LE TRAVAIL DES LOCES
Les trois étapes de la transformation de l'homme.
Exclusion de toute question philosophique, politique ou religieuse. Les livres d'architecture.
L'esprit de solidarité.
Rôle social des loges : elles groupent sous le maillet les représentants des différents ordres.
Poètes francs-macons et Rosati.
Les initiations dont nous venons de parcourir les différentes phases ne sont que des symboles des sacrements magonniques, signes sensibles d’une action invisible, a la fois matiére et forme.
L’élément sensible, ce sont les cérémonies du rite ; la forme réside dans les paroles qui les accompagnent et, derriére des phrases souvent ambigués, apparait le but poursuivi par ceux qui les prononcent. |
Il n’en est pas ainsi à l’origine. Pour les premiers maçons artésiens, pour les Lagneau et les Robespierre, pour les Charles André et les Prévost, la forme seule existe ; la remise d’un grade est moins une leçon de morale qu'une satisfaction d'amoür-propre : à chaque degré de la hiérarchie écossaise ne correspondent ni un devoir, ni une mission à remplir, non plus qu'une responsabilité nouvelle : la hate avec laquelle on se pare de ces dignités est exclusive de tout perfectionnement moral.
Peu à peu, la maconnerie artésienne se dégage de ces suggestions d'ordre inférieur ; après la réforme du G~. O~., l'apprentissage, le compagnonnage et la maîtrise deviennent les trois étapes de la transformation de l'homme : au premier stade, on lui demande la sincérité, une docilité absolue, une constance à toute épreuve. On lui apprend qu'il va commencer une vie nouvelle. On lui enseigne à pratiquer la vertu, à fuir la calomnie, le mensonge et la perfidie, à mettre son espoir en Dieu. On prépare sa régénérescence. Avec le second grade, l'éducation se compléte : vers la sagesse, la force et la beauté, doivent converger ses efforts. Il parviendra au but en pratiquant la discrétion, la prudence et Ja charité envers ses fréres. Aprés avoir franchi le troisième degré, il devient l’homme parfait : Hiram n'a sans doute jamais existé ; sa mort n'est qu'une allégorie, qui doit signifier autre chose que la course du Soleil dans le Zodiaque ; nous y voyons la disparition de l'ancien individu dont l’âme est transformée par la « culture maconnique » ; le néophyte a aliéné la liberté de son esprit,
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de sa parole et de son cceur : il repose au tombeau ; cependant il va renaitre a la vie, retrouver le méme corps, mais une autre 4me : on a fart de lui un homme nouveau.
En méme temps que la société maconnique s’épure, sa doctrine se modifie et se précise : à chaque grade correspond, non seulement un degré de perfectionnement individuel, mais encore un avancement dans la science maçonnique, à condition que l'intéressé accomplisse l'effort nécessaire ; les cérémonies rituéliques n'ont jamais initié un profane, à proprement parler : elles le préparent à s'initier lui-méme ; elles dirigent son intelligence vers l'étude de tel ou tel probléme, vers la pratique de telle ou telle vertu, mais ce n'est que par la fréquentation des ateliers qu'il acquerra l'esprit maçonnique : les cérémonies ne signifient rien, les paroles ne communiquent aucune science, aucun pouvoir occulte : l'effort individuel est tout ; seules, la réflexion, le travail personnel, l'étude des traditions permettent d'acquérir des pouvoirs spirituels actifs, que ni diplômes, ni rubans ne lui procureront (1).
Examinons les travaux au moyen desquels les fréres espérent gagner ces connaissances supérieures et cette autorité morale.
