CHAPITRE II
LES PREMIERES LOCES ARTÉSIENNES
Leur recrutement. Circonstances favorables à leur développement.
La Fidélité à l'O-- d'Hesdin. Son chapitre et ses associées libres : la Parfaite Union, à l'O-. de Montreuil-sur-Mer (1761) ; la Parfaite Harmonie, à l'O-. d'Abbeville (1764).
La Constance, à l'O-. d'Arras et ses filiales.
L'Amitie, à l'O-. d'Arras et sa loge d'adoption (1764). `
Le Souv.. Chap’. d'Arras, à la Vallée de Paris (1769).
Premiers schismes.
L’Artois est cependant un terrain bien préparé pour l’éclosion et le développement des loges maçonniques : cette province est restreinte dans son étendue (1) ; elle compte des petites villes dans lesquelles on se connait, on se fréquente, on se réunit selon ses aptitudes et ses goûts ; plusieurs régiments y tiennent garnison et, si leur séjour ne se prolonge pas d’ordinaire au-dela de quelques mois, nombreux sont les officiers francs-maçons et l’exemple qu'ils donnent n’est point perdu.
Quantité de membres de la noblesse se trouvent à la Cour, à l’armée, ou siègent, comme magistrats, au Conseil provincial ; d’aucuns habitent leurs vastes domaines, d’autres possèdent leur hôtel particulier dans la ville voisine, où ils résident l’hiver ; les bourgeois se sont enrichis dans l’industrie ou le commerce ; leurs fils ont acquis, avec une charge, des droits à la petite noblesse ; enfin l’élément intellectuel de la capitale artésienne fréquente l’Académie des Belles Lettres d'Arras, que la bienveillance royale vient d’instituer (2), et, dans quelques années, se donnera rendez-vous à la Société anacréontique des Rosati ; là se réunissent avocats et officiers, magistrats et médecins, poètes et savants ; si, dans ce milieu, les gens de naissance ont conservé, de par leur titre, une certaine autorité, une place a dû cependant être faite au vrai talent et chacun s’est accordé à reconnaître l'utilité du travail en commun.
Loin d’être hostiles à l’idée d'association, les Artésiens en comprennent les bienfaits ; ils vont se porter, peu à peu, vers le seuil de ces temples mystérieux qui groupent déjà une élite d'hommes estimés
(4) L'Artois Royal est borné, au Nord, par la Flandre ; à l'Est, par le Hainaut et le Cambrésis ; au Sud, par la Picardie ; à l'Ouest, par le Boulonnais et le pays reconquis ; ses villes principales sont : Arras, Aire, Hesdin, Béthune, Bapaume, Saint-Omer et Saint-Pol; le Calaisis, le Boulonnais et le Ponthieu, dont Montreuil fait partie, dépendent de la Picardie, mais seront rattachés, en 1790, au département du Pas-de-Calais.
(2) L'Académie d'Arras compta quinze francs-macons de 1737 à 1817.
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par leur naissance ou leur savoir ; seuls, les habitants des campagnes ont une tendance a l'individualisme : aucune profession n'est, en effet, imprégnée de sentiments plus personnels que celle du paysan ; celui-ci vit isolé et se meut journellement dans un milieu restreint, dans ces agglomérations éparpillées et fragmentées que sont nos villages de l'Artois. On prétend qu'il n'a pas la méme ouverture d'esprit que le citadin et, tant à cause de ses maniéres un peu frustes que de ses occupations vulgaires, il est relégué au second plan ; aussi le sollicite-t-on rarement de s’affilier aux ateliers qui s'établissent aux quatre coins de la province. Ce n'est pas dans le milieu rural que l'on va rechercher des adeptes ; l'éloignement du centre ou orient maconnique et la difficulté des communications sont, à défaut d'autres motifs, une des causes de cette indifférence (1) 3 le cadre de la loge artésienne est donc la petite ville chef-lieu du bailliage et le régiment. i
(1) I ne faudrait pas croire que les cultivateurs aient été exclus des Loges maçonniques; pas plus, du reste, que les bâtards. Relevons, à ce sujet, une erreur courante que reproduit M. Gustave Bord dans son ouvrage sur LA FRANC- MAÇONNERIE EN FRANCE, DES ORIGINES A 1815, Nouvelle Librairie Nationale, Paris, 1908, p. 70 et suiv.
