FONDATION DE LA LOGE DE « LA FIDELITE > A L’0-. D'HESDIN
Passage à Hesdin de Jacques II exilé (1688).
Absence de documents authentiques sur les premières années de la Fidélité. Elle aurait été fondée en 1749.
Le f-. Jouve emporte les premières patentes. Leur prétendue destruction par ses héritiers.
Aux confins de la Picardie, s’éléve une petite ville, dans un site agréable, entrecoupé de prairies et de bosquets, c’est Hesdin.
À ses pieds serpentent deux cours d’eau bientôt réunis ; une forêt la domine, qui lui procure ombrage et fraicheur ; ses Jardins parsemés de fleurs, dénotent les mœurs douces, les goûts délicats des habitants. De relations agréables, ceux-ci ne donnent cependant leur confiance qu’à bon escient et les étrangers doivent avoir gagné droit de cité-par quelques années d’une vie honorable, pour conquérir l'estime publique ; aussi vovons-nous les principales familles se rapprocher et s'unir dans leurs alliances (t).
Les Blin sont de ce nombre. Lorsqu'en décembre 1688, le roi Jacques II, qui vient de débarquer à Ambleteuse, exilé et fugitif, se dirige vers Saint-Germain, à petites journées, il s'arréte à Hesdin ; il est l’hôte de Jean de Heil mayeur de la ville et beau-père du vicomte Pierre Claude de Blin, seigneur de Bourdon, dont les descendants compteront parmi les frères les plus fervents de la loge de la Fidélité.
N'y a-t-il. la qu'une simple et curieuse coïncidence ? Ou bien faut-il admettre que des seigneurs de la suite du prince firent des adeptes dans la société hesdinoise ? Nous ne saurions préciser ce point. Quoiqu'il en soit, cette circonstance méritait d’être signalee (2): |
Hesdin possède une garnison ; avocats, notaires et procureurs, fonctionnaires, membres du clergé ou de la noblesse, tous fréquentent volontiers le corps des officiers qui donnent de la vie à leur cité et ceux-ci savent gré aux habitants d’embellir leur séjour par l’agrément de relations, que la création d'une loge maçonnique va bientôt rendre plus cordiales encore.
(1) Les Jacquemont, les Blin, les Houzel, les Prévost s'allient entre eux.
(2). E. Jumel, BOURDON ET SES ANCIENS SEIGNEURS, p. 36, une broch. in-8°. Amiens, typ. Lambert-Caron, 1868. Wa
Si nous en croyons les rédacteurs de ses livres d'architecture, la Fidélité fut constituée le 17 juillet 1749, à l'O-- d'Hesdin (1). L’élément militaire intervient pour faciliter la tâche des fondateurs : le f~. Patin, capitaine au régiment de Dillon, obtient des Constitutions d’une G:. L- de Londres ; un local, bientôt insuffisant, puis le Pavillon Doré, bâtiment militaire, destiné au logement des officiers, sont mis à la disposition du nouvel atelier ; le f-- Fournier du Lissart, inspecteur des casernes, ne doit pas être étranger à l'octroi de cette faveur,
puisqu'il habite sous le méme toit.
Aucun document authentique ne nous permet de contróler ces assertions et, malgré la vraisemblance de ces détails, nous ne saurions préciser ce que furent les premiéres années de la loge de la Fidélité.
Cependant, l’influence des Jacobites est, ici encore, indéniable : le f-. Patin appartient au second corps formé, à Saint-Germain, par les partisans du prince. Le régiment de Dillon vient de se distinguer à la bataille de Fontenoy ; il y a été « mordant sur l'Anglais ». L’arrestation de Charles Edouard et son expulsion du royaume, en novembre 1748, ont ruiné toutes les espérances ; rien n’altère cependant le loyalisme de ces gentilshommes que Louis XIV a accueillis et comblés d’honneurs et de profits.
Les patentes, si elles existèrent jamais, ne parvinrent pas jusqu'à nous : le f Jouve, l’un des premiers vénérables, en détenait l'original, avec d'importantes archives maçonniques ; aprés sa mort, survenue en 1773, au cours d’un voyage à Paris, ses héritiers auraient brûlé tous ces papiers, sans valeur pour eux; c’est ainsi qu’auraient disparu des pages inestimables.
