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CHAPITRE VII

LA MAGONNERIE CLANDESTINE ET PERSECUTEE

Le martvrologe de la maçonnerie artésienne. Dix frères sont guillo. tinés, plus de cent franchissent le seuil des prisons.

La Fidélité et la Constance n'interrompent pas le cours de leurs travaux.Tenus dans la forêt d’Hesdin.

Les ff-. Louis Boilly et Abot de Bazinghem.

Leurs centres d'administration détruits, leurs temples fermés dans les premiers mois de 1792, les loges artésiennes cessent leurs travaux. Les macons se dispersent. Les uns émigrent, à l'exemple des ff Claude et Gaspard de Blin, Maurice de Buissy, Auguste de Fléchin, marquis de Wamin, Alexandre de Baynast de Sept Fontaines, du Blaisel de Belle Isle, de Louverval, de Warnier, et du comte de Calonne Ricouart (1), etc... Le f-- de Siougeat a gagné, à deux reprises différentes, l'Angleterre. Le f- de Pellan donne sa démission de lieutenant-colonel du régiment de Reine-Dragons, parce que, le 22 juin 1791, ses cavaliers ont, contre son ordre, « brisé les armoiries de dessus les guidons » (2). Il émigre ensuite à son tour. Parmi les membres du clergé, certains prétent le serment constitutionnel; d'autres se jettent dans l'opposition au nouveau régime. Les idées modérées cessent d'étre en honneur; la persécution va s'abattre sur ceux qui les défendent.

Cinq membres de PA mitié d'Arras gravissent les marches de l'échafaud ; ce sont les ff. Fruleux de Souchez, Prévost, Boussemart de Thienne, Becauet de Cocove et Gamonet.

Le f-. Fruleux de Souchez est âgé de 64 ans; il a été électeur en 1701 et membre de l'Académie d’Arras; il se voit dénoncer au district le 18 nluviôse, an II, par les habitants de Souchez, « comme ennemi du peuple, de la Révolution, des principes sacrés de la douce Egalité ». pour avoir recélé chez lui le mobilier d’un prêtre réfractaire. Il est condamné à mort pour « manœuvres et intelligences avec les ennemis de la France ». +

Le f.. Prévost, notaire à Arras, s'est réjoui de la fuite du roi ; il a dit que « les moineaux étaient dénichés », que le souverain était sauvé, qu'avant trois semaines les seigneurs reviendraient et qu'on verrait alors « comme cela irait ». I] est exécuté le 5 mars 1793, sous les yeux de Le Bon.

(1) Archives. du Pas-de-Calais. (Ventes nationales des huit districts, et dossier du milliard: des émigrés).

(2) Arch. Nat. T. 794. Journal de M. de Pellan, né le 26 juin 1753 ; on lit. à la date du 6 janvier 1776 : « Recu franc-macon à la loge du régiment de Royal- Roussillon. » Cette initiation eut lieu à Hesdin.

Le f-. Boussemart de Thienne, Surintendant du Mont-de-Piété d’Arras, arrété le 28 novembre 1793, est accusé d’avoir discrédité les assignats et « mis la méfiance sur la vente des biens nationaux ». Il a le même sort. :

Le f-. Becquet de Cocove, emprisonné comme ex-noble, n'est pas plus heureux ; malgré le certificat de civisme qui lui a été délivré, il est condamné à mort et guillotiné.

I’ Amutzé d'Arras perd encore le f-- Hector Gamonet, ancien receveur général. Par contre, aucun membre de la Constance, loge plus démocratique et moins nombreuse, n’est conduit à l’échafaud.

La Réunion d'Aire compte trois victimes : les ff. Boulin Augustn, accusé d'avoir fourni des secours aux émigrés, Tardivy de Torrent, capitaine d'artillerie, qui a tenu des « propos antipatriotiques », et Thomas, fabricant de tabac, qui a traité de « gueux » les députés de la Convention et présidé un club monarchique.

