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Barruel, Mémoires, t. I^ chap. xvii

20 LA FRA^'C-MAÇO^'^•ERlE

Plus de vingt ans après, en 1789, entre les atrocités de la prise de la Bastille et celles des massacres d'octobre, un M. Leroy, lieutenant des chasses royales, s'écriait avec des sanglots, dans un dîner raconté par Barruel, et qui avait lieu chez M. d'Angevilliers, intendant des Bâtiments du Roi :

(( J'étais le secrétaire du Comité à qui vous « devez celte Révolution et j'en mourrai de « douleur et de remords !... Ce Comilé se tenait « chez le baron d'Holbach... Nos principaux «membres étaient d'Alembert, Turgot, Gon- (( dorcet, Diderot, La Harpe, et ce Lamoignon (( qui s'est tué dans son parc !... La plupart de (( ces livres que vous avez vus paraître depuis « longtemps contre la religion, les mœurs etle «gouvernement étaient notre ouvrage, et nous « les envoyions à des colporteurs qui les rece- « vaient pour rien, ou presque rien, et les ven- « daient aux plus bas prix... Voilà ce qui a « changé ce peuple, et Ta conduit au point « où vous le voyez aujourd'hui... Oui, j'en « mourrai de douleur et de remords... »

Et ce témoignage de Barruel, ces cris de

remords de M. Leroy au diner de M. d'AngevilUers, pourraient-ils être contestés? Non! Car voici, en date du mois de mars 1763, des lettres de Voltaire qui les confirment par anticipation :

(( Pourquoi les adorateurs de la raison, (( écrivait-il alors à Helvetius, restent-ils (( dans le silence et dans la crainte ? Qui les a empêcherait cV avoir chez eux une petite « imprimerie et de donner des ouvrages utiles (( et courts^ dont leurs amis seraient les seuls « dépositaires ? C'est ainsi qu'en ont usé ceux

a OUI ONT IMPRIMÉ LES DERNIÈRES VOLONTÉS DE u CE BON ET HONNÊTE CURE MeSLIER... )) Et il

ajoute : « On oppose ainsi, au Pédagogue « chrétien et au Pensez-y bien, de petits livres (( philosophiques qu'on a soin de répandre (< partout adroitement. On ne les vend point,

« ON les donne a des personnes AFFIDÉESjQUI « LES DISTRIBUENT A DES JEUNES GENS ET A DES « FEMMES... »

En réalité, la conjuration philosophique n'avait que très peu perverti le peuple, et par une excellente raison, c'est que le peuple ne

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savait pas lire. Elle avait surtout empoisonné les hautes classes. Mais cette philosophie qui est une conjuration, et qui machine, dans le mystère, avec des masques et des trahisons, l'application de ses préceptes, n'est-elle pas, pour une époque, toute une caractérislique ? Et elle n'est cependant encore qu'une demi-conjuration. Elle ne représente que des préliminaires, et c'est seulement avec l'Illuminisme que nous allons voir entrer en scène la conjuration véritable, celle de la subversion sauvage, et où s'annoncent, par avance, toutes les atrocités de la Terreur.

L'Illuminisme est peu connu, sinon même presque inconnu, et c'est pourtant l'Illuminisme qui, en très grande partie, a bouleversé et ensanglanté le monde, il y a un peu plus d'un siècle. C'est encore la continuation directe de l'Illuminisme qui le bouleverse ou qui le menace aujourd'hui, et son fondateur est un Allemand, Weishaupt, professeur de droit au collège d'Ingolstad. A Ingolstad même, où il professait, Weishaupt, en 1776,

posait en secret les fondements de la secte, et voici, d'après sa correspondance, ses instructions écrites et son code, ce qu'était cette association.

Ecoutez d'abord la doctrine : « La nature « a tiré les hommes de l'état sauvage et les (( a réunis en sociétés civiles. De nouvelles <c associations (c'est-à-dire les sociétés se- « crêtes) s'offrent à un choix plus sage, et, V par elles, nous revenons à l'état d'où nous « sommes sortis ( c'est-à-dire à l'état sauvage ) « non pour parcourir de nouveau l'ancien « cercle, mais pour mieux jouir de notre «destinée... » Le but et la doctrine de l'IIluminisme sont donc bien clairs, et c'est, en propres termes, le retour à Tétat sauvage. Nous en sommes sortis, il faut y revenir, ne plus en ressortir, et établir seulement la sauvagerie nouvelle, au milieu de cette forêt perfectionnée que peut devenir la civilisation. Ecoutez maintenant le développement : « A «l'origine des nations et des peuples, le «monde cessa d'être une grande famille... «le grand lien de la nature fut rompu...

