CHAPITRE IX
l'idéal social (1)
Faute politique des catholiques pendant les dernières années. — Devoir social actuellement reconnu par tous les partis. — Unité morale de la Patrie pouvant se reconstituer. — Encyclique du Pape et encyclique du Conseil de l'Ordre. — L'iniquité sociale. — La Franc-Maçonnerie agit en ennemie des pauvres.
Il y a une dernière raison, nous l'avons dit, qui pourrait légitimer les privilèges excessifs dont sont en possession les francs-maçons : ce serait qu'ils eussent un idéal social qui fît d'eux les champions du progrès.
Pourquoi en effet l'esprit maçonnique n'inspirerait-il pas la politique, comme l'esprit chrétien l'a inspirée pendant des siècles, s'il était mieux en rapport que celui-ci avec les besoins de notre temps ? Et pourquoi les francs-maçons ne dirigeraient-ils pas la nation, — ouvertement et légalement toutefois, — s'ils avaient, plus que personne, conscience des devoirs qui s'imposent à notre
(1) L'erreur dont j'ai parlé dans la note de la préface, p. ix, note à laquelle j'ai déjà souvent renvoyé le lecteur, explique certaines vues contenues dans ce chapitre de VIdéal Social, contre lesquelles les événements qui se sont déroulés depuis 1892 permettraient, je le reconnais, d'élever plus d'une objection.
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époque, s'ils étaient guidés par l'instinct de Ficléal social, à la réalisation duquel doit s'attacher notre génération ?
Pour savoir s'ils remplissent ou non ces conditions, nous avons d'abord à nous rendre compte de ce que doit être l'idéal social ou, si l'on veut, le devoir social présent.
Depuis un certain nombre d'années, les partis étaient, en France^ profondément divisés au sujet de ce devoir; et cela, par la faute des catholiques qui s'étaient imaginés de le placer dans une opposition anti constitutionnelle irréconciliable. Eux dont la religion n'est qu'une excitation à l'effort constant vers le sacrifice, ils avaient commis l'erreur de croire qu'ils devaient consacrer publiquement toutes leurs forces et toutes les vertus de dévouement que peut engendrer la foi, au rétablissement d'une forme de gouvernement qui, à tort ou à raison, se trouvait condamnée par la majorité du pays. Il est résulté de là que, depuis vingt ans, l'idéal social parut oublié pour la lutte politique et fut confondu avec elle.
Les francs-maçons prirent part à cette lutte, et il est juste de reconnaître qu'ils travaillèrent très énergiquement à l'établissement de la République. Leur influence s'en accrut tout naturellement, et dans des proportions considérables. C'est même là qu'il faut chercher l'explication de leur puissance. Là sont leurs titres aux yeux du peuple républicain, et il serait inutile autant qu'injuste de les leur vouloir retirer.
La situation des catholiques, s'acharnant à la
restauration monarchique, fit donc la fortune de la Franc-Maçonnerie, qui s'acharna au contraire à l'établissement de la République, dont elle espérait bien d'ailleurs parvenir à s'emparer.
Mais, à l'heure actuelle, les conditions politiques ont changé. Les catholiques ont échappé à l'illusion dont ils étaient le jouet. Ils comprennent que l'effort moral qui leur est commandé par leur religion doit trouver à s'exercer, quelle que soit la forme du gouvernement. Ils se rendent compte que Monarchie et République, ce sont là deux moyens différents par lesquels peuvent être effectuées les œuvres de l'existence nationale, et non pas le but de cette existence ; et, il y a quelques semaines à peine, le Pape indiquait nettement aux catholiques de France qu'ils avaient pour devoir d'accepter la forme de gouvernement adoptée par le pays, et de ne pas contribuer à stériliser plus longtemps les forces nationales, en entretenant la lutte contre la constitution.
Il est vrai que l'encyclique à laquelle je fais allusion est cause qu'on prie pour la conversion de Léon XIII dans certains salons parisiens. Il y a en effet des jacobins à droite comme à gauche ; des francs-maçons blancs^ comme des francs-maçons rouges. Toutefois le nombre des hérétiques qui adressent au ciel de telles prières est certainement très restreint. Un nouvel horizon s'ouvre plus largement chaque jour devant l'immense majorité des esprits catholiques, qui conçoivent qu'audessus de l'œuvre politiqueune œuvre plus impor-
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tante, plus noble, plus haute, appelle leur activité et sollicite leurs efTorts.
