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L'ESPRIT MAGONNIQUE EN ARTOIS SON EVOLUTION

- Fénelon et les francs-maçons artésiens. Influence du Télér aque: L'esprit de corps dans la maçonnerie et au Conseil d'Artois. Le f.. Jacquemont du Donjon.

Les juifs exclus des loges. Le dogme égalitaire.

La mentalité des francs-maçons artésiens n'a pas été immuable au cours du XVIII* siècle. Ce qui les frappe, à l'origine, ce sont les allégories et les symboles, dont ils ne comprennent pas toujours la signification et la portée.

La loge est une confrérie. Elle à ses petits secrets, comme la plupart des associations de cé genre ; on y festoie gaiement, comme chez les arbalétriers et, de méme que ceux-ci invitent à leurs fétes les mayeurs et les chapelains de Béthune, de Douai et de Cambrai, on convie aux réjouissances maconniques d'Arras les fréres d’Hesdin, de Valenciennes et d'Amiens. Pour l'élection d'un nouveau membre, on y vote comme à l'Académie d'Arras, par boules blanches ou noires; enfm, on y pratique déjà un certain esprit de corps, trés voisin de celui qui régne dans les autres confréries.

Mais, vers 1733, l'influence de Fénelon commence à se manifester dans les loges de la région ; si nous en croyons Ramsay, la Parfaite Union de Valenciennes, fondée par la G-- L-. d'Angleterre, le 1° juillet de cette année, devait son nom à celui-ci (1). Telle est, sans doute, l'origine des titres distinctifs de nombre d'ateliers artésiens : Saint-Omer, Hesdin et Montreuil voient quatre loges successivement établies sous ce vocable. Pouvons-nous admettre que les fréres se soient contentés de donner à leur société un nom qui rappelât cet amour universel, vanté par le Cygne de Cambrai et qu'à l'intérieur des temples mystérieux, on n'ait point commenté les plus beaux passages du 7 élémaque ? Certainement non.

Fénelon était vénéré en Artois et les maçons ne pouvaient choisir de plus vertueux modèle : n’avait-il pas, en 17c7, vendu ses meubles les plus précieux et emprunté méme des sommes importantes pour secourir les habitants de Saint-Omer ? On avait d’autant plus apprécié ce geste généreux que François de Valbelle, évêque ultramontain de cette ville, avait interpellé son collègue en termes offensants et

(1) Paul Duchaine, LA IRANC-MAÇONNERIE BELGE au XVIIIe siècle, p. 147.

demandé, au synode métropolitain de Cambrai, la suppression de certains de ses ouvrages, aprés avoir refusé toute intervention personnelle, en faveur de ses diocésains.

Si la personne de Fénelon était l’objet de la vénération de toute la province, ses idées y avaient obtenu un succés aussi rapide que durable.

N’avait-il pas condamné la magalomanie militaire d’Adraste et, dans Idoménée l’ingérence des princes dans les matières religieuses ?

Les francs-magons artésiens estimeront, avec lui, qu’il convient de laisser aux théologiens la discussion des questions religieuses et ils partageront ses idées pacifistes. Subissant la réaction générale qui suivit les guerres de Louis XV, ils apprécient les bienfaits de la paix pendant la Régence et le ministère de Fleury, à l'exemple des habitants de la Bétique : « La fraude, la violence, le parjure, les proces, les guerres ne font jamais entendre leur vo’x cruelle et empestée dans ce pays chéri des dieux. Jamais le sang humain n’a rougi cette terre ; a peine y voit-on couler le sang des agneaux. Quand on parle à ces peuples des batailles sanglantes, des rapides conquêtes, des renversements d'Etats qu'on voit dans les autres nations, ils ne peuvent assez s’étonner. Quoi, disent-ils, les hommes ne sont-ils pas assez mortels sans se donner encore les uns aux autres une mort précipitée. La vie est si courte, et il semble qu’elle leur paraisse trop longue ! Sont-ils sur la terre pour se déchirer les uns les autres et pour se rendre mutuellement malheureux ? » (1). Et plus loin : « Un conquérant est un homme que les dieux, irrités contre le genre humain, ont donné a la terre dans leur colére, pour ravager le royaume, pour répandre partout l'effroi, la misère, le désespoir et pour faire autant d'esclaves qu'il y a d'hommes libres ».

En méme temps qu'il condamne l'esprit de conquête, Fénelon, dans son Télémaque, développe cette idée, que la nature humaine

est essentiellement bonne. Les francs-macons artésiens ne pensent pas autrement. Aussi quoi d'étonnant que ce soit dans les écrits du Cygne de Cambrai que vénérables et orateurs aient puisé leurs conceptions de l'amour fraternel et de la vertu.

N'est-ce pas la description d'une loge idéale que Fénelon place dans la bouche d'Adoam (2) : « Chaque famille est gouvernée par son chef, qui est le véritable roc. Le pére de famille est en droit de punir chacun de ses enfants ou petits-enfants qui fait une mauvaise action; mais, avant de le punir, il prend les avis du reste de la famille. Ces punitions n'arrivent presque jamais ; car l'innocence, la bonne foi, l'obéissance et l'horreur du vice habitent cette heüreuse terre » (3).

(1) AVENTURES DE TÉLÉMAQUE, par Fénelon, pp. 95 et 96. Ibid p.95

(3) Citons cette description, qui est celle d'un temple maçonnique idéal : « Les prêtres (de Vénus) sont revêtus de longues robes blanches avec des cein-

“Les membres de cette famille vivent en parfait accord les uns avec les autres : « Tous s’aiment d’un amour fraternel que rien ne trouble. C’est le retranchement des vaines richesses et des plaisirs . trompeurs qui leur conserve cette paix, cette union et cette liberté. Ils sont tous libres et tous égaux ».

