CHAPITRE YI
Ce que sont les travaux des loges. — Tenues de comité et tenues solennelles. — Ordres. — Signes. — Attouchements. — Le pas de maître. — Ouverture des trav.*. A.-. L •, M.'. A.'. — Lecture des procès-verbaux et de la correspondance. — Fermeture des trav.-. A.-. L.-. M.*. A.-, — Conférences maçonniques; leur stérilité comme moyen d'éducation. — Les catéchismes maçonniques.
La Franc-Maçonnerie étant, sous le rapport intellectuel, si inférieure à sa situation politique, il se pourrait du moins qu'ayant gardé quelque chose de l'esprit de ses anciens statuts, elle s'appliquât à diminuer l'ignorance de la plupart de ses membres, qu'elle fût une sorte d'école mutuelle, dans laquelle les plus instruits s'efTorceraient d'initier les plus ignorants aux sciences morales et sociales qui leur font défaut, et qu'à ce point de vue elle rendît des services.
Cela pourrait et devrait être ; mais cela n'est pas.
Nous avons vu que les francs-maçons les plus
74 LA FRAXC-MAÇONNERIE
éclairés se tiennent presque tous éloignés des loges, dont ils détestent l'intolérance, et qu'ils considèrent comme dévoyées dans la politique. Ils sont remplacés par les politiciens, qui, au lieu de s'occuper d'études spéculatives et de rechercher les moyens propres à relever le niveau intellectuel de l'association, préfèrent travailler à la préparation de la candidature qu'ils ont toujours en vue. C'est, non pas uniquement, mais principalement à cela que tendent les « travaux » dont il est question sur les lettres de convocation par lesquelles les francs-maçons sontinvitésauxréunions des loges.
Donnons rapidement une idée de ce que sont ces travaux.
On sait que les francs-maçons sont groupés par loges (1). En général chacune de ces loges a deux
(1) Les loges sont aussi appelées ateliers. Mais cette dernière expression est générique ; elle s'applique aux chapitres, ou ateliers capitulaires, et aux conseils, ou ateliers philosophiques. La plupart des auteurs qui ont écrit sur la Franc-Maçonnerie ont cru que les loges étaient conduites par les ateliers supérieurs. C'est une erreui', au moins en ce qui concerne la Fédération du Grand-Orient. Les ateliers supérieurs y sont en pleine décadence. A ce point qu'en 1888 les chapitres de Paris et du département delà Seine ont essaj'é de se fondre en un seul pour échapper au sommeil de mort qui les envahissait. Les conseils et les chapitres ne sont d'ailleurs pas représentés au Cornent. C'est tout dire.
Les loges, groupées entre elles, forment les fédérations. Quant à celles-ci, elles sont complètement indépendantes les unes des autres. Elles se font même quelquefois laguerre. Ce seraitdonc se tromper que de croire que les fédérations du monde entier obéissent à un mot d'ordre unique. On sait que les fédérations anglaises et américaines ont rompu toutes relations avec le Grand-Orient de France, il y a quelques années, lorsque celui-ci décida la .suppression de la fameuse invocation : « A la gloire du Grand Architecte de l'Univers. » Les maçons anglais et araé-
'éunions parmois, l'une dite « de comité », l'autre lénommée « tenue solennelle ».
Les réunions de comité sont toujours très courtes. Elles ne sont consacrées qu'à des affaires ibsolument insignifiantes, telles que la lecture de a correspondance, le règlement des dépenses et a préparation de l'ordre du jour de la tenue solenlelle suivante. Elles réunissent six ou sept ma- ;ons au plus, souvent deux ou trois, quelquefois in seul et parfois aucun. Au point de vue de 'action éducatrice elles sont absolument nulles ; dles ne comptent pas.
Restent les tenues solennelles.
A raison d'une par mois, il devrait y en avoir louze par an. Mais, sur ces douze, il faut d'abord 'etrancher celles d'août et de septembre, les ateiers maçonniques ayant l'habitude de se donner les vacances pendant ces deux mois.
La tenue solennelle de décembre est consacrée LUX élections, et, dans certaines loges, celle de lovembre est grandement occupée par la prépa- ■ation de ces élections (1).
