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LUTTES FRATRICIDES

Les agissements du f-. Moreton de Chabrillan mettent aux prises la Fidélité et la Parfaite Union du Roval-Roussillon.

La Constance contre l'Amitié, à l'O. d'Arras.

Vaines tentatives de la L.. de Saint-Jean du Contrat Social et de la G.. L^ d'Edimbourg.

Au début de 1774, le capitaine Moreton de Chabrillan a rejoint, à Hesdin, le régiment de Royal-Roussillon. Nous savons que; loge mixte jusqu'alors, la Fidélité accueillait civils et militaires, assurant entre eux le maintien d'une amicale camaraderie. Chabrillan se pose, dés le premier jour, en réformateur : il prétend qu'il est Inspecteur du G~. O^, qu'il a tenu le premier maillet à la loge du duc de Luxembourg et s'arroge le droit d'établir un atelier où bon lui semble et sans l'autorisation d'aucune puissance maçonnique. I] persuade les officiers, ses collègues, de quitter leur ancienne loge et c'est au pavillon Doré, dans le local méme de la Fidélité, qu'il installe le groupement nouveau, exclusivement militaire.

Les membres de la Fidélité protestent-ils contre ses manœuvres, il leur répond qu'il va en référer à son ami le duc de Luxembourg et les frères s'inclinent, sans trop, se plaindre, tant est profond, chez ces bourgeois, le respect de la noblesse de cour.

Le schisme n'en déchire pas moins la franc-maçonnerie hesdinoise. L'année 1775 marque, pour elle, une période de crise aigué : la loge n'a plus de temple; les rangs de la Fzdélzté s'éclaircissent; ses fidèles les plus distingués l'ont abandonnée et ceux qui restent prennent ses travaux en désaffection. Sur vingt-quatre fréres qui composent l'atelier, sept se sont retirés, huit autres ont été rappelés dans leurs garnisons pour réprimer les troubles de la guerre des Farines (1). Le découragement gagne les plus fervents.

(1) La récolte de 1774 avait été déficitaire ; bientôt, la disette menaça la population qui, en maintes régions, se souleva ; des troubles éclatérent, le 18 avril 1775, à Dijon, ou un moulin fut pillé et les autorités insultées, sans que le gouverneur osát intervenir ; les émeutiers parcoururent les campagnes de l'Ile-de-France, saccageant les moissons, incendiant les fermes, enlevant les graines, dans le but d'affamer la capitale ; la Brie, le Soissonnais, la haute Normandie devinrent la proie des pillardis ; les séditieux marchérent méme sur Versailles, où ils arrivèrent le 1er mai ; le roi Louis XVI voulut parlementer avec eux ; devant la foule menacante, il céda et fit annoncer que le pain serait taxé à deux sous la livre ; mais, dés le lendemain, il se ravisa et fit appeler Turgot, à qui fut confié le soin d'organiser la répression et d'empécher le retour de pareils événements. Le méme jour, de nouvelles révoltes éclataient en plusieurs endroits, notamment à Lille et à Amiens ; les troupes furent placées sous lés ordres des maréchaux de Biron et de Poganrie, et les émeutiers se dispersèrent. ;

Le G-. O- vient de reconnaitre la Fzdélzté et le 11 août 1774, de nouvelles Constitutions lui sont délivrées (1). Une cérémonie imposante commémore cet heureux événement; le f-- André, vénérable en fonctions, la préside (2); le f^ Lœuillet, orateur, convie ses collegues a manifester leur satisfaction : « Livrons-nous, dit-il, au plaisir et a la joie, dans un jour aussi fortuné pour nous et faisons éclater notre reconnaissance... » (3). Et, juste retour des choses, le G^ O-- charge tiois membres de la Fidélité de procéder à l'installation de la Parfazte Union. du régiment de Royal-Roussillon, dont les travaux ont été déclarés irréguliers, malgré les démarches de Chabrillan, son vénérable. Le f-. de Virieu complimente, comme il convient, les honorables députés (4). Ils répondent en se félicitant d'avoir donné la lumière à presque tous les fréres qui composent cet atelier « si respectable » et le baiser de paix scelle la réconciliation générale (5).

