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CHAPITRE YII

LA FRANG-MAÇONNtRIE VIS-A-VIS DU PEUPLE

La Franc-Maçonnerie ne veut pas du peuple chez elle. — Droits d'entrée, cotisations. — Abaissement facultatif des droits d'entrée en faveur de certaines catégories de citoyens ; leur maintien vis-à-vis des ouvriers. — La Franc- Maçonnerie bourgeoise et politicienne est condamnée à devenir de plus en plus l'ennemie du peuple.

Nous avons constaté que la Franc-Maçonnerie^ composée comme elle l'est, n'a rien de commun avec l'élite intellectuelle de la nation, et que, d'autre part, en raison de la nature de ses « travaux », elle ne peut être considérée comme exerçant une influence éducatrice d'une valeur réelle.

Représente-t-elle à un titre quelconque la masse, le nombre, c'est-à-dire le peuple? Est-ce par là qu'elle justifierait ses privilèges?

Tout d'abord, nous savons que la Franc-Maçonnerie est en infime minorité dans le pays. Sur neuf millions et demi d'électeurs, il n'y en a pas vingtcinq mille pour porter le tablier et enjamber le cadavre d'Hiram.

Par cette seule raison, la Franc-Maçonnerie ne peut prétendre représenter les masses profondes

du peuple, dont elle prend d'ailleurs si grand soin de se cacher au fond de ses temples.

Mais il y a plus. Non seulement la Franc-Maçonnerie n'est qu'une minorité minuscule dans la nation, non seulement elle se cache du peuple ; elle refuse de recevoir les ouvriers comme adhé rents ; elle leur ferme ses portes en leur opposant des droits d'entrée qu'ils sont dans l'impossibililé de payer.

Voici en effet quelles sont les prescriptions des règlements maçonniques sur cette question, prescriptions qu'aucune loge ne transgresse jamais.

Le minimum des taxes pour la collation des grades, dit l'article 139 des règlements généraux du Grand-Orient, est :

Pour le grade d'apprenti, cinquante francs ;

Pour celui de compagnon, vingt francs ;

Pour celui de maître, trente francs.

Comme on n'est maçon complet qu'à condition d'être maître, c'est donc au minimum cent francs à verser pour quiconque veut entrer dans la Franc-Maçonnerie. Dans certaines loges, c'est même beaucoup plus. Car, si les règlements fixent un minimum comme barrière à l'entrée des temples, ils sont muets au sujet du maximum qui reste soumis au bon plaisir de chaque loge.

Et ce n'est là qu'une première mise.

Le même article 139 ajoute en effet :

« Ces taxes sont indépendantes des droits à payer au Grand-Orient pour les diplômes, brefs ou patentes, ainsi que du prix de l'exemplaire de la Constitution et du règlement général qui doit

être remis à tout apprenti lors de son initiation. »

11 faut encore ajouter à cela le prix des écharpes et autres ornements indispensables ; celui des banquets, obligatoires chaque année, et enfin celui des cotisations.

« Le montant annuel des cotisations (art. 141) ne peut être moindre de dix-huit francs dans les loges. »

Là encore le maximum n'est pas fixé. Dans la plupart des ateliers, les cotisations sont de vingtquatre francs, et, dans certains, elles sont beaucoup plus élevées.

J'ai donc raison d'écrire que, par le fait même des dépenses qu'entraîne l'initiation, le peuple se trouve exclu de la Franc-Maçonnerie.

Cette exclusion semble même être systématique, comme on en va juger.

L'article 139, que j'ai déjà cité deux fois, permet aux ateliers d'abaisser les taxes ci-dessus à la moitié du minimum en faveur des lowtons (fils de francs maçons), des militaires de terre et de mer et des membres du corps enseignant, soit en activité de service, soit en retraite. Quant aux ouvriers, il n'en est pas parlé. La Franc-Maçonnerie ne les appelle pas au bénéfice de ces réductions qu'elle accorde à d'autres. Elle ne veut pas faire d'exception en leur faveur, et les portes des temples leur demeurent fermées.

Il est arrivé que certains frères, trouvant illogique et injuste cette barrière d'écus dressée contre le peuple à l'entrée des loges, ont proposé, à différentes reprises, la suppression complète ou par-

tielle des droits en faveur des ouvriers. Mais ils se sont toujours vus arrêtés par une majorité hostile, qui souvent s'élevait presque jusqu'à l'unanimité. La grande raison qu'on faisait valoir contre leur proposition était l'ignorance du peuple, ignorance qui le rendait, prétendait-on, incapable de partager les travaux d'une société comme la Franc- Maçonnerie.

Après ce que nous savons de ces travaux, une telle argumentation est du dernier comique. La Franc-Maçonnerie employât-elle mieux son temps, qu'il lui resterait d'ailleurs à expliquer en quoi un ouvrier est inférieur, au point de vue intellectuel, aux tailleurs d'habits et aux marchands de vin qui ornent les colonnes des temples du Grand-Orient.

