CHAPITRE PREMIER
Son point de départ. — Son illégitimité. — Ce n'est pas le parti républicain tout entier qui en est responsable, c'est la Franc-Maconnerie.
La question religieuse est arrivée en France à l'état aigu.
Les cardinaux, dans une déclaration lue naguère dans toutes les églises, passaient en revue les lois votées et les mesures prises depuis un certain nombre d'années et qui prouvent les dispositions agressives du gouvernement à l'égard du Catholicisme. Ils rappelaient en particulier l'enseignement laïque, non pas neutre, mais hostile à la Rehgion ; le droit d'enseigner dans les écoles publiques enlevé aux membres des congrégations religieuses, frappés ainsi d'incapacité malgré les maximes qui garantissent l'accessibilité des fonctions publiques à tous les citoyens, les écoles libres soumises à des exigences, à des formalités qui les tuent. Ils
dénonçaient les incessantes réductions budgétaires qui atteignent le clergé, les suspensions arbitraires de traitement, les expulsions de religieux, les lois fiscales qui préparent la ruine d'un grand nombre de communautés, et ils concluaient en disant : « Nous le demandons à tout homme impartial, quelles que soient ses croyances ou ses opinions religieuses : Peut-on affirmer que le gouvernement républicain n^a jamais eu, comme le prétendent les ?7iinist?'es, la pensée de ft^oisser en quoi que ce soit la Religion, ou de restreindre l'exercice du culte; qu'à aucun moment il n'a voulu empiéter sur le domaine religieux et attenter à la liberté de conscience ? »
Les cardinaux avaient en cela raison.
Aux yeux de tout observateur vraiment libre d'esprit, il est évident que l'idée maîtresse de la politique actuelle, c'est la guerre au Catholicisme.
A quiconque en douterait, il suffirait de rappeler le langage des journaux de Gauche et celui tenu par les députés de la majorité dans les discussions ayant trait aux rapports de l'Église et de l'État ou au budget des cultes. Dans les articles des uns et dans les discours ou les interruptions des autres éclatent constamment les haines les plus furieuses et les moins déguisées contre les catholiques. Ne disait-on pas dernièrement en plein Parlement que les Français qui allaient en pèlerinage à Rome n'étaient pas des Français?
Le président du Conseil avait beau s'efforcer de corriger l'àpreté de pareilles manifestations en dé-
clarant « qu'il ne voulait pas et que le parti républicain tout entier ne voulait pas être représenté comme ayant, à aucun moment, voulu empiéter sur le domaine religieux et attenter à la liberté des consciences », rien ne saurait prévaloir contre la vérité des faits.
Or, voici ce que dit cette vérité.
Elle dit que les libres penseurs qui occupent le pouvoir en France considèrent le Catholicisme comme un adversaire de la société moderne et des institutions républicaines, comme un ennemi dont la destruction s'impose, parce qu'il leur paraît inculquer à ses fidèles des convictions telles, que la France, au lieu d'être une, se trouve brisée en deux factions irréconciliables. Les libres penseurs dont je parle sont convaincus que s'ils ne tuaient pas le Catholicisme, le Catholicisme tuerait la liberté de pensée et l'esprit moderne qu'elle a engendré. En conséquence, loin de rien faire pour éviter la guerre religieuse, ils ne se plaisent qu'à l'exciter. Elle leur apparaît non seulement comme une chose licite, mais comme un devoir. Elle est pour eux la guerre sainte.
Telle est l'idée fanatique et fondamentale qui est la cause première de la guerre religieuse actuelle, et c'est d'elle qu'il faut partir si l'on veut se rendre compte du véritable état des choses et des vrais remèdes qu'il comporte.