Privés du temple qui était leur orgueil, les membres de la Fzdél7té possédent encore un mobilier qui excite la convoitise des militaires; ceux-ci demandent d'en jouir jusqu’à ce que leurs collègues aient trouvé un nouveau local. On préte denc les tentures, à la condition, toutefois, qu'elles soient restituées à la première réquisition, ce qui est promis « sous parole d'honneur et foy de maçon ». (6).

Le f-- Moreton de Chabrillan fait bon marché de l'une comme de l'autre et, au départ du régiment, il emporte draperies et accessoires laissés entre ses mains.

Cette perte est d'autant plus sensible que la Fzdélité inaugure un nouveau temple et s'est installée dans la ruelle du marché ; l'immeuble est de modeste apparence; cependant les ff. se trouvent chez eux et cela leur suffit. ;

Le 4 novembre 1778, le f-- André proposera le vote d’un crédit de soixante-douze livres, pour remplacer les tentures disparues que, malgré d’actives démarches, Chabrillan n’a pas restituées.

(1) Ces constitutions permettaient à la FIDELITE de prendre date du 17 juillet 1749 ; précédemment, elles avaient été renouvelées par la G.. L-. de France, le 10 décembre 1772.

(2) Les vénérables de la FIDÉLITÉ furent les ff... : Jouve, de Carpentry (1765), Sarlabous (1769), Blin pére (1770-1773), André (1774-1776), de Locher (1777), Noizet de Saint-Paul (1778-1779), Chev. de Blin (1780), de Locher (1781), de Saint- Martin (1782-1783), Jacquemont du Donjon (1784-1785), Chev. de Blin (1786), de Saint-Martin (1787-1788), Bellevre (1789), André (1790-1791), Claude Blin (1804), etc...

(3) Livres d'architecture de la Loge LA FIDELITE, tenue du 2 septembre 1784.

(4) Ne serait-ce pas celui qui fut tué, lors de la révolte de Lyon, en 1793, et qui servait, aux côtés de Précy, dans les rangs des royalistes ?

(5) En 1777, le Royal-Roussillon tient garnison a Sedan ; il célébre sa ja annuelle avec les loges de la PARFAITE UNION et de la PARFAITE AMITIÉ de cet O.. les trois maillets sont, à cette époque, détenus par les frères de Chabrillan, de Louvois et de Partyer ; il est procédé à l'initiation du marquis de Canillac. (Archives du G.. O~. tableau de 1777). :

(6) Lettre drei. au f.. Carbonnel de Canisy, député de la L.. de la FIDÉ- LITE au G.. O.', le 30° jour du 5* mois de l'an 5775.

A Arras, la lutte se poursuit, pendant un demi-siècle, entre la Constance et | Amitié.

La distinction, dont le tapissier Lucet fut l'objet de la part de Charles-Edouard, ou plutôt le secret, de la supercherie que ce frère n'gnore pas, l'a-naturellement désigné pour remplir des plus hautes fonctions à la Constance; mais l’âge est venu et ses collègues s'accommodent mal de l'autorité d'un maitre infirme et trop vieux; il meurt en 1775, et le premier maillet de la loge passe au f-- Delecourt.

Avec lui, la Constance va connaitre les sorts les plus opposés; apres des alternatives de succes et d'épreuves, aprés des périodes glorieuses succédant aux années de sommeil, cet atelier, survivant à plusieurs schismes intérieurs, aux trahisons, aux abandons, résistant aux assauts de la Révolution, sortira de ses mains plus prospère et plus vivace que jamais

Peu de loges cnt une histoire aussi curieuse : on lui conteste ses crigines, et certains de ses enfants méme se moquent de ses prétentions; 1l semble qu'on la considére comme une pauvre vieille, dont les facultés mentales sont en déclin; sa compagnie offre peu de charmes; on la quitte sans regrets ; à de nombreuses défections succéde une guerre sans merci, dirigée par ses anciens frères; la lutte est difficile. Le f~. Lucet a demandé au G- O~, nouvel astre qui se lève à l'horizon, de lui renouveler ses Constitutions (2); on l'éconduit. Quelques années plus tard, les ff-- Delecourt, vénérable, de Dion (3) et Raulin, surveillants, réitérent leur requête, avec l'appui du f- chev-- de Loos de Bayac /4).

