‹ La Franc-Maçonnerie Artésienne au XVIIIe SiècleChapitre 22 sur 71 · LA LOCE « LA FIDELITE » D'HESDIN · texte numérisé non relu

LA LOCE « LA FIDELITE » D'HESDIN

Renouvellement de ses lettres patentes.

Filiales : La Félicité, loge d'adoption (1782), Les Cœurs Choisis, à l'O-. de Doullens (1784). ;

Associées libres : La Parfaite Union, à VO-. de Montreuil. La Parfaite Harmonie, à l'O. d'Abbeville.

Le 11 août 1774, la Fidélité reçoit du G`- O~- des lettres de reconstitution (1).

Elle va puiser une force nouvelle dans ses relations avec son centre d'administration et connaitre des années de prospérité.

Sans doute, ses ressources sont modestes. On fait emplette de bijoux en cuivre et le banquet de 1782, organisé chez le f^ Rémi, ne coüte que quarante sols par téte. Mais si la caisse du trésorier est souvent vide, c'est que la générosité des ff a été plus grande et la cordialité n'en régne pas moins dans les assemblées; celles-ci deviennent de plus en plus nombreuses ; plusieurs officiers du Royal-Penthièvre les suivent et, parmi eux, les ff. de Girval, de‘Courtoux, de Saint-Romans, de Domasan, le comte de Pont Bellanger, se font remarquer par leur

(1) Voici le texte de cette charte de reconstitution :

« A la gloire du Grand Architecte de l'Univers, sous les auspices et au nom du Sérénissime Grand Maître, le Grand-Orient de France à tous les macons réguliers UNION, FORCE, SALUT.

Sur la demande présentée le premier jour de la cinquième semaine du troisième mois de l'an de la vraie lumière mil sept cent soixante quatorze, par les frères composant la Loge de la FIDÉLITÉ, à l'Orient d'Hesdin, à l'effet d'obtenir le renouvellement des constitutions pour leur loge sous ledit titre ; Vu la décision de Ja chambre des provinces du sixiéme jour de la seconde semaine du cinquiéme mois de la présente année ; Nous avons reconstitué et reconstituons à perpétuité par ces présentes, à l'Orient d'Hesdin, une loge de Saint-Jean sous le titre distinctif de la FIDELITE pour la Dite Loge continuer à se livrer aux travaux de PArt Royal à la charge par elle de se conformer exactement aux statuts et réglements faits et à faire en notre Grand-Orient et étre inscrite sur le tableau des loges réguliéres de France à la date du troisiéme jour de la troisième semaine du cinquième mois de lan de la Vraie Lumière cinq mil sept cent quarante neuf, époque de ses constitutions primitives, approuvons et régularisons les travaux précédemment faits par la dite loge. En foi de quoi, nous lui avons délivré ces présentes qui ont été expédiées au Grand Orient de France, scellées et timbrées des sceaux et timbres de l’ordre, signées de nous et contresignées par notre secrétaire général, le quatriéme jour de la seconde semaine du sixième mois de l'an de la vraie lumière cinq mil sept cent soixante quatorze.

Suivent les signatures : LE DUC DE LUXEMBOURG.

Chambre des provinces : Guillotin, Lamarque l'Américain, Pingré, Frévillers, etc.

Chambre d'administration : Delachaussée, le D. Méd. Gerbier, COMME Bruneteau, Delalande, le Mis de Saisseval, etc.

Chambre de Paris : Leroy, Tassin de l'Etang, de la Bourdinière, etc.

Vu par nous, Trésorier général du Grand-Orient de France, signé : Tassin.

assiduité. Les relations entre civils et militaires sont trés fraternelles, aussi quelle n’est pas la déception des membres de la Fidélité, quand ils apprennent que le régiment va changer de garnison et se rendre à Béthune : « Tous les frères d’Hesdin, dit un procès-verbal (1), accablés du départ prochain des chers et respectables frères de Penthièvre, leur témoignent les regrets qu'ils ont de les voir s'éloigner de cet orient éclairé et erabelli par leur présence, et les prient très instamment, au nom de la tendre et cordiale fraternité, qui fait la base de la maçonnerie, de leur accorder une part dans leur souvenir ».

La séparation n’est pas définitive. A différentes reprises, ces officiers reviennent à Hesdin, pour assister aux fêtes de l'atelier; toujours on les accueille avec la plus vive sympathie.

