‹ La Franc-Maçonnerie Artésienne au XVIIIe SiècleChapitre 3 sur 71 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

LA PERIODE LEGENDAIRE (1687-1756)

CHAPLITRE-I

LE COMTE DE PEMBROCKE ET L'INTRODUCTION DE LA MAGONNERIE EN ARTOIS (1687)

Obscurité qui entoure les premières années de la loge de la Constance, ‘à l'O. d'Arras.

Les communautés de maçons de Saint-Omer, de Saint-Pol et d'Arras. Leurs statuts et leur destinée. —Impossibilité de rattacher les premières loges aux dernières corporations.

Les Jacobites et la loge de la e Egalité, à l'O. du régiment de Walsh-Irlandois (1688).

Si vous remontez, à Arras, la rue de la Madeleine, vous dirigeant vers les places hispano-flamandes (1), que domine le lion porte-étendard (2), symbole de nos libertés et de nos franchises, vous rencontrez, sur votre gauche, une suite de bátiments qui dépendent de l'abbaye de Saint-Vaast (3). ©

Or, dans cette même rue, vis-à-vis l’antique monastère, une autre association s'est formée, à une date inconnue du XVIII* siècle ; elle est entourée d'un certain mystére et ses adeptes portent le nom

(1) La Petite-Place et la Grand'Place, relióes entre elles par la rue de la Taillerie, forment un ensemble sans égal de 155 maisons hispano-flamandes, avec leurs pignons droits, découpés en escaliers, leurs facades ornées de sculptures et d'enseignes, leurs galeries supportées par des colonnes de grès ; l'administration municipale oblige, en vertu d'un usage local, à respecter, dans les reconstructions, le caractére et les détails d’ornementation des facades de ces places.

(2) La construction du Beffroi qu'il surmonte commenca en 1463 ; les travaux ne furent achevés qu'en 1554. .

(3) L'abbaye de Saint-Vaast fut fondée en 687 par saint Aubert ; c'était l'antique couvent du « Nobiliacum » ; détruit au IX? siècle par les Normands et trois fois incendié, le monastére de Saint -Vaast ne prit qu'au XIe siècle la forme qu'il conserva, sauf quelques modifications, jusqu'au XVIIIe siècle ; à cette époque, l'abbaye fut réédifiée.

AT DTE

de francs-maçons (1) ; mais elle ne s'érige point en rivale des hôtes du couvent et ne nourrit contre eux aucune hostilité : cest la loge de la Constance.

Ses membres, dans leurs réunions, M l'habit bourgeois, de couleur demi-deuil, qu'à leur tour les aristocrates adopteront, dans quelques années, pour afficher la tristesse de leur âme. Mais ils rehaussent la simplicité de cette nise quasi-monacale par un tablier de soie blanche, des cordons de moire écarlate ou bleue et des bijoux en verroterie.

Interrogez les fréres qui composent cette loge, ils vous diront, non sans fierté, que l'année 1687 vit sa fondation. Vous pourrez toutefois ne point les en croire : les membres d'un atelier aiment toujours lui faire reconnaitre une origine aussi lointaine que possible ; il y a là, pour eux, une question d'amour-propre : la loge la plus ancienne bénéficie des droits de préséance ; ses dignitaires ont le pas sur leurs collégues ; de plus, cette priorité lui vaut des avantages pécuniaires : elle est choisie pour installer les nouveaux ateliers, qui lui versent une contribution ; mére-loge, ses filiales lui accordent des dons gratuits et méme, dans certains cas, des cotisations annuelles (2). L'intérét des frères les sollicite donc dans le méme sens.

La Constance prétend étre la plus ancienne loge de France. La légende veut que le T-- IL-- F-. Comte de Pembrocke, grand visiteur de la M-- G-- L- de Londres, soit venu à Arras, le 15 avril 1687, pour « donner une existence légale aux maçons artésiens » (3). En vertu de ses pouvoirs, il aurait établi provisoirement leur atelier, puis obtenu la confirmation « exacte et glorieuse » de ses Constitutions, -au mois d'aoüt de la méme année.

Pembrocke n'est pas un personnage imaginaire. La famille de

(1) Le mot FRANC-MACON apparait, pour la première fois, dans des chansons du XVIIIe siècle, mais concurremment avec LIBRE-MACON, FRI-MACON, FREE-MASSON, LÉGITIME-MACON. Appelés à sévir contre les membres de cette association, Hérault, en 1737, et Feydau de Marville, en 1738, les qualifient de FREY-MACONS, dans leurs rapports de police. La bulle d'excommunication du pape Clément XII, « In eminenti apostolüs », parle de : « Liberi Muratori, seu FRANCS- MACONS ».