C'est en vain qu'ils ont intéressé ce personnage à leur cause, le succès ne répond pas davantage à leurs efforts. Les frères de l'Azeztzé ne

(1) Parmi les tableaux que nous avons consultés, celui du 24 jour du 4 mois de l'an de la V.. L.. 5810 est ainsi libellé :

« Tableau des membres composant la R.. L.. de Saint-Jean, sous le titre distinctif de « LA CONSTANCE » à O.. d'Arras, constituée mère Lo.. des V.. Mv. Angl.. et Ecossais le 15e j.. du 2e.. m.. de l'an 1687.. érigée en souv.. chap... métrop.. sous le titre d'Ecosse Jacobite en 1745 ; reconstituée Lo.. Francaise, sans préjudice à ses titres primordiaux, par le G.. O.. de France en 1764, confirmée dans cette reconstitution en 1790 et autorisée dans la reprise de ses travaux en 1800. » (Archives de la L.. de la CONCORDE, à l'O. de Mons)..

Celui du 24e jour du 4e.. mois 5826 s'exprime ainsi :

« Tableau des vénérables maitres francais, anglais et écossais d'Artois, composant la R.. L.. de St-Jean sous le titre distinctif de « LA CONSTANCE », à. l'O. d'Arras, constituée L.. anglaise et écossaisé par le G.. O.. de Londres le . 15°. jour du 2*-. mois 5687 ; reconnue par le G.. O~. de France, le 18°. jour du 5e mois 5783, avec son rang d'ancienneté. Arras, Imprimerie de G. Souquet, rue St-Maurice, 153. » (Arch. du Pas-de-Calais, Bibliothéque départementale).

(2) Le 9 février 1773. :

(3) Joseph-Constant de Dion, chevalier, ancien capitaine au régiment de la marine, et au Bataillon de garnison d’Artois, à Dunkerque, en 1781 ; époux de Marie-Aldegonde Grenet., ~ sone

(4) Le 12 novembre 1779.

sont pas étrangers a ces échecs successifs. Sans égard pour les services rendus, sans souci de la lumière qu'ils y ont puisée, ces maçons ont abandonné leur foyer et entendent conserver le pas sur leur loge d’origine. Certes, le coup a été pénible pour la Constance; en vain, a-t-elle remplacé le f-. Lucet par un vénérable jeune, actif et dévoué; en vain renouvelle-t-elle ses protestations auprès de toutes les loges de sa correspondance ; la plupart de ses membres se détachent d'elle; seuls, quel- ‘ques fidèles continuent leurs travaux, sous le maillet du f-. Delecourt.

Celui-ci, loin de se décourager, donne à tous l'exemple du désintéressement et de la ténacité; la Constance ne connut pas de serviteur

plus zélé, de défenseur plus courageux que lui; il multiplie les initiatives heureuses et crée, sous le titre de Chapitre d’Arras à la vallée de Paris, un centre maçonnique important.

En 1774, ce chapitre et celui que Charles-Edouard aurait créé en 1745, a Arras, s’associérent par un concordat pour n'en plus former qu'un seul, mais chacun d'eux conserva ses titres et prérogatives..

Ils se divisérent en deux sections, qui restèrent gouvernées par leurs chefs respectifs; une correspondance fut entretenue entre elles et l'on désigna des députés, dont la mission fut de veiller au maintien de l'unité et au respect des traditions (1). ;

Aux termes de ses statuts, le Souv-- Chap-. d'Arras se composait de chevaliers Rose-Croix, membres de loges régulières en rapport avec

. lui et en activité (2).

Ses officiers étaient élus, chaque année, dans la séance qui précédait les fêtes de Pâques.

Leur premier but était de secourir les malheureux. A cet effet, une commission, dite de bienfaisance, fonctionnait en dehors même des tenues. Elle comprenait l’hospitalier et deux frères, qui ne remplissaient aucune autre fonction. Tous trois faisaient à la chambre d’administration un rapport inspiré « de ce que la sagesse et l'humanité leur suggéraient ». Ils distribuaient aussi des secoars urgents. La plus grande discrétion leur était recommandée.