« Nous empruntons, écrit cet auteur, le texte des anciens devoirs à I'His- TOIRE DE LA F.. M.. de La Tierce, qui, en 1745, en a donné une traduction (I, 177, semblable, A PART QUELQUES MOTS, à la traduction de Daruty (p. 36), d’après le texte anglais d'Anderson. »
Nous étions persuadé, sur la foi de M. Bord, que les deux traductions étaient équivalentes et ne différaient que par des détails insigniflants ; cependant, n'ayant trouvé aucune mention des bâtards, alors que Daruty en parle à deux reprises, nous eümes la curiosité de collationner les deux textes, de la premiere ligne à la derniére, et nous reconnümes :
1° Que, p. 71, dernière ligne, et p. 72, fin du premier alinéa du chapitre IV, la traduction Bord - de la Tierce omet les BATARDS ;
29 Que, p. 73, fin du chapitre IV, elle élude le mot essentiel « OBÉISSANCE PASSIVE », par cette formule diluée « avec toute sorte d'humilité, de révérence, d'amour et de plaisir » ;
39 Que, p. 74, fin du chapitre, elle exclut les LABOUREURS.
Pourquoi le f.. de la Tierce a-t-il dissimulé aux Français l'exclusion des bátards ? Les Anglais, pendant plusieurs siécles, les avaient regardés d'un œil moins sévère : Guillaume le Conquérant, au XIe siècle, signait délibérément GUILLAUME LE BATARD ; enfin, les deux derniers Stuarts, Charles II et Jacques li, avaient plusieurs enfants illégitimes ; le premier en eut un de la baronne Louise de Kéroual, qu'il fit duchesse de Portsmouth, et celui-ci devint G.. M.. de cette G-. L.. d'Angleterre, si hostile aux bâtards !
.En France, on était plus indulgent pour eux que dans les nations bibliques. Vers l’époque où se rédigeaient les règlements, l'abbé de Saint-Albin, bâtard du Régent, qui avait vu la duchesse douairiére d'Orléans assister en Sorbonne à la soutenance de ses théses, étant nommé archevéque de Cambrai, à la mort
"du cardinal Dubois ; l'erreur de la traduction du f.. de la Tierce est sans doute volontaire : elle n'en méritait pas moins d'étre signalée.
L'omission, par M. Bord, d'aprés le méme de la Tierce, du mot OBÉISSANCE PASSIVE qui caractérise le degré de subordination de tous les fréres, au regard des « conducteurs » ou « gouverneurs suprémes » est d'autant plus étrange que l'on discuta pendant plus d'un siècle, en Angleterre, sur ce mot-là : les épiscopaux et les tories l'admettaient, tandis que les wighs le combattaient avec acharnement ; notons que la G.. L.. d'Angleterre se rangeait, sur ce point, à l'avis des premiers.
Quant à l'exclusion des LABOUREURS, elle doit résulter d'un contre-sens ;
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A ces facteurs favorables au développement de l'idée magonni-. que, d'autres se sont ajoutés : c'est d'abord la proximité de l'Angleterre, berceau de la franc-maçonnerie, où elle est reconnue officielle-. ment et jouit de la faveur publique ; le voisinage des ports de notre littoral qui virent débarquer la plupart des partisans des Stuarts exilés, tous désireux de reprendre du service dans notre armée : Boulogne-sur-Mer, où l'esprit de solidarité est toujours si vivace chez nos marins, et qui compta un nombre considérable d’ateliers prospéres (1) ; Calais, ot, le mardi 23 décembre 1688, la famille de Jacques II aborda en fugitive ; Dunkerque, qui vit Citic des premieres loges maçonniques nées sur notre sol, et, en Janvier 1744, les tentatives malheureuses de Charles Edouard ; Gravelines, où, deux mois plus tard, nous l’avons vu préparer, sous Te nom de Hate de Douglas, uhe expédition nouvelle ; c'est le passage à Cambrai de Ramsay, l'un des chefs de la franc-maçonnerie jacobite, dont il veut faire un instrument politique aux mains du prétendant. Dans cette ville, il se lie d'amitié avec Fénelon, qui le convertit au catholicisme tendre, sensible et libéral qui est toute sa doctrine religieuse et « le Télémaque » lui-méme n'est pas sans influer sur le développement des idées maconniques en Artois.
Ces séjours de princes affiliés à la secte, ces passages de troupes commandées par des officiers pratiquant l'Art Royal, donnent un constant exemple qui, tót ou tard, ne peut manquer d'étre suivi.