Dans les années qui suivent, les frères de la Fidélité doivent encore frapper à la porte des profanes (2) :la salle de réunion est insuffisante, pour recevoir les membres et leurs invités, lors de la Saint-Jean (3) et . c'est en maison bourgeoise qu'ils organisent de fraternelles agapes (4).

Le nombre des frères augmente sans cesse.

Depuis la réforme du G~- O~, les travaux deviennent plus sérieux : aprés chaque tenue, on distribue de larges oboles aux malheureux; on observe avec soin rites et traditions; les fréres donnent l'exemple de la bonne conduite et du respect d’eux-mémes, en se conformant à leur devise : « Moribus unita fidelitas » (5); enfin, les grades sont accordés avec plus de circonspection ; aussi en fait-on plus de cas (6).

Registré sur le Registre des Expéditions du Grand Orient de France, à la chambre d'administration, page 5, no 6, Signé : Savalette, secrétaire.

Par mandement du Grand Orient de France, signé : C xi Seng so Doct secrétaire général.

Timbré et scellé par nous, Garde des sceaux et Timbres PT Grand Orient de France, signé : de Brévol.

(Archives municipales d' Hesdin).

(1) Livres d'architecture de la L.. de T FIDÉLITÉ, tenue du 15 octobre 1784.

(2) En 1784, par exemple, c'est chez Cornu.

(3) Cette féte était célébrée à deux reprises, l'une le 24 juin, l'autre le 27 décembre.

(4) Ce n'est qu'en avril 1789, que, pour la premiere fois, nous rencontrons une dépense de 50 livres, pour la location de « la place où est actuellement la loge, chez le f.. Rémi » ; ce local est assez vaste, puisqu'on y a organisé un banquet, sept ans plus tót.

(5) Les sceaux et timbres suivants étaient en usage à la L.. de la FIDÉLITÉ :

A. Timbre en cuivre qui servait à marquer les feuillets du Livre d'Architecture (Moribus unita fidelitas) ; Arch. mun. d'Hesdin.

B. Scel en cuivre pour les piéces officielles, lettres, diplómes ; Arch, mun. d'Hesdin.

c. Timbre triangulaire en bois ; Archives mun. d'Hesdin. A

Il y avait en outre : A. un timbre en cuivre, celui du chapitre ; il a disparu, mais nous en avons la reproduction (une colonne entourée d’une branche de lierre ou d'acacia et un chien assis) ; B. un scel en cuivre du chapitre, également disparu. :

(6) Voici, d’après les comptes du tfésorier de la FIDÉLITÉ, les sommes qui se trouvaient en caisse : 1777 : néant ; 1778 : 24 1. 17 s. 6 d. ; 1779 : 77 1. 1s. 6d. : 18211 185 l Tiis 05d; 1783 xs brik teen 1785 vant IL Dress 1789 : 101. 4 s. 6 d.

Les recettes de la loge consistent en cotisations des membres, dons, sommes percues pour la délivrance des grades et produit des amendes,

Les tenues de la loge ont lieu le premier mardi du mois, à deux heures de l'après-midi (1). Une douzaine de frères les suivent assidáment. Tous signent, le plus souvent, les procès-verbaux (2). Le chapitre coexiste avec la loge symbolique.

Le G-. O~., devant l'impossibilité dans laquelle se trouvaient les frères de produire leurs premières patentes, détenues par Labady, a refusé de reconnaitre cet atelier; il n'en fonctionne pas moins et comprend vingt-neuf membres en 1783.

Depuis plusieurs années, la Fidélité, pour ajouter un charme à ses tenues, a constitué une loge d'adoption. La Félicité.

La Franc-Maçonnerie féminine est née depuis peu en France, où elle a obtenu rapidement la faveur de la haute société (3). Sa Grande

(1) A partir.de 1780, les tenues auront lieu, tous les premiers lundis, et, aprés la Révolution, les premiers samedis, à 4 heures.

(2) Voici, d’aprés les archives de la FIDÉLITÉ, le nombre des ff.. qui s'inscrivirent à cette L.. ; les notables différences qu'accusent les tableaux proviennent de ce que tous n'ont pas été rédigés suivant un méme plan : tantót ils comprennent les membres actifs, honoraires, présents et absents, affiliés, etc., tantót ils ne donnent que les premiers ; d'autres fois, enfin, ils se bornent à signaler les noms des ff.. présents à Hesdin :

1772, interruption. 1784, 62 m. 1808, 64 m.

ATID SrIDS 1787, » 1811, 30 m.

1780, 60 m. s 1792, interruption.

