CHAPITRE III
Napoléon, dans un mot célèbre que lui ont dicté ses études sur la Convention a dit : « Les crimes collectifs n'engagent perisonne. »
C'était la constatation d'un fait; ce n'était pas, et ce ne pouvait pas être une doctrine scientifique.
La science sent que l'irresponsabilité, pour les crimes commis dans une foule, ne peut être proclamée ; parce que la science sait que l'organisme social, — comme n'importe quel autre organisme — réagit toujours, en ce cas comme en tous les autres, contre celui qui attente à ses conditions de vie.
Subir cette réaction veut dire être responsable : si donc la réaction est fatale et nécessaire, la responsabilité sera aussi fatale et nécessaire.
Mais, qui sera responsable ?
Le bon sens — par un de ses jugements sommaires qui sont souvent erronés, mais qui sont aussi parfois très exacts, discernant d'avance par intuition ce que l'examen positif des faits prouvera plus tard — répond : toute la foule doit être responsable. Et la science, après avoir tâché d'éclaircir bien des causes qui déterminent les crimes commis par une multitude, et après avoir vu que ces causes sont entremêlées et confondues d'une manière telle qu'on ne peut en déterminer la valeur particulière,
est obligée, pour être juste et sincère, de répondre elle aussi comme le bon sens : toute la foulé doit être responsable.
C'est à ce nom collectif de foule, à cet être vague et indéterminé que s'arrête la responsabilité, car dans la foule seule on retrouve tous les facteurs d'ordre anthropologique et d'ordre social, qui coopèrent à la prçduction des crimes commis par ses membres. On sent que de faire peser toute la responsabilité sur un être plus déterminé et plus précis — sur l'individu — serait une erreur; car dans l'individu, tous les facteurs de ces crimes n'existent pas; il ne serait qu'une seule des causes, et non la réunion de toutes les causes.
Mais, est-il possible que la foule soit responsable? Celle responsabilité collective est-elle donc possible aujourd'hui ?
Autrefois, la responsabilité collective était l'unique forme de responsabilité. Même lorsqu'on savait qu'un crime avait été commis par un seul individu, il ne devait pas en répondre seul, mais avec lui, sa famille, son clan, sa tribu. Les lois anciennes étendaient à la femme, aux enfants, aux frères, parfois même à tous les parents du délinquant, le supplice ou la peine auxquels il était condamné lui-même.
Les États demi-civilisés de l'ancien Orient infligeaient tous, à la femme et aux enfants du condamné la même peine qu'à lui. En Egypte, toute la famille d'un conspirateur était condamnée à mort*.
A ces époques primitives, chaque groupe de formation naturelle^ comme la tribu et la famille, constituait un être indivisible et indissoluble. L'individu était une partie plutôt qu'un tout; on ne le considérait pas comme un organisme, mais comme un organe. Le frapper lui seul ^ût élé regardé comme une absurdité, de même que nous regarderions comme une absurdité de châtier un seul membre d'un homme.
(1) Voyez Thonissene, Droit criminel des anciens peuples de VOrient, t. I", passim, — et Letourneau, Évolution de la morale^ Paris, 1887.
122 LA FOULE CniMINELLE
Dans la suite, avec le progrès de la civilisation, la responsabilité alla toujours en s'individualisant. Jusqu'à la fin du siècle dernier, il resta quelques traces de Tancienne doctrine, surtout en ce qui concerne certains crimes politiques et religieux : on sait que jusqu'à Taube de notre siècle, dans presque tous les Étals de l'Europe, les familles des criminels politiques étaient exilées ; mais toute trace de cette coutume a maintenant disparu. M. Tarde croit trouver un reste actuel de la responsabilité collective des anciens dans l'immunité parlementaire, en vertu de laquelle un député ou un sénateur ne peut être poursuivi ou condamné en justice, sans l'autorisation de l'assemblée dont il fait partie, comme si celle-ci se regardait comme responsable avec lui»^ Et outre celui-là, il y a, je crois, actuellement beaucoup d'autres restes de la vieille théorie de la responsabilité collective, surtout dans les préjugés. On sait, par exemple, que dans Tancien temps, chaque individu membre d'une tribu croyait que ses actions ou celles d'un autre, quand elle« étaient de nature à porter bonne ou mauvaise chance, devaient avoir une influence favorable ou funeste, non seulement sur leur auteur, mais sur la tribu entière. Eh bien, on croit encore aujourd'hui parmi le peuple — et aussi parmi les classes cultivées — que certaines actions portent bonne ou mauvaise chance, non seulement à celui qui les fait, mais aussi à ceux qui sont présents ; par exemple : renverser du vin ou du sel à table ^.
{]) La Philosophie pénale, y. 137.
(2) « Il y a des gens, — écrit à ce propos Bagehot, — qui ne permettraient pas qu'on fût treize à table chez eux. Ce n'est pas qu'ils s'attendent à éprouver un dommage personnel s'ils le permettaient ou s'ils faisaient partie de cette société de treize personnes ; mais ils ne peuvent se débarrasser de cette idée qu'une ou plusieurs personnes qui composent la réunion éprouveront dans ce cas quelque malheur. C'est ce que M. Tylor appelle des restes de barbarie qui se perpétuent dans une époque cultivée. Cette faible croyance dans la responsabilité commune de ces treize personnes est un léger reste, une trace prête à s'effacer, de ce grand prin-
Mais en dehors de ces exceptions et de ces survivances, il est certain que de nos jours, les familles des condamnés ne sont plus bannies ; les enfants d'un criminel ne portent plus au front une marque d'infamie ; l'habitude fait seule que Ton conserve une prévention défavorable contre ceux qui naissent d'une famille de criminels. Est-ce peut-être une voix intérieure, une intuition de la force de la !oi d'hérédité? Nous n'en savons rien : il est certain néanmoins qu'il n'y a pas seulement un. préjugé social dans cette prévention.
La loi donc, de nos jours, a individualisé la responsabilité. M. Tarde ajoute : a Elle la spécifiera toujours plus, aidée de l'anthropologie criminelle, qui permettra de démêler dans l'association que Ton appelle individu, les éléments divers sinon séparables, dont il se compose ; de les prendre à part, et de leur appliquer le traitement spécial des remèdes qui leur convient ^ »
Certainement, je crois aussi que la science de l'avenir spécifiera mieux qu'elle ne fait de nos jours, les causes des actions humaines, mais je ne crois pas pour cela que la responsabilité pourra se transporter de l'individu à son cerveau ou à une certaine circonvolution de son cerveau. Lbl responsabililé pathologique^ si je puis ainsi dire, pourra se ramener à une partie de l'homme ou à une autre, mais la responsabilité sociale retombera toujours sur l'homme complet, car l'individu — selon la belle expression de ^chàffle, — est Vatome de l'organisme social : et ainsi qu'en chimie il n'est pas possible de diviser l'atome, de même en sociologie, il n'est pas possible de diviser l'homme.
Au reste, tout en laissant de côté, ce problème, bornons-nous à constater ce fait indéniable : — aujourd'hui on ne peut plus
cipe de responsabilité commune relativement à la bonne ou à la mauvaise fortune, qui a tenu dans le monde une place énorme. » — Voir ouvr. cit., p. 152.
(l)Ouvr. cit., p. 147.
Uï LA FOULE CRIMINELLE
dire, comme autrefois, devant un crime : c'est telle famille qui Ta commis, punissons-la ; mais il faut dire : c'est tel individu, punissons-le et lui seul.
Néanmoins si l'ancienne idée absurde de la responsabilité collective a disparu, une autre a pris sa place, analogue à la première sous un certain rapport, et certainement bien plus scientifique : je veux parler de l'idée de la responsabilité du milieu social.
Nous savons que chaque crime, comme chaque action humaine, est le résultat de ces deux forces : le caractère individuel et le milieu social.
Nous faisons toujours retomber la responsabilité d'un crime, bien qu'en proportions différentes, sur ce caraciè7*e et sur ce milieu; c'est donc encore de nos jours une responsabilité collective. A l'origine du droit pénal, on disait : l'individu qui a commis le crime est coupable, et toute sa famille ou toute sa tribu avec lui. Aujourd'hui que le droit pénal a atteint la plus haute phase de son développement, on dit : l'individu qui a commis le crime est coupable, et tout le milieu qui lui a fourni l'occasion de le commettre est coupable avec lui.
Les termes sont changés, et cependant moins profondément qu'ils n'en ont l'air ; on a changé surtout les motifs des deux conclusions, mais elles aboutissent au même point : à une responsabilité collective.
Il y a seulement une grande différence pratique entre les conséquences de ces deux conclusions.
Dans l'ancien temps, on considérait comme responsables l'individu et sa famille, et la réaction se faisait également sur l'un et sur l'autre *. De nos jours, on regarde comme respon-
(i) « Au début, écrit M. Tarde (œuvr. cit., p. 137), la responsabilité collective a toujours été entendue en ce sens que tous les parents devaient être punis à la fois. Plus tard, grâce à l'adoucissement des mœurs, on l'entendit en ce sens plus humain, qu'un membre quelconque de la famille devait être châtié. »
sables Tindividu et le milieu qui l'entoure ;' mais la réaction, la peine^ pour me servir de cette vieille parole, ne s'impose qu'à rindividu. Jadis, la responsabilité de Tindividu et celle de sa famille étaient solidaires et effectives (en ce sens que l'individu et sa famille subissaient la même peine). De nos jours, la responsabilité du milieu dans lequel vit l'individu est illusoire (le milieu ne subit jamais la réaction, il n'est jamais puni), et, au lieu d'être solidaire de celle de l'individu, elle est précisément en rapport inverse ; car plus la responsabilité du milieu est grande, plus celle de l'individu est petite; et réciproquement, plus le milieu est coupable d'un crime, moins forte est la réaction sociale contre l'individu*.