Quand on ouvre leurs livres d'architecture, on. pense découvrir de'savantes études, des problémes relatifs aux origines de l'homme ou à l'existence de Dieu... On s'attend à voir traiter par un philosophe, comme Jacquemont du Donjon, ou par un prétre de grand savoir, comme Spitallier de Seillans, la grave question de l'immortalité de l’âme ou celle du libre arbitre. Un savant de la valeur de Buissart va, pour le moins, entretenir ses collégues de ses travaux sur l'hygrométre et les tenir au courant de ses découvertes météorologiques. Il pourra leur enseigner la course de ces astres, emblémes favoris de la franc-maconnerie. Ansart, qui professe la médecine et qui appartient à l'Académie d'Arras, les initiera au mystére de notre création. Hélas! nous ne rencontrons rien de tout cela : les fréres artésiens n'abordent pas les grands problémes ; ils ne s'adonnent pas à ces intéressantes recherhches, auxquelles la plupart d'entre eux restent étrangers ; en cela, ils agissent en sages et s'épargnent bien des déceptions.
Nul orateur ne leur a annoncé qu'ils connaitraient, dans le cours de leur accession vers les hauts grades, le secret perdu ; qu'un jour viendrait ot leur paraitrait lumineusement claire la réponse aux graves questions qui se posent : Ou'est l'homme ? De quoi est fait son corps ? Son âme existe-t-elle ? Doit-elle lui survivre un jour ? Esprit plus simple, le maqon artésien n'a pas voulu agiter tous ces grands problèmes. N'ayant pas eu de telles ambitions, il n'a pas connu les déboires et les decoura pements.
(1) Ceci est vrai de toutes les sectes maçonniques du XVIIIe siècle, des Martinistes et des Théosophes ; C. f. Matter, Saint Martin, p. 94; Papus, MARTINEZ DE PASCALLY, Paris, in-12, 1895, p. 71 et suiv. ; Papus, MARTINÉZISME ET FRANC- MACONNERIE, p. 1. '
… On lui a appris, dans les loges, à laisser ces études aux philosophes.et aux théologiens, et, comme il n'est ni l'un ni l'autre, il n'a pas éprouvé la moindre curiosité à soulever le voile de ces mystères. S'il s'intéresse aux réformes des Théosophes, des Martinistes ou des Illuminés, c'est qu'il y a un grade nouveau à adopter, un ruban moiré à conféret, un titre pompeux, dont il va pouvoir se parer. Là s'arréte
Sa curiosité.
Il ne cherche pas, au cours de ses veilles, si Willermoz a raison de tout expliquer par ia divinité du Christ et ce qu'il y a de vrai au fond des doctrines que Cagliostro vient de mettre en honneur ; de cela il n'a cure.
Mais, dira-t-on, les livres d'architecture ne sont pas des témoins sincéres. Par crainte d'ennuis, de perquisitions, de poursuites, les fréres avaient soin de ne rien consigner dans leurs registres aux procés-verbaux, de ce qui eut pu les compromettre un jour. ——
En l'absence de rapports de police, ou d'Intendants, nous devons admettre que nos maçons ne furent, à aucun moment, l'objet de mesures tracassières ou . coercitives : aucune allusion n'est faite, dans les tracés qui sont parvenus jusqu’à nous, à des persécutions ; conseillers, avocats et procureurs se seraient bien gardés d'entrer dans une association exposée aux poursuites de la justice.
^ Les maçons artésiens semblent donc s'étre intéressés fort peu, en loge du moins, aux choses de la politique et aux discussions des philosophes.
Ils préférent se divertir dans de fraternelles agapes, au cours desquelles on-songe surtout à s'amuser. Aujourd’hui, le f^. Piccinni, visite la loge de Saznz-Frédéric& des Amis Choisis; 1 est conduit par le maître des cérémonies vers un piano placé au milieu du triangle mystérieux ; « les accords les plus savants et les plus harmonieux naissent sous les doigts de cet artiste célébre ; ils charment à la fois les oreilles et le cœur » ; dans d'autres circonstances, les frères organisent un bal ou un concert d'orgue. Le f-. Hédouin, orateur de la loge boulonnaise, les juge bien lorsqu'il écrit :
Sur un chemin couvert de mille fleurs, Le macon parcourt la vie, En cherchant le plaisir, et fuyant les douleurs ;
De la morale d'Epicure I] suit toujours les douces lois. (1)
Ne croyons pas cependant que les maçons artésiens soient des étres essentiellement frivoles, ne demandant aux pratiques de la loge que la satisfaction de leur vanité ; dans les ateliers, ils savent faire ceuvre utile, en pratiquant la solidarité et en réunissant les représentants des trois ordres sous « le niveau de l'égalité et dans les sentiments d'une cordiale fraternité ».
