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RECRUTEMENT ET ROLE ACTUEL DE LA FRANC-MACONNERIE

Les deux éléments qui composent la Franc-Maçonnerie. — Avantages que la Franc-Maçonnerie offre aux politiciens. — Leur tactique lorsqu'ils cherchent a arriver ; leur sujétion lorsqu'ils sont arrivés. — La Franc-Maçonnerie détournée de son but ; sa décadence. — La philosophie de l'histoire actuelle du Grand-Orient.

Les auteurs qui ont écrit sur la Franc-Maçonnerie ne se sont pas préoccupés de rechercher comment cette société se recrutait. Aucun d'eux n'a fait connaître la nature des éléments dont elle est formée, ni les milieux sociaux dans lesquels elle va les chercher.

11 y a lieu de regretter qu'ils n'y aient pas pensé, car il leur eût presque suffi d'étudier cette question du recrutement de la Franc-Maçonnerie pour s'expliquer l'état d'esprit dans lequel se trouve actuellement cette association.

En effet, bien qu'elle affirme aux profanes admis

à l'initiation qu'ils ont jusqu'alors vécu dans les ténèbres, mais que, par le seul fait de leur admission, ils vont recevoir « la lumière », il est difficile d'admettre, à moins qu'on ne croie aux miracles, que ces nouveaux maçons ne se retrouvent pas, en se réveillant le lendemain de leur réception au grade d'apprenti, tels qu'ils étaient la veille. Les connaître avant qu'ils n'aient mis le pied dans une loge, c'est donc les connaître après.

En se plaçant à ce point de vue, on constate qu'il existe en Franc-Maçonnerie deux éléments absolument différents : une majorité composée d'êtres foncièrement ignorants et une minorité faite de politiciens.

La majorité est recrutée parmi les employés de commerce, les scribes, les boutiquiers de toute espèce: marchands de vin, tailleurs, bouchers, restaurateurs, épiciers, cafetiers, etc..

La minorité, dans sa généralité, est composée de médecins sans cHents, d'avocats sans causes, d'étudiants qui préfèrent la pohtique à l'école, d'instituteurs et de professeurs qui cherchent en dehors de leurs capacités professionnelles des titres à l'avancement.

Les boutiquiers qui composent la majorité sont, je l'ai dit, des ignorants. Je reconnais que ce n'est pas leur faute puisqu'en raison même de leur situation sociale ils n'ont pu recevoir qu'une instruction rudimentaire. Mais je n'en suis que plus en droit de constater qu'en raison même de cette ignorance fondamentale qui les caractérise ils sont

particulièrement aptes à subir les plus détestables influences.

Au contraire, les politiciens de la minorité ont pu — toujours en raison de leur situation sociale — se livrer à des études moins sommaires. Mais celte culture intellectuelle qu'ils ont reçue, ils l'emploient uniquement à se créer une situation politique. C'est ce qu'ils faisaient dans le monde profane avant leur entrée dans la Franc-Maçonnerie ; c'est, tout naturellement, ce qu'ils continuent de faire après. La lumière maçonnique dont ils sont éclairés ne les modifie point en cela.

Prétendre que tous les maçons, sans exception, doivent être compris dans ce classement général serait commettre une injustice dont je tiens à me garder.

Il existe des francs-maçons instruits, dépourvus de cette ambition égoïste, affamée, qui fait du politicien un être si particulièrement malfaisant (1). J'en connais qui sont tout à fait recommandables par leur caractère. J'ajoute qu'il y a quarante ans la minorité directrice de la Franc-Maçonnerie était, pour une certaine partie, composée de ces éléments supérieurs. A notre époque, au contraire, ils s'y font de plus en plus rares. La plupart de ceux qu'on peut appeler les bons francs-maçons — j'entends les bons parmi les instruits — ne paraissent presque plus aux réunions. Regrettant le fanatisme violent qui s'est introduit peu à peu dans les loges et qui a fini par y régner, ils restent

(1) Francs-maçons trompés, d'ailleurs. {Voir la note de la préface, p. IX.)

quand même francs-maçons de nom parce qu'ils sont libres penseurs convaincus et parce qu'ils estiment que, dans le cas oùlaLibre Pensée viendrait à être mise en échec par un gouvernement réactionnaire, la Franc-Maçonnerie deviendrait un centre de résistance. Mais ils se désintéressent de ce qui s'y passe et laissent le champ libre à l'élément pohticien. Ils ne participent pour ainsi dire plus à la vie maçonnique et se contentent de payer leurs cotisations pour n'être pas rayés.