« Le nationalisme^ ou Vamoiir national^ prit « la place de Vamour général. Alors, ce « fut une vertu de s'étendre aux dépens de « ceux qui ne se trouvaient pas sous notre em- « pire. Cette vertu fut appelée patriotisme., et i( celui-là f[ii appelé patriote, qui, juste envers « les siens, injuste envers les autres, prenait « pour des perfections les vices de sa pa- « trie...» Et rilluminisme, en premier lieu, veut ainsi détruire les patries, mais il ne s'arrête pas là, et vise ensuite ce qu'il appelle le localisme, c'est-à-dire la cité, puis la famille elle-même : « Et, dès lors, continue aWeishaupt, pourquoi ne pas donner encore « à cet amour de la patrie des limites plus « étroites ? Celles des citoyens vivant dans c( une même ville, ou bien celles des membres «d'une même famille?... Aussi vit-on alors « du patriotisme naître le localisme, puis « V esprit de famille... Ainsi, l'origine des « Etats, des gouvernements, de la société « civile, fut la semence de la discorde... Dimi- « nuez, retranchez cet amour de la patrie, et «les hommes, de nouveau, apprennent à se

«connaître et à s'aimer comme hommes... » Et riUuminisme bénit maçonniquement les hommes qui n'ont plus ni patrie, ni cité, ni famille, ni lois, et dont les bandes errantes ne se fixent nulle part. Il conclut enfin, en s'écriant, dix ans avant 1789: « Oui, les <•< princes et les nations disparaîtront de « dessus la terre ! Oui, il viendra ce temps (( où les hommes n'auront plus d'autre loi (( que le livre de la nature ; cette Révolution « sera l'ouvrage des sociétés secrètes... c( Tous les efforts des princes pour empê- (( cher nos projets sont pleinement inutiles. « Cette étincelle peut longtemps encore couce ver sous la cendre, mais le iour de Tina cendie arrivera ! » Et comment, par quels procédés, Weishaupt va-t-il conduire l'Illuminisme à son but ? Par quelles voies et par quels moyens va-t-il ramener l'humanité à l'état sauvage ? C'est surtout ici que se révèle riUuminisme, et le grand moyen, c'est, en tout et toujours, un profond secret, le mensonge et la trahison expressément ordonnés, ou la violence la plus sauvage.

dès qu'elle est devenue possible. L'illuministe peut avoir tous les vices, mais ne doit jamais se montrer, en même temps, que sous le plus parfait extérieur d'honorabilité et de vertu. « Appliquez-vous, prescrit <( Weishaupt dans son code, à la perfection « intérieure et extérieure. » Et qu'entend-il par cette double perfection ? Il l'explique suffisamment dans le triple précepte que voici : (( Tais-toi, sois parfait, masque-toi. » Il organise ainsi tout un système de recrutement clandestin, et le fait exercer par des « Frères » qu'il appelle du nom significatif de « Frères insinuants ». Il projette aussi un ordre de femmes, et il le formule comme il suit : «Cet ordre aura deux classes a3^ant chacune ce leur secret à part; la première sera compo- <c sée de femmes vertueuses, et la seconde de « femmes légères... » De même, il s'ingénie avec le plus grand soin à bien attribuer aux adeptes le rôle qui leur convient spécialement. «Attachez-vous, prescrit-il aux Frères « insinuants, à des hommes bien faits, beaux « garçons. Quand on sait les former, ils sont

« plus propres aux négociations. Ils ne sont « pas de ceux qu'on peut charger d'une émeute « ou du soin de soulever le peuple^ mais c'est « pour cela aussi qu'il faut savoir choisir son « monde... » Et où va-t-il recruter ses adeptes? Partout, mais surtout dans les mondes où l'on ne se doute pas qu'il puisse en avoir, et il ordonne : « Vous devez sans cesse former ((de nouveaux plans afin de voir comment « on peut, dans vos provinces, s'emparer de (( l'éducation publique, du gouvernement ((ecclésiastique, des chaires d'enseignement (( et de prédication... » Et comment se fait un adepte ? L'adepte prend d'abord un nom secret, approprié à son caractère, et qu'il portera dans l'Ordre. Ensuite, on lui fait faire, par écrit, la confession détaillée de toute sa vie, et on garde toujours cette confession écrite, par laquelle on le tient pour l'avenir. Puis, sans qu'il s'en doute, on l'entoure d'espions, appelés (( Frères scrutateurs », et Weishaupt, ici, adresse à ces (( scrutateurs » environ quinze cents questions sur les goûts, les relations, la vie, les

