TRE ESSAIS DE RÉCLEMENTATION
Questions de préséance. Susceptibilité des Artésiens.
Banquets et services annuels des corporations d'artisans. Les francsmaçons s'inspirent de leur exemple.
: Les premiers réglements. Fonctions des différents officiers.
Les maitres de loge. Le f-. Delecourt.
L'Artois, où l'influence de la G> L~. est presque nulle, n'échappe pas à Dances générale.
Chaque atelier s 'administre à sa guise, sans se soucier d'un centre d'administration, dont l'autorité est contestée de toute part.
Les magons ne tentent pas de sortir des chemins battus; à Arras, comme à Hesdin, les banquets annuels de la Constance et de l’'Amitié sont la réplique de ceux que donnent les différentes corporations de la ville, le jour de leur féte patronale ; la Saint-Jean est célébrée par eux selon le cérémonial qu'adoptent les gens de robe, pour leur féte de la Saint-Yves ; les dates méme coincident : l'une a lieu le 24, l'autre le 18 du mois de juin. Les Mémoriaux du Conseil d'Artois nous renseignent sur cette intéressante manifestation de l'esprit de corps et de tradition : la veille de la féte, les intéressés assistent, dans la chapelle castrale, aux premiéres vépres, et le lendemain, à onze heures du matin, à la grand'messe, à la fin de laquelle le premier huissier distribue des bouquets de fleurs à toute la compagnie ; puis le banquet a lieu dans l'une des salles du Conseil ; il dure jusqu'à ce qu'on « chante les secondes vépres » ; le lendemain, au matin, un service est célébré pour « tous les messieurs de la compagnie » qui sont décédés.
Les macons ne font dire qu'une seule messe et la gracieuse coutume de la distribution des fleurs n'existe pas chez eux ; abstraction faite de ces détails, la cérémonie est la méme (1).
Les mesquines questions de personnes, que nous trouvons à l'origine de toutes les querelles entre loges, sont dues autant au caractère pointilleux de l'Artésien qu'à l'amour-propre excessif du maçon; Lagneau et de Robespierre, qui appartiennent au barreau, Nicolas Vaillant, qui est garde des sceaux du Conseil d'Artois, n'ignorent pas la susceptibilité des membres de la compagnie à EUN ils appartiennent ; le 25 août 1705, leurs collègues ne protestaient-ils
(1) Arch. du Pas-de-Calais, Mémoriaux du Conseil d'Artois, série B. 43, fo 102. 1726.
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pas, parce qu'à la procession de Saint-Louis, le sieur de Billy, commissaire des guerres, a pris la place d'honneur, en l'absence du comte de Villeneuve, commandant de là citadelle, et parce qu'il a refusé de la lui céder, prétextant que « l'épée doit toujours passer deyant la robe » ? (1). Deux ans plus tard, le chancelier ne fut-il pas saisi d'un incident du méme genre, survenu entre le Conseil et le major de la place ? (2). Enfin, le ro février 1711, un scandale n'éclata-t-il pas en plein Te Deum, parce que le maréchal de Montesquiou d'Artagnan voulait occuper un autre siége que celui « qui avait été assigné à ses prédécesseurs » ? (3). Ces questions de préséance, qui font l'objet, dans la vie publique, de tant de discussions et de procés-verbaux, se retrouvent à l'atelier.
Pour obvier à ces inconvénients, pour éviter ces querelles, qui ont trop souvent pour résultat le départ d'un ou de plusieurs fréres, les loges artésiennes se donnent des réglements : depuis 1769, elles sont gouvernées par « trois grandes lumiéres » le vénérable, les deux surveillants, et par six officiers : un orateur, un trésorier, un maitre de cérémonies, un frére hospitalier et thuilleur, un visiteur scrutateur et un secrétaire (4).
Ces dignitaires sont élus au scrutin. Les attributions de chacun sont strictement délimitées ; détaillons-les, à la suite des élections du 24-juin 1760, à la Fidélité d'Hesdin. Le f-- de Sarlabous, vénérable, est chargé de maintenir la paix, l'harmonie et la régularité au sein de l'atelier; 1l veille à ce que la discipline la plus stricte y soit observée (s).
Les frères sont divisés, lors des tenues, en deux colonnes, celle du Nord et celle du Midi ; les ff. de la Croix et André, surveillants, ont pour mission de maintenir « la décence et le silence » dans chacune d’elles.
Les fonctions du f-. de Villeraze, orateur, sont des plus importantes : à lui le soin de veiller à l'observation des statuts et réglements, d'en requérir la confirmation, l'interprétation, la modification; il suit avec attention toutes les délibérations, résumant les avantages et les inconvénients de chaque opinion, proposant « d'une maniére claire, distincte et précise » les dispositions qu'il convient de prendre ; enfin, il prononce les discours d'installation, de réception ou autres, et ba au nom de la loge, les frères visiteurs. z
Le f-. Ledoux, trésorier, est le dépositaire des « fonds et métaux » appartenant a la collectivité. Il tient le registre des recettes et des dépenses. On lui a bien recommandé de n'accorder aucun cré-
(1) Arch. du P.-de-C., Mémoriaux du Conseil d'Artois, B. 42, fo 37.