Quelques autres, appartenant à la même catégorie, assistent quand même aux tenues, et ils essaient de luttercontre l'impulsion donnée parles politiciens. Mais leur voix n'est plus entendue, et ils en sont à peu près réduits à ne pouvoir exprimer en loge leurs idées de tolérance. Ce n'est qu'entre les réunions et dans les conversations particulières qu'ils s'efforcent de réagir.

Enfin un certain nombre, estimant que la liberté est odieusement méconnue par la Franc-Maçonnerie, considèrent comme un devoir de se séparer d'elle et donnent purement et simplement leur démission.

De sorte qu'en somme ladivisionque j'ai établie donne une idée exacte de la Franc-Maçonnerie active, telle qu'elle existe actuellement en France, ou du moins de celle qui constitue la Fédération du Grand-Orient, laquelle étant, comme je l'ai déjà dit, deux fois plus nombreuse que toutes les autres fédérations françaises réunies, est aussi deux fois plus intolérante et règne en maîtresse dans le domaine politique. C'est chez elle que se

trouvent nettement caractérisés les deux éléments que j'ai signalés: une majorité de boutiquiers inéclairés dominée par une minorité de politiciens. La Franc-Maçonnerie offre d'ailleurs à l'amliition de ceux-ci des ressources merveilleuses, et il faut reconnaître qu'ils en usent supérieurement. D'abord elle met à leur disposition cette situation privilégiée de société secrète, grâce à laquelle ils peuvent agir comme bon leur semble à l'abri des regards du public.

En second lieu, elle leur permet de parler dans les loges avec une aulorité presque égale à celle dont jouissent les prédicateurs dans les églises oii nul ne les contredit. En Franc-Maçonnerie, en efîet, les moindres observations échangées veulent avoir l'air de discours. On n'y dit pas deux mots sans les faire précéder du sacramentel « Très cher Vénérable, et vous tous, mes frères! » Pour parler dans les tenues, il ne suffit donc pas d'avoir quelque chose à dire, il faut surtout le savoir dire. 11 en résulte que les politiciens sont à peu près les seuls à faire les frais des discussions maçonniques. Qui donc pourrait leur faire opposition lorsque, dans les formes solennelles qui font de chaque loge une singerie de Parlement, ils soutiennent une opinion et concluent à l'adoption d'un ordre du jour? Ce ne sont pas les bons frères ignorants de la majorité qui n'ont l'habitude ni de la parole ni de la pensée. Les autres politiciens seuls seraient en état de les combattre. Mais il y a une bonne raison pour qu'ils ne le fassent pas, c'est qu'ils ont tous le même but et les mêmes intérêts.

Les politiciens se trouvent donc établis dans le Grand-Orient de France comme dans une forteresse à l'intérieur de laquelle ils peuvent méditer et préparer leurs opérations politiques, comme certains barons du moyen âge préparaient, derrière les murailles de leur château fort, les razzias qu'ils opéraient dans les campagnes environnantes.

En prenant continuellement la parole dans les tenues, ils s'emparent de l'esprit des petits commerçants delà majorité. De même que les hypnotiseurs arrivent à suggérer à leurs sujets certains actes et certains penchants, en tournant sans cesse leur pensée vers le même objet pendant le sommeil hypnotique, les politiciens, qui ont pris la guerre religieuse pour tremplin politique, arrivent à donner la suggestion intense de cette guerre aux naïfs qui les entourent, en leur en parlant sans cesse pendant les tenues, c'est-à-dire après que la mise en scène réglementaire a déjà agi sur leur esprit. Ils les enflamment avec les grands mots de Progrès, CiviUsation, Liberté, qui reviennent à tout propos dans leurs discours et qu'ils opposent à ceux de Cléricahsme, Réaction, Tyrannie. Ils finissent ainsi par créer un entraînement, une sorte d'émulation qu'ils subissent eux-mêmes. De sorte qu'à l'heure qu'il est tous les membres des loges, ignorants ou faiseurs, luttent avec une inconscience presque égale, à qui fera preuve du fanatisme le plus furieux. Les choses étant à ce point les politiciens n'ont plus qu'à lancer sur le pays les hallucinés qu'ils dominent et à se servir d'eux pour y répandre la haine antireligieuse qui