Le Souv'. Chap‘. d'Arras comptait, en 1780, cinq chapitres suffrageants :

1° Saint-Jean du Bon Accord, à l'O‘: de Paris; 2° Intime Frater-

nité, à YVO-. de Tulle; 3° Sagesse, à PO~- de Lyon; 4° Française dans la ville, à VO. de Bordeaux; 5° Sincère Amitié, à l'O-- d'Amiens. Si nous en croyons la planche à tracer du 20 juin 1806, citée plus haut,

(1) Le Souv.. Chap.. à la vallée d'Arras, pour témoigner son affection au f.. Mauclaire et pour sceller cette union, lui donna, en 1788, des lettres capi- : tulaire- pour la loge de SAINT-JEAN DU BON-ACCORD, à l'O. de Paris, dont il était vén.' ; le récipiendaire en fit hommage au premier Souv.. Chap.. de France, qui l'avàit choisi comme T.. S.. ; il déposa également dans ses archives la copie en forme de bulle constitutive de 1745, que le Souv.. Chap.. d'Arras lui avait adressée.

(2) Arch. dép. du Pas-de-Calais, collection Barhier, 53. Statuts du Souv.. Chap. d'Arras à la vallée de Paris. Manuscrit d'une écriture du XVIIIe siècle.

deux autres chapitres furent érigés par la suite, l’un à Paris, l’autre à lille, sous les auspices de la R-- L-. de la Fidélité.

Nous ignorons les dates de ces affiliations que nous ne connaissons que par les tableaux de la Constance.

Quels en furent les instigateurs ? Comment expliquer que l'influence du chapitre d'Arras se soit fait sentir à Lille, à Tulle et d'Amiens à , Bordeaux ?

: Nous ne saurions le dire. Tout nous porte à croire que ces différentes filiales furent créées par des fréres que les nécessités de leurs fonctions civiles ou militaires, ou que les besoins de leur négoce avaient conduits dans ces différents centres.

Parmi les suffragants du Souv. Chap. d'Arras, la Sagesse dc Lyon et la Szucére Amitié d'Amiens sont les mieux connues; la première avait été constituée, le 5 janvier 1763, par la G-. L-., en faveur d'un négociant nommé Jean Alquier; le G-- O~. avait renouvelé ses lettres patentes le 25 mars 1774; elle se recrutait presque exclusivement dans le monde du commerce: —

A quelle époque remonte la fondation de la Szucére Amitié, qui, vers 1775, recut des Constitutions du G-- O--? Nous ne saurions le préciser. Consulté dans le différend qui met aux prises la Constance et VA mitzé, nous voyons, non sans étonnement, cet atelier s'adresser à la Fidélité pour obtenir des renseignements que sa loge-mére, directement intéressée, pouvait facilement lui procurer. Il est probable qu'il- ne la soutint pas efficacement dans la lutte entreprise.

Le f-. Delecourt, qui méne le bon combat au nom de la Cozstance, prend souvent ses désirs pour des réalités ; quand il affirme que le G-- O-. délivre à sa loge des lettres de reconstitution, pour prendre date du 18 juillet 1783, il est convaincu de ce qu'il dit et de ce qu'il écrit, bien que rien ne soit plus inexact; l'essentiel, pour lui, est d'étre persuadé de ce qu'il croit étre vrai. Cependant il finit par comprendre que le mouvement d'hostilité est dirigé contre sa. personnalité et, cette même année, il cède le maillet au f-. Triboulet, auquel le f-- P.-André- J. Deslignes succéde, dix mois plus tard.

Le premier acte de celui-ci est de s'adresser de nouveau au G- O~. pour le prier de reconnaitre la loge, aux destinées de laquelle il préside (1).

Les frères de |’Amztzé ne désarment point, tant leur rancune est tenace ; en 1784, ils font échouer une derniére tentative de la Constance qui, pour lors, ne compte plus qu'une douzaine de membres et va se trainer languissante Jusqu'à la Révolution.

La plus ancienne loge de la province, la Fidélité d'Hesdin, a été appelée à donner son avis sur la question (2); elle se réunit le 17 janvier

(1) La Constance demanda sa reconstitution par une planche à tracer adres- &ée au G.. O.., en date du 12 jour du 10° mois de l'an de la V.. L.. 5784, enregistrée le 10 janvier 1785. (Archives du G.. O.. de France).

(2) Le f.. Delaville, officier du G-. O.., avait sollicité l'avis de la FIDÉLITÉ, par une lettre de janvier 1785. (Archives mun. d'Hesdin).