(2) Ibid., B. 42, fe 73.
(3) Ibid., B. 42, fo 15.
(4) Livres d'architecture de la L.. de la FIDÉLITÉ, tenue du 24 juin 1769.
(5) Ces renseignements sont empruntés aux STATUTS ET REGLEMENS DE LA FIDÉ- LITE, manuscrit in-12 d'une écriture du XVIIIe siècle, certainement antérieur a la réforme du G.. O.. (Arch: mun. d'Hesdin).
dit, sous quelque prétexte que ce soit, sans avoir pris, au préalable l'avis de ses collégues ; cette précaution ne parait pas superflue, quand on connait les agissements d'un Labady ; de plus, il est tenu, tous les six mois au moins, de réndre des comptes.
Les régles du protocole, tant dans l'atelier qu'au banquet, sont respectées, grace au f-. Patin, maitre des cérémonies : il recoit et introduit les frères et leur indique la placé qu'ils doivent occuper. L'organisation de la table lui est dévolue, et il règle l'ordre des toasts.
A lui seul; le f^ Tripier remplit à la fois les charges d'hospitalier et de tbuilleur; dans les premières fonctions, il tient la bourse commune destinée aux pauvres, distribue les aumónes de la loge et procure des secours aux fréres voyageurs dans la misére ; il visite les maçons malades ou indigents et rend compte de leur situation; dans l'exercice des secondes, il veille, pendant les tenues, à ce que le temple soit toujours bien couvert, c’est-a-dire PR NN gardé par les servants et que nul prorane n’y pénétre.
Un frère étranger à la loge vient-il se présenter à la porte du temple, il va à sa rencontre et le reçoit. Mais c'est le f-. Dubuisson, visiteur scrutateur, qui vient le reconnaître et lui demande de justifier de sa qualité de maçon et de son grade.
Au f-. Debonne, secrétaire, incombent la rédaction de toutes les « pièces d'architecture » et la tenue des registres des procés-verbaux (1) ; il donne lecture des « planches à tracer » adressées à la loge, et contresigne les réponses qu'on y apporte (2) ; enfin Lecomble, frère terrible, joue un rôle important, nous le verrons, dans les réceptions. Ses attributions cessent avec elles.
. Tels sont les principaux dignitaires. Dans l'exercice de leurs fonctions, ils se passent, autour du cou, un large ruban de soie bleue moirée, que termine un bijou de forme triangulaire dont l'embléme varie, suivant les fonctions remplies ; pour le trésorier, par exemple, il représente une main tenant une piéce de monnaie entre les doigts (3).
Jusqu'à la réforme du G-- O~., la principale occupation des frères. -est la collation des grades dont le nombre augmente tous les jours, ce qui oblige à « faire le catéchisme » et à apprendre au moins aux. nouveaux promus la signification de la dignité qu'ils reçoivent ; le vénérable tient « loge d'instruction » tt ce n'est pas le moindre souci de sa charge.
(1) Dans la terminologie maconnique de- cette époque, la piéce ou morceau d'architecture est un travail sur un objet donné, philosophique, social ou scientifique.
(2) « Planche à tracer », communication écrite, lettre.
(3) Archives mun. d'Hesdin, collection d'objets maconniques ; on trouvera des renseignements plus détaillés dans le chapitre consacré au symbolisme magonnique en Artois. ; N
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Si la Fidélité ne fut jamais gouvernée par un maitre de loge, d’autres ateliers de la région connurent ce pouvoir autocratique. C’est en faveur du vicomte du Tertre, capitaine au régiment de Languedoc, que la G“. L-- a constitué l'atelier de Montreuil-sur-Mer, la Parfaite Union ; le f-- d'Herny a bénéficié de la création de la Parfazte Harmonie d'Abbeville ; l'un et l'autre sont des maîtres de loge.
A ce titre, ils sont non seulement les directeurs des débats et les chefs perpétuels des fréres qui leur doivent respect et obéissance, mais encore les propriétaires de la loge, qui devient leur chose.
Parmi nos anciens maítres de loge, l'un des types les plus curieux est sans contredit Jean-François Delecourt (1).
Son trisaieul maternel, Gilles de Bourech, époux de Françoise L'Hoste, était censier à Espinoy, et, par celle-ci, 1l s'apparentait aux de Robespierre (2). Son oncle, Michel Delecourt, exerçait le métier de chirurgien et plusieurs membres de sa famille, suivant son exemple, maniaient la lancette ; d'autres cultivaient la terre (3).
Le 28 février 1776, J.-Fr. Delecourt acquit à Arras, de P.-H. Fauchison, la charge de notaire, vendue par ordre du magistrat (4). Mais il ne préta serment que le 12 décembre suivant.
Une satisfaction d'un autre genre lui est réservée au cours de cette année : il reçoit le maillet de vénérable a la Constance, dont il fait partie depuis le 8 mai 1758 (5).