A Montreuil, le f.. Griffon François, sergent à verges de l'échevinage d'Arras, est arrêté le 17 octobe 1793 et conduit à l'Abbatiale, pour avoir tardé de rendre compte à son collégue, Francois Le Bon, pére du conventionnel, des ventes précédemment faites ; « de mauvaises fréquentations le rendant suspect », il est condamné a mort. |

Le f- Vicogne Jean-Baptiste, de l’Awrore de la Liberté de Béthune, inculpé d'avoir signé une adresse royaliste, porte, lui aussi, sa téte à l'échafaud.

Au total, dix francs-maçons artésiens sont guillotinés ; à Abbeville, le f - C. de Buissy, de la Parfaite Harmonie, partage leur sort.

Trés nombreux sont les fréres incarcérés comme suspects, poursuivis ou acquittés par le tribunal révolutionnaire, ou détenus plus ou moins longtemps, par mesure de police.

A Montreuil, les ff de Torcy, du Tertre (1), de Cossette, de Rougeat sont arrétés, le 24 aoüt 1793, par ordre d'Asselin, e trateur du département, et envovés à Doullens ; de Wamin est emprisonné comme suspect ; les ff-- Gruet, juge de paix de Cappelle, Prévost, maitre particulier des Eaux et Foréts, Claude Hacot, brasseur et administrateur du district — celui-ci prévenu de dilapidations — passent à la méme époque devant le tribunal révolutionnaire et sont acquittés. ;

Du 5 août 1793 au 21 mai 1794, sont détenus à Béthune, les ff Podevin (Fr. Guil), le futur sous-préfet, Flament, Wavrin, notaire, Wamin, maire, et Verhaeghen, tous affiliés à V Aurore de la Liberté.

L'avocat Haudouart, qui fera partie de la loge de l'Espérance, fondée quelques années plus tard, à FOS g’ Arras, est également incarcéré.

Il retrouve, à la prison des Baudets, de nombreux frères de lAr-

(1) Du Tertre, lieutenant général de la Garde Nationale de Montreuil, avait démissionné le 16 octobre 1792, parce que le détachement commandé pour protéger la libre circulation des grains avait refusé de marcher. `

(2) Arch, dép. du P.-de-C. , Série IV.L, Montreuil, Comité de surveillance.

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“lié et de la Constance, que le malheur a rapprochés : la première de ces loges est représentée par les ff.. Albert Asselin, ancien accusateur public, Bon Lallart, négociant, qui. fut membre de l'Echevinage, Brassart, ancien Constituant, Colin, procureur, Suin, directeur de l’enregistrement, Fromentin de Gommecourt, Cauwet de Baly, ancien lieutenant-général, Charles Le Ducq, défenseur officieux, Guilluy, administrateur du district — 19 août 1794, —- Minart, Grimbert, Ansart, Delacourt et Triboulet, médecin, Izambart, Prévost de Wailly, et Delepouve ; les uns sont acquittés, d'autres, comme le f-- Goudemetz, sont condamnés à la déportation.

La Constance compte aussi des détenus, parmi lesquels les ff. Boniface, receveur du Conseil général d'Arras, Gabriel Le Blond, administrateur du district, arrété avec sa femme et ses deux enfants, pour avoir protesté contre les mesures arbitraires de Le Bon, Deusv, de Neuville Saint-\ aast, Dambrines Louis, qui, âgé de soixante-seize ans, mourut à l'Hospice National, Lefran, défenseur officieux de nombreux pré-

venus, dont Liger, son collégue du barreau, Triboulet, juge de paix, accusé d'étre le « persécuteur jaucoque » de Barbet, ex-oratorien et ami de Le Bon.

A Boulogne, sont arrêtés les ff. Cattart, ex-oratorien et juge, Guerlin, officier municipal (6 juillet 1794), Loison Pierre, ancien maire, sa femme et son fils, Antoine Becquerelle, etc..