Le meurtre accompli pour voler a toutes ses causes, ou presque toutes, dans l'individu qui le commet ; c'est pourquoi la réaction sociale est très forte, en ce cas, contre le délinquant. Le meurtre commis par passion, au contraire, a la plus
(l) Plusieurs critiques, lors de la première édition de cet ouvrage, ont contesté Tà-propos de cette comparaison entre la responsabilité ancienne de la famille ou du clan et la responsabilité moderne du milieu. — « Il nous semble impossible — disaient-ils — de comparer l'idée de la responsabilité collective des anciens avec celle, toute moderne, du milieu : nous ne comprenons même pas une responsabilité ainsi conçue. Aux premières lueurs du droit pénal, la responsabilité collective embrassait des individus ; c'était, comme le dit l'auteur lui-même, une responsabilité réelle et effective. Aujourd'hui, lorsqu'on parle de responsabilité du milieu, on ne veut pas parler de responsabilité juridique^ ce qui serait une absurdité, mais on entend : la cause, l'origine, le rapport entre deux phénomènes. La responsabilité des anciens était donc vivo et agissante tous les jours ; l'autre n'est qu'un mot employé par les sociologues pour mettre en évidence les facteurs du crime, qui lui sont étrangers et qui toutefois agissent sur lui. » (Voy. Archivio qiuridico, vol. XLVII, f. 45.) La réponse à cette critique est bien facile. Moi-même j'ai reconnu que la responsabilité du milieu est illusoire : mais s'il est matériellement impossible de rendre le milieu responsable au point de vue juridique, il n'en reste pas moins vrai que cette responsabilité du milieu existe au point de vue intellectuel et moral. Voilà ce qui suffit pour justifier ma comparaison. Et, du reste, on pourrait même dire que la responsabilité du milieu existe aussi au point de vue juridique, puisque, lorsqu'on reconnaît que le milieu est coupable plus que l'individu, on diminue la peine de ce dernier. La responsabilité juridique du milieu existe donc en ce sens indirect et négatif, qu'elle fait diminuer la responsabilité juridique de l'individu.
graade partie de &es causes dans le milieu qui entoure, et la plus petite dans Tindividu qui le commet; c'est pourquoi, dans ce cas, la réaction sociale contre l'individu qui a commis ce crime est moins forte.
Si l'on arrivait à prouver que les causes d*un crime sont toutes dans le milieu qui entoure, que dans ce milieu est toute la responsabilité, on ne pourrait infliger aucune réaction sociale à l'individu, il serait pénalement irresponsable. C'est le cas de légitime défense.
Si un voleur de grand chemin m'attaque, et que je le tue en me défendant, je suis totalement irresponsable (c'est-à-dire que je ne dois pas subir de réaction sociale pour avoir commis ce meurtre), parce que les causes, — c'est-à-dire la responsabilité, — sont toutes dans le milieu, dans l'attaque injuste du voleur.
Partant de ces considérations générales, nous pouvons nous résumer ainsi : quand nous avons dit que toute la foule doit être responsable des crimes commis par ses membres, nous n'avons fait qu'appliquer à un cas spécial et plus évident que les autres, la théorie moderne de la responsabilité collective, qui voit et reconnaît non seulement dans l'individu, mais aussi dans le milieu, les causes de chaque crime. Seulement, comme le milieu ne peut, en général, subir aucune réaction, par suite de l'individualisation actuelle de la responsabilité, de même, dans ce cas particulier, la foule ne pourra pas en soufl'rir. L'individu sera donc le seul effectivement responsable ; mais puisque sa responsabilité est en rapport inverse de celle de la foule (du milieu), il faudra examiner si la responsabilité est toute due à la foule, — et dans ce cas, l'individu serait irresponsable — ; ou quelle part de responsabilité a la foule, aûa que la réaction sociale contre l'individu se règle selon cette part.
C'est enfin la. redoutabilité (lemibiliià) du coupable que nous devons rechercher dans ce cas, comme dans tous ; redoutabilité
LA RESPONSABILITE DE LA FOULE CRIMINELLE iUl
qui, selon recelé positiviste*, est plus ou moins grande, en rapport inverse du nombre et de l'intensité des circonstances extérieures, dans Tétiologie d'un crime.
(1) Il est utile de remarquer que, si Técole positiviste a introduit ouvertement comnje base de la répression juridique la redoutahilité du coupable, cette idée de redoutabilité existait déjà, bien que voilée par des formules plus ou moins obscures, dans la doctrine des criminallstes classiques. (Voy. Carrara, Programma^ partie sp. § 2085, 2111, 2113 ; Pessina, Elemenli di divitto pénale, II livre ; Rossi, Tratlato di diritto pénale, t. IL ch. IV.) Et, si je ne me trompe, cette idée de redoutabilité est aussi cachée sous les théories des positivistes, je dirai dissidents ^ qui ont fondé la responsabilité sur des principes différents de ceux sur lesquels la base Técole positiviste italienne. Je fais allusion ici à la théorie de Y identité , dont parle Tarde. En effet : Videntité personnelle que Tarde exige pour qu'un individu soit responsable, est une condition qui ne peut être jusle que quand elle signifie que si un individu est devenu complètement différent de ce qu'il était quand il a commis le crime, c'est-à-dire redevenu inoffensif, de danjereux qu'il était, il doit être déclaré irresponsable. — Tarde prétend, par exemple, qu'il devrait y avoir de courtes prescriptions pour les crimes commis par les impubères, et il légitima son opinion, en disant que, quand un individu est devenu adulte, il n'est plus l3 même que quand il était enfant. Si vous punissez, dit-il, un homme de vingt ans, pour un crime qu'il a commis quand il en avait dix, vous frappez une personne qui n'est pas l'auteur de ce crime, car, dans . l'homme de vingt ans, il ne reste plus rien ou presque rien de l'enfant de dix. En ce cas, il manque Videntité personnelle.
Or, il me semble que cette prescription, au lieu d'être légitimée par le principe de la non-identité personnelle, doit être légitimée par la nonredoutabilité qu'offre un adulte, qui a grandi normal et honnête, et qui quand il était enfant (à cet âge nous sommes tous un peu délinquants), avait commis un crime. On peut en dire autant, par hypothèse (hypothèse qui se vérifie rarement !), d'un fou qui guérirait après avoir commis un crime pendant son délire. Une fois guéri, une fois qu'il n'est plus à craindre, la société n'a pas le droit de le punir.
Ainsi qu'on le voit, Xidentité personnelle de M. Tarde, entendue en ce sens, n'est autre chose qu'un nom différent donné à la théorie de la redoutahilité. — Prise au contraire dans le sens plus étendu que lui attribue M. Tarde, c'est-à-dire en admettant que le fou doit toujours être irresponsable, même quand il reste fou après son crime, — et cela seulement parce que la folie crée en lui un être anormal différent de Vêtre normal qui existait auparavant, — la théorie de Videntité personnelle me semble une erreur et une absurdité dans ses conséquences. C'est une absurdité, au point de vue déterministe, car le déterminisme n'admet, pour aucune raison, qu'il y ait des individus irresponsables. C'est une erreur, au point de vue social, car la société réagit toujours contre les offenses faites à son existence, qu'elles soient l'œuvre d'un criminel ou d'un fou. — Voy. l'article que j'ai consacré à la théorie de M. Tarde dans VArchivio di psicfiiatria de 1896, XI, p. 567, — et surtout la critique qu'en fait Ferri dans sa Sociologia criminale, 4900, 4» éd., p. 657 et suiv.
La question doit donc se poser ainsi : celui qui a commis un crime au milieu d'une foule est-il à craindre ? et s'il Test, à quel degré i'est-il? C'est-à-dire : cet homme, placé hors du milieu exalté et irrité dans lequel il était, délivré des mille suggestions qui le poussaient au crime, et ramené à sou état normal, présentera-l-il encore quelque danger pour la société? Est-il possible qu'un individu honnête se laisse entraîner par la foule à commettre le mal, comme dans un accès de folie momentanée, qui, une fois passé, ne laisse plus aucune trace, et par conséquent, ne peut donner aucun droit à la réaction pénale * ?
ABn de pouvoir, répondre comme il convient, il faudrait savoir, non seulement d'une manière générale, mais pour chaque cas en particulier, quelle est la force de suggestion de la foule, quelle est sa puissance de corruption sur l'individu. Il faudrait savoir si elle possède réellement cette fascination terrible et étrange, capable de changer un homme profondément honnête en assassin.
La foule peut-elle faire ce miracle ?
Nous avons vu, dans le premier chapitre, que Tinfluence que la foule exerce sur les individus qui la composent est un phénomène de suggestion. Nous pouvons donc répondre à la demande que nous nous sommes faite, en examinant quel est l'effet de la suggestion sur un individu, et jusqu'où elle arrive. Malheureusement nous ne pouvons pas faire cette recherche quant h la suggestion à l'état de veille parce qu'on l'a trop peu
(1) Je dis réaction pénale seulement, parce que la peine n'a plus de raison d'être, quand le danger occasionné par le crime a disparu ; mais la réparation civile des dommages a toujours sa raison d'être, même quand l'auteur du crime n'est plus à craindre. La peine est infligée uniquement ne peccetiir, la réparation est infligée ne peccelur et surtout quiapeccatum.