1785 (1); le f-- Jacquemont du Donjon donne lecture de la lettre du f-. Delaville, chargé par le G-. O-. d'instruire l'instance; on décide d'examiner cette afíaire avec toute l'attention voulue; huit jours plus iard, nouvelle assemblée. Les fréres ont de nombreux griefs à formuler contre leurs collègues : ils reprochent aux ci-devant ff-. Delecourt et Deslignes d'avoir, sous un titre usurpé, continué à tenir des réunions clandestines dans les cafés et autres lieux profanes, d'avoir faussement accusé les membres de l'Azzzzé de s'être emparés des titres, registres, sceaux et archives de l'ancienne loge de la Constance, reconstituée par leurs soins, « de la maniére la plus glorieuse et la plus recommandable ».

Le G-- O”. sut faire la part des rivalités de personnes et des petites rancunes. En 1785, la Constance est enfin admise dans son obédience et il est décidé, le 1° février 1787, que les titres perdus par cet atelier prendront date de la Grande Maitrise du duc de Clermont ; en 1790, il lui est délivré des lettres de reconstitution. Ce premier succès ne rend pas à la Constance son ancien prestige ; successivement abandonnée par la plupart de ses membres, elle ne continue à fonctionner, dans son modeste local, que gráce au dévouement de quelques rares fidéles.

La lutte est par trop inégale entre les petits bourgeois de la place du Marché-aux-Poissons et les gens de race qui s'assemblent rue des Capucins : Becquet de Cocove, de Willencourt, Darthaud de Germinon, Du Quesnoy, ie baron de Salis-Sévis, Pouchain de la Lustiére, de Broccard, le vicomte de Durfort, Fruleux de Souchez, de Fromentin, etc.

L'un des membres les plus assidus de cet atelier distingué est Antoine Buissart, dit le cadet. Inscrit au barreau d’Arras depuis 1761, il habite dans la rue du Coclipas (2).

Buissart a fait de brillantes études littéraires et scientifiques, sous la direction de son père, procureur au Conseil d'Artois (3); sa mère, que les gens bien pensants, et ils sont nombreux dans la vieille cité atrébate, qualifent de « sainte femme », lui a donné l'exemple de toutes les vertus (4).

Il débute coin:ne avocat en méme temps que son frère Charles (5) ; l'éducation que tous deux ont reque de parents aussi religieux doit, chose singulière, les conduire à la loge maçonnique; ils entrent donc à VAmztzé, où Antoine devint Rose-Croix ; Charles fut successivement Elu et Chevalier d'Orient.

Les travaux scientifiques attirent le premier, plutôt que les luttes cratoires; affable et enjoué, joveux compagnon et poète aimable, il

(1) Soit le 1% jour du 11e mois de l'an de la V.. L-. 5784. Livres d'architecture dela L.. de la FIDÉLITÉ, à l'O. d'Hesdin.

(2) Antoine-Joseph Buissart, né à Arras le 17 mars 1737, mort en 1820. (3) Jaeques-Philippe Buissart.

(4) Thérèse Dauchez:

(5) Charles Buissart, dit l'aîné, s'inscrivit au barreau en 1760 ; ; il habitait rue Saint-Jean-de-l'Estrée. 3

réunit chez lui tous les beaux esprits de la ville; la conversation roule sur les dernières découvertes de la physique; sur ce sujet, le f~- Antoine Buissart est d'une verve intarissable; on le surnomme « barométre ».

Il a épousé, en 1778, Charlotte Billion, personne de distinction, fille, sceur et belle-sceur de membres du barreau. C'est ce qui fait abandonner à son mari le chemin du palais, pour se consacrer presque exclusivement à ses études scientifiques. Un avocat de Saint-Omer, M. de Vissery de Boisvalé ayant établi, en mai 1780, un conducteur électrique sur la cheminée de sa maison, est contraint de le retirer, par sentence des échevins de cette ville; les magistrats affirment que cet appareil attire la foudre et constitue une menace perpétuelie pour les habitants du voisinage. |

L'affaire vient en appel devant le Conseil d'Artois et Buissart ne se contente pas de publier un remarquable mémoire sur la question; il en saisit les Académies d’Arras et de Dijon et consulte des savants de l’époque; le P. Cotte, de l'Oratoire, membre de la Société Royale de Médecine, lui donne son avis dans plusieurs lettres ; le marquis de Condorcet formule ses observations, et l'abbé Bertholon lui apporte le secours de sa vaste érudition (1).