A Aire, les membres de la Réunion ne sont pas plus épargnés que leurs collègues de Sazut-Frédérick ; sont arrêtés, les ff-. Wallart (27 mars 1794), Caron L.. Locktemberg, chanoine, qui ne sera libéré qu'en février 1795.

Si, à Hesdin, aucun des membres de la Fidélité ne gravit les degrés de la guillotine, la persécution s'abat sur eux; le 5 août 1793, le Conseil général de la commune se constitue, dans la soirée, en comité secret, pour d4cider des visites domiciliaires chez les nobles et les parents d'émigrés; les sentinelles sont doublées, les postes renforcés; défense est faite de sortir de la place. Chaque officiet municipal quitte, vers 10 heures, l'hótel-de-ville; deux notables et dix hommes armés l'accompagnent. On se partage la besogne et chaque groupe va perquisitionner chez les suspects, qui lui sont désignés ; les scellés sont apposés sur les © papiers préalablement visités, les armes sont emportées. A cinq heures du matin, les opérations sont terminées, sans grand résultat.

Mais le Comité de surveillance d'Hesdin, qui ne compte aucun franc-macon, se trouve sous le coup des menaces de Le Bon. Pressé d'agir, il se multiplie : le f de Siougeat est détenu, car il « fréquente les ennemis de la révolution et Jamais les patriotes »; en 1789, « il n'a pas voulu arborer la cocarde tricolore et a: mis aux arrêts le major de la place, pour l'avoir portée; à la mort du tyran, il n'a pas paru en public et regarde les patriotes de mauvais ceil » (1). Le 20 frimaire an II, les scellés sont levés chez lui et il est mis en liberté. Siougeat décide

(1) Arch. dép. du P.-de-C., série IV L, Comité de surveillance d'Hesdin. ——

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alors d'offrir, annuellement, à la Patrie, le quart de ses revenus et de sa pension de retraite ; en outre, il fait don de toute son argenterie qui est expédiée à Lille pour y étre fondue (1).

Les ff.. De Locher, M.-F.-J: Blin, Gosse et Lion sont incarcérés les premiers pour avoir signé la pétition, que nous connaissons, contre les cavaliers du 20° régiment, ex-Royal-Champagne ; le dernier, pour avoir fait chasser « ignominieusement » ces patriotes ; il est aussi accusé de ne fréquenter que les aristocrates et les moines de Dommartin. La famille Blin, dont plusieurs membres fréquentent la loge, est trés éprouvée; le f-- Claude Blin qui, âgé de quatre-vingt-huit ans, a quatorze enfants, dont deux émigrés, est arrêté, le 3 ventóse an Il, bien qu'il soit « tombé presque en enfance » (2). Catherine Prévost, sa femme, malgré ses soixante-quatorze ans, doit le suivre à la prison d'Hesdin; ses filles Marie-Catherine, « tranquille et soumise aux lois », Françoise- Aldegonde « toujours contente », partagent son sort, ainsi que ses fils Marie-Frangois et Antoine-Adrien, celui-ci, parce qu' « il n'est rentré dans aucun corps depuis qu'il a quitté le service »; la femme de ce dernier, Sophie Ribeaucourt, toute roturiére qu'elle est, n'échappe pas au comité de surveillance, qui la considére comme « fanatique et vivant en aristocrate ». a

Quatre Le Merchier sont arrêtés; le f-- Hippolyte Jacquemont, l'ex-orateur de la Fidélité est incarcéré le 28 brumaire, par ordre de Le Bon: « toujours avec les aristocrates, il n'a jamais eu les opinions d'un vrai républicain » ; sa femme, dont le second enfant n’a que quatre mois, le rejoint en prison; les ff. Tavernier et Griffon, Alphonse Prévost et Térouanne le retrouvent sous les verrous. Le f-- Hellemans est incarcéré à Amiens, en frimaire an II; le f-- Ennuyer, ex-chanoine, qui est assermenté, mais « voyage trop », est gardé à vue, à Abbeville, depuis le 15 vendémiaire; le f. Prévost d'Essart a quitté Hesdir pour Montreuil, ot il vient d'étre nommé adjoint à l'administration du district; à peine est-il descendu dans cette ville, à l'Azberge du Renard. que le comité de surveillance fait mettre les scellés sur sa malle et qu'il est, après l'inventaire de ses papiers, appréhendé et incarcéré à Amiens. Les ff-. Cressent, Laisné, Hurtrel, Prévost de Saint-Hilaire, sont détenus à Hesdin. La plupart sont remis en liberté le 10 octobre 1793; ce n’est que quelques mois plus tard que les personnes incarcérées à Montreuil franchiront à leur tour le seuil de la prison (4). .