(1) Procès-verbal des travaux de la L.. de SAINT FREDERICK DES AMIS CHOTsts du 31° jour, 10e mois 5816, p. 34 ; une broch. in-8° de 39 p. (Arch. du P.-de-C., bibliothéque départementale).
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Les frères estiment que rien ne doit être plus agréable au Grand Architecte que le soulagement des infortunes ; aussi la bienfaisance est-elle largement pratiquée par la collectivité. On secourt, d’abord, les maçons dans le besoin ou le malheur. On les encourage, on les console. La Fidélité assiste le f-. de Beugny, tombé dans la misère ; elle le défraie de son loyer ; le f.. Amable Playoult, receveur des douanes et père de sept enfants, est victime d’un vol important ; on n’hésite pas à lui envoyer une large offrande; la famille Tècle-Vasseur est logée gratuitement dans les dépendances de la loge ; le f-- de Chesnau, capitaine, a recu vingt-six blessures et, aprés trente mois de séjour a l’hôpital, il ne possède pas les ressources nécessaires pour regagner ses foyers; on les lui procure. Le 13 septembre 1770, la 1-- de Saint-Jean de Jérusalem, dite TAnglaise, à YO-. de Cognac, reçoit une demande de secours de la 1. de Saint-Valéry-en-Somme, qui bat maillets aux confins de l'Artois ; cette requête est signée du f-- Painsmaille, ancien capitaine d'infanterie (1).
A partir de février 1780, le tronc des pauvres circule à l'issue de chaque réunion ; la générosité des membres de la loge l'alimente copieusement : pour le premier mois de 1783, il produit soixante-douze livres qui sont immédiatement distribuées aux pauvres d'Hesdin (2).
' Les maçons artésiens ne se bornent pas à soulager ceux des leurs à qui la fortune n'a pas souri ; ils viennent en aide aux malheureux en général, sans distinction de religion ou de nationalité, par le paiement de loyers en retard, par des secours en argent variant entre cing et vingt-cinq livres, remis de façon discrète et que couvre le voile de l'anonymat. Ces sommes sont versées par le trésorier, sur le vu d'un bon signé d'un frère. En 1781, à l'occasion de la naissance du dauphin, douze cents livres de pain sont distribuées aux indigents d'Hesdin (3). Ouand décéde un adhérent peu fortuné, ou un profane dont la famille est besogneuse, les fréres font les frais du service religieux : ils paient le prêtre, l'organiste, les enfants de chœur, le sonneur, le fossoyeur et méme la chaisiére. Le f-. Vilvoth fut ainsi enterré aux frais de la collectivité. Le malheur frappe-t-il brusquement une famille, le vénérable signale le fait aussitót et les intéressés recoivent de prompts secours. Ainsi fut-il fait, par exemple, pour le nommé Avisse, pére de famille et infirme.
Combien d'exemples de ce genre ! Rendons hommage à l'inépuisable charité des maçons artésiens : ils se montrent généreux envers la misére, d’ot qu'elle vienne, et surtout, ils savent donner. ;
Nos loges ont eu un rôle social important : par leurs travaux, elles ont groupé, sòus le même maillet, les représentants du clergé, de la noblesse et de la bourgeoisie, bien avant qu’au sein de l’Assemblée
(1) LES LOGES MAGONNIQUES DE L’ANGOUMOIS, DE LA SAINTONGE ET DE L’AUNIS, par Jules Pellisson, 1 vol. in-8°, La Rochelle, imp. Noél Texier, 1894, p. 8.
(2) Archives mun. d'Hesdin, Comptes de la L.. de la FIDÉLITÉ. (3) Livres d'architecture de la L.. de la FIDÉLITÉ, tenue du 22 décembre 1781.