vices, et les moindres habitudes de Tespionné. Il va jusqu'à leur enjoindre de savoirs s'il (c est dormeur, s'il rêve et s'il parle en rêvant, « s'il est facile ou difficile à réveiller, et quelle «impression fait sur lui un réveil subit». Et quel personnage pourra être, dans la vie, l'illuministe éprouvé par toutes ces épreuves? a II pourra, stipule le code, avoir l'air de rem- « plir quelque fonction publique, en faveur « de ces mêmes puissances dont la destruc- (( tien doit être son unique objet. » Et Weishaupt conclut textuellement : a Ainsi, tous « les membres de ces sociétés tendant au (( même but, s'appuyantles uns sur les autres, « et dont le vœu est une révolution univer- « selle, doivent chercher à dominer invisible- « ment, et sans apparence de moyens violents, (( sur les hommes de tout étal, de toute nation, a de toute religion, souffler partout un môme « esprit dans le plus grand silence et avec « toute l'activité possible...» Puis, il ajoute : « Cet empire une fois établi par l'union et la « multitude des adeptes, que la force succède « à l'empire invisible ! Liez les mains à tous

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« ceux qui résistent l Subjuguez^ étouffez la mé- (i chaiiceté dans son germe ! Ecrasez tout ce c( qui reste d'hommes que vous n'aurez pas pu « convaincre /... » Et quelle physionomie, avec tout cela, Weishaupt veut-il habituellement, dans le monde et la société, à cet illuministe qui doit si sauvagement travailler à les détruire ? Ecoutez bien encore : « Il « aura l'air d'un homme qui ne cherche que « le repos et qui s'est retiré des affaires ^.. » Eh bien, rilluminisme correspondait si bien, à Tépoque où il apparut, à tout ce qui était le fond de toute Franc-Maçonnerie, qu'il absorbait et fondait en lui, de 1780 à 1789, presque toutes les Loges du monde entier, et passait pour y compter, dès 1782, environ trois millions d'adeptes. L'immense majorité, d'ailleurs, ignorait absolument toutes ces instructions et tout ce code de brigands. Elle ignorait encore bien davantage ce qui n'y était même plus écrit. Mais un vaste mouvement illuministe n'en entraî-

1. Voir, aux Documents, le code et les instructions Je Weishaupt.

nait pas moins les Loges de tous les pays, comme un mouvement maçonnique avait déjà, précédemment, entraîné la société, et Weishaupt, en 1781, convoquait pour l'année suivante, à Wilhelmsbad, un grand congrès de la Franc-Maçonnerie universelle, où les délégations arrivaient en masse, de France, de Belgique, de Suède, d'Italie, d'Angleterre, d'Espagne, d'Amérique, de tous les points du globe ! Est-il exact, comme on l'a dit, qu'on ait arrêté, dix ans d'avance, dans cette tenue de Wilhemsbad, la mise à mort de Louis XVI et presque toute la Terreur ? On peut affirmer, dans tous les cas, que, trois ans plus tard, la mort du roi de Suède et celle de Louis XVI étaient décidées dans une tenue de Francfort, en 1785, comme l'atteste une lettre du cardinal Mathieu, archevêque de Besançon, rappelée et citée dans la France juive, de Drumont :

(( Il y a dans mon pays, écrit le cardinal «Mathieu à la date du 7 avril 1875, un détail « que je puis vous donner comme certain. Il «y eut à Francfort, en 1785, une assemblée

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^*^( de Franc-Maçons ou furent convoqués deux « hommes considérables de Besançon, qui « faisaient partie de la Société, M. de Rey- « mond, inspecteur des postes, et M. Maire ((de Bouligney, président du Parlement. Dans ((Cette réunion le meurtre du roi de Suède et <( celui de Louis XVI furent résolus. MM. de (( Reymond et de Bouligney revinrent conster- (( nés, en se promettant de ne jamais remettre (( les pieds dans une Loge, et de se garder <( le secret. Le dernier survivant Ta dit à (( M. Bourgon... Vous avez pu en entendre (( parler ici, car il a laissé une grande répu- (( tation de probité, de droiture et de fermeté « parmi nous. Je l'ai beaucoup connu, et (( pendant bien longtemps, car je suis à (( Besançon depuis quarante-deux ans. »

Ce qu'on sait aussi, et avec certitude, c'est que la réunion de Wilhemsbad, en 1782, avait un épilogue dans le genre des révélations désespérées du malheureux M. Leroy. Le comte de Virieu, sur qui les lUuministes avaient cru pouvoir compter, et qui avait fait partie de la délégation française, revenait

terrifié du Congrès, déclarait quitter la secte, et disait au baron de Gilliers :