Ce f-.. Jouve avait eu une carrière militaire des plus mouvementées (2). À dix-sept ans, lieutenant en second au régiment de Guyenne, il est blessé à Clausen, puis réformé l’année suivante ; mais il ne se décourage pas et part à la suite de son régiment, sans appointements. Le 24 juin 1738, il reçoit la récompense de sa ténacité : il est nommé enseigne de la compagnie-colonelle, puis lieutenant, six mois plus tard.
En 1741, Jouve est en Westphalie et en Hollande ; il parcourt la Bavière, pour chercher des recrues destinées à son régiment. Le 10 juin 1746, il est sous Plaisance. Les Austro-Piémontais livrent aux Franco-Espagnols une bataille décisive. Ceux-ci, vaincus, perdent 12.000 hommes ; Jouve est fait prisonnier.
Rendu à la liberté, 1l est nommé, en 1748, capitaine d’une compagnie des milices d'Artois ; il va enfin jouir d'un repos mérité, dans
(1) LIVRES D'ARCHITECTURE DE LA L.. DE LA FIDÉLITÉ A VO.. D'HESDIN ; requête du 25 avril 1774.
(2) Jouve, né à Hesdin le 11 avril 1718, avait épousé Mie du Royer, fille de Mme de Passy, dont le mari avait commandé le 2° bataillon des milices d'Artois (Arch, dép. du Pas-de-Calais, série C. Intendance, 352. 1692 à 1731).
son pays natal. Non point, dix ans plus tard, on le charge de la discipline des recrues du Poitou, de la Lorraine et du Berry, réunies à la citadelle de Metz, jusqu’au mois de juin 1760, époque de la constitution du bataillon de Beccary.
Alors, Jouve rentre définitivement dans sa province et remplace de Charnacé de Liane, comme major du 2° bataillon des milices ; il exerce ces fonctions Jusqu'au 1* janvier 1763, époque du licenciement de cette troupe, et vient se fixer à Hesdin, ot il est nommé échevin.
Son affiliation à la Fzdélzé remonte probablement au séjour qu'il fit en Artois, entre 1748 et 1759 (1) mais nous ne saurions préciser cette date, si utile à connaître, pour établir les origines certaines de cet atelier.
Il reste acquis, cependant, que celui-ci était surtout composé de militaires ; selon toute vraisemblance, c'est sur l'invitation de ces derniers que quelques bourgeois de la ville s’y firent recevoir.
(1, Rentré dans la vie civile, il continua les pratiques de l’Art Royal et tint, en 1772 et en 1773, le maillet de vénérable.
er an 36 —
CHAPITRE V 1 ETIENNE MORIN ET « LA PARFAITE HARMONIE » AXI ITE I ALO. D'ABBEVILLE (1750) S re a Morin Sen déclare ie Respectable Maitre. Constitutions de Nm. Dis- As S. cussion de leur authenticité Sales et abréviations — : E. Le fX de Lengweville. e ;* Les patentes @Etienne Morin, du 37 août 161. ETE ES b 3 ener.
Depuis un an, la Paddle d'Hesdin avait, pritendait-om, reçu ses. lettres de constitution de la G> L> de Londres, lorsqu'Etienne- Morn — — fonda, le 17 octobre 1730, wa atelier à £ bibexille, seus le titre distincti Ee de la Par*aite Harmonie (1). i
La ville, à cette époque, avait déjà perdu sx som ancienne splendeur. a Ses manufactures de moquettes et de draps, dont l'une avait été fondée. - NS. à Pinstigation de Colbert, au SRcle précédent, subissent une crise ren ^ — doutable (2) Parmi ses habitants, les uns se résignaient à cet état de — choses: d'autres em cherchaient les remèdes, sans espérer les trouver 3 jamais, 1
* Peut-&tre certains d'entre ET demanderent-ils, à la pates de rart Royal, une diversion aux maux dont ils soul raiemt. ES
Mais si mous n'avons que quelques hgmes d'un livre dd 7% rédigé dix ans plus tard, pour établir les ongines de la Fidélité, mous — — aspe ichs erri II RET original méme des .— patentes qui lui auraient été délivrées. Ce ` le verrons, est d'une authenticté douteuse —
Etienne Morin, son rédacteat, osa wa ròle considérable dans Fée | blissement de la maçonnerie en France $ Des
On west pas d'accord pour identifier ce personnage; M. Gite 3 P Bord croit qu'il sagit d'Etienne Morin de St-Cirque entrepreneur de | qm verrene de Peres, qui fut enfermé à la Bastille, pour délit oe avec sa femme, Mane Nicole Boudet; sa détention se proloneea pen- "dant un an, de jwillet 1747 à jwillet 1748; à paraît seminis qi dans un acte aussi solennel que la délivrance de lettres pal patentes, l'inté-
vessé n'ait pas fait mention de son titre de noblesse ou du nom à : Vere, alors que membre de ses collegues avaient Füobitwde de se par. x
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en loge, de particules imaginaires; pour d’autres, Morin est d'origine | israëlite ; son prénom, qu'on prononce Stéphen en Anglais, leur fournit un argument dont ils se contentent.