Enfin chaque loge est obligée de donner la plus mportante partie d'un certain nombre de séances
icains considérèrent cette suppression comme une affirmation iiatérialiste et ils cessèrent de fraterniser et de correspondre .vec le Grand-Orient.
(1) 11 s'agit ici de l'élection des officiers qui dirigent les ateiers. Elles ont lieu tous les ans et sont souvent causes de livisions persistantes. Parfois elles créent des haines telles que e parti vaincu est obligé de quitter le champ de bataille et s'en a fonder une autre loge dans laquelle les candidats qui ont été aissés sur le carreau sont bien sûrs d'être élevés aux offices [u'ils convoitaient.
aux cérémonies puériles, mais fort longues, qui accompagnent les initiations de profanes et les « augmentations de salaire » (lisez : élévations de grades) accordées aux initiés (1).
De sorte qu'en définitive cinq ou six tenues par an, au plus, pourraient être remplies par des travaux sérieux.
Voyons comment on les emploie.
D'abord on arrive toujours avec une demiheure, trois quarts d'heure et même une heure de retard. De sorte que, les tenues étant en général annoncées pour huit heures et demie du soir, on les ouvre entre neuf et neuf et demie.
Dès que sept frères maîtres sont réunis, le règlement permet de procéder à la cérémonie annoncée sur les « planches » de convocation sous cette rubrique : Ouverture des Trav .". A .-.
(1) 11 y a beaucoup d'initiations en Franc-Maçonnerie. Mais le nombre des maçons ne s'accroît pas pour cela. Voici pourquoi. Beaucoup de profanes sont attirés à la Franc-Maçonnerie soit par la curiosité, soit parce qu'ils s'imaginent voir le chiffre de leurs affaires augmenter par le seul fait de leur initiation. Lorsque les premiers se sont rendu compte qu'il ne se passe rien de bien intéressant en loge, et lorsque les seconds ont constaté que leur qualité de franc-maçon ne leur donne pas un client de plus, les ims et les autres restent chez eux. Au mois de janvier, le trésorier de leur loge va les voir pour toucher le montant de leurs cotisations. Ils refusent de payer et sont rayés. C'est là la manière la plus générale de quitter la Fi*anc-Maçonnerie .
Les initiations ont pour avantage de procurer à la caisse de la loge les ressources nécessaires. Il en résulte que dans certains ateliers on se livre à un véritable racolage. Tout profane qui se présente et qui peut payer est jugé digne de recevoir « la lumière » , à condition toutefois qu'il déclare haïr les religions. C'est encore là une cause de décadence pour la Franc- Maçonnerie,
L .•. M .-. A .-. Ce qui signifie : Ouverture des travaux à la manière accoutumée.
Voici comment a lieu cette ouverture.
Les frères étant dans le local appelé temple et « décorés», dit le rituel maçonnique, le Vénérable frappe un coup de maillet. A ce signal, chacun se met à sa place et s'y tient debout :
Le Vénérable dit :
— Frère premier surveillant, êtes-vous maçon f Le premier surveillant. — Mes frères me connaissent pour tel, Vénérable.
Le Vén. — Quel est le premier devoir d'un surveillant en loge?
Le premier surv. — Vénérable, c'est de s'assurer si le temple est couvert.
Le Vén. — Veuillez vous en assurer, mon frère.
Le premier surveillant répète cette invitation au deuxième surveillant :
— Veuillez vous en assurer, mon frère.
Celui-ci la répète au frère couvreur (lisez portier) :
— Veuillez vous en assurer, mon frère.
Le frère couvreur tire bruyamment les verrous Après quoi, il dit au deuxième surveillant :
— Nous sommes à couvert.
Le deuxième surveillant frappe un coup de maillet, et dit au premier surveillant :
— Nous sommes à couvert.
Celui-ci, frappant un autre coup de maillet, dit à son tour :
— Vénérable, nous sommes à couvert.
Le Vénérable, étant ainsi dûment informé par ces annonces successives qu'il a toutes parfaitement entendues puisqu'elles se font à haoïte voix et au milieu du plus grand silence, continue ainsi :
— Quel est le second devoir dun surveillant en loge ?
Le premier surv. — C'est de s'assurer si tous les frères présents sont maçons et membres de la loge.
Le Vénérable frappe un coup de maillet et dit :
— A V ordre ^ mes frères (1).