Le mérite seul recoit sa juste récompense : « On ne voit parmi eux aucune distinction que celle qui vient de l'expérience des sages vieillards, ou de la sagesse extraordinaire de quelques jeunes hommes, qui égalent les vieillards consommés en vertu ».

C'est encore dans le Télémaque que les francs-maçons artésiens apprendront à pratiquer la bienfaisance (1), à respecter les regles qu'ils se sont données (2), à garder un secret (3), à dédaigner les métiers manuels (4), à étre généreux et équitables sans affectation (5); sages sans austérité (6).

tures d'or et des franges de méme au bas dle leurs robes. On brüle nuit et jour, sur les autels, les parfums les plus exquis de l'Orient, et ils forment une espéce de nuage qui monte vers le ciel. Toutes les colonnes du temple sont ornées de festons pendants ; tous les vases qui servent au sacrifice sont d'or. » (p. 46).

(1) Ibid., p. 18. Le roi Sésostris : « Tout mon plaisir est de secourir la vertu malheureuse. »

; (2) Ibid., p. 61 : « Après les dieux, de qui les bonnes lois viennent, rien ne doit être si sacré aux hommes que les lois destinées à les rendre bons, sages, heureux. » :

(3)-Ibid., p. 29. Télémaque dit : « Quoique je sois si jeune, j'ai déjà vieilli dans l'habitude de ne dire jamais mon secret, et encore plus de netrahir jamais, sous aucun prétexte, le secret d'autrui. Comment avez-vous pu, me dit-il, vous habituer au.secret dans une si grande jeunesse ? Je serais ravi d'apprendre par quel moyen vous avez acquis cette qualité qui est le fondement de la plus sage conduite, et sans laquelle tous les talents sont inutiles. »

« En quittant Ithaque, Ulysse avait dit : « Quiconque est capable de mentir est indigne d'étre compté au nombre des hommes, et quiocnque ne sait pas se taire est indigne de gouverner. »

. P. 30. « Les amis de mon père eurent soin de m'exercer de bonne heure au secret. »

P. 75. Calypso veut tirer des confidences de Mentor : « Semblable à un rocher escarpé, qui cache son front dans les nues et qui se joue de la rage dies vents, Mentor, immobile dans ses sages desseins, se laissait presser par Calypso. Quelquefois méme, il lui laissait espérer qu'elle l'embarrasserait par ses questions, et qu'elle tirerait la vérité du fond de son cœur. Mais, au moment où elle croyait satisfaire sa curiosité, ses espérances ,s'évanouissaient, tout ce qu'elle s'imaginait tenir lui échappait tout à coup, et une réponse courte de Mentor la replongeait dans ses incertitudes. »

(4) On lit, pp. 93 et 94, dans la description de la Bétique : « On voit en ce pays peu d'artisans : car ils ne veulent souffrir que les arts qui servent aux véritables nécessités des hommes..., ils exercent eux-mémes les arts domestiques nécessaires à leur vie simple et frugale (étoffes, chaussures légéres, habits, tentes). Pour les autres arts estimés chez les Grecs, chez les Egyptiens et chez les autres peuples bien policés, ils les détestent, comme des inventions de la vanité et de la mollesse. »

(5) Ibid., p. 16. En Egypte : « I1 (Mentor) admirait... la justice exercée en faveur du pauvre contre le riche, la bonne éducation des enfants... l'exactitude pour toutes les cérémonies de la religion ; le désintéressement, le désir de l'honneur, la fidélité pour les hommes et la crainte pour les dieux, que chaque PERE inspirait à ses enfants... »

(6) Ibid. Heureux, disais-je, les hommes à qui la vertu se montre dans toute sa beauté ! Peut-on la voir sans l’aimer ? Peut-on l'aimer sans être heureux ?

Mais gardons-nous de généraliser ; l’esprit magonnique a varié d’une loge à l’autre, d’orateur à orateur. Si, pendant cette première période, la maçonnerie artésienne semble nettement dominée par l'influence de Fénelon, il ne serait nullement impossible que Milly à Doullens et surtout Chabrillan à Hesdin aient traité assez volontiers quelques lieux communs de la philosophie, tels que l’existence de Dieu, l'immortalité de l’âme, et qu'un disciple de Voltaire ou des Encyclopédistes ait étudié, en loge, l'un quelconque des grands problémes qui agitaient les esprits. :

Jacquemont du Donjon va marquer une seconde phase dans l'évolution de l'esprit maçonnique en Artois. Avec lui, on s'occupera de plus en plus de questions morales : l’amour des hommes et du souverain, les devoirs religieux vont être ses thèmes préférés.

Né a Hesdin, en 1752, il entra trés jeune à la Fidélité et consacra à l'Art Royal les loisirs que lui laissaient ses fonctions de procureur du Roi, à la maitrise des Eaux et Forêts. |

D’autres membres de sa famille s’intéressaient aux mystères du temple de Salomon ; sa sœur Bernardine avait épousé Louis de Noizet de Saint-Paul, officier du génie et franc-maçon notoire (1) ; ses deux frères, Porphyre et Wenceslas, étaient, le premier inspecteur des domaines du duc de Chartres, et le second chanoine de la Collégiale de Saint-Martin d’Hesdin (2).