Jusqu'à la Révolution, les initiés s'appellent, entre eux, FRANCS-MACONS, mais, dans les actes publics, ils ont soin de se désigner sous le nom de MACONS, FRÈRES, VRAIS OU LÉGITIMES-MACONS. Dans les écrits destinés au public, ils emploient le terme générique « FRANCHE-MACONNERIE », Seul connu des profanes ; c'est ainsi que s'exprime, par exemple, Philippe-Egalité, dans sa lettre de démission de Grand-Maitre (1793) ; si, dans le corps de cette missive, il qualifie Ses anciens frères de FRANCS-MACONS, cela prouve seulement qu'il était resté presque étranger aux usages de l'association, dont il était le chef.

(2) Nous retrouverons, au cours de cette étude, quantité de vocables empruntés aux réglements ecclésiastiques, tels que : don gratuit, ordre, chapitre, etc.

(3) Extrait d'une planche à tracer, adressée, le 20° jour du 4° mois de l'an de la V.. L-. 5906, par le f.. Delecourt, vén.. de la L.. LA CONSTANCE, à la T.. R-. L-. de la CONCORDE, à l'O.'. de Mons ; cette pièce inédite fait partie des Archives de cette derniére loge ; nous en devons la communication à l’obligeance de M. Dubiez, ingénieur des mines, à Mons. ;

ET 27 LE ce nom jouit en Grande-Bretagne d'une haute considération ; si nous en croyons une tradition venue ju$qu’à nous, plusieurs de ses membres s’affilitrent à la franc-maçonnerie opérative ; en 1618, William, comte de Pembrocke, en fut méme choisi comme Grand-Maitre ; il aurait conservé ces fonctions jusqu'en 1630 (1).

Son descendant, Herbert- Thomas, huitième Comte du nom, est âgé de trente-et-un ans à l'époque de la prétendue fondation de la Cozstance (2). Il sera, dans un an, l’un des dignitaires en vue de la Cour et lord de l'Amirauté ; un peu plus tard, nous le voyons promu à la dignité de garde du sceau privé (lord privy seal) ; en cette qualité, il représente son pays au Congrés de Ryswick, comme premier plénipotentiaire (3).

Certes, en associant à sa fondation un tel personnage, la Constance tente de se donner des lettres de noblesse ; mais elle rend plus invraisemblable la venue de ce puissant seigneur à Arras, où sa présence ne fût pas passée inapercue ; or, nous n'avons trouvé aucune trace de sa visite, dans les documents de l'époque ; les Mémoriaux de la ville gardent le silence à ce sujet, alors que les menus faits de la vie locale y sont relevés avec soin (4) ; la correspondance publique ou privée des contemporains ne nous éclaire pas davantage ; comment admettre qu'un tel événement n'ait fait l'objet d'aucun commentaire ?

Si les créateurs de cette fable surent choisir leur personnage de premier plan, sans anacronisme et sans erreur flagrante, ils se trompent cependant sur le caractère que revêt, a cette époque, la francmaconnerie anglaise. Elle est opérative et groupe surtout les artisans. Ce n'est que plus tard qu'elle deviendra spéculative, qu'elle se donnera une administration, des réglements, des inspecteurs, qu'elle essaimera enfin sur le continent.

Quand, vers 1744, nait et se développe l'habitude de fabriquer de faux documents, de délivrer des patentes antidatées — dont certaines prétendent remonter au XVI* siécle (5). — on perd de vue que, depuis plus d'un demi-siècle, la franc-maçonnerie anglaise traverse une crise redoutable ; en méme temps que le peuple prend en désaffection le roi Jacques IT, qui va connaitre les tristesses de l'exil, les artisans s'éloignent peu à peu d'une corporation jadis florissante ; la nécessité a contraint ses derniers partisans à admettre des protecteurs, qui reçoivent le titre de maçons acceptés, d’où le choix comme Grand Maitre du comte William de Pembrocke.

(1) Renseignements fournis par M Boswell-Ried.

(2) 1656-1733. | v ES

(3) THE ENCYCLOPŒDIA BRITANNICA, T. XXI. Par la suite, Thomas Pembrocke présidera le Conseil et, à sept reprises, on lui confiera la charge de chief Justice.

(4) Arch. mun. d'Arras, série BB. REGISTRES AUX MÉMORIAUX ; nos recherches ont porté sur les années 1634 à 1715. ; =

(5) Findel, HISTOIRE DE LA FRANC-MACONNERIE, t. I, p. 63 et suiv.