(1) L'ordre est une attitude spéciale que doivent prendre les francs-maçons à certains moments des réunions. 11 est différent selon les grades. Les maçons d'un grade plus élevé ne doivent jamais se mettre à leur ordre devant des maçons d'un grade inférieur, afin de ne pas le leur faille connaître. C'est pourquoi, lorsque les travaux sont ouverts au grade d'apprenti, qui est le moins élevé de la Franc-Maçonnerie (ce qui veut dire : lorsqu'il s'agit d'une réunion à laquelle peuvent assister même les apprentis), les maçons présents, quel que soit leur grade, se mettent à l'ordre d'apprenti, qui consiste à se tenir debout, le bras gauche pendant, l'autre replié de façon à ce que la main soit placée sur la poitrine, le pouce d'un côté de la gorge, les quatre doigts de l'autre côté.
L'ordre de maître est ridicule. Bras gauche pendant, bras droit ramené sur le corps, de façon à ce que l'extrémité du pouce s'appuie sur le ventre, au-dessous de la ceinture, la main ouverte horizontalement, en équerre avec lui, la paume tournée vers la terre.
L'ordre de Rose-Croix est modeste et recueilli. Il consiste à avoir les bras en croix sur la poitrine.
Tout a un caractère religieux dans les ateliers de Rose-Croix. Les principaux emblèmes y sont le pélican, la croix, avec l'inscription INRI, le bon pasteur, etc. A chaque réunion ont lieu les agapes, au cours desquelles les frères mangent au même morceau de brioche et boivent une gorgée au même calice qu'ils se passent après s'être frappé neuf coups sur l'épaule, s'être embrassés et s'être dit : Prenez et mangez, et donnez à manger à ceux qui ont faim! Prenez etbuvez, et donnez à boire à ceux qui ont soif!
Le Yen. — Frères premier et deuxième surveillants, assurez-vous que tous les frères présents sont maçons et membres de l'atelier.
Les deux surveillants passent devant « les colonnes » (en style ordinaire, les banquettes) et
Chaque grade a non seulement son ordre, mais son signe, son pas et son attouchement. Avec cela, le mot de passe.
Le pas de maître mérite d'être connu. Il consiste en neuf grandes enjambées, exécutées en levant le pied à hauteur du genou, et dirigées, les unes en avant, les autres à gauche, à droite, en obliquant plus ou moins, de façon à passer et repasser par-dessus le cadavre d'un nommé Hiram qui est supposé étendu à terre et qu'il faut bien prendre garde de ne pas écraser... On a le plaisir de voir en loge des députés et même des sénateurs radicaux exécuter cette danse macabre qui n'est pas sans offrir quelque difficulté aux plus ventripotents d'entre eux.
Quant aux signes, celui dapprenti, par lequel s'abordent généralement les maçons et qu'ils appellent le salut maçonnique, est un geste en équerre fait avec la main droite qui, partant de la gorge, va à l'épaule droite et retombe le long du corps.
L'attouchement d'apprenti, également usité entre maçons s'abordant, consiste en une poignée de main avec trois pressions des doigts, les deux premières très rapprochées et séparées de la troisième par un temps.
A ces détails, on reconnaît l'être niais qu'est l'homme en général, et le franc-maçon en particulier. Aux yeux des frères, ces simagrées et ces contorsions ont une importance capitale. Qu'on leur propose en plein Couvent de supprimer un article des statuts ordonnant le respect des croyances et la tolérance à l'égard de toutes les convictions, ils voteront avec ensemble. Mais toucher au pas de maître, c'est une autre affaire. Le pas de maître est sacré. Sans lui et sans toutes les calembredaines auxquelles les ateliers perdent leur temps, il paraît que la Franc- Maçonnerie n'existerait pas. Je me rappellerai toujours l'accueil que je reçus un jour où j'exprimai l'avis que tout cela était ridicule et qu'on ferait bien d'y renoncer définitivement. Il y avait justement là deux ou trois vieilles barbes maçonniques dont tous les poils se hérissèrent instantanément d'horreur. A la sainte indignation témoignée par ces vrais enfants d'Hiram, il était facile de comprendre que je venais de toucher l'arche sainte, et que toute idée de ce genre serait toujours considérée comme sacrilège par la Franc-Maçonnerie.
examinent tous les frères alignés et à l'ordre. Lorsqu'ils ont repris leur place, le deuxième surveillant frappe un coup de maillet et dit :
— Frère premier surveillant, tous les frères de la colonne du nord sont maçons et membres de la loge.