Lors du mariage de leur sceur, ce fut naturellement ce dernier qui donna la bénédiction aux époux et qui recut, le 24 octobre 1786, leurs solennelles promesses (3).

Wenceslas Jacquemont était un méditatif, l’un de ces hommes épris de recherches historiques; il réfléchissait volontiers sur les phénomènes de l'esprit à côté d'Helvétius, de Diderot et d'Alembert; mais aucun

(1) Louis-Francois-Joseph Noizet de Saint-Paul, né à Hesdin, le 30 octobre 1755. (Comp. 1780, M. 1781, Thuill. 1781, Arch. 1804).

(2) Jean-Francois Jacquemont du Donjon, le pére, était né en 1771 ; il s’était marié une premiére fois avec Catherine-Henriette Jouve, fille de Louis Jouve et de Elisabeth Lardé, sœur de Francois Lardé d'Incourt, avocat en Parlement et mayeur d’Hesdin ; Jean-Francois avait convolé en secondes noces, le 13 novembre 1751, avec Marie-Charlotte-Aldegonde Bournisien, qui lui avait donné trois enfants : Hippolyte (1752), Joseph-Wenceslas (28 septembre 1757), et Bernardine.

(3) On lira avec fruit les pages remarquables que M. Arthur Chuquet consacre, dans ses ETUDES D'HISTOIRE, à Wenceslas Jacquemont, série III, pp. 157- 174 Wenceslas Jacquemont devait, quelques années plus tard, abandonner l’état ecclésiastique et partir pour Paris. La, il devint successivement chef du Secrétariat au. Ministère des Finances, membre du Comité de l'Instruction Publique, puis du Tribunat. Appelé à analyser la Constitution républicaine de l'an III, alors en projet, il l'approuva, sous certaines réserves, déclara qu'elle sauverait la Patrie et lui permettrait de « sortir de cet encombrement de ruines ». Il remarqua judicieusement que les citoyens mettent autant d'empressement à définir la liberté que d'incohérence à l'atteindre. On reconnait à ces vues élevées le philosophe qui expliqua, dans ses ESSENCES RÉELLES, renouvelées de Platon, comment les notions existent dans notre entendement, et qui composa une œuvre que 280 in-octavo auraient peine à contenir. Il s'imposa ainsi à l'admiration de ses contemporains et à la nôtre.

atelier, que nous sachions, ne le compta parmi ses membres. Son frère Hippolyte avait un tout autre caractère : d’un naturel plutôt enjoué, orateur disert, ileut fait bonne figure au barreau; la destinée ne le lui permit pas; elle fit de lui un magistrat distingué et l’une des plus éclatantes lumières de la loge de la Fidélité.

Successivement orateur, premier surveillant, maître des cérémonies et enfin vénérable (1784), il fut intimement mêlé à toute la vie active de cet atelier. Il prit la parole dans les circonstances les plus solennelles, semploya à solutionner différents conflits et, par son jugement sûr, par son dévouement a toute épreuve, 11 contribua à la prospérité de la loge.

C'était un convaincu. Rarement il manquait aux tenues et nous lisons son nom à chaque page des Livres d'architecture. Il se faisait, du reste, une idée très haute du rôle social du maçon.

Lors de l'initiation du profane Jacques-Philippe Cot d'Ordan, « de la religion catholique, apostolique et romaine », le f-- Jacquemont du Donjon, exposa, d'excellente façon, quelles qualités un frère doit acquérir, quels devoirs 1l lui faut pratiquer (1).

. Il explique, d'abord, au nouvel apprenti, la signification des emblèmes symboliques, qu'il a sous les yeux: « Vous prendriez, mon frère, une idée bien fausse de la société oü vous venez d'étre affilié, si vous la jugiez par les cérémonies qui ont accompagné votre aggrégation ; le vrai philosophe, vous le savez, sait apprécier tout à sa juste valeur; il sait que chaque secte, chaque état a des signes ostensibles et nécessaires à chaque objet qu'il a à représenter ; eh! toute notre vie ne se passe-t-elle pas en cérémonies ? Le Sacerdoce, l'Epée, la Robe n'ont-ils pas les leurs, qui les distinguent essentiellement ? Vous retrouverez parmi nous à peu prés ce que vous avez vu dans le cours de votre vie; vous avez su trouver l'homme sous la simarre du magistrat, sous le baudrier du militaire; vous distinguerez aussi le magon sous le cordon qui le décore; vous voyez cette loge dont la décoration, les emblémes vous surprennent, vous voyez ce tableau oü sont tracés tous les différents instruments employés ordinairement par la maçonnerie matérielle, ces. autels, ces colonnes, cette étoile, la lettre qu'elle renferme, tout enfin ce qui frappe vos yeux est mystique, tout renferme une allégorie; tout contient le symbole de quelques-unes des vertus qui doivent distinguer un maçon du profane vulgaire ; tout vous sera démontré, expliqué dans son temps; chaque grade vous désillera les yeux sur des mystéres qu'on ne vous confiera qu'à mesure qu'on se sera assuré de votre zele pour les travaux de l'Art Royal; ces travaux sont l'exercice des vertus sociales qui caractérisent l'honnéte homme ; notre profession de foi est celle de tous les gens vertueux ». :

Puis, le f-. Jacquemont du Donjon expose, en ces termes, les devoirs que les fréres ont à remplir, tant à l'atelier que dans l'existence journalière : « Tout maçon doit professer la religion dominante, la reli-

i (1) Livres d'architecture de la L.. de la FIDÉLITÉ, tenue du 20 mai 1778. Cot. d'Ordan, né à Montpellier, le 21 mai 1751.