(3) Nous n'en voulons, comme preuve, que cette lettre adressée à S. M. la Reine de Naples, le 13 mars 1777, et qui est signée des plus grands noms de l'aristocratie francaise. (Arch. du G.. O.., N° 982, Tome 2, Esquisse de Travaux d'adoption, de la L.. d'adoption La CANDEUR, 1778) :

« Les àmes justes et bienfaisantes ont un droit acquis à l'hommage de tous les hommes. Nous demandons à Votre Majesté la permission de lui adresser le nótre ; il n'en est point de mieux mérité, il n'en est point de plus pur.

Eclairée sur l'oppression de quelques mortels infortunés, qui, sous le nom de f.. m.., ne s'assemblaient que pour resserrer par des actes d'humanité les liens de leur société, Votre Majesté leur a tendu une main secourable ; elle a daigné accompagner des témoignages de sa sensibilité la justice d'un roi vertueux. Tous les hommes qui sont admis à cette société douce et tranquille ont partagé leur reconnaissance, et c'est le tribut que les f.. et s.. de la CANDEUR osent prendre la liberté d'offrir aujourd'hui à V. M.

Que Votre M. daigne pardonner un mouvement irrésistible de leurs àmes, et recevoir avec bienveillance et le tableau des membres qui composent cette L.. et l'assurance du très profond respect avec lequel ils sont de V. M. les très humbles et trés soumis serviteurs et servantes. »

Suivent les noms de 53 f.., 5 f". surnuméraires, 4 servants ; et de 31 sœurs appartenant presque toutes à ISIS, autre L.. d'adoption : à

S.. Marquise de Courtebonne. S.. Comtesse de Brienne.

» Comtesse Charlotte de Tobac: » Vicomtesse d’Espinchal. » Vicomtesse Faudoas. » Comtesse de Civrac.

» Marquise de Genlis. — | » Comtesse d’Ecquevilly. » Comtesse Choiseul-Gouffler. » Marquise de Baussan.

S ra GLOIRE D SND ARCHITECT Di UNI ET

gene

um

d MIU

Fac-simile des Lettres de Constitution délivrées par le G.*. O.*. à la L.*. de la Fidélité d'Hesdin, le 11 (Arch. mun. d'Hesdin)

aout 1774.

Maîtresse est la duchesse de Chartres, à laquelle succédera sa bellesœur, la princesse de Lamballe, mariée au duc de Penthièvre (1).

Son but avoué est de faire aimer la vertu et de la rendre moins austère dans la pratique (2). Les frères en chantent l'agrément et estiment que

. Le flambeau de la sagesse Les conduit à la volupté (3).

Dès le 3 juin 1774, les membres de la Fidélité se sont enquis, auprès du f- Bruneteau, leur député au G` O-., du point de savoir si les dames peuvent former un atelier (4). Il leur a été répondu affirmativement et, un peu plus tard, l'atelier a été constitué.

L'une des caractéristiques de l'institution nouvelle est d’être mixte; les sœurs n'ont pas leur loge distincte, dans laquelle elles font ce que bon leur semble, choisissent leurs dignitaires et dirigent leurs travaux à leur guise. Elles n'ont le droit de maçonner qu'avec la collaboration du vénérable et des frères. Si elles franchissent le seuil des temples, c'est pour en rompre la morne austérité, en les parant de leurs gráces et, peutétre aussi, pour satisfaire leur curiosité instinctive (5). Elles sont un accessoire charmant, du reste, dont on se sert pour gagner le cœur des profanes et donner aux assemblées un caractére aimable et frivole. Les temps n'ont point changé : les prétres égyptiens qui présidaient aux mystères d'Isis, attiraient dans leurs temples les plus jolies jeunes filles et leur sollicitude pour le culte de la déesse n'était pas désintéressé. Enfin, de nos jeurs encore, les partisans de toutes les religions ne cherchent-ils pas à asseoir leur domination sur le monde, en gagnant d'abord la femme à leur cause ?

S.'. Comtesse de Béthisy. S.'.Comtesse de Brassac.

» Marquise d’Havrincourt. » Marquise de Bréhant.

» Comtesse d'Auvet. » La Présidente de Nicolai. » Comtesse d'Evreux. » Comtesse de Bourbonne. » Comtesse d'Erlat. .» Comtesse de Trévières.

» Comtesse Jules de Rochechouart. » Comtesse de la Blache.

» Marquise de Bercy. » Comtesse de Monychend. » Marquise de Loménie. » S. de Vannes.

» Comtesse de Rochambeau. » Comtesse d’Ailly.