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Constituante, les uns et les autres acceptassent d’unir leurs efforts pour le bien public. Ces gens, que séparaient les priviléges et les préjugés de castes, vivaient, à l'atelier, en bonne intelligence et sur un pied d’égalité (1).
Cette situation n'était pas générale en France, au XVIII’ siècle. L'abbé de Cambis, aumônier de la Reine, se fait initier à la loge Sainz- Louis-Saint-Philippe de la Gloire, à Nancy; non seulement il gravit trois degrés dans une méme séance, mais il est encore dispensé des scrutins habituels, « son état civil le mettant au-dessus de ces formalités » (2). Un autre atelier de cette ville,La Vertu, se voit refuser des Constitutions du G-. O~., parce que ses membres appartiennent à la petite bourgeoisie : « Ces macons n'ayant point, par leur état, été à méme de recevoir une bonne éducation, il est désagréable pour le corps entier de la maçonnerie d’être obligé de fraterniser avec eux » (3). Les membres de Saznt-Louis-Saint-Philippe s'opposent à la régularisation d'une loge si mal composée : « Le G~- OF. ne se décidera pas à nous donner pour ff.. des hommes dont le travail devient nécessaire à leurs femmes et à leurs enfants... » (4). Certes, ne pratiquaient pas davantage le « dogme égalitaire » cher à M. Gustave Bord, les maitres de la Bzenfazsance de Grenoble qui, pendant les banquets, obhgeaient les apprentis à se tenir debout et à les servir.
En Artois, jamais pareil fait ne se produisit ; de tous temps, les maçons jouissent des mêmes droits devant les -statuts ; leurs fonctions civiles, leurs titres de noblesse, leur rang dans l'armée n'entrent pas en ligne de compte : les fréres de Clermont-Tonnerre et de Léviston sont reçus a la Fidélité avec tous les honneurs dûs à leurs seuls grades maçonniques (5). Jacquemont du Donjon définit en termes excellents (©, cette pratique de nos loges artésiennes : « Ce n'est pas cette égalité tumultueuse et républicaine qui dégénére si souvent en licence ; non, chaque macon est libre, mais il est sage ; il sent qu'il lui faut un chef ; il le choisit par l'exercice de cette méme liberté qui l'honore ; il est un monarque soumis aux lois, à la constitution, mais jamais un despote ; un vénérable, parmi nous, jouit de toutes les marques du respect le plus profond ; il a la puissance exécutrice (sic), mais il ne fait pas les lois ; il est monarque pour leur exécution ; il n'est que macon quand on délibére ; sa puissance, d'ailleurs, n'étant que momentanée, il n'est pas à craindre qu'il s'oubhe au point de ne plus regarder ses fréres comme ses égaux, puisqu'il peut être lui-même soumis au frère qu'il aurait tenté de vexer.
(1) Arch. du G~. O~., planche à tracer de la R:. L.. de la BIENFAISANCE, 1788.
(2) Bernardin, NOTES POUR SERVIR A L'HISTOIRE DE LA FRANC-MAÇONNERIE A Nancy, jusqu'en 1805 ; t. I, p. 282.
(3) Ibid., t. I, p. 232.
(4) Ibid., t. I, p. 242.
(5) Livres d'architecture de la L.. de la FIDÉLITÉ, tenue du 26 juillet 1787.
(6) Ibid., tenue du 20 mai 1778.
La loge forme une sorte de monarchie constitutionnelle, dans laquelle les garanties les plus sérieuses scat accordées aux citoyens (1).
Pour relever le niveau intellectuel de cette monarchie, les freres cherchent à attirer et a fixer dans la maçonnerie des hommes capables de l’honorer : avocats, écrivains, poètes. Dans leur désir d’encourager, chez les jeunes gens, le goût des travaux aussi nécessaire à l'exercice et au développement de leurs talents littéraires qu'à leur perfectionnement moral, ils organisent des concours dont une couronne récompensera le vainqueur (2). ;
A l'occasion des fétes de la loge, les fréres rivalisent de zéle pour . célébrer la grandeur de leur mission et l'attrait de la vertu.; ainsi la maconnerie, respectable déjà par la qualité de ses adeptes, tendra à le devenir davantage par l'objet et par l'activité de ses travaux qui intéressent la famille et, par la famille, pénétrent dans la société.