étudiée jusqu'ici S mais nous la ferons par rapport à la suggestion hypnotique, qui nous offre un vaste champ d'expériences et d'observations.
Ceci n'altérera en rien la portée de notre examen, car, bien que la suggestion de la foule soit une suggestion que l'on supporte éveillé, tout le monde sait qu'elle n'est que le premier degré de la suggestion hypnotique. Le raisonnement qu'on fait pour l'une vaut donc aussi pour l'autre. La seule différence est que la suggestion dans le sommeil magnétique est plus puissante que dans l'état normal.
« La suggestion hypnotique, disait Ladame, n'agit pas autrement sur les cerveaux malades et endormis que la suggestion ordinaire, celle que tout le monde connaît et pratique en affirmant aux autres les choses dont on espère les convaincre. La suggestion hypnotique est de la. même nature que la persuasion à l'état de veille. Seulement elle renforce considérablement la puissance de persuasion que nous possédons sur autrui en supprimant les résistances qui existent à l'état de veille ^ »
Peut-on donc, dans la suggestion hypnotique, faire commettre à un homme le crime qu'on veut ? Peut-on complètement abolir en lui sa personnalité, et l'entraîner à commettre des actes qu'il n'aurait jamais commis, étant éveillé et capable de raisonner?
Si nous en croyions l'école de Nancy, il faudrait répondre affirmativement.
Liébault écrit : « L'endormeur peut tout développer dans
^(1) M. Ventra vient de publier une étude sur ce sujet très intéressant. {La suggeslione non ipnotica nelle persone sane e nella psicoterapia, dans le Manicomio, 1898, n" 1, 2, 3.)
(2) Cit. par Laurent, Les suggestions criminelles, dans les Archives de V anthropologie crim. et des sciences pén., 15 novembre 1890.
Nous avons déjà parlé de la suggestion au chapitre premier. Nous ne donnons ici qu'un résumé des doctrines et des théories sur un sujet qui a pris de nos jours une extension très grande. Pour l'analogie et l'identité fondamentale entre la suggestion à l'état de veille et la suggestion hypnotique, voyez : Schmidkunz, Psychologie der suggestion, Wundt, Hypnotisme et suggestion (Paris, Alcan) et Thomas, La suggestion, son rôle dans Véducation, Paris, Alcan, 1899.
SiGHELE. 9
130 LA FOITLE CRIMINELLE
respvtt des somuftiiibules ei faire toutmBttm à.exé&aUon non seulement dans leur état de sommkeil, nuis eiacore après qu'ilsen sont sortis *. » Selon lui, le somnambule obéit aveuglément à la suggestion : « Il marche au but aussi fatalefnetit qu'une pierre qui tombe 2. » Et plusieurs faits pourradeat prouver en apparence la vérité absolue de celte thèse.
Richet^ et Liegois * ont rapporté des exemples qui prouvent que, par la suggestion, on arrive à forcer les principes actifs de rindividu ; on le pousse à oublier les sentiments les plus sacrés et à abdiquer les préceptes les plus élémentaires de la morale. Une fille douce et vertueuse, hypnotisée, tire un coup de pistolet snr sa mère. Un jeune homme honnête essaye d'empoisonner une tante, qu'il aimait profondément.; uneje«ne fille tue un médecin parce qu'il la soigne mai; uneaulre^^empoisonne un individu qui lui estinconnu ^.
Mais, ces résnltatsont^lsété obtenii8^aeile«neitt; scmsiaueuae peine, aussitôt que l'ordre en a été donné: paarixeèui qui exerce la suggestion? Non, bien^ certainement; ILa fallu lutter longtemps contre la volonté de l'hypnotisé qui réagissait encore. « C'est seulement; dit Campili, par une: sis^estion suivie et graduelle que le sujet est poussera ces suggestions dangereuses et risquées. Toutes les fois qu'il fait quelqireobjeetioB, ou qu'il refuse d'obéir sans réserve, on rapplique la suggestion, en y ajoutant des détails qui la rendent plus précise et plus- acceptable : c^eôt*à-dire qu'on aehève le eoaatenuL de^la suggestion de l'acte^ par une série rationnelle de suggestions rétroactives
(1) LiÉBAULT. Du sommeil et des états. analogues,.!^. bl9,
(2) Ibid.
(3) ^<mET, lHhûmme.et rmtellzgenae. ?Bxis, l&8é.
(4) LiÉfiBOis. De la suggestion hypnotiquê^daus se»irajtpovH.avec le droit civil et le drbiliCrimineL Pam^.lS84A.
(5) Ces deax.deniifiFs ca&s€Miiljrapp(>rtétn.par.-6iLLEB^&iLA Tourette dans son œuvre : U hypnotisme ei léa étaiszanaiûgweai Paris^ 1887, p. 13ô-i et 133. MoLL, GowEBs».Bfl»<iHSTc»r etTu]C£L:crDiieiii:aoa8Z4à.ii&v,toiiterpBia«sance de la suggestion hypnotique.
positives ounégalivcs* Aux premières paroles, le somnambule se révolte souvent, mais, si Ton répète Taffirmation avec insistance, son esprit, aussi bien que son aspect, devient troublé, pensif, et semble évoquer un souvenir qui lui échappe; enfin, consterné par les incessantes et accablantes suggestions, il cède automatiquement*. »
Il obéit automatiquement, mais non sans répugnance, et non sanst tomber ensuite dans une attaque d'hystérie, qui prouve com* bien il lui en a coûté d*obéir à Tordre reçu. C'est le déni-pos-^ thume^ si je puis dire ainsi, d'un organisme qui a accompli involontairement un acte contre lequel il se révolte et qui lui fait horreur 2.
S'il est donc vrai que même quand le sujet résiste», on^pe«t souvent faire exécuter l'ordre voulu, en insistant et en aeeen* tuant la suggestion, il est faux toutefois que « l'automatisme soit absolu, comme le dit Beaunis^ que le sujet ne conserve de spontanéité et de volonté que, autant que lui en laisse celui qui l'hypnotise ; et qu'il réalise dans le sens étroit du mot, l'idéal célèbre : être comme le bâton dans les mains du voyageur^ ».
Le somnambule reste toujours quelqu'un'' puisqu'il manifeste sa volonté, par Teffort qu'il fait pour résister aux suggestions. Et si parfois il cède, cela prouve seulement sa faiblesse individuelle, et non la toute-puissance de la suggestion, car il commet les crimes imaginaires avec répugnance, et il n'y retombe jamais dans la suite ^
(1) G. CA.U9ILU II grande ipnotismo e la suggeëtioneipnotica net rapporti col diritto pénale e civile, Turia, Bocca, 1886, p. 18-1^.
(2) Voy. les cas d'attaque d'hystérie, qui suivent racconiplissem«ttt d'une suggestion qui répugne, dans i'œuTre déjà citée de Gilles de> la
TOURETTE, Ch. IV.
(3) Bêaunis. Du somnambulisme provoquée Èitséé%^ physM'logniiifte'^ et pi5ychx)logiquesi p-. 181.
(4) Gilles de la Tourette. (Euvt: cit., p. 137;
(5) Voy. à ce propos : Lombroso, Studi suit ipnothmo; 3« édition; 1887; et Lombroso et Ottolenghi, Nuovi studi sulVipnotismo e la credulità. Turin, 1889.
D'ailleurs^ les cas où le sujet cède à une suggestion qui offense le sens moral, sont très rares, en comparaison de ceux où il a la force de résister. Ce sont ces cas-là, observés surtout par l'école de la Salpètrière, qui démontrent fausse l'opinion de Técole de Nancy. Contre les affirmations de Liébault, de Liégeois et de Beaunis, nous voyons celles de Charcot, de Gilles de la Tourette, de Brouardel, de Féré, de Pitres, de Laurent, de Delbœuf. « Le somnambule, dit Gilles de la Tourette, n'est pas une machine que l'on puisse faire tourner à tous les vents ; il possède une personnalité, réduite, c'est vrai, dans ses termes généraux, mais qui persiste encore en certains cas entière ^ » — « Le somnambule, dit Féré, peut résister à une suggestion déterminée, qui se trouve en opposition avec un sentiment profond^ », et, ajoute Brouardel, « il ne réalise que les suggestions agréables ou indifférentes^ ». Enfin, Pitres affirme que <( l'irresponsabilité des sujets hypnotisés n'est jamais absolue* ».
Le moi normal survit toujours au moi anormal créé par l'hypnotiseur. Si vous essayez de faire commettre à ce moi anormal une action qui lui répugne profondément, organiquement vous n'y réussirez nullement. Une quantité d'exemples sont là pour nous en donner les preuves.
Choisissons-en quelques-uns.
« Nous avions sous notre cure, dit Pitres, une jeune femme
(1) OËuvr. cit., p. 136.
(2) Ch. Féré. Les hypnotiques hystériques considérés comme sujets d'expérience en médecine mentale. Note communiquée à la Société médicopsychologique, le 28 mai 1883.
(3) Brouardel. Gazette des hôpitaux. Numéro du 8 nov. 1887, p. 1125.
(4) Pitres. Les suggestions hypnotiques. Bordeaux, 1884, p. 61.