gion du prince sous lequel il vit, le culte du pays qu'il habite. Ce premier devoir en entraîne un autre : c'est l'amour de son roi; mais nous sommes français et ce précepte nous devient inutile ; une autre loi qui ne doit point être moins chère à nos cœurs, c'est l'amour du prochain. Je n’entends pas cet amour stérile qui s’en tient à la spéculation; je ne regarde pas comme fidèle à cette loi, mobile, principe de toutes les vertus, un homme qui, vivant dans son égoisme apathique, s'imagine avoir beaucoup fait de bien quand il n'a pas fait de mal; non, mon frère, ce n'est pas la la charité maçonnique; un maçon qui connait l'étendue de ses devoirs fait le bien quand l'occasion s'en présente ; il la cherche; il la fait naitre; on le voit toujours bienfaisant, affable, attaché inviolablement à ses amis, dissimulant les fautes de ses fréres, toujours vrai, parce que le méchant seul a intérét à ne pas l'étre; il sait montrer la vérité telle qu'elle est, mais jamais elle n'humilie personne; enfin, un maçon est un homme parfait en morale ».

Le frére orateur ne se fait cependant pas d'illusions. Cet idéal est rarement atteint : « Nous ne vous dissimulerons pas, continue-t-il, que, malgré les obligations que nous nous imposons en recevant le sceau qui nous distingue des profanes, peu de magons parviennent à ce degré de perfection qu'il est si difficile à l'homme d'atteindre ; malheureusement, notre essence ne change pas; on trouve l'homme quelquefois parmi les maçons; il est si difficile de s'oublier; aussi, mon frère, ne soyez point surpris de rencontrer, encore quelquefois, parmi les maçons, les petites passions que vous avez trouvées chez les hommes; il est vrai cependant qu'elles doivent s'y rencontrer moins souvent; la liberté que chaque frére a d'accuser son frére, nous corrige souvent pour jamais d'une faute commise ou, plus souvent encore, nous empêche de la commettre; ne soyez pas scandalisé de ces accusations, j'avoue qu'elles paraissent révoltantes au premier coup d'oeil; on croirait qu'il doit en résulter une inquisition humiliante pour le dénonciateur et odieuse pour l'accusé; désabusez-vous, mon cher frére, i] n'en est pas ainsi parmi nous; on n'accuse pas ici légérement et quand on vient à cette douloureuse extrénité, l'accusation est toujours fraternelle, comme la punition qui suit; nous ne sommes sévéres que pour les cas trés graves et il est bien rare que l'Art Royal soit souillé par des forfaits ».

Le premier devoir du franc-magon artésien est d'étre excellent chrétien. Lorsqu'un profane se présente à la loge, non seulement on recherche s'il est de bonnes vie et mœurs, mais le vénérable lui demande s'il est de la religion catholique, apostolique et romaine. Après chaque élection d'officiers, les fréres assistent, le jour de la Saint-Jean, à un service religieux, chez les Récollets ou les Minimes; ils reçoivent dans leurs ateliers les prétres séculiers et les moines de tous ordres, accueillant avec des égards dom Brouqsault, religieux bénédictin de Fécamp ou dom Leliévre, aumónier du Royal-Penthiévre. Ils prétent leur serment sur l'évangile. Enfin ils font célébrer une messe pour le repos de Pame des frères décédés : la maçonnerie artésienne repose donc sur le catholicisme.

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" Quant à l'amour du roi, second devoir du franc-maçon, le f~. Jacquemont du Donjon estime que c’est là un sentiment si naturel chez les français qu'il doit lui suffire de le rappeler. Le loyalisme des frères peut étre cité en exemple. Ils ne s'intéressent pas, dans leurs tenues du moins, à la chose publique et ils ont raison. La seule critique — combien édulcorée — qui se glisse dans leurs délibérations, concerne le f~. Pelé qui a connu lexil avec le Parlement et a « suivi le sort commun des . honnêtes gens » (1); encore semble-t-il que ce soit moins le désir de réformer le gouvernement que l'esprit de solidarité qui les ait amenés à la formuler.

Ee cœur des francs-maçons est bon et fraternel ; en dehors des aumónes collectives distribuées, nous l'avons vu, au nom de la loge, chacun s'efforce, selon ses moyens, de secourir les indigents : dans la liste des revenus de l'hospice d'Hesdin, le f-- Despommare figure pour 800 livres de rentes, le f-. d'Halinghem pour un don de 14.000 livres; le f-- Noizet de Saint-Paul, légua 10.000 livres et le f- Hallette, 4.600 livres; les maçons ne cessent de s'entr'aider et, pendant que le f.'. Spitallier de Seillans est préfet des études du collége des Oratoriens d'Arras, le f-. Ansart est médecin de cet établissement.

Telles sont les vertus pratiquées par les fréres dans la vie journalière; comme au sein des ateliers et qu'à l'occasion de l'installation de VAmitzé de Boulogne-sur-Mer, le f^. Burgaud célébra dans cet acrostiche maçonnique :

Faire toujours le bien, pardonner à l'erreur,

Reconnaître d'un Dieu l'existence suprême,

Avoir le fanatisme et le crime en horreur,

Ne pas nuire au prochain, l'aimer comme soi-même, K C'est le riche secret que possède uù maçon.