Stimulés par les applaudissements qui ne leur sont pas ménagés, les poétes s'essayent à chanter, dans leurs vers, les principaux événements de la vie maçonnique.
Ils sont nombreux en Artois, les jeunes gens au coeur tendre qui cultivent les muses ; plusieurs d'entre eux, qui commencent à peine leurs études de droit, de théologie ou de médecine, et dont l'àme palpite encore au souvenir des doux poemes d’Anacréon et d'Horace, se
(1) Cf. « L’EGALITÉ ET LA LIBERTÉ », dans la Franc-Maçonnerie, Amsterdam, chez la veuve Jean-François Jozia, 1771 ; on lit à gauche le texte hollandais ; à droite, en regard, la traduction francaise. Tome II. (Archives du G.. O-. de France). ; -
« L’Egalité est leur première loi ; suivant ce système, le monde entier est regardé comme une République, dont chaque nation est une famille et chaque particulier un fils... »
« Les Francs-Maçons n’admettent d’autres distinctions que celles de la vertu ; on met de niveau la naissance, le rang, la fortune, lorsqu’on donne le premier grade... » (p. 16). 7
« Les personnes qui prennent tout à la lettre s'imaginent que la Franc- Maçonnerie est pernicieuse à l'Etat, parce que son système est fondé sur l'Egalité et la Liberté... L’Egalité des Francs-Maçons consiste à se regarder tous comme frères, et à se rendre réciproquement les devoirs de la bienfaisance et de la charité. :
Tout gouvernement juste et modéré est aussi fondé sur la Liberté, puisque Son véritable but est de garantir à chaque citoyen l'exercice libre et tranquille de ses facultés, et, dans ce sens, la Liberté est un droit que tous les hommes ont recu die la nature avec leur existence, de manière qu'il doit être permis à chacun d'user librement de ses droits en remplissant les devoirs de la vie civile... » (p. 17).
(2) PIGAULT-MONBAILLARCQ, frère de PIGAULT-LEBRUN, négociant à Calais fut longtemps vénérable de la L.. de SAINT-LOUIS, à l'O. de cette ville. Il fonda, en 1805, une section de littérature philanthropique et maconnique ; à la Saint-Jean d'été, on y couronnait, par trois prix et trois accessits, les pieces de vers ou de prose jugées dignes par le jury et traitant un sujet déterminé. Pigault a publié : 1° La FAMILLE WIELAND OU LES PRODIGES, traduction libre d’un manuscrit américain ; HOMMAGE A LA FRANC-MACONNERIE, ses origines, initiations..., secret de faire de l'or, 1807, 4 vol. in-12 ; — 2° ISAURE D'AUBIGNÉ, imitation de l'Anglais, 1812, 4 vol. in-12 ; Paris, chez Caillot, quai des Augustins, 2.
sont donné rendez-vous a Blangy, le 12 juin 1778, sous un berceau tout embaumé de troéne et d’acacia (1).
L’amour des vers, des roses et du vin les a réunis. Aprés avoir
honnêtement sacrifié à Bacchus, avoir récité, comme aux anciens Puys ; ;
d'Amour (2), d'aimables poésies, chanté le bonheur et l'espoir d'une
Jeunesse pleine d'illusions, ils dépouillent les rosiers voisins et se tressent des couronnes de fleurs.
Cette journée a laissé un délicieux souvenir dans leur esprit. Ils décident de se retrouver, chaque année à pareille époque, sous ces odorantes tonnelles.
Ainsi naquit, à Arras, là société des Rosati, consacrée, dés l'origine, à Chapelle, à La Fontaine et à Chaulieu.