Cette œuvre, une autre encyclique la recommandait solennellement, il y a quelques mois, non seulement à l'attention de la France, mais à celle du monde catholique tout entier: c'est la transformation des conditions d'existence des ouvriers.
L'obligation que Léon XIII a ainsi placée officiellement en tête du programme social catholique se trouvant être en même temps le principal article <le foi de ceux qui se recommandent de l'esprit révolutionnaire, il semble que nous arrivions à l'entrée d'une ère nouvelle, dans laquelle la conciliation ne serait plus un vain mot, et qui verrait renaître l'unité morale de la Patrie, non dans le dogme, mais dans le dévouement aux humbles. C'est peut-être ainsi que les choses se passeraient, si l'on n'était obligé de compter avec le Grand- Orient de France.
Pour qu'un accord se fasse entre deux adversaires, il ne suffît pas en effet que l'un des deux le propose ; il est encore nécessaire que l'autre l'accepte.
Or, tandis que les catholiques, en majorité dociles aux inspirations de leur chef, déclarent reconnaître la constitution républicaine et adhèrent à l'œuvre de réforme sociale, les francsmaçons refusent toute pacification.
« Nous ne vous permettons pas, disent-ils aux catholiques, de ne pas faire opposition à la forme de gouvernement républicaine. Vous lui étiez ennemis hier; nous entendons que vous lui soyez
ennemis aujourd'hui et toujours. Vous vous proposez de travailler comme nous à l'avènement du règne de la justice sociale, sans vous inquiéter de l'étiquette g'ouvernementale ; il ne nous plaît pas qu'il en soit ainsi. Nous refusons d'unir nos efforts aux vôtres. Nous vous voulons pour adversaires. La guerre à mort entre nous d'abord, si longue qu'elle puisse être; l'œuvre sociale ensuite. »
Ce que j'écris là est si vrai qu'au moment où le Pape publiait son encyclique sur la condition des ouvriers, le Conseil de l'Ordre du Grand-Orient lançait de son côté une encyclique maçonnique. Mais celle-ci ne s'occupait en rien de l'avènement de cette justice sociale que rêvent en pleurant tant de mères dont les enfants ont faim.
« Nous venons, disait la circulaire adressée par le Conseil de l'Ordre à toutes les loges de la Fédération, vous prier de conlribuer, pour votre part et dans la forme dont votre atelier reste juge, à la constitution de ce fonds spécial de propagande qui est indispensable aujourd'hui pour donner à la lutte de la Franc-Maçonîierie , c'est-à-dire de la République contre le Cléricalisyne , l'impulsion et Vampleur qu'exigent les événements. »
Cet appel était contenu dans le bulletin maçonnique du Grand-Orient du mois de décembre dernier. On voit donc que je n'exagère en rien lorsque je montre les catholiques, leur chef en tête, résolus à la paix politique, et les francs-maçons non moins résolus à la guerre religieuse. Et c'est un signe, un grand signe des temps nouveaux dans lesquels nous entrons, que ce spectacle d'un pape
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marchant doux et tranquille au milieu des défiances et des haines dont il est environné, prêchant la paix en plein champ de bataille, ne proposant pas de nouveaux dogmes à ses fidèles, mais s'efforçant de tourner toute leur attention sur l'iniquité sociale dont sont écrasés les pauvres, ces pauvres qui, presque tous, prennent parti contre l'Eglise. Tandis qu'au môme moment une société, qui se prétend progressive, ne trouve, au siècle où nous sommes, rien de mieux à faire que d'anathématiser la moitié de la France et d'adresser des appels désespérés à ses loges pour se faire aider par elles à donner de « l'impulsion et de l'ampleur » à la guerre des consciences.
C'est un outrage à la Franc-Maçonnerie qu'un tel contraste, mais un outrage dont elle n'a droit de demander compte qu'à elle-même; car c'est elle qui, inconsciemment, se le jette à la face.