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(1) Cette argenterie pesait vingt-neuf marcs, sept onces. auatre gros.

(2) Claude Blin n'avait que 83 ans et non pas 88 : il était né le 16 inillet 1710.

(3) Le 26 ventóse an III sont encore sous les verrous, à Montreuil, les ff. Antoine Le Merchier et sa femme, Ant. Laisné, Jérôme Lion, dom Broucqsault, cinq Blin et deux Le Merchier. : ; :

(4) Ajoutons, à cette liste, les noms des ff.. Louvet Antoine. « suspecté de fédéralisme » : Joanne Ange. avocat ; Violette, notaire ; Billion (J. H. D.), négociant; Pierlay (P. J.), ancien juge; Prévost Jérôme; Gosse (H. L.), maire d'Hesdin en 1791 : Griffon (Ant. M.) ; Tavernier (P. N.), prêtre, libéré en mars 1795 ; Tavernier (Aug.). avocat ; de Bryas (Ch.-Alph.); Flament (A. J.) ; Louis du Cauroy. Arch. dép. du P.-de-C., série IV L, Comité de surveillance d'Hesdin.

Te! est le martyrologe de la franc-maçonnerie artésienne.

Le nom de frére n'est pas une recommandation auprés des now veaux maitres que s'est donnés la démocratie; des énerguménes envahissent le local de la loge de Saint-Frédérick des Amis Choisis, à Boulogne-sur-Mer ; ils font un autodafé de ses lettres de constitutions.

A quoi sert à Boussemart de Thienne d'avoir offert à la Nation une centribution patriotique de deux mille livres, d'avoir fourni cinq mille livres à he volontaire et-d’en avoir avancé trois autres pour l’atelier du travail ? Se souvint-on que Fruleux de Souchez a rédigé un mémoire fameux contre les privilèges de la noblesse entrante aux Etats ? Gamonet de Belval, payeur général du département, ne fut pas sauvé de l'échafaud, parce qu'il avait distribué de larges secours aux malheureux de la paroisse Saint-Jean en Ronville.

. Les membres de nos loges avaient suivi cependant s principes magonniques, en secourant ORE semblables dans le besoin et en subventionnant les œuvres patriotiques.

- Que d'exemples de dévoüment et d'abnégation dpanerent les francsmaçons attésiens! Les ff. De Locher, Prévost et Noizet de Saint-Paul déposent, volontairement, le 21 août 1703, leur croix de Saint-Louis sur le bureau du Conseil d'Hesdin et ne s'occupent plus qu'à secourir toutes les infortunes qui leur sont signalées; c'est le f- Effroy, membre de la municipalité d'Arras, qui recoit le « tribut de la reconnaissance, non pas d'un seul malheureux, mais de centaines d'infortunés, qui ont gémi dans les différentes prisons de la ville ». On pourra dire de lui : « Homme vertueux, vraiment patriote, qu'il est doux pour toi de n'avoir jamais - paru au milieu de nous, que pour. porter des consolations ; à l'exception de cet étre bienfaisant, tous s'étudiaient pour aggraver nos malheurs » (1); nous trouvons encore les ff. Ansart et Toursel, médecins, soignant avec bonté et désintéressement.les détenus des prisons des Capucins, de la Providence et de l'Hótel-Dieu.. Nous voyons, enfin, en l'an II, le f.. Grimbert, officier de la maitrise des eaux et forêts à Arras, qualifiant fréquemment, dans sa correspondance administrative, ses subordonnés de frères; il se faisait une haute idée de ses fonctions et avait conservé, de son passage à la loge, le respect. de la personnalité humaine et un vif sentiment de solidarité (2).