Vienne méme devant le Conseil d'Artois l'affaire du paratonnerre, Buissart se contentera de rédiger un mémoire remarquable et laissera le soin de la plaidoirie à un jeune collègue, qui débute dans la carrière, M* Maximilien de Robespierre.

Les deux avocats s'étaient liés d'une vive amitié, qui Jamais ne se démentit ; ils se retrouvaient au palais et à l'Académie, dont ils furent successivement directeurs. L’on ne comprend pas que Robespierre n’ait pas amené Buissart aux réunions des Rosati et que Buissart, de son côté, n'ait pas insisté pour que Robespierre s'affiliát à la loge de l'Azuzz£.

Le second était pris par la préparation de ses mémoires et plaidoyers, le premier par des recherches scientifiques; 1l put les poursuivre, du reste, tout à son aise, dès qu’il fut nommé conseiller assesseur de Ja maréchaussée de Flandre et d’Artois (2).

Certes, il ne se fit pas faute de continuer ses travaux; il inventa un hygrométre, dont un sieur de Retz tenta de s'approprier la découverte (3), collabora au Journal de la Physique et écrivit plusieurs opuscules de valeur.

(1) C. f. Emile Lesueur, ŒUVRES COMPLETES DE MAXIMILIEN ROBESPIERRE, tome II, pp. 129 et suiv. ; Archives départementales du Pas-de-Calais, papiers de Buissart, liasses 119 et 120.

(2) Vers 1782.

. (3) On doit à-Buissart, plusieurs travaux sur les sciences et sur la construction de la tour de l’hétel-de-ville d'Arras, des mémoires sur. : L'UTILISATION D'UN HYGROMETRE COMPARABLE POUR L’ASTRONOMIE, LA NAVIGATION, etc. ; LES TROMBES TERRESTRES, 1780 ; LA MULTIPLICITE DES CONDUCTEURS ELECTRIQUES OU PARATONNERRES, 1781; LE PARATONNERRE ACCIDENTEL DONT EST ARMÉ LE BEFFROI D’ARRAS, 1782; une Dissertation sur LE FLUX ET LE REFLUX DE LA MATIERE ÉLECTRIQUE, 1783 ; sur LA MÉ- TÉOROLOGIE, 1785, etc.

Aux premiers sursauts de la Révolution, Antoine Buissart abandonnera ses

A la loge, le f-- Buissart travaille à la propagation de l'Art Royal sous le maillet du f. Colin, procureur au Conseil d'Artois (1786), puis sous celui du f~. Spitallier de Seillans, préfet du collège de l'O1atoire, qui lui succéde dans ces fonctions (1).

On se représente difficilement, de nos jours, un digne ecclésiastique devenu vénérable d'une loge maçonnique, se passant au cou le ruban couleur ponceau et, par dessus ses habits austères, ceignant le tablier symbolique. Certes, rien n'est mieux établi. Pour trouver le fait normal, faut-il penser que Lucifer a suggéré la création des sociétés secrètes et qu'il a fait, des temples maçonniques, sa demeure favorite, ` ou admettre que notre: Oratorien était en relations cordiales avec lesprit malin (2)? Il est vrai que, peu d'années plus tard, en prétant le serment constitutionnel, il s’associera à une ceuvre impie.

La loge, sous la direction du f~- Spitallier de Seillans, ne cesse de prospérer ; elle est en correspondance suivie avec la Fzdélité d'Hesdin qui, nous venons de le voir, l'a vaillamment soutenue dans sa lutte contre la Constance (3). Les deux ateliers sympathisent volontiers : leurs membres se rendent de fréquentes visites.

instruments de physique. Son caractère indépendant, son libéralisme, ses opinions philosophiques, que partagent plusieurs de ses concitoyens, feront de lui un partisan des idées nouvelles. I] saluera avec enthousiasme l'annonce de la convocation des Etats Généraux et sera l'un des principaux artisans de l’élection de Maximilien Robespierre.