» Marquise de Montmort. » Comtesse Dessalles.

Ce roi vertueux était, ne l’oublions pas, un coureur de tripots, toujours ivre.

(1) Thory, tome I, pp. 119 et 126.

(2) Alexandre Lenoir, LA FRANCHE-MACONNERIE, pp. 74 et 128.

(3) MANUEL DES FRANCHES MACONNES, ou LA VRAIE MACONNERIE D'ADOPTION, par un chevalier de tous les ordres mac... (Guillemain de Saint-Victor), 1786, pp. 91 et 101. A

(4) Livres d'architecture de la L.. de la FIDÉLITÉ, tenue du 19e jour du 4° mois 5774.

(5) Ragon est de cet avis : « Qu'ils sont mal inspirés, ces écrivains dont les écrits blàment la présence des dames aux réunions maçonniques !... | Quand voudra-t-on comprendre que, pour rendre à l’ordre son attrait: irrésistible et son nue splendeur, il s'agira d'admettre aux travaux maçonniques les femmes... ; leur présence rendra les séances plus intéressantes, leurs discours exciteront 'émulation. » Cf. MANUEL DE LA Lcid D'ADOPTION, p. 140.

Les maçons d’Hesdin n’agissent pas autrement et c’est là peut-être l’une des causes de la prospérité de leur loge.

Dans les premières années de son existence, il semble que la Fé/zcité n'ait eu avec la Fidélité que des relations strictement prévues par les statuts, mais les sœurs manifestent bientôt le désir que cette association soit plus intime. A cet effet, elles font demander, le 3 mai 1782, par l'organe du f-. de Saint-Martin, à être régularisées et unies à la L- de la Fidélité. Flattés d'une telle démarche, les frères ne manquent pas de combler leur souhait (1). Dès lors, pour qu'une profane soit admise aux travaux de la loge d'adoption, il lui faut d'abord être acceptée par les fréres, qui peuvent parfaitement la refuser. Dans la pratique, cette éventnalité ne se présente jamais : ainsi la candidature de la marquise de Fléchin est mise aux voix, le 5 mai 1782, et réunit l'unanimité des suffrages

Dans les années qui suivent, la Félicité, dont la destinée est dorénavant liée à celle de la Frdélité, continue, sans événement notoire, le cours de son existence. Nous savons seulement que lorsqu'en 1783, le.G-. O-. décida d'offrir au roi, au nom de la franc-maçonnerie française, un navire de 110 canons (2), les ff^. Videlenne et du Donjon se rendirent auprés de leurs sceurs, afin de les engager à contribuer à cette œuvre de défense nationale. Nul doute que leur démarche n'ait obtenu un plein succés (3).

A lexemple de la Fidélité, l'Amztzé a constitué une loge d'adoption qui tient ses assises dans son local de la rue des Capucins, à Arras, et se réunit dans la salle des banquets, au premier étage; les fenétres de cette pièce s'ouvrent sur le jardin. Les frères, qui sont gens galants, ont affecté an service des dames, la partie la plus agréable de leur temple.

Nous savons que cette loge fonctionnait en 1785 (4): mais nous ignorons tout de sa composition et de ses travaux.

L’Amitié d'Arras et la Fidélité d'Hesdin n'étaient pas les seuls ateliers de la région qui se fussent adjoint une loge d'adoption. La Parfaite Union. du régiment de la Marck-Infanterie avait suivi leur exemple. Ces militaires, en station à Boulogne-sur-Mer, axaient trouvé un moyen nouveau de combattre l'ennui de la vie de garnison ; ils fai-

(1) Livres d'architecture de la L.. de la FIDÉLITÉ, tenue du 3° j. du 3° m. 5782. (2) Août 1782. |

(3) La FÉLICITÉ existe encore à la veille de la Révolution. Le f.. Barbier propose, à la tenue du 3 août 1788, les profanes Agnès Wattier, épouse du sieur Donné, négociant à Abbeville, âgée de quarante-huit ans, et Sophie Donné, sa fille cadette, qui compte vingt-cinq printemps : les deux dames sont admises à l'unanimité et subissent sans tarder les épreuves de l'initiation. (Livres d'architecture de la L.. de la FIDÉLITÉ, tenue du 3e jour du 6° mois 5788). Les loges

d'adoption, nous le verrons, ne revétirent jamais le caractère d'impudicité que certains voudraient leur attribuer ; les tenues mixtes furent, en Artois, des ren nions de famille d'une « innocente décence.» et rien die plus.