Que certaines pages de l'histoire du Catholicisme aient pu donner lieu à une telle conception, cela n'est pas niable. Né en défendant la liberté, le Christianisme a vu, à plus d'une époque, ses
croyants proscrire cette liberté en son nom. Mais on ne tient pas rigueur à un homme pendant toute sa vie des erreurs dans lesquelles il a pu tomber à certaines époques. A plus forte raison doit-il en être ainsi à l'égard de ces êtres impersonnels qu'on appelle des doctrines, qui ne sauraient être rendus responsables de tout ce que des hommes ambitieux ou aveugles ont fait en leur nom. A plus forte raison, ajouterai-je encore, lorsque ces doctrines remplissent, comme le Catholicisme, une fonction morale à l'accomplissement de laquelle la philosophie moderne se montre jusqu'ici bien loin d'être préparée. On est alors obligé vis-à-vis d'elles à plus que de la tolérance, à plus que de l'oubli pour les erreurs qui ont été couvertes de leur nom ; on doit des égards aux services qu'elles continuent de rendre.
Il y a lieu aussi de tenir compte que les catholiques de notre temps, au lieu de continuer à s'enfermer dans l'absolutisme, conçoivent la foi et la liberté, le dévouement à l'idéal chrétien et la tolérance envers toute autre doctrine comme choses parfaitement conciliables.
Mais il est une réflexion qui s'impose avant toute autre, et la voici.
Dès lors que les libres penseurs modernes se croient en droit de prononcer la condamnation à mort du Catholicisme en s'appuyant sur ce fait que certains catholiques ont été cruellement tyranniques et oppressifs des consciences, est-illogique qu'eux-mêmes se montrent tyranniques à leur tour en déclarant une guerre sans merci aux convie-
lions d'une fraction considérable de la nation ? Comment ne voient-ils pas que cette condamnation, qu'ils font peser sur le Catholicisme au mépris de leurs principes, est une épée de Damoclès suspendue, par leur fait, sur la Libre Pensée elle-même.
Certes il est juste de tenir compte, dans une certaine mesure, des déclarations ministérielles que nous rappelions tout à l'heure, et Ton ne saurait accuser le parti républicain tout entier de vouloir attenter à la liberté des consciences. Il y a des ministres, des députés, des sénateurs, des fonctionnaires et de simples citoyens républicains qui entendent maintenir aux catholiques les droits qui leur appartiennent et le respect qui leur est dû. Mais ils sont débordés et entraînés par une influence qui s'exerce en dehors et au-dessus d'eux.
Derrière le parti républicain, en effet, il y a un être qui se cache, une organisation qui fonctionne, une société qui agit sans qu'on ait pu jusqu'ici lui demander compte des manœuvres auxquelles elle se livre, parce qu'elle a le privilège d'être une société secrète. C'est cette société qui a juré la destruction du Catholicisme. C'est elle qui, poussant le parti radical, donne le change au pays et, se refusant à paraître aux yeux du public, compromet le principe républicain, sur lequel elle laisse retomber la responsabilité de la guerre religieuse dont elle seule est l'inspiratrice.
Cette société, dont tout le monde connaît le nom, c'est la Franc-Maçonnerie.
Ce n'est pas la première fois qu'on l'accuse, puisque certains journaux parlent constamment
du g-ouvernenient des francs-maçons, de l'intolérance et de la tyrannie franc-maçonniques. Mais ces accusations sont toujours restées dans le vague, et l'on n'a jamais intenté devant l'opinion publique un vrai procès politique à la Franc-Maçonnerie.
Or c'est cela qui est à faire. Il faut mettre en évidence l'action politique maçonnique, en fournir les preuves, montrer ce qu'est cette association, ce qu'elle fait et comment elle le fait.
Car s'il est vrai que ce soit elle qui commande la guerre religieuse, de deux choses l'une :
Ou bien le pays veut cette guerre et dans ce cas il est absurde que la Franc-Maçonnerie se cache pour faire ce qu'il désire.
Ou bien il veut la paix, et alors il est inique que ceux-là qui continuent les hostilités malgré lui, jouissent d'une situation privilégiée leur permettant d'éviter sa critique et d'échapper à son jugement.