A Abbeville, nous avons recherché en vain la trace de ce personnage; nulle part il n'en est fait mention.
Voici le texte du document qui lui est attribué :
« Que le Grand Architecte de l'Univers maintienne l'édifice auquel nous travaillons.
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« Nous les maitres inspecteurs de nostre respectable Grand et mére Loge de Saint-Jean de Jérusalem sous le titre de la Parfaitte Harmonie scituée à cinquante et un degré 36 min. nord, munis des pleins pouvoirs pour l'établissement d'une loge en cette ville, et pour maintenir l'usage à travailler à la perfection de la maçonnerie, Nous avons ouvert loge avec les formalités accoutumées assistés des vénérables fréres Étienne Morin, grand maitre écossois et chargé des Constitutions pour ledit Etablisseroent; Claude-Adrien Herny faisant les fonctions de premier surveillant; Jean-Antoine Tariot, deuxième surveillant; J.-F. Campagne de Longueville, orateur ; Jean-Baptiste de Bonnaire; Claude- Charles de Lestang, Philippe le Sergeant, Claude de Buissi, et Jacques Francois Godart, assistants, natifs d'Abbeville et pour établissement stable de cette loge, il a esté délibéré qu'on ne choisiroit aux élections de grands maîtres que les frères qui seroient résidents de la ville, en foy de quoy nous avons signé à Abbeville l'an de loge, ce 17° du 8° mois et 5750 sous le titre de la Parfaitte Harmonie et de nos pleins pouvoirs d'y conférer les trois grades d'apprentif, compagnon et maitre. »
Suivent les signatures des sus-nommés et un cachet sur plaque de fer-blanc (1)
L'importance de ce document qui n'avait pas été publié jusqu'à ce jour, n'échappera à personne. Etienne Morin devait rédiger, onze ans plus tard, la fameuse patente du 27 aoüt 1761, sur laquelle se basent les francs-maçons du rite écossais, ancien, accepté, pour établir la régularité de leurs Constitutions (2).
(1) L'original de ce document est conservé aux Archives du G.. O.. à Paris. Nous en devons la communication à M. Lemaitre.
(2) Voici la copie des pouvoirs donnés à Paris, en 1761, à Morin, à l'effet de propager la maconnerie de perfection en Amérique :
« 27 août 1761, sous le bon plaisir de S. A. S. le T. M. F. Louis de Bourbon, comte de Clermont. Etienne Morin a pour mission -
« ...De régler et gouverner tous les membres qui composeront sa dite Loge, qu'il peut établir dans les quatre parties du monde où il arrivera et pourra demeurer, sous le titre de Loge de Saint Jean et surnommée la PARFAITE HAR- MONIE ; lui donnons pouvoir de choisir tels officiers pour l'aider à gouverner sa loge comme il le jugera bon, auxquels nous commandons et enjoignons de lui obéir et de le respecter... ordonnons et commandons à tous maîtres de Loges régulières... de reconnaître ainsi et comme nous le reconnaissons, notre T. C. F. Stephen Morin comme R. Maitre de la Loge de la PARFAITE HARMONIE... » (HISTOIRE DE LA FONDATION DU G.. O.., p. 121).