= Hesdin et Arras vont devenir les deux centres maçonniques les plus importants de la province.
"Ronde avx environs de 1749, la Fidélité poursuit le cours do sa destinée. Son chapitre fonctionne depuis 1751 et distribue sans compter diplómes et rubans.
‘Un premier document dont l'authenticité n'est pas douteuse va nous fournir la preuve de son existence.
Si nous en croyons les maçons hesdinois, lorsque, deux ans plus tôt, une G` L-. de Londres leur a donné des Lettres de Constitution (2),
THE LABOURER Signifie, en anglais, le plus souvent OUVRIER, parfois LABOUREUR ; ici, c'était ouvrier qu'il fallait lire, car le laboureur était, à cette époque, trés considéré en Angleterre ; Voltaire, dans ses lettres anglaises, dit qu'il n'est pas rare d'en rencontrer possédant jusqu'à cinq et six cents livres sterling de
, revenus.
Les traductions de M. Bord (d’après de la Tierce) et de Daruty offrent donc de notables différences ; la seconde est incontestablement la meilleure ; son auteur ne devient suspect que lorsqu'il se laisse égarer par sa haine du G.. O.. et quand! il cherche à défendre l'Ecossisme et les hauts grades.
(1) Lorsque le sort des armes était défavorable et qu'ils étaient emmenés en captivité, nos marins constituaient, sur les pontons anglais, de petites loges maconniques. Cf. Henri Malo, LES CORSAIRES, Paris 1908, in-8°, p. 155. Ajoutons que les cotisations des membres et en général toutes les sommes réunies servaient à faciliter l'évasion des prisonniers.
(2) Il ne saurait s'agir de la G.. L.. orangiste de Londres, mais d'une G.. L.. jacobite. : |
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‘elle leur a conféré le droit de tenir chapitre pour la délivrance de tous les hauts grades. Comme bien on pense, cette autorisation ne reste pas lettre morte. Elle va permettre de former une sorte d'aristocratie maconnique. Un chapitre est donc créé à Hesdin ; il se réunit dans une salle distincte de la loge et il a ses dignitaires particuliers. Le 2 juin 1751, il décerne les grades de chevalier et de G-- Commandeur d'O- au f-. Ch. André qui est déjà chev-. du Soleil, G-- Ch‘ R.. C~., dit l'homme saint, trés équit-- et trés vertueux, prince de Jérusalem, G-. M-- ad vitam et ch. de. l’ Aigle dit Rose-Croix (1). L'exposé -d’aussi nombreuses dignités n'est point fait pour nous étonner ; jusqu'à la réforme du G-. O~., l'unique souci des frères sera de se décorer d'une profusion de titres, dont leur orgueil aime se parer.
Le premier tableau officiel des membres de la Fidélité a trait à l'année 1756 ; il nous fournit la preuve de la continuité de cet usage (2) ; l'atelier se recrute presque exclusivement parmi les officiers de la garnison ; seuls, les ff-.-Loeuillet, Duquesnoy, Lefebvre, De- -bonne, marchand drapier, représentent la bourgeoisie hesdinoise ; la collaboration des civils et des militaires va se poursuivre pendant un demi-siècle ;
- Les premiers ont envérs les seconds une dette de reconnaissane ; les officiers les ont initiés aux mystères de l’Art Royal ; en 1760, nous retrouvons les uns et les autres fraternellement unis (3) ; voici les ff. André, Tripier, de Blin et Videlenne appartenant aux plus anciennes familles de la ville et, avec eux, les Villeraze, de Chevreux, prince de Poix, de la Roche Aimon, et Sarlabous, élite des officiers des régiments de Royal-Roussillon -et de Roi-Dragons ; leurs noms figurent avec honneur à l’armorial de la noblesse française (4).
Les frérés ont transporté leurs pénates du Pavillon Doré dans un
(1), Ce diplôme: est signé des noms suivants :
PATIN, Ch. R., Prince de Jérusalem, M. ad vitam ;
DE CARPENTRY, Commandeur d'Orient ;
NEQUENEAU, Commandeur Ecossais ;
TRIPIER, M. élu, Ch. R., Prince de ‘Jérusalem :
LAFOND, Prince de Jérusalem ;
DE SARLABOUS, Prince de Jérusalem, Chk: = ~= ^ SAVIN, Vén. régnant, Ecossais, M. ad vitam ;
: Du CAUROY, Pr. de Jérus., 32 ans, Ch. K. M. ad vitam ;