FÊTES ET BANQUETS MAÇONNIQUES
Fêtes de corporation.
Banquet maçonnique du 5 août 1771.
Réception du 24 août 1783 en l'honneur du f~. chevalier de Fléchin.
Le banquet est la première manifestation de solidarité professionnelle chez les membres des corporations artésiennes. A peine plusieurs artisans d'un méme métier se sont-ils groupés, qu'ils se choisissent un patron, en l'honneur de qui ils font dire une messe ; puis ils célébrent, le verre à la main, les bienfaits d'une mutuelle assistance. Il en est de méme dans les confréries et les carités.
Les mayeurs des Grands Ardents, à Arras, dont les statuts primitifs datent de 1224, se réunissent en un banquet annuel ; les musiciens célébrent, à jour fixe, leur féte corporative, en organisant de fraternelles agapes ; les arbalétriers donnent, en octobre 1564, de grands festins en l'honneur de Pierre Théry qui, trois fois de suite, a abattu l'oiseau au concours du 1* mai, et qui vient d’être sacré empereur. :
Dans la corporation des macons de Saint-Omer, le nouveau compagnon doit, à la même époque, offrir un banquet à ses collègues.
Cet usage, qui tendra de plus en plus à se généraliser, fut suivi, dés l'origne, par les frères des loges d'Arras et d’Hesdin.
Le premier banquet auquel il soit fait allusion, dans les livres d'architecture de la Fidélité, est celui du 5 août 1771 (1) ; il a lieu à l'occasion de la Saint-Jean d'été ; mais il est probable que, vingt ans plus tôt, cet usage existait déjà. L'arrivée de visiteurs de marque, un événement glorieux pour l'un des fréres, l'inauguration d'un temple, sont autant de prétextes à des réjouissances : le chevalier de Fléchin, à son retour de Saint-Domingue, se voit l'objet de chaleureuses manifestations (2); le 24 août 1783, la L~- de la Fzdélzté décide, sur la proposition du vén“. f.. de Saint-Martin, de lui offrir un somptueux banquet, auquel l'A;zzzzé d'Arras est conviée (3). Le 5 janvier 1782,
(1) Livres d'architecture de la L~. de la FIDÉLITÉ, tenue du 26 juillet 1771. Ce n'est certainement pas le premier banquet qui ait eu lieu.
(2) Fléchin de Wamin (Charles-François-Joseph, chevalier de), né à Hesdin, ‘le 23 octobre 1749, décédé en 1802, fils de Joseph de Fléchin, mayeur d'Hes. din. Colonel en second au régiment de Touraine ; colonel commandant le régiment d'Auxerre, du 24 avril 1782 au 25 juillet 1791 ; Me de Camp du Royal-Emigrant; chevalier de Cincinnatus et de Saint Louis. Mort en Portugal, en 1802 ; il avait épousé, à Paris, en 1786, N. d'Arcy d'Ernemont.
(3) Livres d'architecture de la FIDÉLITÉ, tenue du 24 aoüt 1785.
le héros de la féte, avec une partie du régiment d’Auxerre, avait quitté la Martinique et débarqué dans la rade de Basse-Terre, à Saint-Christophe, pour mettre le siège devant Briston-Hill ; quelques jours plus tard, :1 avait défait et rejeté à la mer l'amiral Howel, survenu avec un corps de treize cents anglais. Puis, à la tête de cinq cents hommes, il s'emparait de Montserrat, de l'Ile Saint-Eustache, et, le 22 Février, il se rendait maitre du fort, aprés en avoir surpris la garnison.
Ce vaillant soldat appartenait, comme le comte de Fléchin, son frère, à la franc-maçonnerie. Il était inscrit aux tableaux de la Fidélité d'Hesdin, où il avait successivement obtenu les grades d'E/z, de Parfait Ecossais, de Chevalier prussien, de Grand Ecossais (1771).
Sans banquets, il n'y a ni joie, ni prospérité pour: un atelier. Aussi, lorsque, le 11 février 1785, les ff-- Jacquemont du Donjon, de Saint-Martin, André et Bellevre, viennent, au nom de la Fidélité, inaugurer la L-. des Cœurs Choisis de Doullens, s'ils font défense à leurs collégues de distribuer les grades symboliques, s'en réservant le soin, du moins les autorisent-ils à organiser des « travaux de table ».
En dehors des réunions exceptionnelles, des banquets ont lieu, aprés chaque tenue mensuelle ; à partir de 1782, il en est ainsi, à la L~. de la Fidélité (x) ; le prix du repas est à la portée de toutes les bourses : le f- Rémy ne réclame, en effet, que 40 sols par tête ; à la Saint-Jean, le menu est plus copieux, aussi la cotisation monte-t-elle à 5 livres (2) ; aprés la Révolution, elle s'élévera à 7 fr. 20 en 1808, età IO fr: 24 en 1812 (3).
La table recoit toujours une décoration soignée ; guirlandes lumineuses et fleurs sont disposées avec gotit, par les soins de l'architecte (4). C'est l'occasion pour le f~. maitre d'hótel de se distinguer par une savante distribution des mastics et poudres (5). Il s'acquitte d'ordinaire fort bien de sa mission ; nous n'en voulons pour preuve que l'achat fait, l'année de la comète, « d’un Moulin à vent choisi au bon coin », et dont Santelliez, le fournisseur habituel, dit « le plus grand bien » (6).