Donc nous nous trouvons en présence de deux adversaires qui veulent, l'un, la guerre, l'autre, la paix. Aussi, est-il impossible qu'ils s'entendent.
Reste à savoir lequel des deux a raison, si c'est de fraternité ou de haine qu'a besoin le pays, et si l'œuvre de réforme sociale doit passer avant ou après la campagne anlicatholique.
Or, pour qui peut-il exister un doute à cet égard ?
Depuis que nous avons commencé à nous préoccuper du sort des ouvriers, depuis que tous les partis en parlent dans leurs déclarations, des dizaines d'années ont passé et il n'est pas une des heures de ces longues périodes qui n'ait été
comptée par des souffrances pour des millions de ces humbles êtres auxquels nous penserions sans doute plus efficacement, si nous étions condamnés à vivre, nous et ceux que nous aimons, seulement un jour chaque semaine dans leur condition. Pendant que nous étions tout occupés de nos plaisirs et de nos affaires, la somme des larmes par eux versées ou contenues a augmenté à chaque minute, et, avec elle, la somme d'iniquité qui pèse sur nos têtes. Voici bientôt dix-neuf cents ans que cette parole de vie a été donnée au monde : « Aimezvous les uns les autres ! » Et nous accomplissons si fidèlement ce précepte, que nos chevaux et nos chiens sont mieux trailés et soignés, mieux aimés, par conséquent, que ceux de nos frères humains qui travaillent dans les mines et les ateliers où leur labeur et leur pauvreté produisent notre richesse ! Voici cent ans que la Révolution a proclamé officiellement Tégalité des droits entre les citoyens ; et les fils des bourgeois conventionnels ont un tel respect pour les principes invoqués contre les privilégiés par leurs pères, qu'ils écrasent sous les piles de leurs millions, et avec la tranquillité de conscience la plus parfaite, les fils de ces déguenillés qui mouraient aux frontières pour la Liberté !
Et les uns, parmi nous, parlent de Christianisme! Et les autres osent prononcer le mot de Fraternité républicaine !
Ah! vraiment! demandons-nous donc plutôt si, après tant d'années d'atroce indifférence, nous ne sommes pas déjà maudits par cette souveraine
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Justice, que les uns appellent du nom de Jésus^ que les autres rêvent comme une a Justice immanente des choses », — à laquelle nous croyonstous par conséquent. Demandons nous si cette lugubre fête du 1" mai, déjà sanglante, n'est pascomme un coup frappé chaque année à l'horlogede rinfini, et si, lorsqu'auront ainsi successivement tinté tous les appels de l'heure marquée, mais inconnue pour nous, il ne sera pas trop tard; si^ notre condamnation ne sera pas alors irrémissiblement prononcée par cette logique implacable des^ choses à laquelle les peuples, non plus que leshommes, n'échappent point !
Devant une telle situation, je le demande à ceux des francs-maçons en qui la folie de la haine n'a pas fait taire tout patriotisme et toute pitié, estce le moment de diviser la France, de secouer sur elle le fanatisme, cette poussière des âges écoulés^de perdre le temps et de gaspiller les forces de la.^ Patrie dans des discordes criminelles, alors qu'une ^ œuvre si juste nous appelle impérieusement à laquelle nous pourrions tous travailler?
Et ce n'est là qu'un des côtés de la question. St= nous l'examinions à un autre point de vue, voici à quelle constatation nous serions amenés.
Pour travailler à la diminution de cette iniquitésociale que tous les partis réprouvent sur leurs programmes électoraux et qui condamne tant d'êtres humains à la misère et au rachitisme in-tellectuel et moral dès leur entrée dans le monde,, tandis qu'elle garantit aux autres la possession,, quelque indignes qu'ils en puissent être, de dL~
zaines, de vingtaines, de centaines de millions et même de milliards, il n'existe que deux méthodes : la violence et l'esprit de sacrifice.
La violence? c'est l'arme redoutable, l'arme à deux pointes, qui blesse à la fois ceux qu'elle frappe et ceux qui la manient ; l'arme qui détruit <?lle-même les œuvres qu'elle cherche à fonder. C'est elle dont sera réduit à se servir le peuple s'il lui est prouvé qu'il n'a rien à attendre de ceux qui vivent de lui et qui ne savent lire et comprendre le mot de Justice ni dans l'Évangile du Christ, ni dans celui de la Révolution.
