Barruel, Mémoires, t. V, p. 125 et 12G
Révolution, qui écrase enfin le Roi, manque, ce jour-là, d'être écrasée par lui, et un témoignage capital, que pas un historien n'a relevé, mais qui semble des plus sérieux, doit être signalé ici. Que Louis XVI n'eût pas envoyé, de l'Assemblée, l'ordre de cesser le feu aux défenseurs des Tuileries, et il n'est plus douteux, aujourd'hui, que la Révolution était perdue. Au lieu d'élre ce qu'elle est devenue, elle n'eût plus été qu'une crise comme en avait déjà traversées la Monarchie ! Que Louis XVI, d'ailleurs, ait pu envoyer cet ordre, qui était sa perte certaine, à la minute précise où sa victoire ne pouvait plus faire de doute, personne ne l'a jamais compris, même en sachant jusqu'où sa faiblesse pouvait aller î Napoléon, qui assistait à l'affaire, en était encore confondu d'étonnement à Sainte-Hélène. Il en poussait encore une exclamation de stupeur quand il y pensait dans son île, et c'est surtout ici que les historiens, pour expliquer l'inexplicable, en appellent tous à des raisons mystiques. Or, d'après le témoignage du député
Ghoudieu, plus tard conventionnel et régicide, témoignage que contiennent ses Mémoires récemment publiés, il est permis de croire que Louis XVI n'a jamais donné l'ordre qui tua, ce jour-là, la monarchie française, et que non seulement il ne Ta pas donné, mais qu'il refusa même, par son geste, d'ordonner autre chose que la résistance à outrance. Et Ghoudieu, en effet, déclare solennellement : « Le « Roi n'a point dit, en entendant le premier « coup de canon : r avais défendu de tirei\ et « je puis attester au contraire que je l'ai vu « saisir le fusil d'un de nos grenadiers qui « était de faction à la porte de la loge du « Logographe. Il se croyait si sûr de la vie* (c toire /... Je venais de rentrer dans l'Assem- « blée, et placé près de la tribune, en face de (( la loge du Logographe, je puis assurer que « personne ne s'est approché du Roi, et que « ni M. d'Hervilly, ni qui que ce soit, n'a pu « recevoir Tordre de faire cesser le feu M... » Mais cet ordre «de cesser le feu», peut-on
1. Victor Barrucand, Mémoires et notes de Choudieu, p. 148. Paris, Plon-Nourrit, 1897.
cependant objecter, se trouve au Musée Carnavalet, écrit de la main même du Roi? Eh bien, non, il ne s'y trouve pas, et le seul ordre qu'on puisse y voir, non pas écrit de la main de Louis XYI, mais simplement signé de lui, c'est Pordre donné aux Suisses survivants, une fois l'afTaire terminée, et quand il n'y avait plus rien à espérer, de « déposer leurs armes » et de « se retirer dans leur caserne ^ ».
Et qui donc, en ce cas, venait ainsi, en pleine lutte, apporter l'ordre de ne plus tirer, et l'apporter, au nom du Roi, aux défenseurs qui ne pouvaient en croire leurs oreilles? Qui donc, dans un semblable moment, et quand un ordre pareil, en raison de son invraisemblance, ne pouvait être cru qu'à la condition d'être apporté par un de ces serviteurs qu'on n'a pas le droit de suspecter, qui donc bien pouvait être ce serviteur-là ?... Est-ce M. d'Hervilly ?... Est-ce un autre?... On ne peut rien dire ! Mais il y avait déjà un
1. Voir, aux Documents, io\xt ce qui a trait à cet ordre signé qu'on trouve au Musée Carnavalet.
Savalette de Lange à la garde du Trésor. Gomment ne pas supposer qu'il y en avait d'autres ailleurs, et que Tordre dont la Monarchie est morle a été traîtreusement et faussement donné par un de ceux-là? Gomment, dans tous les cas, puisque nous avons l'ordre signé de déposer les armes après la lutte, n'avons-nous pas celui de cesser de se défendre en pleine action?
Et que va-t-il se passer ensuite pour la personne même du Roi? L'Assemblée est dominée par la Franc-Maçonnerie, mais n'est pas la Franc-Maçonnerie elle-même, et n'a jamais voté, comme on le croit, et comme on nous l'a toujours faussement enseigné, l'emprisonnement du Roi au Temple ! Non ! Elle vote qu'il logera au Luxembourg. Mais la Gommune insurrectionnelle est là, clandestinement nommée par les Loges pendant la nuit. Elle déclare le Luxembourg difficile à garder, propose le palais du Temple, et où met-elle le Roi, dès l'arrivée au Temple ? Dans le palais, qui est un séjour princier, et l'un de ceux du comte
d'Artois? Non, dans la tour ! L'Assemblée, en fait, a cru voter le palais, mais un pouvoir occulte, plus fort qu'elle, se moque de son vote, et, contrairement à ce vote, met le Roi dans la prison, et dans la prison même des anciens Templiers ^ ! Et que se passe-t-il à ce moment même ? Il se passe cette chose étrange, rapportée par Barruel, qui l'a vue, et qui nous dit ce qu'il a vu, c'est qu'aussitôt le séjour du Roi au Temple décidé, un grand nombre de francs-maçons se répandent dans Paris, et crient partout, à la stupeur générale, en se livrant à des transports de joie : a Le Roi est arrêté^ tous les hommes sont maintenant égaux et libres ! Nous n avons plus de secret ! Nos mystères sont accomplis ! La France entière n'est plus qu'une grande Loge ! Les Français sont tous francs-maçons j etVunivers entier le sera bientôt '^ ! ->•> Le meurtre même du Roi, cependant, n'est pas encore accompli, mais il va l'être, et dans des conditions
1. G. Lenôtre, Marie- Antoinette, p. 31 et suiv. Paris, Perrin.