Non seulement nous n'avons trouvé aucune dénonciation d'un frère contre un autre frère, mais il n'existe pas d'exemple d'un franc-maçon contresignant l'ordre d'incarcération lancé contre l'un de ses collégues, ou s'associant aux persécuteurs de celui-ci.

ie T" frimaire án LIT, Ta- Société populaire d'Hesdin.est appelée à délibérer sur le cas du f^. Lion, à qui l'on reproche sa conduite dans

(1) LES ANGOISSES DE LA MORT OU IDEES DES HORREURS DES PRISONS D'ARRAS, p. II. s: loomed:

(2). Arch. dép. du P. -de-C., série L. Comité de surveillance d'Arras, 25 duis vióse an IT Plusieurs lettres officielles de Grhmbert commencent par le mot FRERE.

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l'affaire du Royal-Champagne; les soixante-sept signataires du rapport, tcus étrangers à la loge, reprennent pour leur compte les accusations dont il est l'objet.

Or, à la suite de cette délibération, figurent, en des paragraphes distincts, les avis motivés de trois francs-macons : Térouanne, Houzel ct Dewamin.

Tout en reconnaissant que « par l'affaire du Royal-Champagne, il a démérité des patriotes d'Hesdin », ils n'hésitent pas à prendre sa défense : « Je suis entré au tribunal le 22 septembre 1792, écrit le f- Térouanne; depuis lors jusqu'au 2 janvier 1793, qu'il y est resté avec moi, il ne m'a pas paru avoir rien fait qui annonga un mauvais citoyen...»

« Je l'ai vu, pendant sa présidence au tribunal, affirme le f^. Houzel, relater et faire exécuter les lois avec la dernière impartialité... »

Le f-- Dewamin n'est pas d'un autre avis : « J'atteste qu'ayant été son collégue au tribunal pendant deux ans, il a toujours été pénétré de l'amour de la justice (1) et empressé à faire exécuter les lois régénératrices de la France ».

N'oublions pas qu'à cette époque, le f Lion était détenu à Abbeville et qu'il se trouvait sous le coup des plus graves inculpations.

Si, durant la Terreur, certains fréres connurent la persécution, il serait inexact de croire qu'au lendemain de Thermidor, ils cesserent d'étre inquiétés. Nous avons vu que ce n'est que plusieurs mois aprés la chute de Robespierre que s'ouvrirent, devant eux, les portes de la prison de Montreuil et d'Hesdin; une circulaire de Florent-Guyot, représentant du peuple en mission dans le Pas-de-Calais et la Somme, dévoile l'état d'esprit des nouveaux dirigeants; il écrit le 24 pluvióse an III : « Il convient de poursuivre sans répit les citoyens qui « forment des rassemblements secrets » (2). Il s'agit, à n'en pas douter, des loges qui fonctionnent encore à Hesdin comme à Arras et dont quelques rares membres ont défendu la cause des vaincus de Thermidor. Maleré les persécutions, en effet, certains maçons artésiens n'ont pas interrompu leurs travaux.

A Hesdin, une tradition conservée jusqu'à nos jours, veut que les membres de la Fzďélité n'aient jamais cessé de s'assembler ; ils se retrouvaient à un carrefour de la forét qui porte encore le nom des « quatre frères »: là, ils avaient construit une cabane en branchages et ils s'y livraient aux pratiques de l'Art Royal; deux frères gardaient les abords de ce temple de fortune.

Pendant que presaue tous ses collégues de la Fidélité étaient sous les verrous, Gaspard Noizet, ingénieur en chef de la place, continuait, malgré Paffolement général, à travailler à son grand projet d'un canal qui relierait Arras à Etaples..

