‹ La Franc-Maçonnerie et la Révolution françaiseChapitre 3 sur 19 · Voir aux Documents · texte numérisé non relu

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« Depuis plus de vingt ans, raconte-t-il, il « était difficile de ne pas rencontrer en France « quelques-uns de ces hommes admis dans la «Société maçonnique. Il s'en trouvait dans « mes connaissances, et parmi ceux-là plu- « sieurs dont l'estime et l'amitié m'étaient « chères. Avec tout le zèle ordinaire aux jeuce nés adeptes, ils me sollicitaient de me faire (( inscrire dans leur confrérie. Sur mon refus « constant, ils prirent le parti de m'enrôler « malgré moi. La partie fut liée. On m'invite « à dîner chez un ami ; je me trouve seul pro- « fane au milieu des maçons... Le repas terce miné, les domestiques renvoyés, on pro- « pose de se former en loge et de m'initier... «Je persiste dans mon refus, et surtout dans « celui de faire le serment de garder un (( secret dont l'objet m'est inconnu... On me « dispense du serment... Je résiste encore... «On insiste... Je m'obstine... Au lieu de « répliquer, on se forme en loge, et alors « commencent toutes ces singeries et ces « cérémonies puériles que l'on trouve décrites « dans divers livres maçonniques. Je cherche

« à m'échapper; l'appartement est vaste, la « maison écartée, les domestiques ont le mot, (c toutes les portes sont fermées... il faut (( bien se résoudre à laisser faire. On m'in- <c terroge, je réponds presque à tout en riant ; « me voilà déclaré apprenti, et tout de suite (c compagnon. Bientôt même c'est un troi- « sième grade, c'est celui de maître qu'il faut « me conférer. Ici, l'on me conduit dans une « vaste saîle... Jusque-là, je ne voyais que jeu « et puérilité, mais je n'avais déplu par «aucune réponse... Enfin, survient cette « question que me fait gravement le Véné- « rable : Etes-vous disposé, mon frère, à exé- « cuter tous les ordres du Grand-Mattre de la « Maçonnerie, quand même vous recevriez des « ordres contraires de la part d'un roi, d'an « empereur, ou de quelque autre souverain « que ce soit ? — Ma réponse fut : Non ! — Le « Vénérable s'étonne, et reprend : a Comment, « non! Vous ne seriez donc venu parmi nous <{ que pour trahir nos secrets ! Vous ne savez « donc pas que de tous nos glaives il n'en est « pas un seul qui ne soit prêt à percer le cœur

« des traîtres ! Dans cette question, dans « tout le sérieux et les menaces qui l'accom- « pagnaient, je ne voyais encore qu'un jeu ; «je n'en répondis pas moins négativement... « A l'exception du Vénérable, tous les Frères « gardaient un morne silence, quoiqu'ils ne « fissent, dans le fond, que s'amuser de cette « scène. Elle devenait encore plus sérieuse « entre le Vénérable et moi. Il ne se rendait « pas, il renouvelait toujours sa question... « A la fin, je me sens excédé. J'avais les yeux « bandés, j'arrache le bandeau, je le jette par « terre, et, en frappant du pied, je réponds « par un iion^ accompagné de tout l'accent de «l'impatience... A l'instant, toute la loge « part de battements de mains en signe « d'applaudissement. Le Vénérable donne « alors des éloges à ma constance : Voilà^ « dit-il^ les gens qu'il nous faut^ des Jionimes « de caractère^ et qui sachent avoir de la ferameté... » Quel était, cependant, quelques années plus tard, l'épilogue de cette plaisanterie ? « Je dois, dit Barruel, rendre cette «justice à ceux qui m'avaient reçu, que, lors

(c delà Révolulion, ils se sont tous montrés « bons royalistes, à l'exception du Vénérable «que j'ai vu donner à plein collier dans le « Jacobinisme... )>

Une société « maçonniséc » , c'est donc bien celle qui précède immédiatement la Révolution. Elle s'est « maçonnisée w pour s'amuser, mais elle s'est « maçonnisée ». C'est l'atmosphère en dehors de laquelle il ne faut pas même essayer de voir cette époque, sous peine de n'en rien voir de vrai. 11 y a partout, à ce moment-là, comme dans la scène racontée par Barruel, vingt ou trente francs-maçons qui le sont par mode, ]psir snobisme ^ par besoin de fêtes et de plaisir, et parmi eux un certain « Frère «, qui a l'air d'être comme eux, mais qui n'est pas comme eux, et qui est là, comme dit le Pape, pourapercer la maison », pendant qu'on s'y divertit. Et le « maçonnisme «, dès trente ou quarante ans avant 1789, est si bien déjà devenu l'ambiance générale, que les philosophes, en réalité, ne répandent pas simplement leur philosophie par leurs écrits, mais se conjurent maçonniquemeut

pour la répandre, et dans le sens rigoureux du mot... Ecoutez Voltaire dans sa correspondance : « Il faut, écrit-il, agir en conju- « rés, et non pas en zélés... Que les philo- « sophes véritables fassent une confrérie a comme les Francs-Maçons... Que les mys- (c tères de Mithra ne soient pas divulgués... « Frappez, et cachez votre main... » La margrave de Bareith, la princesse Wilhelmine, devient pour lui la a sœur Guillemette », et lui adresse elle-même deslettres commençant par ces mots : « La sœur Guillemette au « frère Voltaire. «Il avoue lui-même, dans des lettres qui sont célèbres, qu'il « rend le pain bénit )), et qu'il « communie » par imposture, afin de mieux tromper les gens. A un certain moment, il entreprend toute une intrigue, dans le but de faire reconstruire le Temple de Jérusalem ^ ! A un autre moment, il entreprend encore une autre intrigue, d'accord avec d'Alembert, pour arrivera décider

1. Lettres à d'Alembert, 1761, 1763, 1768, citées par Barruel dans les Mémoires pour servir à rhistoire du Jacobinisme,

et lettres à Catherine de Russie, 1771.

Louis XV à fonder dans tout le royaume des écoles professionnelles gratuites, où, sous le couvert d'an soi-disant enseignement professionnel, on devait enseigner clandestinement au peuple la révolte et la sédition. Bertin, l'administrateur de la cassette royale, avait fini par se décider à couper court à ce complot. Ilavaitfaituneenquête, et qu'avait-il découvert ? Toute une conspiration de colporteurs qui couraient les campagnes, et y vendaient, à des prix insignifiants, des ouvrages incendiaires dont on leur remettait gratuitement des quantités ^. Des maîtres d'école étaient déjà même affiliés à la conjuration, et notamment dans les environs de Liège, où ils lisaient à des enfants, dans des réunions secrètes, des livres qu'on leur expédiait par ballots. Et ces maîtres d'école étaient précisément ceux qui, publiquement, à l'exemple de Voltaire, et comme par un mot d'ordre, accomplissaient leurs devoirs religieux avec la dévotion la plus démonstrative !

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