PE ys ewe

A la fin du XVII’ siècle, la crise s’accentue ; les derniers maçons pensent a défendre l’existence de leur corporation, non a fonder des filiales : quand l'art gothique commence à perdre son renom, le nombre des personnes étrangères à la profession augmente notablement; bientôt l’idée primitive n’est plus qu’un souvenir. Viennent les temps de troubles et les insurrection jacobites, ces protecteurs, qui eussent obtenu difficilement le droit de fonder des sociétés nouvelles, s’affilieront en masse à ces associations, dont le but avoué les met à l'abri des persécutions. Ils vont les transformer selon leurs vues, en attendant qu'ils les fassent servir à leurs ambitions politiques.

A Londres, il n'existe plus, à cette époque, que quatre loges professionnelles, menacées d'une prochaine disparition. La cathédrale de Saint-Paul va étre achevée. A l'abbaye de Kilwining, en Ecosse, les maçons travailleurs ont cessé de se réunir. La protection, que les derniers Stuarts ont accordée à la corporation agonisante, ne lui rend pas son ancien lustre. En vain imagine-t-on de la convertir en une société de bienfaisance, dont les membres pourront appartenir à toutes les religions ; Ashmole introduit sans succés la légende du temple de Salomon et montre Ja grandeur de la táche à accomplir ; rien n'y fait. Plusieurs années s'écouleront avant que ces idées obtiennent quelque faveur.

Dans ces conditions, il est puéril d’affirmer que le comte de Pembrocke — dont le nom n'est cité nulle part comme inspecteur des quatre dernières loges londoniennes — ait précisément choisi ce moment, pour quitter les bords de la Tamise et fonder, en Artois, un atelier de maçons !

Peut-on prétendre avec plus de vraisemblance qu'une corporation d'artisans de notre province ait fait appel à son concours pour se « constituer », à l'exemple des loges similaires existant à Londres ? Nous ne le pensons pas. Il nous parait douteux que la renommée de celles-ci soit venue jusqu'à Arras oà, du reste, la corporation des maçons est en complete décadence. Elle avait eu cependant, au Moyen-Age, son heure de splendeur. Elle groupait alors d'habiles ouvriers que les nécessités de leur profession obligeaient à se concerter, pour l'entreprise d'importantes constructions et pour la conservation des secrets de leur art (1).

Ses membres portaient le nom de francs ou libres-maçons, car les gens de condition servile n'y pouvaient étre admis. Liés par un contrat solidaire d'hospitalité, ils voyageaient par groupes. Ils possédaient la science des nombres : seuls capables de calculer, d'une ma-

(1) Nous laissons volontairement de cóté, dans cette étude des origines de la franc-maconnerie, la discussion du point de savoir si elle remonte à Adam qui, avec Cain et Abel, faisait partie de la premiere loge, dont Dieu lui-méme était vénérable ou, plus modestement, à Moise ou à Salomon ; si elle a pour précurseurs les membres des colléges d'artisans de Rome, les Manichéens ou

les Templiers ; nul auteur sérieux n'a cherché à la rattacher à de telles origines.

niére parfaite, la force de résistance des arcades, des voûtes et des contreforts, le poids que peuvent supporter colonnes et chapiteaux, ils recevaient, après apprentissage, les dernières formules de leur art et les gardaient jalousement.

Dès le XII* siècle, l'existence de ces artisans s'était manifestée dans la Picardie, l’Artois, la Champagne et l'Ile-de-France. Nous aurions voulu juger à l’œuvre ces premières associations de maçons artésiens, étudier leurs règlements, leurs coutumes et leur recrutement ; malheureusement, les comptes et tous les documents relatifs à la construction de l’ancienne cathédrale d’Arras ont disparu et l’on ne saurait préciser le rôle de ceux qui collaborérent à son édification. De plus, les membres de cette corporation étaient liés par le secret, d’où un nouvel obstacle pour percer à jour leurs faits et gestes. Enfin, la Renaissance ayant vu partout la dispersion de ces maçons voyageurs, nous perdimes l’espoir de relier, par eux, les premiers fondateurs des loges aux derniers bâtisseurs du Moyen-Age.

Du moins, n’était-il pas possible d’établir une corrélation entre les corporations de maçons artésiens sédentaires et les loges maçonniques ? N’y avait-il aucun rapprochement à faire entre les règlements des unes et des autres, en dehors d’une similitude d’appellation ? Ces artisans ne devaient-ils pas être considérés comme les ancêtres directs des premiers propagateurs de l’Art Roval dans notre province ? (i).

Le registre aux statuts de la ville de Saint-Omer nous révèle l'existence, au mois de juillet 1550, d'une corporation de maçons établie dans cette localité (2).