Mortels qui connaissez le prix de la raison,

Aux autres pour prouver qu'il est seul désirable,

Conduisez-les au temple, où notre vénérable,

Guvrant ce trésor rare au profane inconnu,

Nous montre les vrais biens que donne la vertu. (2)

La pratique d’autres devoirs est imposée aux frères dès qu'ils franchissent le seuil du temple : discrétion, bonne conduite et respect de soi-méme, amour de ses fréres, observation des rites et des traditions.

Le secret doit-étre gardé de tout ce qui se dit ou se fait dans la loge; si les profanes avaient connaissance des mystéres, ceux-ci perdraient leur principal attrait. La curiosité qu'elle fait naitre est souvent la mesure de l'intérét que le public porte à une association. Aussi les indiscrétions, mémes légéres, sont-elles sévérement réprimées : celui qui manque de retenue dans ses paroles est passible d'une amende de

(1) Livres. d'architecture de la L.. de la FIDELITE, tenue du 1°% décembre 1774 ; le f-. Pelé était procureur au Parlement de Paris.

(2) « Poéme philanthropique et maconnique », composé pour l'installation de la L.. de PAMITIÉ, à l'O. de Boulogne-sur-Mer, par le f.. Burgaud ; cette pièce obtint une médaille d'or au concours de la L.. des TROIS NIVEAUX, à rO.. d'Ostende ; broch. in-8°, s. 1. n. d. (Arch. dép. du P.-de-C., Bibliothèque départementale).

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trois livres; faute d’y satisfaire sur le champ, il est exclu pour trois mois; More l'importance du fait divulgué, le coupable peut se voir rayé à temps ou à perpétuité du tableau de la loge.

Contre le magon coupable, de méme que contre le prétre ditus les moyens de coercition ne sont pas employés; on le supplie d'agir selon sa conscience; on lui adresse de pressantes et fraternelles admonestations, mais sa désobéissarce est rarement suivie d'exclusion. Les statuts n'offrent pas de sanction efficace; les procès maçonniques, dont on a peu d'exemples, n'aboutissent pas souvent à la soumission du

coupable.

Mais en quoi consiste ce fameux secret, si jalousement gardé ?

S'agit-il simplement de ne pas dévoiler les différentes cérémonies maçonniques ? L'impénétrable mystère, n'a-t-il pas, comme on l'a prétendu, une signification plus haute ? N'existe-t-il pas un secret politique ? Barruel affirme qu'il assista à la réception d'un profane; le vénérable aurait déclaré au récipiendaire, qui venait de préter son obligation, que « le secret de la maçonnerie consistait dans ces mots : égalité, liber-

té, tous les hommes égaux et libres ».

Les macons protestent véhémentement contre cette allégation (1). Prenons ce récit pour exact et admettons que ces mots magiques

étaient prononcés dans certaines loges.

Le furent-ils en Artois ?

La question est difficile à résoudre, puisque nous ne possédons, pour toute référence, que les livres d'architecture et les discours des orateurs. Comme bien on pense, aucune allusion n'y est faite àu prétendu róle politique que l'atelier pouvait étre appelé à jouer. Tout nous porte à à croire que les choses du gouvernement étaient bannies des discussions, au méme titre que UE de la religion et que, si l'expression :

Voici le texte de l'épitaphe du f.. Burgaud (cimetière du Nord, à Calais) :

A la mémoire de Claude-Jéróme BURGAUD ancien receveur des domaines et de l'Enregistrement Fondateur de la Société d'Agriculture, Commerce et arts de la Ville de Calais.

Fondateur de la R”. L.. de la PARFAITE UNION à l'O.. de Calais Orateur de la R.. L.. des AMIS RÉUNIS, méme O.. Et 0. d'honneur de la R.. L-. des AMIS CHOISIS à l'O. de Boulogne.

que et poète, ses talens donnèrent un grand essor aux diverses sociétés qui s’empressérent de laccueillir.

Ses qualités morales, ses principes d'humanité et son attachement à sa famille et à ses amis

lui assurent de longs et légitimes regrets.

Né à Lagny le 30 septembre 1759, il est mort à Calais

le 27 janvier 1813.

(1) Barruel, MÉMOIRES POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU [DODEDEOME. 4 vol. in-8°, Londres 1797, t. II, p. 284.

M. Bazot, MORALE DE LA FRANCHE-MACONNERIE, Paris 1828, p. 65, en note...

égalité, fraternité, tous les hommes égaux et libres, était en usage, on ne lui attribuait pas un sens caché et révolutionnaire ; de plus, nous n'avons trouvé aucune trace, de procès maçonnique pour divulgation du secret. * * ck

Les frères doivent montrer l'exemple des bonnes mœurs. On ne les accepte que si un membre de la loge se porte garant de jeur moralité et apres une sérieuse enquête. Quand un fait d'inconduite est dénoncé, Vinculpé est appelé à s'en expliquer et s'il est démontré qu'il a commis une faute, il est exclu : le 13 juillet 1784, le f-. servant Cuvillier fut « expulsé » de la L-- de la Fzdélzté (1). De tels exemples se présentent rarement.

Les juifs ne sont pas plus reçus dans les loges artésiennes que dans les corps Judiciaires.