Une égalité parfaite, une camaraderie de bon aloi ne cesseront de régner au sein de cette compagnie. Tout ce que l'Artois comptera de littérateurs, de savants et d'artistes, tiendra à honneur de s'y inscrire ; des seigneurs, des magistrats parmi les plus estimés, des avocats et des officiers en renom viendront s'asseoir auprés des modestes débutants, à qui ils prodigueront leurs encouragements et leurs conseils.
Rosati et maçons artésiens ont le même culte pour Bacchus. Ils goütent, les uns comme les autres, l'enchantement des beaux vers. Aussi nous ne nous étonnerons pas qu'une poésie magonnique- soit signée par l'avocat Le Ducq qui, avec les ff. Pierre Cot, Le Gay et autres, était, à la fois, un frére trés distingué et l'un des fervents disciples de la rose.
Un autre Rosati, Maximilien Robespierre, qui, quoiqu'on ait écrit, ne fut jamais affilié à la loge de la Fzdélité d'Hesdin, pas plus qu'à aucune autre d'Arras, caressait le projet de faire de cette société anacréontique une sorte d'atelier maconnique. Sa pensée se fait jour dans le discours qu'il prononce lors de la réception d'un de ses collègues (3): il estime que les raisons d'accepter le récipiendaire au sein de la compagnie sont moins son talent et son amabilité, que son âme noble et élevée, faite pour connaitre l'amitié ; on l'accueille surtout parce qu'il est capable d'azmer ses fróres, autant qu'il leur sera cher et parce qu'il s'est toujours montré humain, sensible et juste,
(1) C. f. Dineau, LA SOCIÉTÉ DES ROSATI ; Victor Barbier, LES ROSATI ; le mot Rosati est l'anagramme d'Artois.
(2) Les Puys d'Amour étaient des joutes littéraires organisées par les trouvéres, dés le XIIe siecle, et qui eurent, à Arras, un succes retentissant.
(3) Emile Lesueur, « ELOGE DE LA ROSE », ŒUVRES COMPLETES DE MAXIMILIEN ROBESPIERRE, tome I, p. 185 et suiv. (Leroux, éditeur a Paris, 1912).
Le manuscrit original de ce discours, publié pour la première fois par M. Lucien Peise dans QUELQUES VERS DE MAXIMILIEN ROBESPIERRE, p. 35 (Gougy, édit. à Paris, 1911), est fait d’un cahier de 14 pages blanches, petit in-4°, portant ce filigrane : M. Homo.
Le texte est surchargé de ratures et de corrections.
Plus loin, Robespierre montre par quel mystère une déesse, jetant un regard de commisération sur les mortels, a résolu d'arréter, en créant la Société des Rosati, l'égoisme qui semblait avoir banni de la terre la gaité, la franchise et la vertu (1).
Ce langage différe de celui qu’on tient d’ ordinaire dans les réunions bachiques, au cours desquelles l'art de bien boire a même le pas sur celui de composer une chanson...
La réception d’un nouvel affilié, les fétes solsticiales ou la Saint- Jean, les banquets fraternels sont, pour les maçons artésiens, autant d’occasions de rimer quelques strophes. Le 24 février 1784, a lieu, à la loge de la Fidélité, initiation du f-- Despommare, sous-lieutenant au régiment de Pontluévre-Dragons, en garnison däns cette ville. La mère de cet officier lui adresse une lettre en vers qui nous montre quelle estime on avait pour la maçonnerie à cette époque (2) :
Rien ne coûte, mon bon ami, Pour obliger ce que l’on aime, Surtout quand c'est un fils chéri ; Mon cœur n'aime point à demi, Soyez sür quil paiera de méme Et les entours et la facon
Du nouveau frere franc-magon.
Il est donc vrai, par votre lettre, Mon cher fils, qu'on va vous admettre Dans la douce société
Au secret, au serment fidèle,
Qui cimente avec la truelle
Les douceurs de l'égalité
Et les droits de l'urbanité.
C'est un ordre que je révère :
Le macon et le militaire
Pour l'honneur ont tant de rapports Qu'on les croirait un méme corps, Tant l'un à l'autre est nécessaire.