(1) Arch. dén. du P.-de-C., série L. Comité de Bufvelllende de Montreuil ; EXTRAIT NU PROCÈS-VERBAL DE LA SOCIÉTÉ POPULAIRE D'HESDIN, SÉANCE DU 1er PRIMATRE AN IIT DF tA RÉPUBLIQUE FRANCAISE, UNE, INDIVISIBLE ET DEMOCRATIOUR,

(2) Ibid., série L. Comité de surveillance de Montreuil. Ce document est contresigné par les administrateurs de Montreuil, A la date du 7 ae an HT.

La Constance qui, par son recrutement, parait avoir été une loge démocratique, ionctionna-t-elle pendant la période révolutionnaire ? C'est possible : il convient de.remarquer, d'abord, qu'elle était réduite, à cette époque, à une douzaine de membres fidèles qui, selon toute vraisemblance, continuèrent à se réunir, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre; peu nombreux, guère intrigants, ils ne portaient ombrage à personne; ils furent peu inquiétés et tandis que la plupart des trères de lAzmG£é étaient détenus, passaient en jugement, étaient méme condamnés à mort et exécutés, eux réussirent à se faire oublier. C'était là un grand talent pour l'époque.

Le f-- Boilly qui, avait été l'une des lumières de la Constance, sut, par une suprême habileté, conjurer le danger qui le menaçait.

Depuis 1783, il figurait sur les tableaux de cette loge; il ne s'y était peut-étre pas fait recevoir contre le gré de Mgr de Conzié, son protecteur.

Successivement apprenti, compagnon et maitre, il prit rapidement tous ses grades; son esprit enjoué, sa gaité naturelle plaisaient infiniment aux frères qui le choisirent d'abord comme dépositaire des aumónes, puis, en 1784, comme trésorier.

Tous s'accordaient pour reconnaitre au jeune artiste, un talent plein de promesses. Le succès dépassa bientôt ses espérances; les membres de la noblesse, les hauts dignitaires ecclésiastiques de la province rivalisaient avec les officiers de la loge pour qu'il signát leur portrait et M* Maximilien de Robespierre, avocat au Conseil d'Artois, obtint cette

précieuse faveur(1).

Mais si l'éloquence froide et hautaine de celui-ci le destinait à une autre tribune, la réputation de celui-là devait également franchir les frontiéres de l'Artois. J.-B. Lecronier, décorateur du Roi, qui s’employait à la réfection du Théátre d'Arras, lui it comprendre que les artistes trouvent, dans la capitale, la consécration de leur talent. Boilly qui, sous ses ordres, venait de brosser les décors de notre scène, ne s'en plaignit pas : son atelier acquit bientót une réputation enviable.

En quittant Arras pour Paris, le f~- Boily dut résilier ses

„fonctions de trésorier de la Constance (2). Nous ignorons si, arrivé dans la capitale, il s'affiha à l'une des soixante loges qui y battaient maillets. Nous ne le pensons pas, étant donné la multiplicité de ses occu-

pations.

Pendant qu'enfermé dans son atelier, il se livrait à ses chers

(1) Ce portrait se trouve au musée Carnavalet, à Paris; d’après M. Dinaux, Boilly, en deux ans, exécuta plus de 300 portraits de notabilités artésiennes. Archives du Nord de la France, nouvelle série, t. VI.

(2) Louis-Léopold Boilly naquit à La Bassée, le 5 juillet 1761; son pére, Arnould Boilly, était sculpteur et peintre ; en 1777, nous le voyons passer un marché avec les habitants de Violaines, village des environs, pour la réfection d'un tableau figurant la Présentation au Temple.

travaux, la Révolution marchait a grands pas ( (1). Il ne s’en souciait guère, n'ayant pas l'habitude de se mêler aux discussions passionnées de la politique. Mais si son civisme était ifdiscutable, précisément à cause de cela, le peintre des « Grâces » n’en fut pas moins signalé comme un corrupteur de la morale publique. La dénonciation ne pouvait venir que d’un autre peintre, Joseph Wicar, qui lui reprochait certains sujets badins, dans lesquels il voyait une atteinte aux bonnes mœurs. Il faudrait rire de la sotte austérité de ce censeur, si la jalousie professionnelle ne l'excusait suffisamment.