(( Je ne vous révélerai pas ce qui s' est passé ; ce que je puis seulement vous dire, c'est que tout ceci est autrement sérieux que vous ne pensez. La conspiration qui se trame est si bien ourdie quHl sera pour ainsi dire impossible à la Monarchie et à V Eglise d'y échapper 1. y>

Et le comte de Yirieu n'était jDas le seul terrifié par ces assises et qui se relirait alors de la Maçonnerie avec épouvante. D'autres faisaient comme lui, et le marquis Costa de Beauregard raconte, dans le Roman d^un Royaliste^ la fin tragique d'un de ceux-là, du vicomte de Wall, ami des Yirieu et des Rohan-Chabot. Le vicomte de Wall reçoit un jour une lettre à laquelle il se trouble, déclare qu'il s'agit d'un rendez-vous à Fontainebleau, s'y rend, et s'y rencontre, en effet, avec des individus qu'on devine allemands à leur façon de parler. Puis, on déjeune, on

1. Marquis Costa de Beauregard, le Roman d'un Royaliste: Souvenirs du comte de Virieu, p. 44. ,

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part pour la forêt, et personne n'en revient. Fatigué d'attendre, le cocher du vicomte, au bout de quatre jours, retourne seul à Paris, et le chien d'un garde, quelques semaines plus tard, découvrait sous un tas de feuilles sèches, dans un fossé de la forêt, un cadavre enveloppé dans un manteau... C'était celui de M. de Wall!

Enfin, c'est également encore à cette époque que l'écrivain Cazotte, qui avait appartenu aux Illuministes français, faisait un soir, dans un diner, cette soi-disant prophétie dont la réalisation devait, évidemment, comporter une part de coïncidence, mais qui était aussi, avant tout,commecellesdeCagliostro, et sans aucun doute possible, de l'information anticipée. 11 disait aux convives qui s'en amusaient beaucoup, trois ou quatre ans avant 1789 : « Vous, « Monsieur Bailly, et vous, Monsieur de Ma- <( lesherbes, vous mourrez sur l'échafaud... « Vous, Madame, on vous conduira en charge rette, les mains liées derrière le dos, à la « place des exécutions. — Mais, Monsieur le <i prophète, lui répondait en riant la duchesse

« de Grammont, ne me laisserez-vous pas « au moins un confesseur? — Non, Madame, (( non, lui répondait Gazotte énigmatique, (( non, vous n'en aurez pas, et le dernier sup- (( plicié qui en aura un, ce sera le roi ^ !... »

Nous voici donc arrivés à la Révolution même, à cette série de journées tragiques que les historiens n'expliquent pas, mais que nous allons peut-être, à présent, voir s'expliquer à la lumière des Loges...

Quel est, en France et à Paris, à la veille même de 1789, l'état de la Franc-Maçonnerie ? Nous constatons ici un certain nombre de faits d'une importance capitale. Premier fait : la statistique même des Loges en 1787, que nous fournit Barruel, et que voici : « En « France seulement, le tableau de la corres- « pondance du Grand-Maître, le duc Philippe « d'Orléans, ne nous montre pas moins de « deux cent quatre-vingt-deux villes ayant (( chacune des Loges régulières. Dans Paris <( seulement, on en comptait quatre-vingt -

1. Louis Blanc, Histoire de la Révolution française, liv. I, cliap. m : Les révolutionnaires mystiques.

« une..., seize à Lyon..., sept à Bordeaux..., «cinq à Nantes..., six à Marseille..., dix à « Montpellier..., dix à Toulouse... Et le même « lableau des correspondances, imprimé pour « l'usage des Frères, nous montre dirigées c( par le même Grand-Maître, les Loges de « Ghambéry en Savoie, de Locle en Suisse, « de Bruxelles dans le Brabant, de Cologne, « de Liège, de Spa'i... » Et toutes ces Loges sont reliées les unes aux autres. Un seul mot d'ordre, lancé de Paris, est porté à toutes, où chaque vénérable est engagé par serment à le faire exécuter. C'est la centralisation maçonnique, précédant la centralisation révolutionnaire, et manœuvrant déjà comme un immense mécanisme... Second fait: nous trouvons, dans les Loges de Paris, tous les hommes que nous retrouverons, deux ou trois ans plus tard, dans les clubs, les émeutes, les comités, les journaux et les assemblées. C'est la Loge des Neuf sœurs où nous voyons Condorcet, Brissot, Garai, Bailly, Camille Desmoulins, Fourcroy, Danton, Chénier, Lamet-

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