(4) Extrait du Livre d'architecture de la L.. de V'AMITIÉ, 8° jour du 12e mois de l'an de la V. B 5785, art. 41.

saient participer à leurs travaux les représentants du sexe aimable. Milady Collebrooke occupait les fonctions de Grande Maîtresse de la loge. Elle prononça un discours charmant, lors de l'initiation, en avril 1781, de mesdames Belle et Loison, dont les époux devaient se succéder dans la charge de mayeur de la ville. La réunion se termina, dit-on, par un superbe banquet et l'on se retira à deux heures du matin (1).

Les dames d'Oppenoy, Abot de Bazinghem et plusieurs autres se joignaient aux charmantes néophytes pour donner au temple la parure de leur gráce.

* *ock . La Fidélité, non contente d’ « embellir » ses travaux du charme des aimables sœurs, fut une zélée propagatrice de l'Art Royal.

Nous possédons un curieux document de littérature maconnique du XVIII siècle ; c'est la relation d'un voyage à Doullens (2), sur les bords de l'Authie, entrepris par trois membres de la Fidélité; ils s'y rendent pour régulariser les travaux de plusieurs frères, que l’éloignement empéche de prendre part aux assemblées de la loge hesdinoise (3. | ^

Cette relation est écrite en assez bon français ; la voici :

« Arrivés à l'Orient de Doullens, le onzième jour du douzième mois de l'an de la V-. L-- 5784 (4), nous trouvames un local maçonnique disposé pour nous recevoir et huit frères qui composaient cet atelier.

« Nous primes le maillet et, après nous être assurés de la qualité maçonnique des frères, nous ouvrimes la Loge d’apprenfi; parmi les huit frères, nous trouvames le f~. de Milly, recu membre régulier et second surveillant de cette Loge, à qui, en cette qualité, nous donnames le troisième maillet, le second étant de droit entre les mains du f.. André, comme premier surveillant.

« Nous reconnümes, parmi les sept autres, le f~. chevalier de Saisseval, agrégé à cette Loge, ainsi que le f:. Claude de Digoine (5)

(1) Manuscrit de la bibliothèque de M. Arthur de Rosny.

(2) La ville de Doullens dépendait de la province de Picardie ; mais, pendant plusieurs années, les f.. m.., réunis à son orient, pouvaient seulement organiser des tenues ou des banquets, sans conférer de grades, privilège exclusivement réservé à la FIDÉLITÉ d’Hesdin ; leurs noms figuraient sur ses tableaux. Lorsque les frères de Doullens décidèrent de former un atelier distinct, sous le titre des CŒURS CHOISIS, ils n’en continuèrent pas moins de vivre en étroite union avec la loge qui leur avait donné la lumière.

(3) Nous n’avons publié ici que les principaux passages de cette relation, dont on trouvera le texte intégral dans les LIVRES D'ARCHITECTURE DE LA L.. DE LA FIDÉLITÉ, tenue du 24 jour du 12e mois 5784 (24 février 1785) ; nous avons, dans ces extraits, rétabli l'orthographe et le sens de certaines phrases.

(4) 11 février 1785.

! (5) Né à Charnoz, le 2 septembre 1739 ; il était ex-orateur de la L.. de LA

PARFAITE UNION, à rO.. du Régiment de Flandre-Infanterie. Nous publions, dans notre ouvrage LES LIVRES D'ARCHITECTURE DE LA LOGE DE « LA FIDELITE », (tenue du 27 juin 1784), un discours inédit du f.. de Digoine ; nous en devons la communication à M. C., vén.. de la L.. de Ch...

major des ville et citadelle de Doullens, chevalier de Saint-Louis; recu maçon en 1766, à l'O-. de Paray-le-Monial, et le f. Victor de Légé (1), ancien officier d'infanterie, capitaine d'invalides, reçu maçon a l’armée, en 1760, à la L~. d'Esterhasy. Ces deux derniers, en qualité de visiteurs, étaient venus éclairer nos travaux à la Saint-Jean d’été dernière.

« Nous cherchâmes ensuite à nous assurer de la régularité des quatre autres frères et à savoir s’ils avaient maçonné depuis 1774, époque du nouveau régime du G~. O~..