Le premier surveillant frappe un coup de maillet et dit :
— Vénérable, les frères rangés devant l'une et l'autre colonne sont maçons et membres de la loge.
Le Vénérable. — Il en est de même à l'Orient (1).
— A quelle heure les maçons ouvrent-ils leurs travaux ?
Le premier surveillant. — A midi.
Le Vénérable. — Quelle heure est-il f
Le premier surveillant. — Il est midi.
Le Vénérable. — Puisqu'il est midi et que c'est l'heure à laquelle nous devons ouvrir nos travaux, frères premier et deuxième surveillants, invitez les frères des deux colonnes à se joindre à vous et à moi, pour ouvrir les travaux de la respectable loge... (ici le nom de la loge, par exemple, le Val damour), au grade d'apprenti, par les signes et mystères accoutumés.
Le premier surveillant. — Frères qui décorez la colonne du midi, vous êtes invités par le Vénérable et par moi à vous joindre à lui et à moi, pour ouvrir les travaux de la respectable loge le
(1) L'Orient est l'estrade où est placé le trône du Vénérable et où l'on fait monter les maçons de marque.
LES TRAVAUX MAÇONNIQUES 8fi
Val d'aînour^ au grade d'apprenti, par les signeset mystères accoutumés.
Le deuxième surveillant. — Frères qui décorez, la colonne du nord, vous êtes invités par le Vénérable, par le premier surveillant et par moi, à vousjoindre à eux et à moi, pour ouvrir les travaux de la respectable loge le Val cV amour, au graded'apprenti, par les signes et mystères accoutumés.
Après cette triple annonce, écueil des premiers et deuxièmes surveillants, qui n'arrivent jamais à la dire sans bredouiller, le deuxième surveillant dit au premier :
— Frère premier surveillant, l'annonce est faite. Le premier surveillant. — Vénérable, l'annonce
est faite.
Le Vénérable, ne pouvant plus douter, après ces deux avertissements, que l'annonce soit réellement faite, frappe trois coups de maillet, les deux premiers séparés du troisième par un temps.
Après lui, le premier surveillant frappe trois coups.
Après le premier surveillant, le deuxième surveillant frappe trois coups.
Le Vénérable alors s'écrie :
— A moi, mes frères, par le signe, la batterie et l'acclamation.
Il fait le signe d'apprenti qui est répété par tous les frères. Après quoi, tous les membres présents, y compris le Vénérable et les surveillants, se mettant à l'unisson, frappent ensemble dans leurs .mains les trois coups maçonniques et les répètent trois fois en criant après la première salve : Liberté I
— après la seconde : Égalité ! — après la troisième : Fraternité !
— Prenez place, mes frères, conclut alors le Vénérable, les travaux sont ouverts.
Laborieusement, comme on le voit.
Le Vénérable donne la parole au frère secrétaire pour qu'il soit procédé par lui à la lecture des procès-verbaux des séances précédentes. On discute ces procès-verbaux s'il y a lieu. Après leur •adoption, le Vénérable donne la parole au frère orateur pour quil porte à la connaissance de la loge les « planches » de la correspondance, lesquelles planches consistent ordinairement en demandes de secours, invitations aux travaux d'autres loges, lettres de congratulations que s'adressent les ateliers, et communications du Conseil de l'Ordre, qui réclame le paiement des impôts à la caisse centrale, fait connaître la date du Couvent, etc., etc. On a bientôt ainsi atteint dix heures ou dix heures un quart. S'il n'y a pas à l'ordre du jour un chaud -sujet de discussion anticléricale, bon nombre d'ateliers trouvent qu'ils en ont alors assez fait pour une fois. C'est pourquoi, après avoir accordé la parole à qui la demande pour exposer les besoins -de la caisse, discuter la date et les conditions du prochain banquet, ou stimuler le zèle anticlérical ■des néophytes qui écoutent avec recueillement, le Vénérable fait circuler le « tronc de la veuve », •ou tronc de bienfaisance, dans lequel chacun met ou ne met pas un ou deux sous. Il procède ensuite à une nouvelle cérémonie appelée « fermeture des travaux à la manière accoutumée »,
qui n'est que la reproduction, à quelques expressions près et avec la différence de l'heure (minuit au lieu de midi), de l'ouverture des mêmes travaux, lesquels, probablement parce qu'ils n'existent pas, sont aussi difficiles à fermer qu'à ouvrir. Ce labeur terminé, les frères vont, en bande, et toujours « à la manière accoutumée », au café du frère X... ou du frère Z..., où, en face des bocks qu'ils se font servir et des profanes naïfs qui se les montrent du doigt en se demandant ce que ces gaillards-là peuvent bien receler sous leurs crânes, ils déblatèrent contre le monstre de l'intolérance et l'hydre de la superstition.