. Sans doute, certains historiens constatant que, de nos jours, les juifs et les francs-magons ont acquis une influence dans l'Etat que beaucoup leur envient, veulent qu'avant 1789, ils aient été les artisans du vaste complot qui a jeté à bas l'ancien ordre social. Il y aurait là de quoi s'étonner, si l'on n'avait appris à apprécier, à leur valeur, le sens critique et la méthode de travail de ceux qui méconnaissent sciemment toute l'histoire du XVIII siècle (2). Un juif rencontrant dans les loges artésiennes le comte de Siougeat, le marquis de Fléchin, le vicomte de Clermont-Tonnerre ou le comte de Calonne-Ricouart, et fraternisant avec ces grands seigneurs! Une telle idée ne pouvait naître que dans esprit de ceux qui veulent, par tous les moyens, faire condamner une ceuvre qu'ils redoutent, en la chargeant de crimes imaginaires (3).

On demande encore aux fréres d'observer les rites et les traditions de l'ordre. L'assiduité aux réunions est surtout réclamée ; par un contact permanent, une instruction collective, plus agréable et plus facile, elle permet la pratique en commun des vertus maçonniques. Les membres de la loge qui se montrent négligents recoivent des avis, pour les rappeler à l'observation des régles statutaires. Ces avertissements deviennent-

(1) Livres d'architecture de la L.. de la FIDÉLITÉ, tenue du 13 juillet 1784.

(2) Ibid., tenue du i? septembre 1773.

(3) Lire, en ce sens, Copin-Albancelli : LA CONJURATION JUIVE CONTRE LE M®NDE CHRÉTIEN, Paris, La Renaissance Francaise, 1909, pp. 431 et suiv. ; Henri Hello, L'ACTION MACONNIQUE AU XVIIIe SIÈCLE, Bloud 1905, pp. 29 et suiv. L'auteur reproduit la légende de Martinez Pasqualis, devenu un juif polonais pour les-besoins de la cause ; Louis Dasté, LA FRANC-MACONNERIE ET LA TERREUR, pp. 5 et suiv. ; Francois Bournand, HISTOIRE DE LA FRANC-MACONNERIE, DES ORIGINES A LA

. RÉVOLUTION, in-16, Paris, Daragon, 1905, p. 106. Sous le titre : LA CRITIQUE DANS L'ANTIMACONNISME, nous lisons dans J’ACACIA, année 1906, pp. 42 et 43 : « M. Bord invite son contradicteur (M. Copin-Albancelli) à citer un seul juif dans la Franc-Maconnerie avant la Révolution, à établir le róle que celui-ci a joué, et cela constituera une présomption de preuve.

« Il faut, dit-il, ignorer la société du XVIIIe siècle pour supposer qu'un Francais noble, bourgeois, ouvrier méme, ait consenti à fraterniser avec un juif. Peut-être quelques-uns parvinrent-ils à s'introduire dans la F...M.. hollandaise ; j'en ai trouvé un de cette provenance qui, ayant voulu pénétrer dans

ils insuffisants, le 12 avril 1773, la Fidélité prend un moyen plus efncace : à l'avenir, les frères manquant aux tenues sans raison valable, verseront une amende de 24 sols, dont profiteront les pauvres; ceux qui arriveront en retard paieront 12 sols seulement. Une fréquentation plus assidue suivit cette décision.

J a loge forme un tout ; ses membres restent solidaires; du moindre acte de l'un des leurs, les fréres retirent bénéfice ou dommage; la gloire de celui-ci rehausse l'éclat de l'atelier; de méme, le déshonneur d'un autre atteint indirectement ses collégues : tous sont unis par des liens tellement étroits que chacun d'eux se sent et s'estime responsable des agissements des autres. :

L'idée de solidarité est objectivée dans le titre distinctif de la loge; les membres de la Constance s'appellent entre eux les constants, ceux de la Fidélité sont les frères fidèles. Le nom, commun à tous, les représente et les unit. Dans leurs entretiens, ils ont l'habitude d'associer a ce nom l'histoire entière de la loge, sa réputation, sa puissance, son ancienneté, sa valeur; des unes et des autres, ils se montrent extrémement jaloux et fiers comme l'est un fils des exploits de ses ancétres, du glorieux passé de sa famille. Il y a, dans ce nom, comme un réservoir de forces collectives. Les fréres le comprennent fort bien, car on ne cesse de le leur répéter ; ils sont imbus de l'idée qu'ils ne doivent rien enlever à la puissance attachée au nom de la loge; qu'il leur faut, au contraire, pratiquer les vertus maçonniques pour la fortifier au dehors, poursuivre leurs brillantes carrières, dans l'armée, dans le barreau ou la magistrature, afin de faire respecter davantage le nom qu'ils portent, — car c'est un peu le leur, — afin d'accroitre son prestige, son honneur, sa valeur sociale, de tout le faisceau de leurs talents individuels.

L'esprit de corps qui s'est développé de la sorte dans nos loges artésiennes, résulte d'abord d'une sélection dans le recrutement : on nadmet dans l'atelier que des profanes dont on connait les bonnes dispositions ; l'on évite autant que possible de recevoir les ambitieux et l’on bannit les éléments de discorde. Aussi les anciennes rivalités tendentelles à disparaitre peu à peu. |

Les frères suivent, en pratiquant cette étroite solidarité, l'exemple cue leur donne le Conseil d'Artois; les premières manifestations de l'esprit de corps avaient pour but is défense des intéréts généraux et

une loge d'Angouléme, en qualité de visiteur, fut mis à la porte avec des coups de pied, dont le récipiendaire ne pouvait pas voir la destination. J'ai trouve, car il faut tout avouer, un nommé Sabat, membre du G:, O.. en 1789 ; je n'ai pu établir sa religion. »

Or, las.’ /"Márie-Thárésa Sabat, sa veuve, a fait, en 1787, un testament très ` catholique ; quant au f.. Sabat, membre du G.. O~., il était joaillier. En ce qui. concerne Pascalis; il prouva sa catholicité, en 1769, lors de son procès contre Bonnichon (du Gers).