Il avait été possible d'identifier tous les autres signataires de cette pièce : Chaillon de Jonville, Lacorne, Maximilien de Saint-Siméon, Savaléte de Bukley, Taupin, le comte de Choiseul, Boucher de Lanoncourt, Brest de la Chaussée et Daubertin ; tous furent reconnus comme francs-maçons.
Quant au titulaire méme de la patente, qui s'y qualifie de « Respectable Maitre de la Parfazte Harmonie », on ignorait à quelle loge de ce nom il s'était affilié.
Si l'on admet l'authenticité du document qui précède, le doute n'est plus permis : il s'agit bien de la loge d'Abbeville et les pacis de 1761 ne sont pas apocryphes.
Il est donc important de savoir si les lettres de Constitution.de la Parfaite Harmonie sont, ou non, un faux.
Le G-- O-., en les renouvelant, le 11 janvier 1776, rappelle que les travaux de cette loge ont commencé le 17 octobre 1750.
Cela ne nous suffit pas; les dirigeants du G-- O~. se montrent, à cette époque, d'une extréme bienveillance et ils cherchent trop à se ménager des appuis et des sympathies.
Le commerce des patentes est fait, à leur insu, par une bande de spéculateurs, qui en tirent le plus clair de leurs revenus. Le docteur Gerbier affirme, par exemple, que sa loge a reçu, en 1721, des Constitutions du duc d'Antin; or ce prince n'est alors 4gé que de quatorze ans; il ne devient Grand Maitre de la franc-maqonnerie que dix-sept ans plus tard (1). Le faux est donc évident et la supercherie certaine : cela n'empêche pas le G` O~. d'accueillir cette loge avec le rang d'ancienneté qu'elle se donne.
Poursuivons donc notre examen : les lettres F~- S~- B~- qui se trouvent en tête du document de Morin, nous étonnent ; c’est la première fois que nous les rencontrons ; elles signiferaient : Force, Sagesse, Beauté ; les abréviations tri-ponctuées sont rares à cette date de 1750 ; 11 ne faudrait cependant pas, pour cette seule raison, déduire que la piéce est apocryphe ; on employait des sigles de ce genre, bien avant 1774 et, d'autre part, les abréviations bi-ponctuées et uni-ponctuées subsistaient concurremment dix ans plus tard, et cela, dans les loges régulières.
Les noms des personnages dont il est fait mention dans les lettres patentes de 1750, ne nous fournissent aucun argument pour ou contre son authenticité; nous n'avons recueilli aucun renseignement à leur sujet; peut-être le f-- J.-F. de Longueville est-il ce chanoine d'Abbeville, détenu, par ordre du roi, à la maison de Saint-Venant, en avril 1757; le 13 de ce mois, une dépéche est adressée à son sujet, par le Secrétaire d'Etat à l'évéque d'Amiens (2); mais ce n'est pas pour avoir
(1) Louis de Pardaillan de Gondrin, duc d'Antin, naquit le 9 novembre 1707 ; il fut élu Grand Maitre le 24 juin 1738.
(2) Arch. Nat. O!539, année 1757.
donné son adhésion à la franc-maçonnerie que l'intéressé a été incarcéré
Aucun des autres signataires de ces patentes n’ayant pu étre identifié, bien que certains noms alent été postérieurement portés par des familles picardes, nous faisons toutes réserves en ce qui concerne l'authenticité du document.
Telles sont les principales fables qu'à la fin du XVIII* siècle l'on répète dans le monde maçonnique artésien et qui, d'áge en âge, sont parvenues jusqu'à nous : légende que la fondation de la Constance, par le comte de Pembrocke, en 1687; de la Soczété secrète du Palladium, par Fénelon, la méme année; du Sowv- Chap- d'Arras, par Charles- Edouard, en 1745; légende, sans doute, que la création de la Fidélité, en 1749 et de la Parfaite Harmonie, un an plus tard; à moins que nous n'admettions la présence en Artois d'officiers anglais, membres de loges irrégulières et autonomes qui se seraient arrogé le droit de délivrer des constitutions.
A présent que nous avons écarté de notre route ces documents apocryphes ou plus ou moins suspects, nous allons entrer dans le domaine de l'histoire.