Pour y être admis, il faut.« ouvrer dudit mestier », payer une somme de vingt sols parisis pour « l'entretenement de la chandeille » et offrir le « disner » aux compagnons pour sa bienvenue ; de celui qui aspire à la maîtrise, on exige l'exécution d'un chef-d'œuvre, « sous l'un des doyens » (art. 1).

La corporation compte des apprentis, des compagnons et des mattres ; chacun de ces derniers ne peut avoir, « ouvrant » avec lui, qu'un apprenti qui est tenu de demeurer à son service pendant trois ans et paie, à son entrée, dix sols parisis pour la chapelle ; un fils de maitre qui. commence son apprentissage n'est point tenu à ce versement (art. 2).

Parmi les obligations des maitres, notons celle d'accompagner « leur chandeille le jour du sacrement » sous peine d'une amende de

.(1) Art Royal signifie, pour les uns, la Restauration des Stuarts ; pour les autres, l'art par excellence ; cette expression a, ici, ce dernier sens.

(2) Arch. dép. du Pas-de-Calais, série C, 656. Extrait d'un registre aux statuts de la ville et cité de Saint-Omer. STATUTS ET ORDONNANCE DE MESSIEURS LES MAYEUR ET ECHEVINS DE LA VILLE DE SAINI-OMER SUR LE FAIT ET POLICE DU MESTIER DES MACHONS, publiés le HIIe de Julliet XV? cinquante par le soussigné.

Signé : Decroix.

ER 30 erm douze sols parisis ; les « austres fvancgs dudit mestier » doivent se trouver aux service et enterrement des maitres trépassés (art. 7).

Qu'entend-on par les « francgs dudit mestier », qui deviennent les « francas machons » ? Il ne saurait s'agir des membres d'une loge quelconque. N'oublions pas que nous sommes en 1550 et que nous analysons les réglements d'une corporation d'artisans. Ne soyons. pas dupes des mots et surtout ne leur donnons pas une signification qu'ils ne sauraient avoir.

Les « francqs dudit mestier » sont, pour nous, les francs-maitres, c'est-à-dire ceux qui, non redevables de devoirs annuels, jouissent de franchises.

Les compagnons sont tenus de se rendre aux réunions auxquelles il plait aux maîtres de les convoquer, pour y discuter « choses d’importanche ou nécessaires audit mestier », à peine d'une amende de douze sols au profit de la chapelle (art. 8).

Enfin, le « maistre machon » de la ville, avec les deux doyens et quatre maitres nommés pour deux ans, à l'élection, par tous les compagnons, doivent préter le « serment solempnel » de bien remplir leurs fonctions, visiter les ouvrages des compagnons, varlets et apprentis, les corriger « s'ils ont forfaict ou qu'ils ne sont suffisans, ni experts ouvriers », et enfin, suivant unc belle expression, « bailler à chacun au droit le droit » (art. 10).

Ainsi, nous rencontrons, au milieu du XVI* siécle, des corporations de maçons artésiens, gouvernés par un maitre assisté de deux doyens, possédant une hiérarchie d’apprentis, compagnons et mattres, et soumises, tout au moins en ce qui concerne les dirigeants, à la formalité du serment.

Tout ceci se retrouvera dans les loges maçonniques, comme s'y transmettra l'usage de ne pas faire payer l'intégralité de la somme ordinairement exigée des néophytes, au fils de macon désireux d'entrer dans l'association.

Mais la corporation, dans les années qui suivent, perd peu à peu de son prestige ; dans un supplément ajouté, vers 1754, aux statuts primitifs:(1), nous lisons que la communauté n'est plus composée que de quinze maitres (art. 1) ; elle ne posséde aucun immeuble réel ou fictif (art. 4), n'a ni mobilier, ni argent en caisse (art. 5) ; ses charges sont modiques et consistent en une messe basse annuelle, qui cotite trente sols, payés en commun, et en une dépense de six livres environ pour le blanchissage du linge de la chapelle et l'entretien des cierges (art. 8).

Le rédacteur des statuts remarque encore que cette communauté n'est entrée dans aucune confrérie (art.9) et qu'il se passe quelque-

-(1) Arch. dép. du P.-de-C., série C, 656 ; ville de Saint-Omer, communauté dés macons ; ce reglement manuscrit de deux pages porte en téte ces mots : géñéralité de Flandre et, d'Artois ; il est donc postérieur à 1754, un arrêt du Conseil d'Etat du 4 aoüt 1754 ayant séparé l'Artois de la généralité d'Amiens, pour Vunir à celle de Lille.

Page 1