leur sert de moyen politique. Enfin, le courant étant créé dans le peuple, ils placent leur barque dessus, et, en la laissant voguer, ils arrivent tout naturellement et par la force même des choses au but de leur ambition, à l'objet de leur rêve, la députation.>x^

En général, leur zèle décroît alors, et on les rencontre beaucoup moins souvent en loge, si ce n'esta la veille des périodes électorales. Peut-être, étant arrivés plus près du pouvoir, en comprennentils certaines nécessités. Peut-être commencent-ils alors à concevoir qu'un pays n'appartient pas à un parti, qu'il est à tous, ou plutôt constitué par tous, et que, par conséquent, aucun n'a le droit de faire prédominer ses convictions en lançant des excommunications politiques contre ceux qui ne les partagent point. Mais il ne leur est pas permis de s'assagir. Ils ont en effet laissé dans la Franc-Maçonnerie l'esprit sectaire qu'ils y ont excité et qui sert de moyen à d'autres politiciens qui ont hâte d'arriver, comme ils sont arrivés eux-mêmes. Après avoir joué du jacobinisme, ils sont obligés d'obéir à ceux qui en jouent derrière eux; et cela, sous peine de perdre l'appui des loges, d'être « débarqués » comme on dit maintenant, et remplacés par les aspirants députés qui s'agitent et fulminent sur « les colonnes » des temples, en attendant le tour de candidature auquel ils aspirent, et qui ne vient jamais assez tôt à leur gré.

Ce n'est certainement pas pour favoriser ainsi l'élévation au pouvoir de quelques centaines de médiocrités ambitieuses que la Franc-Maçonnerie

a été créée. Les anciens articles fondamentaux de la Constitution du Grand-Orient en font foi.

« La Franc-Maçonnerie, disaient-ils, institution essentiellement philanthropique, philosophique et progressive, a pour objet la recherche de la vérité, Tétude de la morale universelle, des sciences et des arts et l'exercice de la bienfaisance.

« Elle a pour principes la liberté absolue de conscience et la solidarité humaine.

« Elle n'exclut personne pour ses croyances.

« Elle a pour devise : Liberté, Egalité, Fraternité.

« Dans la sphère élevée oii elle se place, la Franc-Maçonnerie respecte la foi religieuse et les opinions politiques de chacun de ses membres, elle interdit formellement à ses assemblées toute discussion en matière religieuse ou politique qui aurait pour objet soit la controverse sur les différentes rehgions, soit la critique des actes de l'autorité civile et des diverses formes du gouvernement. »

Il y a loin, on le voit, d'un pareil programme à l'œuvre actuellement accomphe par la Franc- Maçonnerie, et l'on peut s'étonner que celte association se soit laissé détourner à ce point du but élevé que de tels principes lui imposaient (1).

Cette transformation s'explique pourtant.

La Franc-Maçonnerie est bile de la Libre- Pensée. Or, à l'époque où la Libre-Pensée était

(1) Voir la note de la préface, p. ix.

persécutée, c'étaient surtout les dévoués qu'elle attirait à elle^ précisément parce qu'elle n'avait guère que des dangers à leur offrir. En ce tempslà, la Franc-Maçonnerie, luttant pour la liberté, pouvait proposer à ses adeptes la recherche de la vérité, l'étude de la morale, des sciences et des aris. Elle pouvait leur imposer, comme preuve d'esprit vraiment philosophique et supérieur, comme exemple à donner aux intolérants qu'elle prétendait combattre, le respect de toute foi religieuse et de toute conviction politique.