Antoine Buissart entre, dés lors, dans la fournaise : successivement commissaire du Roi (1790), juge de paix (1791), juge du district (1792). il devient président de ce tribunal. Républicain convaincu, il est en relations avec ceux qui commandent aux destinées du pays et ne cesse de correspondre avec Robespierre et Carnot. Chacun rend hommage à la générosité de ses sentiments, à son patriotisme éclairé ; mais, dans sa droiture instinctive, il a bientôt percé à jour les louches entreprises de Le Bon ; il entre en lutte ouverte avec lui, dénonce ses extravag: ces, va à Paris pour arracher à la mort Desmuliez, Beugnet, les fréres Leblond, et obtient le rappel du fameux proconsul. Thermidor vit la ruine de ses espérances. Il pleura le grand citoyen qui tombait sur la bréche sous les coups des factieux ; mais son culte pour Robespierre n'en fut pas diminué. Les vainqueurs lui en tinrent rigueur : traité de misérable par.Courtois — un scélérat qui savait falsifier un texte et subtiliser des documents, — représenté dans un pamphlet, « LA LANTERNE MAGIQUE », comme « le dernier des coquins », il connut toutes les avanies et fut, ainsi que sa femme, abreuvé d'injures. I] n'en garda pas moins sa sérénité et conserva le souvenir de l'ami disparu, en un coin diu cœur, où la méchanceté et l'injustice des hommes ne pouvaient pénétrer. Sur sa tombe, M. Cornille, membre de l’Académie d'Arras, salua en Buissart le bon citoyen et l'honnéte homme. Il oublia — il n'en pouvait étre autrement — que le plus bel éloge à faire de ce vertueux macon était de rappeler son inébranlable fidélité aux grands vaincus de Thermidor.

(1) Havet fils aîné, négociant, le remplaca en 1787 et 1789.

| . (2) Lire, en ce sens, Charles Nicoullaud, L’INITIATION MAÇONNIQUE, Perrin. édit. a Paris, pp. 136 et suiv. ; Jean Kotska (Doinel), LUCIFER DÉMASQUÉ, pp. 21 et suiv. ~ i

(3) L’AMITIE entretenait encore une correspondance avec les Loges sulvantes : 1786, L'AMITIÉ, d'Aix-en-Provence ; LA SCIENCE, d'Amiens ; SOPHIE-MAG- DELEINE, d'Arras ; L'AMITIÉ, du Régiment de Brie ; La PARFAITE UNION, de Douai : LES CŒURS CHOISIS, de Doullens ; L'HARMONIE, de Bordeaux ; LES AMIS-REUNIS. L4 FIDÉLITÉ et LA MODESTIE, de Lille ; L'AMITIÉ et L’AMENITE, de Paris ; LE PAR-

— IAI —

Les frères de l'Amz£zé sont à méme de rendre à leurs collègues les politesses qu'ils en regoivent : ils jouissent, au temple, d'un précieux confort : un homme d’age mûr (1), d'une conduite irréprochable et d'un « état libre », veille à l'entretien des charmilles et des allées du jardin. Les fréres peuvent donc, avant ou aprés les tenues, se promener en toute quiétude sous de frais ombrages.

Pendant que la paix régne enfin entre les fréres d'Arras et d'Hesdin, ailleurs les haines et les rivalités ne cessent de se donner libre cours. La lutte n'est plus circonscrite entre certaines loges artésiennes ; il n'est pas jusqu'aux puissances maçonniques de Paris ou de l'étranger qui ne cherchent à porter la désunion parmi elles.

Les tentatives ne manquent pas : la loge de Saint-Jean d’Ecosse du Contrat Social, s'efforce en vain, dans ses circulaires, d'attirer sous son régime la Fidélité ; la G^. L^. d Edimbourg n'est pas plus heureuse : elle est représentée en France par le G“. O~- de Bouillon, fondé par le duc de ce nom (2). Elle multiplie, au cours de l'année 1786, les démarches auprés des loges de l'Artois pour les amener sous son régime; elle s'adresse, d'abord, à Amitié, puis à la Fidélité; l'une et l'autre décident de ne pas répondre à ses avances (3); seule, la loge de l Amitié et Fraternité de Dunkerque lui confie, en 1786, le soin de reconstituer son chapitre.