« Nous reconnûmes pour réguliers et pour avoir maconné depuis cette époque le f-. Paschal Eudel d’Athis (2), contrôleur général des fermes, à Doullens, et inspecteur départemental, reçu maçon à la L-. d'Henri IV, à V Orient de Paris, en 1783 ; le f-- Nicolas. Baillet (3), receveur. général des aides, à Doullens, reçu maçon à la Loge de la Sincérité, à PO~. de Noyon, en:1764 ; et le f-. Antoine de la Cour de Fief (4), garde du corps du Roi, reçu maçon à Châlons-sur-Marne, en juin 1776. Le f~. Nicolas Lucet de la Hestroy (5), lieutenant de l’élection de Doullens, et reçu maçon à la Loge de la Fidélité de M. de Miroménil, à PO~. de Rouen, en 1758, nous avant annoncé n'avoir pas maçonné depuis 1774, nous le régularisames avec les formalités accoutumées et aprés lui avoir fait préter l'obligation indispensable en pareille circonstance.

« N'y ayant aucune loge constituée à PO~. de Doullens et comme représentants de cette Loge, nous v affiliàmes tous les fréres dénommés.ci-dessus, qui n'en faisaient pas déjà partie. Ce premier travail fini, le f-- de-Légé, faisant les fonctions d'orateur, nous adressa le discours suivant : |

« Très respectables frère,

« Je connais le prix de la faveur que l’on m'accorde en me permettant d’être l’orgaue de cette R“. L~- auprès de vous...

« Plusieurs de nos frères ont déjà été les heureux témoins de la facilité avec laquelle vous mélez aux choses les plus sérieuses de votre respectable sanctuaire le délassement de la joie la plus pure. Ce charme de la vie, loin d’affaiblir la majesté de nos mystères, ne les rend que plus solides. Votre activité sans relâche, en instruisant les frères, donne encore plus d’éclat à la décoration du temple du grand architecte de l'univers.

« Tant de vertus réunies sont inséparables de votre modestie qui ` est le mérite des vrais maçons exempts de l'amour-propre ; vous jouissez sans orgueil de la réputation la plus désirée. Vous fuyez les louanges avec le méme soin que les autres les recherchent. Le profa- :

(1) Né à Sens, le 23 février 1739.

(2) Né à Laval, le 3 mai 1761.

(3) Né à. Foulloy, prés Corbie, le 15 aoüt 1734. (4) Né à Amiens, en mai 1744.

(b) Né

à Dodlens, en L300 4 «0, ded uerunt NRC SEE DEN ec ALME

ne méme vous considére et, l'instant arrivé où il dépose aw pied de votre trone les dépouilles de. l'eereur, vous en faites un objet chéri de notre fraternité. Oui, mes trés respectables fréres, votre zéle nous enflamme, nous rend jaloux de marcher sur vos traces et d’étre | votre ouvrage...

« Sous des auspices aussi heureux, nous apprendrons à connaitre le bon et le vrai ; nous n'aurons qu'un méme cceur, qu'un méme langage et le méme soin à nous préserver de construire la tour de Babel, oà tous les idiomes étaient confondus.

« Guidés par vos talents, nous aurons mémes expressions, mémes signes, méme pureté de mystéres et méme solidité de foi...

On fera usage de cette éloquente simplicité que le saint des saints a imprimée sur la surface de l'univers et dans les ouvrages de la nature ; nos bijoux dévoileront la vertu et nos attributs, sans nous porter à la vengeance, feront pálir le crime.

Sublimes lumiéres qui éclairez ce sanctuaire, guidez nos pas, instruisez-nous et fixez nos voeux.

« Communiquons-nous donc, mes fréres, les connaissances maconniques que nous avons recues du ciel et qu'un chacun dépose; comme dans un trésor public de bonnes mœurs, le tribut de la charité de son cœur et l'étude qu'on a mise à profit de nos saints mystères...

Les uns donnent des principes, les autres laissent des exemples’; c'est ainsi qu’autrefois les Romains, pour ôter aux peuples quils avaient vaincus la barbarie et la férocité de leurs moeurs, envoyaient ces fameuses colonies, qui portaient sous un climat étranger la décence et l'urbanité de la patrie.