Il est pourtant des loges qui se piquent de travailler. Dans leurs tenues ont lieu des conférences qui sont faites trop souvent par un futur aspirant à une future candidature politique quelconque, qui s'habitue ainsi à ce bavardage abondant qu'on prend en maçonnerie pour la supériorité. Ce que sont certaines de ces conférences, je le laisse à penser. J'en ai entendu qu'aurait certainement pu préparer et débiter le charbonnier du coin. Quelques-unes ont au contraire de la valeur ; mais alors elles sont faites devant des banquettes. Il n'y a que les discussions sur des sujets de politique radicale ou les expectorations contre le cléricalisme pour attirer le public maçonnique ; tout autre sujet laisse froid les politiciens et endort le gros de l'auditoire oii des ronflements se font parfois entendre, tout comme si les frères étaient au sermon.
Dans les grandes villes, les conférenciers politiques ne manquent pas, et il est juste de recon-
naître que leurs discours ne valent guère moins que ceux ordinairement débités à la Chambre. Mais leur action éducatrice est nulle parce qu'ils ne sont jamais que des armes brandies par des politiciens qui luttent pour la candidature.
Il existe à Paris une loge qui s'est constituée assez récemment et dont les fondateurs avaient groupé, en les prenant un peu dans tous les ateliers où ils se morfondaient, un certain nombre d'hommes intelligents. 11 se faisait régulièrement dans cette loge des conférences scientifiques. C'est pourquoi personne n'y allait. Le temple restait vide. Tandis que chez les voisins oii des politiciens quelconques faisaient retentir l'immeuble de leurs diatribes anticléricales, la salle était toujours comble.
Le même éloignement des choses sérieuses se manifeste aux tenues où se font les initiations.
Ces cérémonies sont réglées par des rituels récemment adoptés et rédigés par des maçons membres du Grand Collège des Rites (1), et qui sont loin d'être les premiers venus. Bien que ces rituels contiennent des pages remarquables sur les différentes phases de l'évolution humaine, et bien que la lecture en soit prescrite à chaque initiation par les règlements, on ne les lit jamais, parce qu'on les trouve ennuyeux. Tandis qu'on se garde bien de passer par-dessus les épreuves grotesques imposées aux profanes. Ces épreuves ne sont plus
(1) Le Grand Collège est en quelque sorte le pouvoir religieux du Grand-Orient. C'est lui qui rédige les formules et prescrit l'ordre des cérémonies maçonniques.
obligatoires; mais, comme elles sont très amusantes pour la galerie, la plupart des ateliers les maintiennent.
A côté de ces « travaux », qui ont lieu au sein des loges^ il est une occupation qui est imposée aux maçons hors des tenues. C'est la lecture et la méditation des catéchismes maçonniques. Car la Franc-Maçonnerie a ses catéchismes. Elle en a même autant que de grades, et elle remet un exemplaire du catéchisme afférent à chaque grade à tout initié qu'elle y admet. Les quelques extraits suivants donneront une idée de ces sortes d'ouvragées.
Extrait de Vlnstriictwi pour le grade symbolique d'apprenti. Edition de 1884.
B. — Etes-vous maçon ?
R. — Mes frères me reconnaissent pour tel.
D. — Où avez-vous été i^eçu maçon ?
R. — Dans une loge juste et parfaite.
D. — Que faut-il 2)our qu'une loge soit juste et parfaite ?
R. — Trois la gouvernent, cinq l'éclairent, sept la rendent juste et parfaite.
D. — Quels S07it les trois?
R. — Le Vénérable et les deux surveillants.
D. — Depuis quand êtes-vous maçon ?
R. — Depuis que j'ai reçu la lumière.
D, — Qu'e?ite?idez-vous par le mot loge?