Un souffle mystique passe sur les loges : le Suédois Swedenborg, un enchanteur, enseigne que, par le travail et la bonté, l'homme arrive peu à peu à reconquérir sa grandeur première (4); son intelligence se vivifie et pénètre les mystérieuses sciences hermétiques, qui lui révèlent les secrets du « monde et de la vie »; son âme s'épure; il est élu et va

FAIT SILENCE, de Strasbourg ; L'ARDENTE AMITIÉ, de Rouen ; LA- PARFAITE UNION, de Valenciennes ; L'UNION DE LA SINCÉRITÉ, de Troyes ; — 1808 : L'AURORE DE LA LIBERTE, de Béthune ; LA DOUBLE UNION, de Toulon ; LE SECRET DES TROIS ROIS, de Cologne ; LA PARFAITE UNION, de Reims ; L'UNION, de Perpignan ; LES TROIS H, du Havre ; LA CONCORDE, de Bastia ; La REUNION, d'Aire ; LES AMIS-RÉUNIS, de Calais ; L'HEUREUSE RÉUNION, de Saint-Omer ; LES VRAIS AMIS et LA FIDÉLITÉ BIENFAISANTE, de Gand. :

(1) Le concierge devait étre 4gé d’au moins 45 ans et ne posséder ni femme, ni enfants ; il jouissait gratuitement de tout le quartier donnant sur la cour, composé de deux pièces, l'une au rez-de-chaussée, l'autre au premier, avec un grenier au-dessus ; on lui réservait également une petite pièce au rez-de-chaussée, donnant sur la rue, à côté de la porte principale du local. (Statuts et Réglements particuliers de la Rv. L.. de l'AMiTIÉ, MDCCLXXXV, pp. 28 et 29).

(2) Ce puissant seigneur s’en déclare Je Grand Maitre et prend le titre de protecteur ; le sceau de l’ordre porte ces mots en exergue : Godifredus, dei gratia, dux Bulloniensis, Protector ; Ramsay n’a-t-il pas déclaré que les origines de la Maçonnerie remontent à l'époque des Croisades et que Godefroy de Bouillon en fut l’un des plus notoires représentants ?

Tschoudy n'a-t-il pas partagé son opinion, sur ce point, du moins ?

(3) « Le vén.. demanda ensuite au f.. André la communication de la loge d'Arras, qui ne voulait point s'occuper des travaux de la loge d'Edimbourg ; le vén.. sollicita enfin la pluralité des voix sur le méme objet ; il fut décidé que l’on suivrait exactement les devoirs et les statuts du G.'. O~. ». (Livres d'architecture de la L.. de la FIDÉLITÉ, 22e jour du 11e mois 5786).

(4) 1716-1800 ; c'est vers 1760 qu'il commenca sa propagande.

devenir digne d’entrer dans la nouvelle Jérusalem. Cette doctrine est enseignée par Pasqualis, qui compte le baron d’Holbach parmi ses disciples; Saint-Martin, officier au régiment de Poix (1) en est le théoricien averti; plus tard lui succédera dom Pernetty, bénédictin alchimiste et voyageur, qui fondera les [/luminés d'Avignon.

Un nouveau schisme se forme au sein de la loge des Amzs Réunis : du mélange des enseignements de Swedenborg et des Martinistes, nait le régime des Philalétes, ou chercheurs de la vérité. Il tend, lui aussi, à perfectionner l'homme et à le rapprocher de la source divine, d’où il est émané. Au reste, il laisse une certaine liberté à ses adeptes qui, pour étendre le cercle de leurs connaissances, se livrent à l'étude des sciences occultes. ;

Cette secte possède de précieuses archives, une bibliothèque, où l’on réunit tous les écrits maçonniques et un cabinet de physique et: d'histoire naturelle (2). Cette doctrine deviendra-t-elle celle des ateliers artésiens ? Une loge de ce régime fonctionne a Lille en 1775; le prince de Robecq en fait partie; il est inspecteur d'armée et, en cette qualité, il visite nombre de régiments de l’Artois, qui possèdent des ateliers. Profite-t-il de ces circonstances pour vanter, auprès de ses subordonnés, les vertus des Philalètes ?

Nous l'ignorons : seule, la découverte des livres d'architecture de ces ateliers militaires pourrait nous éclairer sur ce point. Les procésverbaux de la Fidélité mentionnent rarement des discussions philosophiques et ne prodiguent pas les déclarations de principes. Les discours prononcés par les orateurs des diverses loges artésiennes ne sortent guére du cadre des généralités.

(1) Mort à Saint-Domingue, en 1779.

(2) Le f.. Savalette de Langes était le conservateur de ces différents dépots ; à sa mort, survenue en 1788, tout fut dispersé, perdu, et la depuis dont il était l'àne, cessa de se réunir.

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