Des conclusions identiques à celles qui sont soutenues par les auteurs nommés sont aussi tirées par ; Bianchi, La responsabilità nelVisterismo Riv. sper. di fren. e di med. leg., vol. XVI, fasc. m ; Laurent, Les suggestions criminelles {Arch. de Vanthrop. crim. et des sciences pén., 15 nov. 1890) ; Delboeuf, L'hypnotisme et la liberté des représentations publiques ; et RicHER, Études cliniques sur la grande hystéro-épilepsie. Paris, 1885.
très facile à hypnotiser et sur laquelle on pouvait produire, sans aucune difficulté, les mouvements d'imitation, les illusions et les hallucinations. Mais il était impossible d'obtenir d'elle qu'elle battit quelqu'un. Si on le lui commandait énergiquemenl, elle levait les bras, et tombait immédiatement en léthargie K »
Féré raconte un fait analogue : « Une de nos malades, dit-il, s'était prise de passion pour un jeune homme, elle en avait beaucoup souffert, mais cependant elle l'aimait toujours. Si Ton évoquait la présence de cet homme, elle se montrait très affligée ; elle aurait voulu s'enfuir. Mais il était impossible de lui faire commettre un acte quelconque qui pût être nuisible à celui dont elle avait été la victime. Au reste, elle obéissait à tous les autres ordres automatiquement ^ »
Dans les deux cas précédents, c'est le sentiment de la pitié qui empêche de réaliser la suggestion.
Le phénomène identique se vérifie, quand l'idée suggérée se heurte à un autre sentiment quelconque, pourvu qu'il soit vif et profond dans l'individu hypnotisé.
Pitres raconte l'expérience que je vais rapporter, comme preuve de la résistance que peuvent faire les sujets aux actes suggérés : « J'endors mon sujet (une jeune fille), et, après avoir posé une pièce d'argent sur la table, je lui dis : quand vous serez réveillée, vous irez prendre sur la table cette pièce d'argent que quelqu'un y a oubliée ; personne ne vous verra ; vous mettrez la pièce dans votre poche, ce sera un petit vol qui n'aura pour vous aucune conséquence fâcheuse. »
Puis, j'éveille le sujet.
<( Elle se dirige vers la table, cherche la pièce et la met dans sa poche, en hésitant. Mais, tout de suite après, elle l'en retire
(1) Pitres. Oëu\t. cit., p. 55.
(2) Féré. Les hypnotiques hystériques considérés comme sujets cV expérience en médecine mentale, déjà cité.
et me la donne, en disant que cet argent ne lui appartient pas, et qu'il faut rechercher la personne qui Ta oubliée sur la table. Je ne veux pas ^rder cette pièce, dit-elle ; ce serait un vol, et je ne suis pas une voleuse ^ »
Gilles de la Tourette raconte un fait en tout semblable à celui-ci.
« Un jour, écrit-il, nous suggérons à W. qu'il fait très chaud. Aussitôt, elle s'éponge le front comme si elle transpirait, et déclare que la chaleur est insupportable.
(( Allons prendre un bain.
« Comment ! avec vous ?
« Pourquoi pas ? vous savez qu'à la mer les hommes et les femmes prennent leur bain en commun, sans scrupules.
« Elle ne paraît pas très convaincue.
« Courage ! déshabille-toi.
« Elle hésite ; enfin elle se décoiffe et se déchausse ; puis elle s'arrête.
(c Allons ! je te commande de te déshabiller entièrement.
« Elle rougit et semble réfléchir avec grand peine; enfin, confuse, elle ôte sa robe.
« Encore ! encore I
« A cet ordre brutal, elle se trouble et semble souffrir cruellement ; elle se prépare à obéir, mais sa volonté réagit ; sa pudeur est plus forte que la suggestion ; son corps se raidit, et je n'ai que le temps d'intervenir pour empêcher un accès d'hystérie*. »
(1) Pitres. CEuvr. cit., p. 54.
(2) Gilles de la Tourette. OEuvr. cit., p. 140. — Pitres raconte une expérience semblable :« Un jour, écrit-il, j'ordonnai aune de nos malades hypnotisées d'embrasser après son réveil un des élèves du service. Une fois réveillée, elle s'approcha de Télève désigné, lui prit la main, puis elle hésita, regarda autour d'elle, parut contrariée de l'attention avec laquelle on la regardait. Elle resta quelques instants dans cette position, l'air anxieux, en proie à une angoisse très vive. Pressée de questions, elle finit par avouer, en rougissant, qu'elle avait envie d'embrasser rélève, mais qu'elle ne commettrait jamais une pareille inconvenance. »
Gilles de la Tourette ajoute : « W. est assez. pudique. Evidemment c'est pour cette raison qu'il s'est montré une réyolte presque inconsciente, aboutissant au résultat que nous connaissons; car, dans des circonstances analogues, Sarah R. n'hésite nullementà quitter^ses yètements età prendre un bain imaginaire. »
En ce cas, c'est donc le sentiment de la pudeur, qui est très fort en W., qui rempèclie d'accomplir la suggestion; tandis qu'étant plus faible en Sarah R., il lui permet d'obéir à l'ordre suggéré. Nous pouvons en dire autant pour les autres cas. Ge sont les sentiments de pitié ou de probité qui, selon qu'ils sont plus ou moins forts, résistent aux suggestions, ou permettent qu'on y obéisse, après plus ou moins de tentatives. En dernière analyse, c'est une p?•e^^spos^/^on organique, cachée, faible et indistincte autant qu'on veut, qui permet la réalisation delà suggestion, ou ne la permet pas. Quand un individu est absolument rebelle à une idée, il est totalement impossible que cette idée, même suggérée dans l'état hypnotique, se change en action. C'est la conclusion que tirent presque tous les auteurs qui ont étudié l'hypnotisme, et que Janet exprima dans la phrase célèbre : « Idée inconnue ne suggère rien*. » « Les suggestions, dit Campili, doivent être en harmonie avec le milieu intérieur du sujet ; elles ne sont pas exécutées toutes à cause de cela ; mais seulement celles que l'individu aurait pu accomplir, sous certaines conditions, à quelque moment de sa Tie ^ »
Crocq fils fit tout récemment une enquête {V hypnotisme scientifique, Paris, 1896) pour savoir s'il était possible de faire commettre un crime par suggestion, La plupart des savants répondirent en admettant cette possibilité : Moreau démontra cette possibilité au Congrès de médecine légale de Bruxelles en
(1) Paul Janet. Revue politique et littéraire, 4-7, 1884.
(2) Campili. QEuvr. cit., p. 48.
i897 (Annales d'hygiène publique et de médecine légale, l. XXXVIII, p. 390, 1897) et Liégeois et Bernheim au Congrès de Moscou (Revue de Vhypnolisme) ; mais Brouardel, Brainwell et Morselli soutiennent qu'on n'a pas encore trouvé un cas certain d'un crime commis par hypnotisme.
Le docteur Ottolenghi, résumant tous les travaux parus jusqu'ici, arrive à cette conclusion : « que, bien qu'il ne soit pas impossible de vaincre la résistance du sujet à la suggestion criminelle hypnotique, cette résistance est d'autant plus faible que le sujet est moins honnête, et peut être très forte et rester victorieuse, lorsque le sujet est foncièrement honnête ^ »
La suggestion peut donc altérer la personnalité, diminuer la volonté au point qu'on ne puisse presque pas savoir si elle existe ou non ; mais cette personnalité et cette volonté feront voir qu'elles ne sont pas mortes entièrement, en résistant avec ténacité à certaines suggestions qui leur répugnent ; ou, si elles les accomplissent, en réagissant par la suite par des phénomènes qui représentent le repentir de V organisme d'avoir commis des actes contraires à sa nature normale.
S'il n'est plus vrai aujourd'hui que la contagion soit « un acte par lequel une maladie déterminée se communique d'un individu qui en est affecté à un autre qui est sain », on la considère plutôt comme « un acte par lequel une maladie déterminée se communique d'un individu qui en est affecté à un autre qui y est plus ou moins prédisposé^ » ; de même il est faux que la suggestion puisse faire accomplir à un individu n'importe quelle action; elle ne peut lui faire accomplir que les actes auxquelles ij est plus ou moins prédisposé.
Il est certain que la prédisposition n'a pas besoin d'être, dans
(1) S. Ottolenghi. La Saggestione. Turin, Bocca, 1900, p. 286.
(2) Voir la vieille définition de la contagion, donnée par Gallard dans le Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, et la critique qu'en fait AuBRY, dans le volume : La contagion du meurtre, Paris, Alcan, 2» éd., p. 9-10.
le second cas, aussi marquée que dans le premier; il suffira qu'elle existe, bien qu'en très petite proportion, mais elle sera toujours nécessaire.
Il arrive, dans l'état d'hypnotisme, par l'empire de la volonté de l'hypnotiseur, ce qui arrive pour d'autres motifs dans le rêve, dans le somnambulisme, et dans l'ivresse ; c'est-à-dire que l'homme y commet des actions qu'il n'aurait jamais commises à l'état normal ; et toutefois son moiy sa personnalité, si pervertie qu'elle soit pathologiquement, survit toujours. Elle est altérée, et non supprimée*.
Colaianni disait fort bien de l'alcool qu' « il ôte ou diminue.