R. — Nous appelons loge le lieu secret dans
lequel les francs-maçons s'abritent pour couvr'r leurs travaux.
D. — Qu est-ce qui soutient votre loge ?
B. — Trois grands piliers qu'on nomme sagesse, force et beauté, et qui sont symboliquement représentés par le Vénérable et les deux surveillants.
D. — Pourquoi vous êtes-vous fait recevoir maçon ?
R. — Parce que j'étais dans les ténèbres et que j'ai désiré la lumière,
D. — Dans quel état étiez-vous quand on a procédé à votre initiation?
R. — Ni nu ni vêtu, mais dans un état décent, et dépourvu de tous métaux.
D. — Pourquoi dans cet état?
R. — Ni nu ni vêtu pour nous représenter l'état d'innocence et nous rappeler que la vertu n'a pas besoin d'ornement; dépourvu de tous métaux, parce qu'ils sont souvent l'emblème des vices que tout maçon doit éviter.
D. — Quavezvous vu en recevant la lumière?
R. — Le soleil, la lune et le maître de la loge.
D. — Quel rapport symbolique y a-t-il entre ces astres et le maître de votre loge ?
R. — Comme le soleil préside au jour et la lune à la nuit, de même le maître préside à laloge pour l'éclairer.
D. — Où se tient le maître de votre loge?
R. —A rOrient.
fJ. — Pourquoi?
R. — De même que le soleil apparaît à l'Orient pour ouvrir la carrière du jour, de même aussi le
maître se tient à l'Orient pour ouvrir la loge et mettre les ouvriers à l'œuvre.
D. — Quel âge avez -vous '7
R. — Trois ans.
Extrait de V Instruction pour le grade symbolique de compagnon. Edition de 1884.
B. — Avez-voiis des ornements dans votreloge ?
H. — Oui, Vénérable.
D. — En quel nombre ?
R. — Au nombre de trois.
D. — Quels sont-ils ?
R. — Le pavé mosaïque orne le seuil du grand portique ; l'étoile flamboyante est au milieu pour éclairer la loge, et la houppe dentelée borde et orne les extrémités.
D. — Donnez-nous V explication morale de ces trois ornements.
R. — Le pavé mosaïque figure l'union intimequi règne entre les maçons ; l'étoile flamboyantereprésente la lumière que la Maçonnerie est destinée à répandre dans le monde, et la houppe dentelée signifie la chaîne qui unit tous les maçons par toute la terre.
D. — Avez-vous des bijoux dans votre loge?'
R. — Oui, Vénérable.
D. — En quel nombre?
R. — Au nombre de six, savoir : trois mobileset trois immobiles.
D. — Quels sont les bijoux iînmobiles?
R. — La pierre brute, la pierre cubique, la planche à tracer.
D. — Que signifient-ils au morale
R. — La pierre brute est l'image de riiomme avant qu'il ait été reçu maçon.
D. — Combien y a-t-il de signes dans le grade de compagnon ?
R. — Il y en a cinq, savoir : le vocal, le guttural, le pectoral, le manuel et le pédestre.
D. — A quoi servent-ils?
R. — Le vocal à donner la parole, soit d'apprenti, soit de compagnon ; le guttural, à faire le signe d'apprenti, seulement si on le demande ; le pectoral, à faire celui de compagnon; le manuel, à donner l'attouchement de l'un et de l'autre; le pédestre, à exécuter la marche de tous les deux.
D. — Comment un compagnon travaille~t-il avec son maitref
R. — Avec joie, ferveur et liberté.
D. — Aves-vous t^eçu votre salaire?
R. — Je suis content.
Extrait de Vhistruction pour le grade symbolique de maître. Edition de 1883.
D. — Vénérable frère, êtes-vous tnaitre? R. — Très Respectable, vous pouvez m'éprouver, l'acacia m'est connu.
B. — Où ave ^- vous été reçuf
7?. — Dans le Hikal, c'est-à-dire dans le sanctuaire.