(1) Extrait des registres de la ville d'Harnes tenus pour l'année mil sept cent trente six : « LE HUIT DÉCEMBRE MIL SEPT CENT TRENTE SIX, jay Jean Baptiste Goubet prestre soussigny ay baptisé le fils né du méme jour en légitime mariage de Jacques Delcour et de Marie Goubet ses pére et mére auquel on a imposé le nom de Jean Francois le parrain fut JEAN FRANCOIS LUCAS et la marrainne Marie Elizabet Déprez lesquels interpellés s'ils pouvaient écrire le parrain a répondu le pouvoire, en foy de quoy jay sigué avec lui ./. Jean francois Lucas — J. b. Goubet, prestre. »
(2) Mariés en 1597 ; leur fille Jacqueline épousa, en 1634, Jacques Rohart, fermier à Espinoy ; Marguerite, fille de ces derniers, convola en 1675 avec Louis Delecourt, grand-pére de Jean-Francois.
(3) Il existe encore, à Harnes, une ferme ayant appartenu à la famille Delecourt ; cette habitation, qui a été un peu restaurée, est située dans la rue DOURLENS ; elle est habitée actuellement par un vieillard de 90 ans, qui a connu plusieurs membres de cette famille. Les parents de Delecourt étaient des propriétaires fonciers : ils possédaient des piéces de terre considérables au lieu dit « les coutures », au terroir d'Harnes.
Sur la porte de la ferme, on distingue une date : 1743.
m 6 Archives départementales du Pas-de-Calais, série B. 36, folio 515; B., 3159:
Jules Lemaire, écuyer, membre du Conseil d'Artois, informe, selon l'usage, sur la vie et les mœurs du candidat, et les notaires Vasseur et. Antoine Debout attestent qu'il est de bonne moralité, qu'il pratique la religion catholique et qu'on le croit attaché au service du roi, Rien ne s'opposait donc à l'enregistrement des provisions de cet office. :
(5) Par la suite, on lui octroya six fois cette dignité.
En 1760, il est Très Sage du Souv-. Chap. Métropolitain d'Arras, celui-la méme qu’aurait fondé Charles-Edouard. Dans les moments difficiles qui marqueront la lutte entre la Constance et l'Amitié, c'est a son dévouement que l'on fait constamment appel. Il consacre tous ses loisirs à l'Art Royal, organisant des tenues, recherchant des adhérents, qu'il trouve surtout dans le monde du commerce et qu'il va recruter dans son pays d'origine, stimulant le zéle des indifférents, encourageant, par l'octroi de quelque nouveau grade chapitral, les fréres les plus assidus. C'est le macon le plus convaincu et le plus compétent des ville et cité d'Arras.
Bien qu'il possédát ces nobles qualités, le f-. Delecourt, maitre de loge, n'était rien moins que modeste.
Une curieuse planche à tracer qu'il adresse au vén-. de la L~- de la Concorde à VO. de Mons (1) débute par cette devise : Gloria nascitur a virtute ; puis suit le tableau des grands officiers du Souv-. chap. primat“. et métrop-., des Chev. R. C:, des vén-. maîtres Ad'Artois, élus étarativément (sic), le « jeudi mémorable 23 mars, l'an de l'Incarnation 1769 ». Avant de publier cette liste — qui ne comprend que deux noms —- l'auteur se recueille et prononce : Scandzt fastigia virtus ; voici enfin nos « dignes chevaliers » : le Trés Sage perpétuel, Grand Maître suprême inamovible du Souv-. chap-. métrop-+ d'Arras, G-- Commandeur ad vitam, Souv-- Grand Inspecteur Delecourt, ancien notaire à Arras... Quant au trés cher frére Robelet, ancien avocat et ambassadeur au Souv-- chap-- de Paris, ses grades
et dignités ne le cédent en rien à ceux de son collégue. Avant d'en arriver. à l'objet principal de la planche à tracer, qui est la réponse à une invitation à la fête de la Saint-Jean, une troisième devise parait
indispensable : Honor Honoranti.
Certes, le f.. Delecourt manque de modestie ; il le prouve, une. ‘autre fois, en se composant un ex-libris et un sceau compliqués au point de déconcerter les héraldistes désireux de les comprendre et commenter. Mais ce n’est point là son seul défaut : nous savons que "certains maçons voient en lui un fabricant de grades maçonniques et affirment qu’il devint faussaire par excès de zèle. Il fut, du reste, renié et abandonné par ses frères qui démasquèrent ses agissements, - en les attribuant à des troubles cérébraux.
Le f- Delecourt élève deux fils dans l'amour et le respect de l'Art royal (2), et en fait des magons aussi zélés que lui. Ainsi s'établissent, en Artois, ces traditions maçonniques que mettent en honneur,
(1) Planche à tracer du 20 juin 1806. Cette pièce fait partie des Archives de la L.. de 1a CONCORDE, à l'O. de Mons.
(2)L'un, Albert, exerca la profession de médecin aux armées d'abord, puis dans.les environs d'Arras ; le second, Edouard, devint « colonel inspecteur aux revues » ; de passage à Bruges, vers 1810, il y fonda une Loge, LA RÉUNION DES AMIS DU NORD,