction facile à dévoiler quoiqu'on la confesse peu : l'individualiste cherche dans le public le succès qu'il méprise dans ses paroles, et en le socialiste lutte avec le désir égoïste de parvenir pour soi-même et de l'emporter sur les atutres, sentiment qu'il condamne en théorie.
Dans l'art, le parti qui méprise la foule est plus nombreux.
Sans nous arrêter au groupe extrême qui a pour drapeau la théorie du superhomme, — on ne peut nier que beaucoup refusent à la foule le droit de juger une manifestation artistique quelconque, et ne l'accordent qu*à un petit cénacle de compétents qu'çn appelle les critiques.
Ici même se reproduit le phénomène contradictoire par lequel les aristocrates de la pensée sont, au fond, très contents d'être applaudis par la foule; mais — tout en savourant les délices de la popularité — ils ne cessent de la mépriser, et lorsqu'ils ne l'obtiennent pas, ils s'en moquent. Sans nous arrêter à donner des exemples, il est évident que ce suprême mépris de l'artiste envers la foule est un phénomène des plus communs.
Mais est-ce aussi un phénomène juste et logique? je ne veux pas envisager ce problème au point de vue artistique : peutêtre le chapitre qui précède a-t-il donné à ce sujet quelque* aperçus généraux que le lecteur n'aura pas oubliés : je veux seulement le traiter au point de vue de la psychologie.
Au fond, ce désaccord entre l'artiste et la foule, ce duel ^ntrc Vindividu et la collectivité n'est qu'une queation de temps. En effet l'artiste peut méconnaître et récuser le jugement de la foule de ses contemporains ; mais il ne peut pas refuser le jugement de la postérité : il peut mépriser la foule parmi laquelle il vit : il ne peut mépriser la foule qui viendra après lui. Dans le monde il n'y a et ne peut y avoir d'autre moyen pour juger une manifestation intellectuelle quelconque que l'adhésion de la majorité : adhésion qui — sans aucun doute — doit se former non pas immédiatement, mais lentement dans le temps, elle reflète néanmoins un jugement collectif, c'est-à-dire un jugement de la foule. Et personne ne pourrait préteadre être un génie si ses successeurs ne lui décernaient cet honneur : son orgueil serait vain et ridicule si la postérité couvrait son nom de silence et d'oubli.
Dans le champ de la science et de l'art, le système qui autre-
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lois régnait dans le monde politique n'est pas en TÎgueur : c'està-dire qu'on ne peu.t pas se créer souverain cônta^e la volante de la majorité. Dans le champ de la science et jde l'art le système des plébiscites est en vigueur : plébiscites d'autant plus sincères et conscients qu'étant promulgués par la postérité, ils excluent tout soupçon de suggestion et de corruption.
Et si — comme je le crois fermement — telle est la vérité, je déclare qu'il m'a semblé toujours non seulement injuste mais aussi étrange que l'artiste méprise la foule par le seul fait que la foule ne peut le comprendre tout de suite et l'inlierpréter comme il mérite. Je le reconnais bien volontiers tout le premier : la foule bien souvent ne comprend pas le cbef-d'oeuTre qu'elle est appelée à juger : elle a sifflé Wagner quand les superbes manifestations de ce génie musical firent leur première apparition sur la scèike : elle a laissé passer avec un silence dédaigneux ou elle a fièrement combattu beaucoup d'oeuvres de peinture^ de sculpture et de littérature qui ont été reconnues ensuite des chefs-d'œuvre artistiques.
Malgré cela (et tout en faisant ioi)server qne bien souvent à côté des jugements absurdes de la foule il y a des verdicts justes et logiques), je voudrais demander aux artistes trop fiers : — pourquoi vous seuls vous révolte^vaus contre la lenteur que la foule met à vous comprendre, tandis que cette lenteur de l'âme collective vers les intuitions du génie individuel est uae fatalité bienfaisante, non seulement pour ce qui ^e rapporte à l'art mais aussi pour toutes les manifestations intelleetuelles ? Dans la science, dans la politique, dans chaque branche de l'activité humaine, on n'a jamais vu (ou on a vu très rarement par une de ces exceptions qui confirment la règle) que le public accepte d'emblée l'idée nouvelle que quelque philosophe a lancée ou la nouvelle découverte qui a été faite par un homme de science. Napoléon n'a pas cru à celui qui lui décrivait ie modèle d'une machine à vapeur. Thiers a affirmé en plein
Parlement que les chemins de fer étaient une utopie, et que le monde n'aurait jamais d'autre moyen de locomotion que la diligence à chevaux ; Âristote niait que les hommes naquissent égaux et il croyait que la division entre hommes libres et hommes esclaves serait éternelle. Et pourtant, on ne niera pas le génie de Napoléon, de thiers et d'Aristole. Pourquoi donc les artistes, peintres, sculpteurs, ou musiciens, se croient-ils en droit d'insulter ceux qui ne comprennent pas tout de suite leurs œuvres ? Pourquoi la foule, sous peine d'être jugée ignorante, doit-elle avoir, par exemple, devant une oeuvre de Wagner, cette rapidité d'intuition que Napoléon et Thiers n'ont pas eue devant la découverte de Watt ?