(1) Cette comparaison, que je fais entre Tétat hypnotique et les élats de songe, de somnambulisme et d'ivresse, pourrait paraître inexacte. On pourrait observer, en effet, que dans l'état d'hypnotisme, les actions sont accomplies par Finterposition de la volonté d'une troisième personne, qui altère, sans aucun doute, par son intervention, les rapports qui font que l'action dépend des caractères moraux de Tindividu (Gampili), tandis que, dans les états de songe, de somnambulisme et d'ivresse, il n'y a pas l'intervention d'une volonté étrangère, et l'homme physique, si altéré qu'il soit pathologiquement, est toujours en pleine et directe corrélation avec l'homme moral. Tout cela constitue, il est vrai, une différence essentieUe entre les causes qui produisent ces états divers ; mais cela n'infirme en rien Vanalogie qui existe entre les conséquences de ces états. Et l'analogie (ainsi que je l'ai dit brièvement dans le texte) consiste en ceci : que dans la suggestion, comme d^ns le songe, dans le somnambulisme, dans l'ivresse, les conditions anormales de l'organisme ne réussissent pas à abolir la personnalité. Elles la diminuent seulement, et cela certainement bien plus dans la suggestion que dans les autres états pathologiques. Pour ceux-ci on pourrait presque dire qu'au lieu de la diminuer, ils l'altèrent et Yaccentuent. En effet : dans le rêve, se reflètent les caractères les plus marqués de l'individu ; et l'habitude, qui est la directrice de l'activité psychique, fait que la personnalité du rêveur se reproduit en entier comme dans un tableau, bien qu'un peu cachée et confuse au milieu des changements de scènes les plus compliqués. — C'est pourquoi Bouil- LiEK (dans la Revue philosophique, 1883, n* 2) admettait une forme de responsabilité particulière pour les crimes commis dans le rêve. — On peut dire la même chose pour le somnambulisme et pour l'ivresse. Personne n'ignore le vieux et vrai proverbe in vino verilas, et toute l'école positiviste (V. Ferri, Sociologia criminale, 4* éd., ch. m ; Lombroso, Uomo delinquente^ 2vol., 1889 ; Garofalo, La Criminologie, 2" éd. ; Marro, / caratteri dei delinquenti et Rivista délie discipl. carcer., 1885, n"' 10-11; Albano, Ubbriachezza e responsahililà nel progetto di Codice pénale Zanardelli, Torino 1888: Zerboolio, Valcoolismo, Turin 1894) est d'accord avec CoL.wANNi, et retient que « les boissons alcooliques rendent les sentiments de l'homme plus énergiques et plus vifs, et diminuent seulement la
aelon l'iatônsité et la durée de son action, la force morale dinhibilion, qui nous est transmise en héritage, ou qui se développe en nous par l'éducation, et qui nous empêche de seconder toutes celles de nos tendances qui pourraient aboutir k des actes criminels ou si mpl^nent inconvenants U »
On peut parler d'une manière analogue de la suggesttoii, en y ajoutant ce que disait Rihot « que, dans l'état hypnotique, le passage de l'idée à l'action est d'autant plus prompt, qu'il ne rencontre pas d'obstacles ; rien n'a le pouvoir de l'arrêter, car l'idée suggérée règne seule dans la conscience endormie^ ».
Il est donc plus facile dans la suggestion, que dans tout . autre état pathologique, de faire commettre à l'individu des actions qui lui répugnent. Toutefois, cet individu, de même que dans le rêve, le somnambulisme et l'ivresse, révélera toujours, — bien que plus faiblement, — sa personnalité.
■^Si l'on ne peut pas dire de la suggestion ce que l'on dit du -somnambulisme spontané, du rêve et de l'ivresse — que l'homme y reflète comme dans un miroir l'image de son individualité — on pourra dire, du moins, que l'homme indique à quelles actions il répugne naturellemeut et organiquement.
Avant de tirer une conclusion de ce que nous venons de dire, il nous faut — pour répondre à certaines critiques — poser une demande que je juge parfaitement oiseuse et que le lecteur je l'espère, jugera de la même façon : Existe-il des
réflexion calculatrice, qui fait ordinairement que nous nous abstenons de commettre une action pour différents motifs ». — L'alcoolismo, Gatane, Tropea, 1887, p. 125.
(1) OEuvr. cit., p. 127.
(2) RiBOT.Le* maladies de la volonté. Paris, Alcan» 15° éd., p. 137.
foules criminelles ? Demande oiseuse — je le répète, — mais que je dois au moins traiter pareç qu'un écrivain français, et un écrivain italien qui le soutient, prétendent qu'il n'y a ' pas de foules criminelles. M. Le Bon avance cet étrange argument : « Les foules tombant après une eertaine période d'excitation à l'état de simples automates inconcients menés par la suggestion, il semble difficile de les qualifier dans aucun cas de criminelles. Je ne conserve ce qualificatif erroné que parce qu'il a été consacré par des recherches psychologiques récentes. Certains actes des foules sont assurément criminels si on ne les considère qu'en eux-mêmes, mais alors au même titre que l'acte d'un tigre dévorant un. Hindou, après l'avoir d'abord laissé un peu déchiqueter par ses petits pour les distraire*. » Et M. Piazzi, faisant écho à M.Le Bon ajoute : «.Les foules ne peuvent être ni criminelles, ni vertueuses, parce qu'elles ne sont pas libres de leur&actes : elles ne font qu'obéir à une impulsion et il leur manque tout pouvoir d'inhibition* ».
Selon moi, M. Le Bon et M. Piazzi ont tort, parce que si on devait réserver l'épithèle de criviinels seulement aux individus qui commettent un crime avec toute la liberté de leur conscience et de leur intelligence, on serait forcé de reconnaître que les criminels sont très peu nombreux.
Ce n'est pas ici le cas de développer la théorie positiviste de la responsabilité criminelle et la définition et la notion que notre école a donnée de l'homme criminel ^ ; il me suffit à pré-
(1) G. Lbbon. Psychologie des foules. Paris, Alcan, 1898, Liv. III, ch. ii, p. 147.
(2) G. Pivzzi. Lartenella folla. Palermo, Sandron, 1900, p. 283. —Je dois ajouter que M. Pasquale Rossi, tout en étudiant dans ses travaux le côté non criminel de la foule, n'a pas méconnu l'existence des foules criminelles que, le premier, j'avais analysées, et il a même reconnu la grande importance de cette analyse. Voyez ses ouvrages : Vanimo délia folla, 1898, et Psicologia collettiva, Milan, 1900.
(3) Voy. ÏHomme criminel de Lombroso, et la Sociologie criminelle de Enrico Ferri, Rousseau, Paris, 1894, 2« partie.
sent de rappeler que selon notre école — et désormais aussi selon la grande majorité des savants qui ont au moins accepté lés données fondamentales de notre théorie, — tous ceux qui volent, qui violent ou qui tuent, sont par plusieurs côtés des automates, en ce sens que ou la folie, ou l'absence native de sens moral, ou la passion, ou une suggestion quelconque les domine toujours. Et pourtant on n oserait leur refuser le nom de criminels. Par la même raison nous ne refuserons pas aux foules qui sont en proie à Tinstinct de la destruction et de la cruauté le nom de criminelles. Admettons que la comparaison de M, Le Bon — qui assimile les foules au tigre dévorant un Hindou — soit juste : mais puisque, selon nous, l'idée de criminalité et surtout de responsabilité n'est pas une idée abstraite et purement wi07'aZe, mais une idée pratique, relative et sociale, — nous affirmons que la collectivité et l'individu qui violent les conditions fondamentales d'existence de la société, sont criminels, quels que soient les mobiles qui les ont poussés au crime, — et que cette violation les rend socialement responsables *.
D'ailleurs, ce serait vouloir perdre son temps que de s'appesantir sur ces questions. Il y a indiscutablement des crimes des foules : il y a donc des foules criminelles. Quelle est leur responsabilité au point de vue de la défense sociale ? Voilà la question que nous devons étudier, sans nous soucier de certaines critiques par trop formelles.
Reprenons donc le sujet que nous avons interrompu.
Il me semble que la conclusion de ce que nous avons dit à propos de la suggestion hypnotique dans les pages précé-
(l) Pour le développement de la théorie de la responsabilité sociale au lieu delà théorie de la responsabililé morale, Yoy. F Ef^^n, Soc. crim., 4«éd., 1900, ch. IV. — Il y a plus de vingt ans, M. Glyau {La morale anglaise contemporaine, Paris, Alcan, 1879, p. 346) résumant les idées des plus illustres psychologues anglais, observait 1res justement « qu'une fois nié le libre arbitre, il ne reste qu'une responsabilité sociale ».
dentés, se présente d'elle-même évidente et spontanée. Si, dans la suggestion hypnotique, qui est la plus forte et la plus puissante de toutes les suggestions, on ne peut arriver à détruire complètement la personnalité humaine,'mais seulement à la diminuer, — à plus forte raison cette personnalité survivrat-elle dans la suggestion à l'état de veille, même quand cette sugge3tion atteint son plus haut degré, comme dans la foule. ■
Le crime commis par un individu dans la fureur de la foule, aura donc toujours une partie (si petite qu'elle soit) de ses causes, dans la constitution physiologique et psychologique de son auteur. Celui-ci en sera par conséquent, toujours légitimement responsable.
Celui qui est vraiment honnête, de même qu'il ne cède pas à l'ordre de l'hypnotiseur, ne pliera pas non plus devant ce tourbillon d'émotions où l'entraîne la multitude. « Quand la nature a bien fortement bâti cet organisme de l'esprit, dit Tommasi, nous sommes secoués par les événements, mais nous restons debout K »
Et M. Garofalo, qui rapporte ces paroles, ajoute pour généraliser et appuyer la conclusion qui en découle : « Le crime n'est donc jamais l'effet dù;ect et immédiat des circonstances extérieures : il appartient toiijoicrs à Vindioidu, il est toujours la manifestation d'une nature dégénérée, quelles que soient les causes anciennes ou récentes de cette dégénération. En ce sens donc, le criminel fortuit n'existe pas ^. »
Devrons-nous, pour cela, en conclure que ceux qui commettent quelque crime dans la fureur d'une foule sont indistinctement tous de vrais criminels ?