Mais aujourd'hui que la Libre-Pensée, au lieu d'être persécutée, commande en souveraine, ce n'est plus le martyre qu'elle offre à ses adhérents, c'est le pouvoir. Aussi son entourage a-t-il changé. Défendue autrefois par des héros, elle est aujourd'hui exploitée par des marchands. Elle avait des amants, elle nourrit des mercenaires. On mourait pour elle; maintenant on vit sur elle. N'est-ce pas la loi des choses! Et oii sont donc les institutions et les doctrines que la fortune n'ait pas ainsi corrompues !

La Franc-Maçonnerie a participé à cette décadence de la Libre Pensée. Après avoir été dirigée à certaines époques par des penseurs et des philosophes, elle est tombée, chez nous, aux mains d'ambitieux qui, pour la faire servir à leurs desseins, la détournent peu à peu de son but, comme en témoignent les mutilations dont nous avons déjà parlé et qu'on a fait successivement subir aux statuts, depuis 1885, pour supprimer l'un après l'autre tous les articles prescrivant la tolérance, le

respect des convictions des autres et l'étude des sciences supérieures.

Ils sont là quelques centaines, pas plus, doués d'une turbulence que rien ne déconcerte et d'une activité féroce ; de cette activité dont fait preuve le loup qui a faim et qui parcourt, d'une traite, vingt lieues de pays pour chercher sa proie. Les politiciens ont faim, eux aussi ; et leur faim est encore surexcitée par un fanatisme qui, chez la plupart, est ou finit par être absolument sincère. La proie qu'ils poursuivent, c'est la situation politique dont ils espèrent pouvoir vivre. Pour l'atteindre, ils détruiraient tout un monde et c'est ce qui explique qu'ils veuillent, d'une volonté si acharnée, anéantir le monde religieux^

Supprimez l'épouvantail du Cléricalisme et du gouvernement des curés dont ils ont fait leur grand cheval de bataille, que leur restera-t-il pour entraîner les masses et se faire accepter d'elles comme chefs ? Rien !

C'est pourquoi ils agitent furieusement ce brandon de discorde sur le pays. C'est pourquoi ils mutilent les statuts maçonniques qui leur interdisent la guerre religieuse. C'est pourquoi les hypnotisés de l'imagination desquels ils se sont emparés, une fois sortis des loges, se répandent dans les cafés et les auberges des villes où ils prêchent la haine, comme ils l'ont entendu prêcher sur les « colonnes » des temples. C'est pourquoi ils fondent des ligues de la Libre Pensée, des ligues anticléricales, des comités électoraux, dans lesquels ils font passer leur esprit et dont les mem-

bres, aux jours d'élection, s'agitent, parlent, écrivent, se rassemblent, délibèrent, circulent et manifestent de toutes manières en faveur des candidats politiciens maçons qui, inconnus hier et sans être recommandés par aucune supériorité inlellectuelle et morale, sont nos maîtres aujourd'hui, comme les condottieri, servis par les soudards qu'ils traînaient après eux, étaient autrefois les maîtres des villes italiennes.

Dans une des séances du Convent de 1888, où l'on discutait tumultueusement une question politique, un franc-maçon, d'esprit philosophique et tolérant comme il en reste peu, se trouvait près d'un franc-maçon juif et politicien. Le premier se mit à exprimer dans un groupe lavis que la Franc- Maçonnerie trahissait ses statuts et son origine en faisant de la politique radicale et antireligieuse.

— Ah ! par exemple! s'écria le politicien, voilà une singulière idée ! De quoi prétendez-vous donc que nous nous occupions, si ce n'est de politique?

— Mais d'histoire, de philosophie, de morale, de sociologie et de toutes les sciences susceptibles de suppléer à l'éducation morale qui manque à notre génération.

— Eh bien ! ce ne serait vraiment pas la peine de se déranger pour cela, repartit l'Israélite. On peut étudier ces sortes de questions au coin de son feu si l'on s'imagine qu'elles servent à quelque chose. Moi, je trouve qu'il n'y a que la politique de vraiment intéressante en Franc-Maçonnerie et, si l'on n'en faisait pas, je n'y mettrais jamais les pieds.

Quelques mois plus tard, Je premier des deux francs-maçons dont je rapporte l'entretien donnait sa démission, tandis que le second était nommé conseiller municipal de Paris.

Ce trait résume toute la philosophie de l'histoire actuelle du Grand-Orient.

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