Boilly, averti par Girodet, l'un de ses camarades, du complot qui se tramait dans l'ombre, ne trouva rien de mieux que de reproduire, sur la toile, une scène, dont le hasard l'avait rendu témoin : Ya sortie triomphale de Marat, acquitté par le Tribunal Révolutionnaire, le 24 avril 1793 /2); en quelques jours, l'esquisse prit corps. Lorsqu'eut heu la visite domiciliaire, le commissaire ne put que rédiger un rapport favorable à l'artiste qui avait pour l'ami du peuple une si profonde admiration (3). -

Le f.. Louis Boilly traversa donc la Terreur sans être inquiété.

Si le diplôme de maçon ne remplaçait pas le certificat de civisme, délivré par les sociétés populaires, il ne faudrait cependant pas croire qu'il fut considéré comme un arrêt de proscription.

La population d’Aire n’ayant jamais accepté le ministére du clergé constitutionnel, des prétres réfractaires célébraient la messe au domicile du f-: des Lyons et, rue d’Arras, chez le sieur Macaire, père de plusieurs initiés ; ni l’un ni l’autre ne fut inquiété.

Beaucoup de frères, bien qu'ils appartinssent à la noblesse, ignorèrent la persécution : Abot de Bazinghem est de ce nombre (4).

Son premier soin, ses études terminées, fut de se faire agréger à la loge de Saznt-Frédérick qui groupait alors une élite d'hommes distingués ; 1l prit rapidement ses grades. Il était maître, lorsqu'en 1789, les membres des Etats Généraux du Boulonnais le tirérent de sa retraite et l'élurent secrétaire. j :

L'année suivante, il fut choisi comme juge de paix par l'assemblée

(1 Henri Harrisse, dans l'ouvrage qu'il consacre à Boilly, fait état de 1.300 toiles dont il donne la description.

(2) Cette toile se trouve au Musée de Lille.

(3) La.tourmente révolutionnaire passée, Boilly se méle à la vie artistique de l'Empire et de la Restauration. Parmi ses plus beaux portraits, on cite ceux de Talma, le grand acteur, d'Isabey et de Girodet, peintre d'histoire, du graveur Duplessis-Berteaux et de nombreuses célébrités contemporaines. Il mourut en 1845 et laissa le souvenir d'un artiste plein de talent. Ses fréres de la CONSTANCE, qui avaient apprécié la douceur et l'aménité de son caractère, pleurèrent en lui le plus gai, le plus aimable des maçons.

(4) Gabriel-Charles-André Abot de Bazinghem, appelé également Abot de Bourgneuf, naquit, en 1748, au village de la Cocherie. I] avait fait ses études au collége des Grassins et, aprés avoir suivi les cours de droit, il avait embrassé la carrière militaire. En 1770, il était officier au régiment de Chartres.

primaire du canton de Saint-Martin (1); cette marque de confiance mérite d'autant plus d’être signalée qu’ Abot de Bazinghem possédait une fortune considérable, qui efit pu rendre suspect son civisme.

Il établit sa popularité sur une inlassable générosité. De son passage a la loge, il avait retenu que l’esprit de solidarité doit étre la premiere qualité du macon ; il pratiqua largement la bienfaisance, faisant soigner gratuitement les malades et, dans les temps de famine, distribuant, en secret, des vivres aux pauvres gens.

Le f-- Abot de Bazinghem, incarcéré pendant quelques jours, à Boulogne, comme ex-noble, fut remis en liberté, par ordre du représentant du peuple Berlier, le 28 fructidor an II. Il traversa les temps l-s plus troublés de la Terreur, sans être autrement inquiété.

(1) Le 28 novembre 1790.

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