Ce serait une grande erreur. Il y a souvent dans les foules des criminels-nés, mais nous ne pouvons pas dire que tous ceux qui
(1) Cité par Virgilio, Sulla natura morhosa del délit to, p. 9. — Novalis disait : un caractère est une volonté complètement formée.
(2) R. Garofalo. La Criminologie. Paris, Alcan.
connnettettt'un crtme dans la foule soient tels^. Nous dirons seulement qu'ils sont des faibles.
Chacun reçoit de la nature un caractère déterminé, qui donne un cachet, une physionomie à la conduite, et qui est rimpulsion intime — si je puis dire ainsi — selon laquelle rhomme agit dans la vie. Plus celte impulsion intime est forte, plus le caractère est solide et entier, et plus l'individu agira selon elle sans subir d'influences extérieures ; de même ciu'un projectile est d'autant moins facilement tourné par les obstacles qu'il rencontre sur son chemin, que la vélocité initiale avec laquelle il a été lancé était plus grande. Et cela est vrai, non seulement pour l'homme honnête au sens le plus absolu du mot, mais aussi pour le criminel à tendances innées. Sous ce rapport, on peut même établir une identité entre le vrai honnête homme et le criminel-né, parce qu'ils se trouvent tous les deux égaux devant les influences modificatrices du milieu social, car il n'y a je croisj que de bien rare« circonstances, pour ne pas dire aucune, qui puissent contraindre l'un ou l'autre à dévier de son chemin, le criminel à devenir honnête et Thonnête homme à se rendre criminel.
Heureusement d'une part, el malheureusement de l'autre, ces natures robustes qui résistent victorieusement à toutes les tentations et qui évitent tous les déraillements sont une exception dans la vie. S'il existe, comme disait Balzac, des hommes-
(1) M. Benedikt, au premier congrès d'anthiopologie criminelle (V. Actes du congrès, p. 140, 141), soutint que tous les criminels sont des criminels-nés, et il avait rais&n en ce sens : qu'il entre toujours,- dans chaque crime, le facteur anthropologique (comme nous le soutenons nous -même). Mais on a maintenant l'habitude d'appeler criminels-nés ceux seulement, dans le crime desquels le facteur anthrofK>k>gique représente la plus grande partie et la plus importante des causes. Les autres coupables sont dits : d'habitude, d'occasiea, par- passion; et' on ne veut pas par là exclure le facteur anthropologique, individuel ; mais on veut indiquer seulement qu'il est secondaire dans l'étiologie du crime. Tel est le sens que donna Enrico Ferri à sa classifiéation.des criminels; et, qu'on me perr mette de le dire, tous ceux qui Tont critiquée — en premier lieu M. Benedikt, — ont prouvé qu'ils n'e» comprenaient ni la signification, ni le but-
LA RESPONSABILITÉ DE: LA FOULE. CRIMINELLE 14î
chênes ei dts.zhomfïteS'arbusteSi les seeonds formant: cesrtainer . ment la majorité. Pour la pluprart^ la vie. a'eat qnlim tissu de tnmaaciiaiàs^ car, n'ayant pas le pouvoir de coiitraindre le milieu à s- adapter à. eux^ ils sont. obligés de s'adapter eux-mêmes: au milieu^
Dans ceÈte classe de personnes>faibles^ composée de ceuxque Beaedikt ap{)[elait neurasthéniques^ qui n'opposent pas de résistance^ aux impulsions extérieares, à ceux que âergi marquait du nom de serviles, qui se soumettent à la volonté des autrespar bassesse, et se tournent, par intérêt, du côté où le vent est favorable*; — des êtres bons, mais timides et crédules^ qui acceptent toute idée qu'on leur impose, jusqu'aux individus qui chaiE^nt par suite de l'iaconstaaice et de Firritabilité de< laur teaspérament, — les^gradations sont infiniesi
La volonté — écrit M> Ribot, — a; comme rîntelligence, ses idiots et ses génies, avec toutes lee nuances possibles d'un extrême à l'autre*.
Mais, qu'elle soit plus ou moins méprisable, plus ou moins profonde, la faiblesse de caractère a ce résultat infaillible en tous : de rendre l'individu docile ou très docile, selon les cas et les degrés, aux suggestions du milieu.
Ainsi queie disait M; Ribot ^, à propos dès affaiblissements de volonté,, dans: chaque aeàe e^compli . par/ qui porte en soi un principe d'aboulie^ la partie, du.caraelère individuel est nrumi— nimufm, tandis que la partie des circonstances extérieures estr un. maximum; de. même. nou& pouvons affirmer par analogie» que, dans les actions commises par tous ces individus faihlea, auxquels il manque une tendance connatureile et marquée pour un genrade vie déterminé, la partie. ducaraotèire individuel est
(1) G. SSaor. Le degenerazioni umane, Mïïàn, ITùniolàiidi
(2) Ribot. Les maladies de lavolonte\ .Paris, Aican, 15^ éd., p. 56. (a> (Buyr; cit., p. 36.
un minimum, et celle qui est laissée aux circonstances et aux suggestions extérieures, est un maximum.
Si vous mettez ces individus dans un milieu favorable, sous rinfluence de bonnes suggestions, ils resteront honnêtes, au moins devant le code. « Ainsi qu'il y â le criminel d'occasion — disait Lombroso — de même il y a le type inverse : celui qui, étant un criminel en puissance^ ne se montre pas tel parce qu'il lui en manque l'occasion, ou parce que la richesse lui donne le moyen de satisfaire ses instincts sans blesser le code. J'en ai connu trois, que leur position sociale a sauvés de la prison : l'un d'eux avouait : si je n'étais pas riche, je volerais*. »
Mettez, au contraire, ces débiles dans un milieu défavorable, parmi des suggestions malsaines, et ils deviendront criminels par occasion ou par passion. La faiblesse de leur caractère leur fait facilement absorber tout ce qui les entoure, le mal comme le bien; les circonstances extérieures leur font adopter un genre de vie plutôt qu'un autre *.
(1) Lombroso. Vhomme criminel. Paris, Alcan, 2 vol., p. 432.
(2) Cette facilité de s'adapter au milieu, quel qu'il soit, bon ou mauvais, se manifeste à un degré vraiment exceptionnel chez les hystériques. Cette page de Laurent vaut la peine d'être rapportée : « Mettez une hystérique dans un couvent, cette hystérique, fût-elle une débauchée, une fille de joie même : à peine aura-t-elle respiré l'odeur de l'encens, que le changement sera complet ; en quelques jours, elle aura quitté avec une facilité surprenante les anciennes habitudes, elle aura pris les habitudes et les goûts de la maison ; elle aimera la prière comme elle aimait la débauche ; en un mot, selon la parole d'un docteur de l'Église, elle aura dépouillé la vieille femme. Et ce ne sera pas une dévote ordinaire ; elle ne sera pas pieuse sans ostentation ; elle priera avec éclat comme elle a péché avec scandale ; sa religion sera un mysticisme plein d'exaltation. Telles furent Marie-Magdeleine, Marie l'Égyptienne, et tant d'autres dont te. légende n'est pas parvenue jusqu'à nous. Prenez la même femme et placez-la dans un lupanar au milieu de drôlesses et de j)rostituées. Nouvelle métamorphose. En moins d'une semaine, elle aura mis un nouveau masque sur son visage. On dirait que les murs du lupanar ont déteint sur elle, tant la transformation a été subite et complète. En quelques jours elle aura pris le langage, les goûts, les habitudes de la maison. J'ai connu à Troyes, il y a quelques années, une espèce d'hystérique qui faisait l'édification de toute une communauté religieuse. Un beau jour,
Or, si cela arrive dans la vie calme, régulière, normale, qu'arrivera-t-il dans une foule, là où en un moment se concentre une force de suggestion telle qu'il n'y en a jamais de pareille en aucun autre cas? N'est-il pas évident que tous ces individus céderont : ceux-là mêmes commettront le crime qui sont honnêtes mais faibles; ils se laisseront aussi bien entraîner demain par un courant d'altruisme, qu'ils ont cédé aujourd'hui à un mouvement de haine ^
« Je me souviens d'avoir vu en 1870 — raconte M. Joly — une foule poursuivre la voiture d'un général auquel on voulait arracher à tout prix un cri politique. Il y avait dans la cohue un jeune homme que je connaissais bien, garçon enthousiaste, mais doux et rangé, laborieux et bon, parfaitement honnête. Tout à coup il se mit à réclamer un revolver pour tirer sur le général récalcitrant. S'il avait eu Tarme entre les mains, je ne sais trop ce qui serait arrivé *. »
Combien y en a-t-il qui se trouvent dans les mêmes conditions que ce jeune homme? Et combien, hélas ! ayant l'arme entre les mains, s'en servent! Est-ce là leur véritable état d'esprit?
Non — répétons-nous ; — ce sont simplement des caractères faibles. Il y a en eux des sentiments de pitié et de probité, mais ils sont superficiels.