A mon avis, il n'y a qu'une seule chose qui, dans la Franc-Maçonnerie française actuelle, puisse être au-dessus, ou plutôt au-dessous de l'entendement populaire : c'est le ridicule des mômeries auxquelles on s'y livre. J'en ai dit quelques-unes (1). Mais il en est beaucoup d'autres que la donnée de cet ouvrage m'oblige à laisser de côté. Pour admettre sans protester des pratiques si puériles et si inutiles, il faut avoir déjà perdu quelque chose du robuste hon sens populaire et être parvenu au moins aux échelons inférieurs de la bourgeoisie. Il est infiniment probable qu'un brave homme d'ouvrier ne pourrait lire sérieusement les catéchismes maçonniques, et qu'il se tiendrait les côtes de rire s'il voyait une demi-douzaine de nos farou-

(1) Voir ma brochure : Comment je suis entré dans la Franc- Maçonnerie. Prix, 1 franc. Perrin.

ches députés radicaux, le président de la Chambre en tête, entrer dans une réunion de « Vénérables maîtres » en s'emboîtant le pas, comme il est d'usage, pour exécuter la danse d'Hiram dont j'ai parlé plus haut.

La raison véritable, mais soigneusement cachée, pour laquelle la Franc-Maçonnerie française exclut le peuplade ses réunions, c'est que cette association a toujours été essentiellement bourgeoise. A plus forte raison maintenant qu'elle est aux mains des politiciens.

Ceux-ci ont beau parler de l'émancipation de la classe ouvrière, ce n'est pas cela qui leur tient au cœur. Ce qu'ils rêvent et poursuivent, c'est la domination politique à leur profit. Tandis que la bourgeoisie riche se sert, pour arriver à jouer les premiers rôles, de son argent et de l'instruction supérieure qu'elle peut, grâce à lui, donner à ses fils, la bourgeoisie besogneuse, celle qui, parvenue à s'élever au-dessus de la classe ouvrière, aspire à monter plus haut, se sert de la Franc-Maçonnerie dont elle a réussi à faire sa place d'armes. Place excellente d'ailleurs et parfaitement adaptée aux conditions actuelles de la lutte politique.

Avec son organisation habile, sa constitution parlementaire, la police de ses réunions, dans lesquelles chacun peut prendre la parole avec certitude de n'être pas interrompu et acquérir ainsi une pratique suffisante de cette arme politique moderne : le bavardage ; avec les liens qu'elle crée entre ses membres et par lesquels elle maintient les uns dans la dépendance des autres ; avec le

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secret dont elle s'entoure, secret qui lui évite les dangers d'une responsabilité publique et qui, en outre, déroute ses adversaires, leur fait prendre le change et leur masque les vrais points d'attaque ; avec surtout la fausse réputation que lui donne son ancienne situation de société philosophique, philanthropique et progressive, la Franc-Maçonnerie offre des moyens d'action merveilleux à la partie turbulente et ambitieuse de la petite bourgeoisie qui, n'étant ni assez riche pour se créer une chentèle électorale, ni assez intelligente et instruite pour s'imposer au choix du peuple, serait, sans elle, condamnée à la plus complète impuissance.

Faire entrer le peuple dans cette forteresse, c'est une naïveté que les petits bourgeois politiciens ne commettront pas. Ils auraient trop peur qu'il ne s'en emparât et qu'il ne les en expulsât, comme eux-mêmes en ont expulsé les philosophes et les penseurs.

On peut même tenir pour certain que, précisément à cause de sa composition actuelle, la Franc- Maçonnerie française est prochainement destinée à se trouver en hostilité avec la classe ouvrière. Celle-ci en effet a besoin qu'on s'occupe d'elle, sous le rapport matériel comme au point de vue moral. C'est son droit absolu qu'on le fasse ; c'est notre devoir de le faire. Or la caractéristique des politiciens, c'est qu'ils s'occupent toujours d'eux, même lorsqu'ils semblent s'occuper des autres. N'attendez pas que les vrais principes de la démocratie, qui sont des principes de dévouement, germent en eux. Il y a à cela une impossibilité

logique et fondamentale, dérivée de leur naturemème. Ces principes, vous les pouvez trouver ciiez des catholiques, le Christianisme étant un terrain dans lequel l'esprit de sacrifice prend tout naturellement racine. Chez des politiciens, jamais. Ow bien, c'est que les lois de la nature seraient renversées et que les loups aimeraient les agneaux autrement que pour les manger. Ils ont introduit dans la Franc-Maçonnerie le principe odieux et subversif de la lutte pour la vie, et ils l'y maintiendront tant qu'ils le pourront. Car c'est par là que se trouve justifié l'égoïsmequi fait leur force,, en attendant qu'il fasse leur faiblesse.

La Franc-Maçonnerie politicienne a eu jusqu'icr la bonne fortune d'occuper sur le champ de bataille social une situation telle qu'en combattant elle apu= se donner l'apparence de combattre pour le peuple. Elle montait, comme lui, à l'assaut de vieux privilèges qui n'avaient plus leur raison d'être. 31ais aujourd'hui qu'elle s'est emparée d'une partie de ces privilèges et qu'elle en jouit, elle est obligée, par cela même, de défendre ce que le peuple, de son côté, doit forcément persister à attaquer.

Et c'est pour cela que, loin de représenter lepeuple et d'être son mandataire, elle est, de plus en plus, condamnée à devenir son ennemie.

La Franc-Maçonnerie pourra faire semblant dedevenir socialiste. Le jour oi^i son intérêt l'exigera, elle n'hésitera pas à prendre ce nouveau masque. Mais ce ne sera jamais que dans le but secret de maintenir les privilèges qu'elle s'est assurés. So»intérêt d'abord ; le reste après.

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