Au XIX* siécle, un macon artésien a un nom à consonnance juive, 6 "est le f-. Abraham, de la FIDÉLITÉ (1805).

Simpson Acher, né à Londres et représentant de journaux anglais à Boulogne, est fes à la loge de l'AMITIÉ, mais c'est en 1843.

celle des privilèges de la province (1); mais cet objectif tend à disparaître derrière le formalisme et l’égoisme ; les vœux et les mémoires se bornent, à la veille de la Révolution, à poursuivre le maintien des avantages corporatifs, tels que les épices et les droits de préséance (2).

Au Conseil comme à la loge, les collègues de judicature ou d’ateher, une fois entrés dans la compagnie, ‘savent défendre d'eux-mêmes et les traditions et les privilèges à leur ordre.

Une autre question se pose : que pensent les tiers de la maçonnerie artésienne ainsi constituée ? De quel ceil voit-on les frères, dans la noblesse, le clergé ou la bourgeoisie ? Sont-ils reçus dans la société et la, quel accueil leur fait-on ? Une premiere réponse nous est fournie par l'examen de leurs situations sociales ; la rapide carrière que font certains d’entre eux dans l'armée, l'administration ou la magistrature, les charges qu'ils occupent nous prouvent ou qu'on ignore leur qualité de macon ou que, si on la connait, ce qui est infiniment probable, on n’y attache aucune importance.

Nous avons consulté, sur ce point, nombre de correspondances de l'époque ; les allusions que l'on fait à la franc-maçonnerie sont rares et voilées ; les frères affectent de n'en point parler -— serment oblige! — et les profanes ignorant les détails de leurs pratiques, se gardent d’ordinaire de les apprécier.

Sellier, ingénieur à-Amiens et savant méconnu, qui est étranger aux pratiques de l'Art Royal, s'adresse le 15 avril 1785, à Antoine Buissart et lui demande de le soutenir « dans ses disgraces » ; les académies provinciales doivent, dit-il, « être liées comme les sociétés de franc-maqonnerie »; et il indique ce qu’il entend par là : « A ce titre, Monsieur, je prends la liberté de vous regarder comme mon confrere; vis-a-vis du vulgaire, le bien, les richesses, les employes sont des titres distinctifs,

mais vis-à-vis des savants, 1l ne doit pas en être ainsi : le talent et le dévouement à l'humanité comptent seuls » (3) ; ainsi, pour le profane qu'est Sellier, la solidarité maçonnique peut servir d'exemple aux membres des académies provinciales.

* *ok

La loge artésienne est devenue une famille dans laquelle tous lesmembres vivent sur un pied d'égalité.

Le comte de Siougeat et le marquis de Wamin, qui sont convoqués

(1) Arch. dép. du P.-de-C., série B. 591. Mémoires du Conseil d'Artois et des Etats de cette province, tendant à prouver que la connétablie fait tous ses efforts pour renverser les lois primitives de l'Artois et se ménage dans la méme province une juridiction contentieuse qu'elle ne peut avoir.

(2) Arch. dép. du P.-de-C., série B. 590, Epices et Vacations dans les procès appointés ; série B. 593. Contestations entre les Etats d'Artois, les officiers du Conseil et les secrétaires de la Chancellerie, relativement aux exemptions d'impôts ; ies MÉMORIAUX DU CONSEIL D'ARTOIS regorgent de conflits avec tous les corps civils, ecclésiastiques, militaires, au sujet des droits de préséance,

(3) Arch. dép. du P.-de-C. Collection Barbier, liasse 117, p. 50.

aux Etats d'Artois, fraternisent avec les représentants de la petite bourgeoisie, ou méme avec des artisans, maîtres comme eux; les comtes de Clermont-Tonnerre, colonel du Royal-Champagne et de Canillac, inspecteur, se trouvent, à la loge, aux cótés de leurs subalternes et y rencontrent méme quelques « bas officiers ».

Cette fraternité magonnique à base égalitaire n'est-elle pas subversive de toute autorité, méme de celle de Dieu, à qui l'homme finirait par vouloir s'égaler ?

Nous-ne le pensons pas. Les auteurs qui ont défendu cette idée ont oublié qu'au nom de l'égalité, on ne demanda jamais aux frères d’abdiquer leurs prérogatives et leurs priviléges ; quand ils sortent du temple, ils les reprennent, mais, à l'atelier, ils doivent respecter l'autorité du vénérable, qu'ils ont librement choisi, et, sous son maillet, se reconnaitre tcus égaux devant les statuts de l'ordre.

C'est pour n'avoir pas fait cette distinction que certains auteurs ont commis d'impardonnables erreurs et qu'ils ont prêté à la maçonnerie, un róle qu'elle n'a jamais joué.

A les croire, coinmergants et clercs de procureurs, membres des Parlements et financiers auraient conservé leurs idées maçonniques en dehors des temples (1).

Est-ce exact ? Ne voyons-nous pas les grands seigneurs possédant leur loge trés aristocratique, comme l'Ezozle Polaire, d'Abbeville et, jusqu'à un certain pcint, l’Awzfié d'Arras, dans lesquelles les gens de rcture ne sont guère admis ? Les autres ateliers groupent des personnes d'une situation sociale assez voisine; vous y rencontrez des bourgeois cossus, et quelques prétres distingués, mais peu ou prou de magistrats siégeant au Conseil d’Artois et de membres de la Noblesse des Etats. Pour vivre sur un pied d'égalité, ces magons ne sont donc point obligés de trop sacrifier leur amour-propre.