Les couches plus récentes du caractère, qui constituent la base physique de ces sentiments, n'ont pas pu s'organiser et couvrir entièrement les anciennes couches, celles qui représentent le reliquat des générations les plus éloignées. Un accident quelconque, une occasion qui trouble profondément ces individus, suffit alors pour désorganiser leur caractère. Les couches
entraînée par sa sœur, elle émigra du couvent au lupanar de la ville. Comme elle avait été au couvent un modèle de piété et de vertu, elle fut une perle au lupanar, la plus débauchée, et par conséquent, la plus recherchée et la plus choyée. » — Voy. Les suggestions criminelles.
(1) Voy. le chapitre i de cet ouvrage.
(2) n. Joly. La France criminelle. Paris, L. Cerf, p. 406, note 1.
SiGHRLE. 10
se mélangent sans aucun ordre, et les plus basses, montant tout d'un coup à la surface, permettent des manifestations sauvages et cruelles * .
Et les couches nouvelles du caractère seront facilement étouffées par les anciennes, parce que tout ce qui est de récente formation dans l'organisme disparaît et se dissout avant ce qui est de formation plus ancienne. Les fonctions nées les dernières, dit Ribot *, sont les premières à dégénérer.
11 arrive dans la foule par révolution ce qui arrive dans la vie ordinaire par évolution, La désorganisation du caractère qui commence d'abord lentement sous l'influence des mauvais exemples, ou par les sollicitations d'un compagnon déjà perverti, et qui, après avoir fait tomber une fois dans le vice et avoir ouvert un chemin dans lequel on ne peut plus s'arrêter, s'étend de plus en plus jusqu'à changer totalement un individu, jusqu'à détruire son caractère, — tout cela se produit dans la foule en très peu d'instants.
Plutôt que la dissolution graduelle et lente, qui fait de l'homme encore honnête un criminel d'occasion, et plus tard un criminel d'habitude, il y a, dans la foule, la dissolution instantanée qui rend l'homme encore honnête, criminel par passion.
C'est ainsi, selon moi, qu'une grande partie des individus, qui se trouvent dans la foule, en arrivent au crime.
Et s'il en est ainsi, quelle sera la réaction sociale qui leur conviendra ?
Avant de pouvoir répondre à cette demande, il nous faut nous occuper de trois problèmes qui ont une influence très grande
(1) Voy. à ce propos : G. Sergi, La stratificazione del camttere e la de linquenza.
(2) (Euvr. cit., p. 161.
sur la responsabilité des foules criminelles : 1^ la distinction entre meneurs et menés; 2*» le motif pour lequel un crime collectif a été commis ; 3° la difficulté de recueillir des preuves sur ce crime, et le peu de foi que méritent en ce cas les témoins.
Analysons, avant tout, le premier de ces problèmes.
U me semble que les observations que je viens de faire dans les pages qui précèdent et celles que j*ai faites au chapitre deuxième à propos des criminels, des fous, des dégénérés de toute sorte qui prennent part aux crimes collectifs % auraient dû suffire à distinguer très nettement les deux catégories psychologiques d'individus qui se trouvent dans chaque foule, c'est-à-dire les actifs et les passifs. Cette distinction contenait en principe la classification entre meneurs et menéSj que M. Tarde a développée ensuite avec une indéniable ampleur d'analyse*, mais peut-être en oubliant que, bien loin de la méconnaître, je Pavais indiquée le premier, non seulement dans la première édition de cet ouvrage, mais aussi et bien plus clairement dans mon volume Le crime à deux. Et je veux rappeler, non par un sentiment égoïste d'inutile vanité, mais pour donner à l'école italienne ce qui lui est dû, que M. Tarde luimême constatait ailleurs très loyalement que « M. Sighele avait consacré un volume ^ à démontrer que dans toute association se retrouve plus ou moins apparente ou effacée la distinction du suggestionneur et du suggestionné, c'est-à-dire un associé qui frappe l'autre à son empreinte* ». Ensuite M. Le Bon dans
(1) Il est nécessaire de noter que ces observations étaient identiques, dans le fond, sinon dans la forme, dans la première édition de cet ouvrage.
(2) Voy. l'article de critique de M. Tarde lorsque parût la première édition italienne de ma Foule criminelle, dans la Revue philosophique, nov. 1891 son rapport au troisième congrès d'anthropologie de Bruxelles {Les crimes des foules, Lyon, Storck, 1892) et son Essai, Foules et sectes au point de vue criminel dans lo. Revue des Deux-Mondes, 15 nov. 1893.
(3) La Goppia criminale, Turin, Bocca, publié en 1892.
(4) G. Tarde. Essais et mélanges sociologiques^ p. 46.
lis LA FOULE CRIMINELLE
sa Psychologie des foules (1895) et moi-même dans ma Psychologie des sectes (1897) nous nous sommes occupés de la psychologie du meneur : raison pour laquelle je juge tout à fait inutile de la traiter de nouveau longuement ici.
C'est une loi naturelle que, quand un groupe d'hommes se trouve réuni, ces hommes se mettent par instinct sous rautorité de Tun d'entre eux. Cette autorité peut naître par la volonté consciente de la majorité (dans les groupes stables et légitimes) ou par un phénomène inconscient (dans les groupes illégitimes ou éphémères) : dans le premier cas, on a un chef élu, dans le second un meneur K
On a pourtant contesté — et c'est sur' cette objection qu'il faut un moment s'arrêter — que, dans les foules, le meneur eût toujours l'importance qu'il a dans les autres associations. Un écrivain italien, M. Blanchi^, qui a étudié les émeutes du haut Milanais en 1889, nous opposait qu'il y a des foules sans conducteur apparent. MM. Detkerew et Zakrewski, au.troisième Congrès d'anthropologie criminelle, contestaient la possibilité pratique de distinguer les meneurs et les menés^ en invoquant les révoltes agraires de la Russie ^.
Et il y a bien des cas indéniables, dans lesquels on ne voit pas lé meneur^ l'étincelle qui a été la cause de l'incendie. Par exemple, dans les crimes collectifs dus à la superstition. Lorsqu'une maladie contagieuse ou épidémique éclate dans un pays, le peuple veut trouver l'auteur ou les auteurs responsables de ce malheur, et il fait des victimes sans que personne les lui ait désignées : l'unanimité spontanée, inconsciente, tient lieu de suggestion individuelle. Thucydide, dans son histoire de
(!) Voy. ma Psychologie des sectes, p. 71 et suiv.
(2) A. -G. BiANCHi. Il contagio nelle sommosse popolan, Lettera a Scipio Sighele, dans VArchîvio di psichiatria, vol. XIV. Voy. aussi : Vasto, // contagio delittuoso nelle masse (Riv. di discipl. carcer., X, 1898.)
(3) Actes du troisième congrès international d'anthropologie criminelle, Bruxelles, F.Hayez, 1893, p. 371-384.
la peste d*Athèûes, nous dit que le peuple, en proie à une peur folle, tuait dans son ignorance beaucoup d'individus innocents sans savoir pourquoi il les tuait et sans qu'on lui eût dit de les tuer. De même à Milan au xiv® siècle *.
De même en 1834 à Gamoins près de Marseille, lors de Tépîdemie de choléra ^
Je crois qu'en ces cas, il n'y a vraiment pas de meneurs, au point de vue de la responsabilité pénale : c'est-à-dire, je crois qu'il est impossible de les trouver, de les identifier : ils sont si lointains^ si obscurs qu'on peut vraiment les confondre avec les menés. Mais je crois aussi, avec M. Tarde, que le mouvement collectif — quoique spontané en apparence — a eu une petite cause individuelle, un nucleum qui a formé la nébuleuse ; et si ce nucleum ne peut plus être vu, ni surtout être atteint, c'est parce que la multitude qui s'est mise en marche ne révèle pas toujours ceux qui l'ont fait marcher, comme la pâte qui s'est levée dissimule tout le levain.
Dans la grande majorité des cas, néanmoins, non seulement les meneurs existent, mais il est facile de les voir et de les atteindre.
Parfois même, on les punit trop sévèrement, et on croit pouvoir attribuer à eux seuls la cause des crimes de la foule. « Un grand nombre de mouvements populaires qui semblent spontanés, ne sont en réalité que des coups montés, préparés ou au moins utilisés par les partis politiques. Les émeutes sont rarement des explosions subites de la colère populaire : ce sont souvent des menées de chefs ambitieux. Le 20 juin fut préparé parles Girondins qui voulaient s'imposer au roi comme
(1) Le grand écrivain, Alexandre Manzoni, a décrit admirablement la conduite de la foule pendant la peste, et montré comment le crime sortait de cette foule. — Voyez ; Leggiardi Laura, // delinquente nei Promessi Sposij Torino, Bocca, 1899, p. 67 et suiv.
(2) Chronique des Tnbunaux^ vol. I, p. 350.
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ministres. Le 31 mai et le 2 juin furent conçus par Robespierre et par Danton ^ »
Et comme dans les grandes foules historiques, on peut trouver, en la recherchant dans les petites foules qui se forment tous les jours. Faction parfois évidente, parfois occulte, des meneurs.