« Le T-- R-- F-- de Milly a suivi ce système maconniquement ; il a pensé que tous les sanctuaires dévoués à notre ordre étaient propres pour louer la vertu ; il est persuadé que ce n'est pas l'enceinte d'un orient qui borne les devoirs d'un macon ; non content de mettre à profit les lecons de zéle et de sagesse qu'il recoit dans notre atelier, il veut aussi nous en pénétrer et votre présence, mes trés recpectables fréres, met le dernier sceau à ses désirs. »

La suite de cette narration nous prouve que ce langage fut apprécié, comme il convenait, par les membres de l'assemblée; M. de Milly se montra flatté d'avoir, à son insu, imité l'exemple des Romains, en demandant à quelques fréres zélés le voyage d'Hesdin à Doullens. Sans nuire à la douce simplicité du saint des saints, on distribua une ample moisson de grades : le f^ Antoine de la Cour de Fief fut élu maitre, catéchisé d'après l'histoire de la mort d’Hiram; puis on recut apprentis les profanes Eudel du Gord (1), contróleur et inspecteur général des fermes, Claude-Louis-Joseph, vicomte de Saisseval (2), capitaine au régiment de Normandie-Infanterie, et Robert de la Cour

(1) Né à Angers, en 1763.

(2) Né à Frévent, le 3 juillet 1752.

de Fief (1), lieutenant au régiment provincial du Cambrésis ; le premier avait 22 ans à peine, mais il était luston, c'est-à-dire fils de macon, et cela lui valut une dispense d'áge ; enfin, le méme grade fut conféré au frére servant Frangois Bérenger, perruquier de son état.

Le f-- de Légé, dont les sources d'éloquence n'étaient nullement taries, comme on pouvait le craindre, aprés un premier discours, s'adressa aux récipiendaires et leur dit :

« Mes trés chers fréres,

« Vous me réserviez une consolation bien douce en nous recevant dans le sein de l'amitié la plus pure, la plus constante et la plus fraternelle. La fermeté avec laquelle vous avez surmonté tous les obstacles symboliques, dans le voyage mystérieux que vous venez de faire, vous assure que nos cceurs sont liés aux vótres par un attrait qui prend sa source dans la sainteté de nos mystéres et dans l'innocence de nos intentions. Dépouillés des faux préjugés du profane vulgaire, vous voilà juges de nos actions et vous avez le droit de les connaitre...

« Oui, mes fréres, la maconnerie a un but ; c'est celui de corriger ses mœurs, de se rendre moins imparfaits et moins malheureux... Ce n'est que par gradation que vous commencerez à jouir de la lumière et lorsque vous serez instruits des emblémes de l'ordre ; nos signes sont des convenances et nos paroles, des mots sacrés, que vous respecterez comme un dépót précieux que l'amitié vous a confié et que la religion la plus auguste vous ordonne de ne jamais violer... »

Ces nobles paroles obtinrent l'approbation générale et pour récompenser le zèle des frères de Doullens, on décida qu'ils pourraient s'assembler entre eux, organiser des banquets, sans cependant conférer de grades. Leur registre est timbré du sceau de la loge d'Hesdin, sous le régime de laquelle on convint qu'ils maconneraient à Pavenir. i

Avant de laisser clore la tenue, le f~. de Milly demanda encore une fois la parole. On lui avait décerné des compliments et rien de plus ; c'était inconcevable. Aussi se proposa-t-il, lui-méme, « pour obtenir le grade au-dessus de celui qu'il avait ». On promit de le lui décerner à la premiére Loge à laquelle il se rendrait.

Pour terminer cette belle féte, « nous assistames, continue le

narrateur, à un banquet superbe oü l'on tira, avec le triple feu de l'artillerie maçonnique, la santé de tous les frères de la loge de la Fidélité à l'Orient d'Hesdin ».

Une dernière surprise était réservée aux récipiendaires ; le f~. André se leva et proposa qu'eu égard à leurs bonnes qualités, à la distance qui séparait Doullens d’Hesdin et aussi à la rigueur de la saison, on les élevat tous au grade de compagnon. Des acclamations

(1) Né à Amiens, le 13 janvier 1750.

saluérent ces paroles et l'on remplit, sur le champ, les formalités d'usage.

Ainsi finit cette mémorable journée, dont le présent récit n'a pu nous donner certainement qu'une idée bien imparfaite.

Les fréres de Doullens ne restérent pas longtemps fidéles à leurs promesses solennelles ; dés que cela leur fut possible, ils se séparèrent de la loge-mére et fondérent un atelier distinct, sous le titre des Cœurs Choisis.

Dès l'année 1785, le f-. Lefebvre de Milly, qui, décidément, à brûlé les étapes, est chevalier Kadosh et vénérable ; quinze frères sont rangés sous son maillet et l’un des nouveaux adhérents n’est autre que Jean-Charles Dumonceaux, religieux bénédictin du prieuré de Saint-Georges. |

Les Cœurs Choisis possèdent un sceau sur lequel se détache en exergue cette maxime orgueilleuse : « Fiat lux et facta est » ; devant une stèle, sur lequel est gravé le mot « fortitudo », un chien est assis, une équerre à la gueule ; il symbolise, sans doute, la Loge à qui tout ce monde doit la lumière, la Fidélité (1).