Il est également mexact de prétendre que « l'idée d'égalité » soit éminemment subversive ; l'égalité est moins une idée qu'un instinct, tenu en échec par un instinct contraire, celui d' inégalité; chaque individu les possède tous deux :.le mendiant installé, à la sortie des offices, sur lune des marches de la cathédrale de Saint-Vaast, à Arras, voudrait bien être l'égal des messieurs élégants qui, en descendant lescalier, lui jettent une pièce de monnaie, mais il mentend pas qu’un autre mendiant vienne s'installer sur la méme marche que lui.

(1) M. G. Bord écrit : « Quel détraquement pouvait produire l'enseignement et la pratique des idées égalitaires, sur des personnalités différentes appartenant à des milieux sociaux hétérogènes, pius habitués à s'apercevoir qu'à se fréquenter ?... Quels terribles effets devait produire sur des cervelles de petits commerçants leur promiscuité dans les banquets avec les grands seigneurs et les riches financiers ?... Dans les conditions où se recrutaient les membres des loges, les idées maçonniques devaient amener une désagrégation sociale, provoquée par l'envie haineuse des classes, émasculées par les rêveries creuses de leurs cerveaux qui roulaient à vide... » (LA FRANC-MACONNERIE, p. 292).

Une idée ne peut révolutionner le monde; un instinct le peut, s’il est exalté, enflammé par un commentaire enthousiaste (1).

Prétendra-t-on que l'égalité académique, en honneur à Arras de-

puis 1737, est responsable des mauvais jours de la Terreur et qu’en déformant les cerveaux de nos concitoyens, elle prépara le règne de Joseph Le Bon ?

.. L'égalité n'est pas davantage synonyme d’anarchie sanglante : les fêtes de Saturne, pendant sept jours, rappelaient, à Rome, l'égalité primitive de tous les hommes; elles n'ont causé aucun désordre grave, bien que les esclaves fussen tassurés de l'impunité la plus compléte. Peut-on comparer à cette égalité celle que les francs-maçons mirent.en honneur dans leurs loges et cependant nulle autorité n'en fut ruinée!

Le stoicisme, la plus forte école d'énergie volontaire qui ait jamais existé, proclamait l'égalité et la fraternité de tous les hommes et recommandauit en même temps le principe monarchique.

L'Angleterre enfin, où la maçonnerie spéculative est née et s'est si rapidement développée, reste un pays d'inégalité. Depuis qu'elle a vu naitre cette institution, elle n'a plus eu de révolution, elle qui en avait tant souffert et qui avait donné un premier eexmple de régicide.

L'égalité statutaire pratiquée dans les loges ne sera pas la cause première de la Révolution de 1780, non plus que des mauvais Jours de la Terreur. |

La maconnerie artésienne ne cherchera pas à conduire les hommes; elle en eût été incapable, du reste; il suffit, pour s'en convaincre, après avoir entrouvert ses livres d'architecture, d'étudier l'action souvent divergente de ses membres dans leur milieu local; elle ne se proposa, ni là pratique des plaisirs qui démoralisent, ni l'unique satisfaction de la vanité; elle fut une institution amicale et philanthropique.

Sans doute, les initiations, entourées des mêmes symboles, les principes invariables, les directions données à l'esprit pouvaient développer chez les adeptes une mentalité spéciale; mais peut-on en déduire que, par la suite, il sera superflu de leur donner des directions, qu'ils comprendront sans qu'on leur commande, qu'ils agiront sans qu'il soit besoin de leur faire connaitre ce qu'on attend d'eux, qu'ils coopéreront ainsi, sans le savoir, au grand ceuvre ? Nous ne le pensons pas et si, de nos jours, c'est en cela que réside le secret de la force des loges, il n'en est pas de même au XVIII? siècle.

La maconnerie, certes, influe sur la mentalité des individus : elle leur ouvre des horizons nouveaux et leur fait voir les choses sous un jour différent du vulgaire; elle leur apprend à ne pas mépriser les frères moins fortunés ou plus modestes; elle leur enseigne que légalité devant les statuts est une condition de prospérité pour les groupements organisés. Elle prépare certains de ses adhérents à l’œuvre qu'ils vont

(1) « Le calme était donné aux hommes timorés par l'apparence de grandeur de l'idée égalitaire ; les cerveaux ardents étaient exaltés par ces mémes doctrines. » G. Bord, LA FRANC-MACONNERIE, p. 293.

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accomplir, mais elle ne put exercer aucune influence directe sur les événements. ns

Enfin réunie dans l'obédience du G~. O-., la franc-maçonnerie artésienne se compose d'ateliers différant d'origine et de recrutement ; sans doute les rivalités d'antan ont disparu et, avec elles, une cause de fai-

blesse; cependant les loges ne poursuivent pas de but politique bien .

défini; nous allons les voir conduire certains de leurs membres à la tribune des Jacobins et d'autres à l'armée de Coblentz; les uns siégeront sur les bancs de la Convention, tandis que leurs fréres s'enróleront dans les rangs des Chouans; quelques rares deviendront des persécuteurs, d'autres, infiniment plus nombreux, des persécutés. > `

Les frères laisseront gravir les marches de l'échafaud à Prévost et à Fruleux de Souchez et il ne se trouvera personne pour arréter le couperet de la guillotine suspendu sur leur téte.

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