En effet, veut-on voyager,
Visiter le lointain rivage,
Quel agrément, quel avantage |
(1) « Elle nous révéla comment les dieux, jetant un regard de commisération sur les mortels, avoient résolu d'arrêter les progrès de l’égoisme qui semble avoir banni de la terre la gaité, la franchise, la vertu et le bonheur, en lui opposant une association, fondée sur la concorde et sur l'amitié. Elle nous annonça qu'ils avoient daigné nous choisir pour être les pierres angulaires de ce sublime édifice : elle nous enseigna les dogmes que nous devons croire, les rites que nous devons suivre, la doctrine que nous devons annoncer ; elle nous remit en méme temps la lyre d'or, la corbeille de roses et la coupe de nectar, aprés nous avoir appris l'usage auquel ils étoient destinés dans les cérémonies de notre nouveau culte ; elle déposa aussi dans nos mains un livre où une main divine avait tracé en caractéres de roses les lois qui nous étoient données et les noms de ceux qui étoient appelés à composer la société naissante avec l’histoire de leur vie et leur future destinée ; elle nous ordonna de leur annoncer successivement dans les temps marqués les desseins des dieux à leur égard par les diplómes dont elle prescrivit la forme. Alors elle disparut en laissant dans les airs de vastes sillons de lumiére. » (ELOGE DE LA ROSE, pp. 189, 190).
(2) Cette piéce de vers a été publiée pour la premiére fois dans notre article sur « Une Réception à la Loge de là FIDÉLITÉ d'Hesdin, le 24 février 1784 ». (ANNALES RÉVOLUTIONNAIRES, 1913, N° 3, pp. 389, 390). Elle.est extraite du Second Livre d'architecture de la Loge de la FIDELITE à l'O.. d’Hesdin, folio 53.
Et le guerrier, fait pour changer, En nul pays n’est étranger ;
ji retrouve, sur son passage,
Un essaim de nouveaux amis, Par qui l'on est partout admis
Et traité selon son mérite.
Qu'il est doux, sans frais et sans suite, Voyageant du Sud au Japon, S'amuser en cosmopolite,
Sans employer d'autre patron Que les signes d'un franc-magon !
Je connois trop peu les mystéres Pour pouvoir vous aider, mon fils, De mes conseils ou mes avis, Mais je les crois peu nécessaires :
Et dés que l'aimable major,
Mon digne ami, votre mentor,
Qui vous tient lieu de second père, - Veut bien vous appuyer encor
De son suffrage tutélaire,
Le seul aveu de Chambonas
Vaut pour vous cent certiflcats.
Apprenez de ce grand modèle
A manier également
L’épée ainsi gue la truelle ;
Elle devient un ornement
Quand on s’en sert utilement.
Ménagez une santé chère,
Evitez l’écueil de Cithère,
Et que l'équerre et le compas Dirigent et réglent tous vos pas.
Puis suit un couplet qui se chante sur l'air de La baronne :
Dans votre loge, Heureux qui peut se voir admis ; Le vénérable en fait l'éloge Et l'on ne voit que des amis, Dans votre loge.
Le vicomte de Saisseval, officier au régiment de Royal-Champagne, est recu maitre, le 3 mars 1785 ; pour remercier, ainsi qu'il convient, ses collègues de la L- de la Fidélité, il improvise ces quelques
vers (I) :
Vous par qui je vis la lumiére
Et qui me fites franc-macon,
Je vous fais encor la priére
De m'indiquer une lecon.
Vous comblerez ma jouissance,
Vous rendrez mes instants bien doux, Si vous me montrez l'assurance
De me faire aimer de vous tous.
Tels sont ces petits vers, exempts de prétention, qui nous montrent la sincérité de ces àmes simples et bonnes : nous préférons les maçons qui taquinent la Muse, méme sans talent, à ceux dont lunique souci est de s'habiller « à la mosaique ».
(1) Livres d'architecture de la L.. de la FIDÉLITÉ, tenue du 3 mars 1785...
Arch. mun. d’Hesdin,