Celle-ci continue à vivre en association libre avec la Parfaite Union de Montreuil-sur-Mer et la Parfaite Harmonie d' Abbeville.

Le sceau qu'adopte la premiére représente une étoile flambloyante, celle qui doit conduire ces autres mages sur la route de la fraternité (2).

En 1780, elle inaugure son nouveau temple ; c'est, dans un quartier retiré, la maison occupant le n? 7 de la rue du Petit-Hópital, ou rue du Pan. Dans quelques mois, elle transportera ses pénates dans la rue du Pot-d'Etain (3). Le nombre des fréres augmente chaque

(1) « Omnibus unum », dit une autre devise de la loge, à la fois moins vaniteuse et plus vraie.

(2) Plusieurs sceaux furent en usage à la PARFAITE UNION. 1° De sa fondation à la Révolution : sceau ovale en cuivre, dans lequel est inscrit un carré ; en dehors du carré et formant une équerre, ces mots : Loge réguliére Montreuil ; en haut, équerre et compas croisés ; à droite, une étoile ; à gauche, diernier quartier de lune ; au milieu, une figurine tenant de la main droite un maillet et, de la gauche, un compas. Dans le carré, deux colonnes surmontées de boules de chaque cóté de l'entrée du temple ; à droite, dernier quartier, rameau et fer croisés sous une étoile flamboyante ; à gauche, un maillet. 2° A partir de 1809 : sceau en bois dur, ovale. Sur le pourtour : Loge de la Parfaite Union à l'O- de Montreuil-sur-Mer ; un triangle isocele inscrit dans une circonférence ; équerre, compas, clé, sorte de sceptre, téte de mort. 3° En 1810 : Sceau en cuivre, méme inscription, un triangle flamboyant entre un dernier quartier de lune et une figure ; plus bas, une épée ; puis, deux colonnes soutenant une couronne et surmontées lune d'un niveau, l'autre d'une étoile à cing branches. (Arch. mun. l'Hecdin).

(3) La rue du Petit-Hópital o rue du Pan est aujourd’hui la rue du Paon. La maison oü la loge transporta ensuite ses pénates est située au n? 19 de l'ac- . tuelle. Grande-Rue, partie qui portait jadis le nom de rue du Pot-d'Etain. L'immeuble posséde encore un balcon de fer forgé, orné d'attributs maconniques ; il se trouve à l'angle de deux rues et posséde double entrée.

année et nous voyons figurer, parmi les nouvelles recrues, Blondin, prieur de Saint-Jean du Vivier d’Abbeville (1).

Les fonctions de secrétaire sont également dévolues a un prétre, Playoult, curé d’Ecuires. Celui-ci avait d’abord suivi les travaux de la loge d’Hesdin, mais comme il avait plus de facilité pour se rendre a Montreuil, il s'était fait recevoir a l'atelier de cette ville, sans cependant donner sa démission à la Fidélité. Ignorant les raisons de son absence, les membres de cette loge l'avaient rayé pour trois mois de leur tableau ; mais, ayant recu ses explications, ils revinrent sur leur décision et l’admirent comme frère associé, à cause de son « état public » (2). Les macons artésiens se montrent toujours jaloux de leurs prérogatives territoriales et les défendent avec énergie. La sympathie fraternelle, qui unit plusieurs ateliers de la province, n’exclue pas les petites rivalités.

L'élément militaire domine à la Parfaite Union (3). Le maillet de vénérable est successivement détenu par le f-. de la Pasture de Verchocq, ancien mousquetaire (1785), le vicomte du Tertre (1788), et le comte de la Fontaine-Solare, capitaine-canonnier (1789).

Les assemblées de la loge ont lieu tous les jeudis, et les travaux sont interrompus de juillet à septembre, à l’époque des vacances. Elle entretient une correspondance régulière avec la Fzdélité d'Hesdin, VAmitzé d'Arras et d'autres ateliers réputés (4). Son rang d'ancienneté, la juste renommée dont elle jouit, la font désigner, en 1788, pour procéder à l'installation de Saint-Frédérick des Amis Chozszs à Boulogne-sur-Mer (5) ; la députation qu’elle envoie dans cette ville comprend le comte de la Fontame-Solare, vénérable en exercice, et

(1) Il faisait également partie de la L.. d'Abbeville, « LA PARFAITE HARMO-

Page 1