Or, j'affirme que nos francs-maçons ne souhaitent pas que le peuple use de ce moyen, qui entraînerait fatalement la ruine de leur puissance politique (1).
Reste donc l'esprit de sacrifice? Mais si les francs-maçons s'inquiètent du sort des pauvres, s'ils ont conscience du devoir social de notre •époque, pourquoi s'efforcent-ils de tarir la source la plus abondante de cet esprit de sacrifice qui seul peut résoudre les questions sociales? Comment ne voient-ils pas que le dévouement est la pierre angulaire de la morale chrétienne qu'ils veulent détruire? Comment ne se rendent-ils pas compte que l'amour des pauvres est, pour les ■catholiques, corollaire de l'amour du Dieu auquel ils croient, et qu'anéantir l'un dans leurs âmes, c'est anéantir l'autre?
Est-ce que, d'autre part, il ne leur apparaît
(Ij La situation a changé maintenant, en 1905.
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pas que le matérialisme engendre chez le pauvre la violence ; que le même matérialisme accroît Tégoïsme chez le riche et rend par suite la violence du pauvre légitime?
Est-ce qu'enfin ils ne voient pas qu'en l'état actuel de la science et de la philosophie il n'existe pas de moyen terme vraiment pratique pour certaines intelligences entre la foi catholique qui engendre le dévouement et le matérialisme qui le tue?
S'ils ne se rendent pas compte de ces vérités flagrantes, quel est donc leur aveuglement? Et s'ils s'en rendent compte, quelle est leur incohérence?
Il ne s'agit pas ici de savoir si les catholiques ont raison ou tort de croire à la divinité du fondateur de leur religion, et c'est déplacer la question que de la mettre sur ce terrain. Ou plutôt, c'est sacrifier à un aveugle esprit de fanatisme la question véritablement urgente à notre époque.
Cette question, telle qu'elle devrait se présenter devant la conscience des francs-macons, est toute sociale, et la voici en deux mots :
Sont-ils amis des pauvres? Alors ils ont pour devoir — ne pouvant rien mettre à la place — de laisser vivre^ bien plus ! de respecter une religion qui proclame l'amour des pauvres conséquence de l'amour de Dieu.
Dès lors, au contraire, qu'ils attaquent cette religion par l'injure, parle mépris, parles lois d'exception comme celles qu'ils ontdéjà faitvoter et comme celles, beaucoup plus iniques, que méditent leurs loges et qui se trouvent en germe dans leurs ordres
du jour, ils agissent en ennemis des pauvres, en adversaires de cette idée de justice sociale qui s'impose à toutes les âmes grandes et généreuses de ce temps. Ou la raison et le bon sens n'existent pas, ou il ne leur est pas permis de sortir de ce dilemme.
L'idéal social actuel, qui est un idéal de fraternité, est en même temps un idéal de paix.
En s'acharnant à la guerre des consciences, c'est donc contre lui que les francs-maçons travaillent. Ce n'est pas en avant qu'ils marchent, c'est en arrière. Ils ne servent pas le progrès, ils le trahissent.
Et, en conséquence, à ce point de vue, comme à ceux que nous avons précédemment étudiés, ils sont indignes des privilèges politiques que le jeu des circonstances leur a permis d'accaparer (1).
(1) N'est-ce pas une constatation instructive que celle qui se dégage de la lecture de ce chapitre, écrit en 1892?...
En effet, les catholiques ont poussé l'expérience aussi loin que possible. Plus a été complet le sacrifice de leurs anciennes convictions politicfues, plus ils ont sincèrement adhéré à la forme de gouvernement qu'on leur reprochait de combattre, et plus les francs-maçons les ont violemment exclus du concert républicain et même de la famille française ; plus ils les ont injuriés, méprisés, calomniés : plus ils ont forgé contre eux d'iniques lois d'exception. Que cache donc cette haine des uns qui grandit proportionnellement aux avances des autres?... Pour moi, je ne me pose plus la question, je l'ai résolue vis-à-vis de moi-même. Mais n'est-il pas temps que tous les Français se la posent à leur tour?