Sous les ordres du maitre d’hôtel, les frères servants, qui reçoivent, ce jour-la, une gratification de 3 livres (7), s'empressent de
(1) Livres d'architecture de la L.. de la FIDÉLITÉ, tenue du 24 juin 1804.
(2) Ibid., tenues des 20 février et 6 mars 1782. Le repas des invités était compris.
(3) On acheta, pour cette circonstance, du champagne à 4 fr. 65 la bouteille et 2 jambons de 32 livers, ce qui nous permet de croire que l'affluence fut considérable. Comptes de la L-. de la FIDÉLITÉ, 1812.
; (4) Extrait du livre d'architecture de la R.. L.. de AMITIÉ, à PO.. d'Arras, 18 décembre 1781. ;
(5) Mastics : nourriture ; poudres : boissons.
(6) Ce vin fut payé 225 francs la barrique. (Comptes de la L.. de la FIDÉLITÉ d’Hesdin).
(7) Livres d'architecture de la L.. de la FIDELITE : la rétribution est de 3 fr. à partir de 1806 ; elle était précédemment de 2 fr.
Eh, =
dresser la table du festin : à chaque place, ils posent au-dessus du « voile », une « tuile », une « truelle », une « pioche », un « glaive », des « canons » pour les « poudres faible, forte et fulminante », va « drapeau » et un « morceau de pierre brute » ; de part et d’autre, se trouvent des petits vases remplis de « sable » et de « ciment »; en un mot, tout ce qu’il faut pour « mastiquer » ; des fruits et des friandises sont disposés dans des « plateaux » d’argent ; les vins vieux se présentent dans des « barriques » couvertes d’une respectable poussiére; quelques instants avant l’heure du Banquet, une « lumière » passe pour juger de la bonne ordonnance ; tout est prêt et les « colonnes d'harmonie » sont à leur place (1).
Quand on veut boire, on dit : « Donnez de la poudre ». CHacun se léve et le vénérable crie : « Chargez ! ». On met alors de la poudre dans les canons ; le maitre ordonne : « Mettez la main sur vos armes ! » et l'on boit en portant le verre à la bouche en trois temps, sur la mamelle gauche, puis sur la droite et ensuite en avant, en répétant trois fois : « Vivat ! ».
Si l'on soupçonne que quelqu'un de suspect s'est glissé dans le temple, on dit : « Il pleut », ce qui signifie : il faut être discret.
Au dessert, les fréres portent des santés, dans un ordre fixé d'avance par le G-- O~. ; la première est celle du Roi et de la famille royale, à laquelle on jomt celle de la prospérité de l'Etat ; la seconde est celle du Grand Maitre, de l'Administrateur général et dés Officiers d'honneur du G-. O-- ; on boit ensuite aux frères visiteurs et à leurs loges respectives ; ils remercient en proposant la santé du vénérable et des membres de l'atelier gui les regoivent (2).
Aprés ces toasts, on tire quelques canonnées de poudre forte et l'on SPERM en la manière ordinaire. Puis chacun y va de son « cantique » ; l'un célébre l'amitié, en un poeme plein d'à- Heap l'autre Phares en ces termes, les vertus de la poudre :
Lorsqu'elle saute impatiente
De la barrique ave: éclat,
Que son bruit, sa vapeur enchante Les yeux, l'oreille et l'odorat !
Fréres, chargeons, tirons sans cesse...
Quoi donc, profane, tu frémis |...
Nous ne tirons, dans notre ivresse, Que la santé de nos amis.
Que de fois tu maudis l'usage De la poudre et son inventeur !
Chaque jour, nous rendons hommage
(1) Voile = nappe; tuile = assiette ; truelle = cuiller ; pioche — four-
chette ; glaive = couteau; canon = verre; poudre faible = eau; poudre forte — vin 5 poudre fulminante = liqueur; drapeau = serviette ; pierre brute = pain; sable = sel; ciment = poivre; plateau = plat; masti-
quer = manger; barrique = bouteille ; lumière = officier ; colonne d'harmonie = musiciens ; tirer le canon = boire ; cantique = chanson. |
(2) Livres d'architecture de la L.. de la FIDÉLITÉ, à l'O. : Hesdin, tenue du lv septembre 1774. À
Au patriarche, son auteur.
Ah ! que n’en charges-tu tes armes, Bientôt toi-même, sans alarmes,
Te mettrais devant le canon,
Avec la poudre du maçon ! (1)
Les banquets ne sont pas les seules fêtes que donne la loge ; parfois, elle organise des bals et l’on garda longtemps, à Hesdin, le souvenir de celui qui eut lieu à l'Hôtel du Gouverneur, qui abritait alors les destinées de la Fzdélité (2) : ce fut une réunion charmante et distinguée ; les fréres Houzel et Prévost faisaient, en qualité de commissaires, les honneurs de la loge aux dames, qui assistaient nombreuses à cette fête; la musique était excellente et le buffet copieux ; frères et sœurs, louvetons et louvetines dansaient encore, trés tard dans la nuit... ;
TON Fa a falf; C+ de, Ino Ch
(1) ESSAIS D'ARCHITECTURE MAC.., par le f.. Valentin Roty ; ces strophes furent chantées à la CONSTANCE, d'Arras, sur l'air : « Rien de divin comme la femme ».
(2) En 1812.