La vérité est que toute idée, avant d'obtenir la victoire, doit traverser une période de lutte. Ils le savent très bien, tous ceux qui ont lutté en politique pour la réalisation d'un idéal, tous ceux qui ont lutté dans la science pour la conquête d'une partie de cet inconnu qui est encore infini. Et néanmoins, dans la période de lutte, ni les apôtres, ni les martyrs, ni les hommes de science, n'osèrent insulter la foule parce que celle-ci ne les comprenait pas et même les combattait. Plus modestes que certains artistes modernes, ils savaient que dans la foule relTet d'une idée ou d'une image ne peut pas toujours s'obtenir immédiatement, comme une étincelle mais doit se propager peu à peu comme lorsqu'on jette une pierre dans un lac et que les ondes s'étendent en s'élargissant jusqu'à la rive. Et ils attendaient avec patience que le temps leur donnât cette adhésion que les 'contemporains leur avaient refusée, sans pour cela stigmatiser comme des médiocres ou des stupides ceux qui ne les avaient pas compris.
Il faut donc le dire encore une fois : on ne peut exiger de la foule une grande célérité d'intuition devant une œuvre d'art, et on ne peut pas l'insulter pour ce manque de célérité. L'individu isolé ne possède pas toujours lui-même cette célérité d'intui-
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tion devant les œuvres d'art ou, en général, devant loules les manifestations intellectuelles. Il y a des poètes qui ne savent pas improviser leurs vers : il y a des hommes de talent qui ne sont pas orateurs : mais on ne peut pas les mépriser parce qu'ils manquent de ces qualités d'improvisation. Au contraire, le vrai poète, comme le véritable homme de science, ceux qui légueront leur nom à des œuvres éternelles, sont parfois précisément ceux qui manquent de ces qualités extérieures très suggestives. La foule, dans sa grande âme collective, est comme un de ces individus qui ne savent pas manifester instantanément leur talent, mais qui savent créer le chef-d'œuvre si on leur laisse le temps et la réflexion.
C'est pour cela qu'au lieu de la dislance que la plupart des hommes supérieurs trouvent entre eux-mêmes et la foule, je voudrais voir se développer entre les artistes et la foule un sentiment de solidarité.
Ce sentiment de solidarité donnerait lieu, avant tout, à une modestie grande et féconde, parce qu'il démontrerait ceci : de même que la pensée n'est que le résultat mystérieux du travail de milliers de cellules cérébrales, de même Tartiste et son œuvre ne sont que le résultat symbolique du travail collectif de millions d'individus, dont chacun isolé ne pourrait ni sentir, ni agir, ni vivre. Il chasserait, en second lieu, le pessimisme .contemporain suivant lequel certains aristocrates méprisent la foule comme une horde de brutes indignes de rece voir le don d'une œuvre d'art, et développerait au contraire la vive lumière d'un optimisme sain, au nom duquel on sentirait le devoir fraternel de travailler à l'élévation intellectuelle et à la rédemption morale de la foule. Les artistes ne doivent pas donner plus longtemps des exemples d'orgueil et d'égoïsme. Ils ne doivent pas imiter, eux qui sont les millionnaires du talent, certains millionnaires de l'argent qui gardent toutes leurs richesses pour eux-mêmes et méprisent ceux qui n'en ont pas
d'équivalentes. Ils doivent reconnaître que leur richesse, le génie, est, comme Tor des riches, le fruit du travail de millions d'individus ; <% n'est pas un mérite absolument personnel ; ils doivent, ensuite, sentir que leur devoir est de jeter celle richesse dans la fournaifie de Tâme collective pour la féconder, comme le devoir du millionnaire est de remettre son or en circulation, pour augmenter la richesse du pays. Et s'ils ne sont pas compris au premier abord, comme le bienfaiteur q^ui recueille parfois l'ingratitude au lieu de la reconnaissance, que leur importe?
La l'ecoonaissance qui est rare dans l'individu est sûre, mais elle est dans la foule, lente : et elle a un nom devant lequel doivent s'incliner le plus rigide des aristocrates,, le plus logique des individualistes et le plus orgueilleux des artistes : elle s'appelle la gloire.