S'il faut en croire les révélations parues il y a quelques mois dans une revue parisienne sur la psychologie des manifestations publiques, on devrait se persuader, non seulement qu'il n'y a presque jamais de mouvements populaires spontanés, mais aussi que le levain de ces mouvements n'est pas un meneur dans le sens intellectuel du mot, mais uniquement et simplement V argent qu'on distribue à des camelots qui ont les épaules puissantes et la voix très forte, et qui — mêlés à la foule — lui suggèrent par leurs cris l'idée qu'ils veulent. Dans la Revue des Revues^ on pouvait lire l'histoire et même le tarif de cette savante organisation de tout genre de démonstration. Il y a un monsieur à Paris qui se charge de faire applaudir ou siffler n'importe qui, d'organiser l'enthousiasme ou l'improbation dans une salle de spectacle ou de conférences, sous les fenêtres de la rédaction de tel ou tel journal. Et par ce métier, qui n'est certainement pas le triomphe de la sincérité, il s'est fait une fortune. En général, le prix de ce genre de manifestation est de deux francs par camelot : ce qui revient à dire qu'avec un millier de francs chacun peut avoir à Paris son quart d'heure de célébrité, ou se donner la satisfaction de faire huer par la populace un adversaire. Il s'est produit même, lors de la revision du procès Dreyfus, un épisode comique : l'individu dont je viens de parler, reçut par téléphone et presque en même temps deux commandes contradictoires : c'était, d'une part, le journal
(1) L. Proal. La cHminalité politique, Paris, Alcan, 1895, p. 104.
(2) La psychologie des manifestations parisiennes^ par Paul Pottier dans la Revue des Revues ^ 15 juin 1899.
l'Aurore qui lui demandait cent camelots pour crier : Vive la Revision ! A bas Drumont ! — c'était d'autre part le journal de M. Drumont, la Libre Parole, qui lui demandait cent camelots pour crier : Vive Drumont ! A bas les juifs ! — Notre homme n'avait pas à sa disposition deux cents camelots : il n'en avait que la moitié. Pour ne pas perdre Tune des deux commandes, savez-vous ce qu'il fit ? Il dit à ses cent camelots : vous crierez pendant dix minutes : Vive Drumont/ et puis après : A bas Drumont/ et vous ferez toujours alterner ces deux cris. — En effet, les bons camelots firent ainsi ; et le fourbe empocha de la sorte l'argent de VAwore et celui de Drumont.
Mais, sans nous appesantir sur ces détails ', il faut reconnaître que — soit à cause d'une influence purement intellectuelle et spontanée, soit à cause d'une influence purement matérielle et achetée — dans toute agglomération d'individus, il y a toujours un petit noyau qui dirige les autres. La responsabilité des meneurs sera donc toujours différente de celle des menés, A quel degré? Voilà une question à laquelle on ne peut donner de réponse qu'en examinant chaque cas particulier. On sait combien de degrés de chaleur sont nécessaires pour que le ver à soie commence à filer son cocon : on ne connaît pas le nombre de camelots qui sont nécessaires pour enivrer une foule d'honnêtes bourgeois, ni la quantité et la qualité de mots qui sont nécessaires à un meneur-orateur pour enflammer son public, pour faire naître du citoyen paisible le criminel...
Arrivés à ce point, il nous convient d'examiner le deuxième problème que nous nous sommes posé, c'est-à-dire, le motif pour lequel un crime collectif a été commis : problème qui se rattache par bien des côtés à celui du meneur, et qui est, comme celui-ci, très important au point de vue psychologique.
(1) Je renvoie le lecteur à l'article cité de la Revue des Revues, qui contient des révélations très intéressantes sur le boulangisine.
Au commencement du second chapitre, nous avons déjà parlé brièvement de Tétat d'esprit permanent de la multitude, en faisant observer que les injustices et les douleurs dont elle souffre constituent une prédisposition lointaine et indéterminée qu'on ne doit pas négliger, aux crimes que la foule peut commettre. Nous étudierons ici de plus près les raisons qui déterminent les crimes collectifs.
Une foule ne se forme pas sans raison. Les individus ne se réunissent pas sans but. Ce but cependant, s'il existe toujours est toujours connu de peu d'individus ; le plus grand nombre s'arrête autour du premier groupe par la simple force de suggestion.
N'avez-vous jamais essayé de vous arrêter en pleine rue, fixant une fenêtre, un point quelconque, ou de vous appuyer au parapet d'un pont pour regarder l'eau qui coule? En peu d'instants, un petit rassemblement se forme autour de vous, et vous entendez les nouveaux venus dire entre eux : — Le voilà!... où?... là, au fond... il disparaît...
La suggestion est si forte que parfois l'on croit voir un objet, qui n'existe pas *.
Or, quand le but d'un rassemblement est important et sérieux, le même phénomène se produit.
Une démonstration est toujours organisée par un nombre d'individus bien moindre que celui qui y prendra part effectivement. Dans ce cas, la suggestion imitative exerce son pouvoir, non seulement directement^ — en ce sens qu'au premier groupe de démonstrateurs viendront s'unir par curiosité les fainéants des rues ; mais aussi médiatement, — en ce sens que, ayant su par les journaux ou par d'autres moyens qu'une démonstration doit avoir lieu tel jour et à telle heure, un grand nombre de gens diront : — Je veux y aller voir î — et ils y vont en effet.
(1) Voir AuBRY, La contagion du meurtre, p. 12. Paris, Alcan.
Dans toutes les foules, il y a donc bien peu d'individus qui connaissent vraiment le but; ils y vont pour la plupart, comme ils disent eux-mêmes, pour voir.
C'est là la condition psychologique des premiers instants, quand la foule se forme ; mais il ne faut pas croire que cela dure ainsi. Peu à peu, à mesure que la démonstration grossit et que Ton élève quelque cri ; ou, lorsqu'il s'agit d'un meeting, à mesure que les discours des orateurs réchauffent l'auditoire, un phénomène étrange se manifeste dans cet agrégat hétérogène qu'est la foule : l'hétérogénéité est remplacée par une homogénéité presque absolue. Les plus timides, voyant que la chose devient grave, s'en vont s'ils le peuvent. Ceux qui restent s'élèvent tous, bon gré, mal gré, au même degré d'émotion : le motif, qui a réuni les quelques premiers individus, est connu de tous, il pénètre dans l'esprit de chacun, et la foule n'est vraiment alors plus qu'une seule âme.
Or, quels que soient les actes que commettront dans la suite les membres de cette foule désormais si compacte qu'on pourrait la dire cimentée par une idée unique , — on comprendra facilement que, pour pouvoir mesurer la réaction sociale qu'il faille leur infliger, on devra avant tout tenir compte du motif pour lequel ils ont agi. Si le peuple rassemblé à Paris, en 1750, devant le palais de police, pour protester contre la monstrueuse cruauté qu'on attribuait à Louis XV, avait tué quelque agent du gouvernement, n'aurait- il pas commis un meurtre bien plus excusable que tous ceux qu'une incompréhensible soif de sang a fait commettre pendant la Révolution française ? Agir contre une injustice ou une infamie, et en arriver même au crime, est chose bien autre que de voler ou de tuer pour un motif léger ou dans un but immoral.
Donc : pour le crime collectif, comme pour le crime individuel, le motif qui fait commettre le crime est un des points les plus importants à connaître pour mesurer la responsabi-
iôi LA FOULE CRIMINELLE
lilé *. Et cela d'autant plus, que le motif, existant déjà chez quelques-uns avant l'excitation de la foule, et se propageant peu à peu à tous, avant même que la suggestion ait atteint son plus haut degré, est le sentiment que Ton peut imputer avec le plus de justice à Tindividu, sentiment duquel il doit répondre presque entièrement.
Ce que nous disons ici pour les crimes fortuits de la foule doit s'appliquer à plus forte raison, aux crimes de la multitude que Ton pourrait appeler prémédités.
Le peuple ne se rassemble pas toujours pour demander quelque chose ou pour protester contre quelqu'un; le crime n'est pas toujours déterminé instantanément par une provocation, ou par l'effet de la fermentation psychologique dont nous avons parlé plus haut. Il arrive parfois que quelques individus se réunissent dans l'idée bien arrêtée de faire naître un tumulte dans la foule et de commettre des crimes.
Le Comice des ouvriers sans travail à Rome le 1^ mai 1891 nous a fourni un exemple de ce genre. Il n'y a pas de doute que quelques anarchistes se rendirent armés sur la place de Sainte- Croix de Jérusalem, et dans l'intention de se servir de leurs armes. Un sergent de ville fut tué d'un coup de poignard dans les reins; et plusieurs personnes furent blessées. Il faut admettre certainement que l'influence du nombre, les discours très violents qui furent prononcés, et toutes les autres circonstances qui augmentent l'intensité des émotions dans une foule, ont pu entraîner les coupables au delà de leur intention, et les pousser à des excès qu'ils n'auraient pas voulu eux-mêmes; mais il est clair qu'en de pareils cas, la réaction sociale devra
(1) J'ai eu le plaisir de voir cette observation accueillie (sans faire mention de mon nom) au troisième congrès d'anthropologie criminelle par M. Garnier et M. Benedikt. Ces deux savants ont, en ejffet, soutenu qu'il faut distinguer la foule vraiment criminelle de la foule qui se soulève et commet des crimes dans un but légitime de défense et de revendicatioiL
être beaucoup plus sévère que dans les autres, car il ne s*agit pas ici de crimes imprévus ; la foule n'a pas produit le crime, elle a seulement offert Toccasion de le commettre ^
Le même raisonnement pourrait se faire pour une forme de crime collectif inconnue heureusement en Europe, mais qui est très fréquente dans plusieurs parties de FAmépique : je veux parler de la loi de Lynch.
Voilà une statistique des lynchages exécutés dans les quinze dernières années aux États-Unis : on y verra que tandis que les lynchages ont augmenté de 1885 à 4892, depuis 1892 (sauf une hausse en 1897) ils ont constamment diminué.