D. — Qu'avez-vous vu en entrant ?
R. — Deuil et consternation.
D. — Quel en était le motifs
R. — La commémoration d'un lugubre événement.
D. — Quel était cet événement ?
R. — L'assassinat du maître Hiram.
D. — Par qui avait-il été assassiné?
R. — Par trois compagnons parjures.
D. — Cet assassinat est-il un fait réel?
R. — L'Ordre l'a accepté comme une fiction.
D. — Après que vous fûtes entré dans le temple, que vit es -vous encore?
R. — Le tombeau de maître Hiram qu'une faible lumière éclairait.
D. — Quelles étaient les dimensions de ce tombeau ?
R. — Trois pieds de largeur, cinq de profondeur, sept de longueur.
D. — Qu'y avait-il dessus?
R. — Une branche d'acacia.
D. — Lorsque vous avez été arrêté près du tombeau, que vous a-t-on prescrit?
R. — D'enlever cette branche.
D. — Que fit-on de pAus?
R. — On enleva le voile qui couvrait le corps et l'on fît un signe d'horreur.
D. — Qu'aperçut-on ensuite ?
R' — Un triangle de l'or le plus pur, au centre duquel était inscrite la lettre G, symbole de la per-
fection et de l'infini et sur les plaques du triangle ces mots : Hagg sehi agg.
D. — Que veulent dire ces jnots?
R. — Je suis le fils de la vérité.
D. — Que fites-vous de la branche d'acacia?
R. — Après que j'eus prêté mon obligation, je l'ai remise au vénérable frère Maître des cérémonies qui, par ordre du Très Respectable, alla la porter dans le Debhir.
D. — Que fit -on du triangle d'or ?
R. — On le porta dans une châsse qui décorait rOrient.
B. — Quel âge avec-vous?
R. — Sept ans et plus.
Extrait de Vlmtruction pour le grade capitulaire de Rose-Croix.
D. — Etes-vous Rose-Croix?
R. — J'ai eu ce bonheur.
D. — Oi( aves-vous été reçu?
R. — Dans un chapitre où régnaient la décence et l'humilité.
B. — Co?nment aves-vous été reçu ?
R. — Avec toutes les formalités requises pour un si grand sujet.
B. — Co7nrnent avez-vous été présenté au chapitre ?
R. — Libre de tous mes sens et de ma volonté.
B. — Que vîtes-vous en entrant?
R. — Mon âme a été ravie à l'aspect de ce que j'aperçus.
D. — Qii aperçûtes-vous ?
R. — Le silence qui régnait, la situation des chevaliers, tout m'a fait concevoir une grande idée de ce que j'allais apprendre.
D. — Qu'a-t-on fait de vous après votre introduction ?
R. — On m'a fait voyager.
D. — Qu'avez-vous apprns dans vos voyages?
R. — J'ai aperçu les trois soutiens de notre édilice. On m'a appris les noms que j'ai répétés et gravés pour toujours dans mop cœur.
B. — Que fit-on de vous efisuite ?
R. — On me revêtit des marques de la douleur et du repentir.
I). — QuariHva-t-il ensuite ?
R. — Tous les chevaliers firent un voyage commémoratif qui nous fit passer de la tristesse à la joie, après avoir parcouru des chemins ténébreux., inconnus et remplis d'horreur.
D. — Quel en fut le résultat ?
R. — La fermeté avec laquelle chacun soutenait les fatigues nous a acquis la récompense que nous désirions.
D. — Que cherchiez-vous dans ce voyage ?
R. — La vraie parole perdue parle relâchement des maçons.
11 s'agit évidemment ici du relâchement des tissus cérébraux.
Je m'arrête, j'ai cité assez des catéchismes ma-
çonniques pour montrer dans quels enfantillages le Grand-Orient cherche « la lumière » dont il croit avoir la mission d'éclairer le monde.
Je demande, après cela, si. les associations philotechniques ou polytechniques — pour ne parler que de celles-là, — qui ouvrent chaque soir leurs cours, sans demander de mot de passe ni de signe « pectoral ou pédestre » à tous les citoyens qui veulent s'y présenter, ne rendent pas plus de services que la Franc-Maçonnerie, et si, à défaut d'autres, leurs professeurs ne seraient pas infiniment plus dignes des faveurs du suffrage universel que ne le sont ces soi-disant très respectables maîtres, qui passent leurs journées à apprendre de semblables balivernes, et leurs soirées à ouvrir et fermer des travaux qui ne commencent jamais.